— Clarke, debout, tu vas être en retard à l'école, chérie !
Clarke Griffin sursauta et manqua tomber de son lit. Elle se redressa en marmonnant, rejeta les couvertures puis se leva. Son réveil avait sonné, elle l'avait parfaitement entendu, mais à peine l'avait-elle arrêté qu'elle s'était rendormie. Heureusement pour elle, sa mère veillait au grain et ne partait jamais au Centre Médical avant que sa fille ne soit levée, au moins.
Se traînant dans la salle à manger, Clarke s'assit devant son petit-déjeuner et grimaça. Des galettes de céréales compactes à souhait et du thé. C'était tout et c'était comme ça tous les matins. Il n'y avait qu'à Noël qu'elle avait droit, ainsi que toute l'Arche, à quelque chose qui sortait de l'ordinaire, une friandise ou même un vrai fruit. Mais le reste du temps, c'était des sachets de nourriture déshydratée sous vide, infâmes, mais qui avaient le mérite de contenir tous les nutriments nécessaires pour le bon développement d'un corps humain dans l'espace, faute de Vitamine D pour fixer le Calcium et autres substances qu'on aurait normalement en vivant sur la Terre.
Clarke tourna la tête vers la seule fenêtre de la pièce. C'était plutôt un hublot, concave, et actuellement, il n'y avait rien de visible de l'autre côté. En effet, la Terre se trouvait à l'opposé des appartements de la famille Griffin, mais grâce à la lente rotation de l'Arche, ce qui pourvoyait le vaisseau en gravité, chacun pouvait admirer la Terre au moins une fois dans la journée.
— Clarke, allez, secoue-toi un peu !
Clarke sursauta et regarda son père, Jake Griffin, Ingénieur en Chef à bord de l'Arche. Comme son père, et son grand-père avant lui, il avait en charge toute la maintenance mécanique de la station orbitale. Il s'ingéniait à réparer les pièces cassées, mais surtout à trouver des solutions pour faire fonctionner des appareils sans lesdites pièces cassées qui parfois étaient irréparables.
La station avait bientôt cent ans, après tout, et elle accusait ses années par endroit. Certaines sections avaient été scellées et attendaient depuis plusieurs années qu'on les répare, mais les pièces manquaient, faute de matériaux pour les refaire, aussi elles ne seraient sans doute jamais réparées.
Clarke avala son petit-déjeuner puis alla se débarbouiller et souhaita une bonne journée à ses parents. Il était huit heures du matin et elle devait traverser toute la station pour se rendre à l'école, ce qui n'était rien comparé à d'autres élèves qui devaient parfois traverser toute l'Arche d'un bout à l'autre.
Au début, chaque station avait son école, souvent juste une petite pièce avec des tables et des chaises, mais petit à petit, toutes les classes avaient été rassemblées au même endroit, dans un ancien entrepôt désaffecté d'Alpha, la plus vaste des stations, qui avait contenu des vivres et du matériel.
Depuis tant d'années, il y avait de nombreux endroits totalement vides comme ça dans la station orbitale et c'était très souvent le repère des jeunes qui n'allaient pas ou plus à l'école.
Pour son grand malheur, Clarke devait d'ailleurs passer devant l'un de ses entrepôts pour se rendre dans sa classe, et oui, il y en avait aussi sur Alpha, ces zones pullulaient de voyous. Si elle faisait le même chemin depuis l'âge de six ans, l'âge auquel l'école devenait obligatoire, elle n'avait pas le souvenir qu'à l'époque, l'endroit était aussi louche...
Heureusement pour elle, elle n'était jamais seule. Lucia, sa meilleure amie, qui vivait elle aussi sur Alpha, dans un appartement du couloir voisin du sien, et Wells, son meilleur ami, le fils du Chancelier Jaha, l'accompagnaient quasiment partout.
— Clarke !
— Lucia, Wells ! Salut les gars. Ça va ce matin ?
— Ça ira mieux quand on aura passé ce contrôle de maths, dit Wells.
— Parle pour toi, t'es une tête en maths... bougonna Lucia. Je n'ai jamais aimé ça, ma mère est une intellectuelle des lettres, elle, elle écrit les livres qu'on lit avant d'aller dormir, et mon père, lui, les dessine... On ne fait pas de calcul chez moi...
Clarke sourit. Les parents de Lucia avaient un travail pas franchement compliqué et ils ne sortaient quasiment pas de chez eux. La mère de Lucia était douée avec les mots et elle réécrivait tous les livres de l'Arche dès qu'ils commençaient à fatiguer. Les originaux apportés par les ancêtres étaient alors déplacés et soigneusement conservés dans des caisses à l'abri de la poussière et de la lumière. Le père de Lucia, lui, dessinait et illustrait tout et n'importe quoi, mais surtout les manuels de survie, de savoir-vivre, et les livres pour enfants.
— Entrez vite !
Clarke leva la tête et fronça les sourcils. Au bout du couloir, un groupe de garçons leur barrait le passage, sans le vouloir toutefois. Ils discutaient entre eux en rigolant et quand le trio s'approcha, ils se turent et disparurent par une porte sur la gauche du couloir.
— Des voyous, dit Wells en grimaçant. Mon père leur fait la chasse, vous savez ?
— Pourquoi ? S'ils ne font rien de mal, pourquoi les pourchasser ?
— Parce que l'Arche ne peut pas se permettre d'héberger des gens qui se tournent les pouces, dit Clarke. Tout le monde doit travailler et justifier de l'air qu'il consomme. C'est comme ça.
Lucia marmonna puis ils tournèrent tous trois au coin du couloir et entrèrent dans une grande salle séparée par des parois mobiles.
Il y avait tous les niveaux dans cette pièce, et un enseignant par niveau. Cela allait du primaire au lycée en passant par le collège. Tous les mercredis, il y avait aussi, pour les filles, des cours de couture et pour apprendre à tenir une maison, et pour les garçons, des cours de mécanique, principalement, même si la moitié d'entre eux n'était pas vouée à devenir des techniciens.
Clarke détestait les cours de couture. Elle se piquait toujours les doigts, se coupait, ou bien faisait des nœuds dans ses fils, ou des coutures tordues. Elle estimait que savoir refermer un trou ou recoudre un bouton était le minimum à savoir avant de se marier, qu'il était inutile d'apprendre à raccommoder un pantalon déchiré au fondement, ou des chaussettes usées jusqu'à la corde.
Cette matière était néanmoins primordiale sur l'Arche car il n'y avait pas de quoi fabriquer de nouveaux vêtements. Tout était recyclé et dès qu'un bébé grandissait, par exemple, sa mère donnait au Centre de Tri les vêtements trop petits qui étaient lavés, reprisés, puis donnés à une autre maman avec un bébé en bas âge, et c'était ainsi de suite jusqu'à la fin de la vie du vêtement, ou de la personne.
Une fois, Clarke avait demandé à sa mère où était la sienne et Abigail Griffin, Abby, lui avait répondu qu'une fois les personnes devenues trop âgée pour travailler, elles étaient « réduites ». Du haut de ses sept ans, Clarke n'avait pas compris ce que cela voulait dire, et puis en grandissant, elle avait fini par l'apprendre et par comprendre pourquoi il n'y avait aucune personne autour d'elle avec le visage tout ridé et des cheveux blancs moutonneux... comme dans les livres d'histoires.
— Vous avez deux heures, soyez précis dans vos détails et ne raturez pas, si possible.
Clarke regarda son enseignante. Elle s'appelle Sonja et avait les yeux bridés et les cheveux blonds très clairs. Elle était grande et très fine et beaucoup de garçons la regardaient avec avidité. Clarke, elle, s'intéressait plutôt à l'enseignant de langues, un homme d'une trentaine d'années, musclé, la peau basanée, les yeux bleus...
On déposa soudain une feuille de papier sous son nez et la jeune femme sursauta. Elle regarda son enseignante puis attrapa un crayon à papier et se mit à répondre aux questions.
Heureusement, sa mère, Abigail Griffin, était très stricte sur l'éducation de sa fille et Clarke n'échappait jamais aux deux heures de révisions obligatoires tous les soirs avant le dîner...
.
— Je suis lessivé.
— Et moi donc, mais j'ai répondu à toutes les questions, c'est l'essentiel, dit Clarke avec un sourire.
Ils étaient tous dans le couloir à la fin des cours de la matinée. Ici, pas de récréation, du moins si, mais il était impossible de « prendre l'air ». Il était toujours possible de se rendre dans une autre salle pour courir et s'amuser avec les autres enfants, mais les plus âgés comme Clarke avec ses seize ans, préféraient rester dans un couloir pour discuter tranquillement, que ce soit avant, entre ou après les cours.
— On va à la bibliothèque ?
— Maintenant ? Clarke, ce n'est pas notre tour d'y aller...
— Je sais, mais j'ai besoin de m'évader un peu, j'ai le cerveau en compote...
Lucia soupira longuement puis hocha la tête. Grâce à sa mère, elle avait une entrée à la bibliothèque quand elle le désirait, hors des horaires des adolescents, mais elle ne s'en servait que rarement car elle avait tous les livres qu'elle voulait chez elle, du moins des copies de copies de copies...
Voulant travailler sur les devoirs du lendemain, Wells les laissa y aller seules toutes les deux en leur donnant rendez-vous pour le dîner. Les deux filles partirent donc dans un sens et Wells dans l'autre. Aujourd'hui étant jour d'examens, ils n'avaient pas cours l'après-midi, une chose assez rare.
.
On pouvait se promener sans crainte à bord de la station orbitale, les gardes veillaient au bon déroulement d'une journée type mais, comme dans toute communauté, il y avait des trouble-fêtes et certains, pour ne pas dire la majorité d'entre eux, semblaient vivre sur Factory, l'ancienne station orbitale mexicaine – un mot totalement exotique pour Clarke même si elle était relativement bonne en géographie d'avant-guerre.
Seulement, non contents de pouvoir « zoner » sur une station, ces traîne-la-patte aimaient bien venir renifler sur les autres stations, et en particulier Alpha, où ils avaient une zone de prédilection.
— On va devoir passer dans le couloir A116, dit Lucia.
Clarke se renfrogna aussitôt.
— Ah... On peut passer par l'autre côté, sinon ?
— Si on le fait, on perdra une demi-heure à marcher et donc de lecture... On n'a pas le choix. Allez, haut les cœurs, on ne craint rien sur l'Arche !
Clarke n'était pas exactement de cet avis. De nombreuses personnes avaient été expulsées ces dernières années, parfois pour des faits mineurs, mais qui devenaient un crime incommensurable à bord d'une station spatiale où le moindre souffle de CO² était recyclé en oxygène...
— On fait vite alors, on ne traîne pas, dit-elle en épaulant son sac de cours.
Lucia hocha la tête et toutes deux prirent alors le chemin le plus court qui les mènerait à la bibliothèque, mais pas le moins risqué.
En effet, le corridor A116, long de près de cinquante mètres, était le refuge préféré de ceux qui n'allaient plus à l'école et qui n'avaient pas encore de travail.
Des adultes vivaient là aussi, des marginaux, ceux qui se rebellent contre l'autorité Chancelière, mais qui ne sont pas suffisamment dangereux pour qu'on les jette en prison. Le Conseil se contentait de les laisser tranquille en échange de quoi ils avaient le corridor A116 pour eux seuls, mais devaient l'entretenir eux-mêmes, aussi bien y faire le ménage qu'y réparer les pièces mécaniques cassées, ces petits boulots justifiant de l'air qu'ils consommaient.
Clarke n'aimait pas passer par-là, mais Lucia avait raison, ce chemin était beaucoup plus court depuis leur école, que l'autre qui leur prendrait une demi-heure de marche. Elles allaient devoir marcher sans s'arrêter, ne pas lever les yeux et ne regarder personne.
Avec les adultes, elles ne craignaient relativement rien, mais avec les ados et les jeunes adultes qui rôdaient dans le coin, leurs pauvres nerfs de jeunes filles sages étaient mis à rude épreuve...
Le garçon colla un coup de coude à son copain près de lui et agita le menton.
— Regarde un peu qui ose s'aventurer par ici... dit-il.
— C'est la fille du Doc, ne va pas faire le con, ok ? siffla l'autre.
— Faire le con ? Nan, je vais juste lui faire peur...
— Et après tu viendras te plaindre que le Chancelier t'a envoyé au nettoyage des chiottes ! ricana un autre. Allez Murphy, reste tranquille pour une fois, c'est que des gamines, regarde-les !
John Murphy, du haut de ses dix-sept ans, les cheveux gras et le nez busqué à force d'avoir été cassé, serra les mâchoires. Il observa les deux jeunes filles qui s'approchaient dans le couloir, les mains agrippées à la lanière de leurs sacs respectifs, les yeux au sol et les épaules raides.
— La brune est mignonne, dit-il en croisant les bras.
— Elle l'est, ouais, dit l'autre garçon. Mais c'est la fille de l'Éditrice... elle est trop intelligente pour toi, mon pote !
Murphy grogna.
— Décidément, il n'y a pas moyen de s'amuser tranquille dans ce coin !
En les entendant parler, Clarke et Lucia avaient jeté un coup d'œil dans leur direction avant de continuer leur chemin sans s'arrêter. Murphy les regarda passer puis soupira quand elles tournèrent au coin du couloir. Il cogna alors les épaules de ses amis et ils s'en allèrent zoner un peu plus loin.
— Ouf, soupira Lucia en relevant la tête. Chaque fois que je vois ce mec, celui avec le nez cassé, j'en frissonne de partout...
— Parce qu'il te fiche la trouille, rassure-moi ? demanda Clarke.
Lucia ouvrit la bouche de surprise.
— Idiote ! s'exclama-t-elle en rougissant. Bien sûre, non mais tu crois quoi, toi ?
— Oh, moi, tu sais, les garçons, je m'en cogne un peu...
— Mouais, pourtant Wells il est raide dingue de toi, tu le sais j'espère ?
Clarke pinça les lèvres puis accéléra le pas et Lucia la suivit en la hélant.
