Clarke connaissait Wells depuis quasiment leur naissance. La mère de Wells était morte de maladie quand Wells avait cinq ans, et son père l'avait élevé tout seul. Ami avec Abigail et Jake Griffin, les parents de Clarke, Thelonius avait eu tôt fait de coller son fils dans les pattes de Clarke et ils avaient grandi ensemble, assisté à tous les Jours du Souvenir, sans en louper un seul... et au fil des années, leur amitié avait fini par se transformer, du moins du côté de Wells car Clarke, elle, n'était pas intéressée par une relation différente entre eux. Elle l'aimait beaucoup, certes, mais en tant que meilleur ami, et pas autrement. Elle ne se voyait pas finir sa vie avec lui, lui donner un enfant et rester à la maison pour s'en occuper...

Non, elle, elle voulait devenir médecin, comme sa mère, aider les gens dans le besoin et justifier de l'air qu'elle respire... Et non pas passer ses journées à ranger et à lire des histoires à un enfant.
Du reste, elle n'aimait pas les enfants, c'était bruyant, fatiguant, ça courait partout... Mais bon, elle avait seize ans, et elle le savait parfaitement, à dix-huit ans, le jour de son anniversaire, on lui demanderait de quitter ses parents et de tirer au sort son futur métier. Elle pouvait donc tout aussi bien se retrouver sur Alpha avec sa mère ou bien sur Agro ou encore Power. Elle devrait alors tout apprendre de zéro, et le plus vite possible afin de ne pas consommer inutilement de l'air en posant des questions à ses supérieurs.

Oh, la vie n'était pas facile sur l'Arche, mais au moins, on était à l'abri des radiations qui avaient effacé l'espèce humaine de la surface de la Terre, presque un siècle plus tôt...

— Clarke !

Clarke sursauta et regarda Lucia. Elles étaient arrivées dans le couloir menant à la bibliothèque, un couloir usité où il était même parfois difficile de se frayer un chemin. Elles y parvinrent et pénétrèrent dans l'une des plus grandes et plus anciennes pièces de l'Arche, là où tout ce qui avait pu être sauvé de la Terre avant le Grand Exode, était soigneusement entreposé dans des cages de Plexiglas soigneusement tempérées où l'air était filtré pour éviter aux moisissures de s'installer dans les livres.

— Je crois que je pourrais passer ma vie entière ici ! dit Lucia en posant ses mains sur son cœur. Regarde-moi cette beauté !

Clarke sourit et acquiesça. Actuellement, il n'y avait quasiment personne dans cette immense pièce sur six étages auxquels on accédait par un ascenseur ou, pour les plus courageux, un escalier.

— Celui qui a construit ça pendant que ses copains boulonnaient la station, a dû être pris pour un fou, dit Clarke avec un sourire. Mais grâce à lui, nos ancêtres ont pu sauver des milliers d'ouvrages, de journaux, et d'objets de collection dont nous n'aurions aucun usage ici...

En disant cela, Clarke regarda une statuette de la Statue de la Liberté, dans une vitrine hermétique. Une petite plaque numérique indiquait que la véritable statue en cuivre mesurait quarante-six mètres de haut, quatre-vingt-treize avec le socle de pierres sur lequel elle était posée, et qu'elle était un cadeau des Français aux Américains pour célébrer le centenaire de la Déclaration d'Indépendance Américaine. La plaque arguait également que malgré les bombes qui avaient décimé le monde, la statue devrait toujours être en place.
Clarke savait qu'à l'époque, avant le Grand Exode et la Grande Guerre, il y avait sur la Terre, des peuples aussi variés que conséquents, qui se partageaient les continents visibles depuis l'espace. Aujourd'hui, malheureusement, il n'y avait plus personne sur cette planète radioactive, et plus personne n'y reposerait le pied avant des centaines d'années encore.

— Bon, tu viens ? demanda soudain Lucia.

Clarke se tira de la contemplation du visage de la statuette et suivit son amie. Elles se rendirent au quatrième étage et décidèrent de faire leurs devoirs pour le lendemain, l'endroit étant si paisible qu'on entendait la respiration de chaque personne présente.

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— Lucia ? Ta mère te cherche.

Lucia releva la tête, surprise et regarda le garde qui se tenait devant elle. C'était un homme d'une quarantaine d'années environ, le ventre un peu bedonnant et le sourire large et chaleureux.

Lucia le connaissait depuis longtemps, c'était son voisin, mais Clarke, elle, ne le connaissait que de vue. La jeune brune suivit donc le garde sans crainte en disant à Clarke qu'elles se verraient demain à la cérémonie de l'Arbre, comme tous les dimanches. Clarke acquiesça et resta seule dans la bibliothèque.

Il y avait une cinquantaine de personnes dispersées dans les étages, c'était très peu à cette heure de la journée, mais dès que le dîner serait passé, les familles allaient affluer ici pour écouter l'histoire du soir, contée par une personne différente à chaque fois.

Aussi loin qu'elle s'en souvenait, Clarke n'avait jamais entendu deux fois la même histoire. Pas étonnant, cet endroit contenait des milliers de livres et certains regroupaient des dizaines d'histoires chacun. De plus, au-delà de douze ans les parents cessaient de venir ici avec leur enfant pour écouter des histoires. Ils le laissaient y aller seul avec ses copains et reprenaient leurs vies d'adultes pendant ce temps.

Clarke se souvenait avoir adoré écouter ces histoires mais, désormais, elle avait seize ans et les histoires, elle les faisait elle-même, avec ses dessins, sur sa tablette numérique, même si parfois, quelqu'un lui glissait en douce un morceau de craie ou un crayon à papier...

Retournant à son manuel, Clarke termina ses devoirs puis remballa ses affaires. Alors qu'elle allait se lever, quelque chose la retint sur sa chaise. Elle venait de songer au fait qu'elle allait devoir reprendre le même chemin que pour venir car sinon, elle allait être très en retard pour le dîner, et sa mère ne le lui pardonnerait pas. Abby était très stricte sur les horaires des repas et toute la famille devait être à la maison au moins dix minutes avant qu'ils ne partent pour le mess...

Et merde... songea la jeune femme en grimaçant. Il est tard, ils vont tous être dehors... mais si je prends le chemin normal, maman va me faire une tête au carré...

Clarke se mordit la lèvre. Elle n'était pas spécialement courageuse et ne savait même pas décocher une gifle. Elle savait courir, cependant, et elle connaissait la station comme sa poche à force d'aller chez des patients avec sa mère depuis qu'elle avait dix ans. Mais est-ce que c'était suffisant face aux voyous ? Pas sûr...

Clarke regarda l'heure. Il était dix-neuf heures passées de quelques minutes. Le dîner était à dix-neuf heures trente, elle avait moins de trente minutes pour rentrer, mais si elle prenait le chemin normal, elle en avait pour vingt minutes, même en se dépêchant, et c'était sans prendre en compte la foule qu'il y avait en permanence dans les couloirs de la station... Si elle passait par le corridor A116, par contre, elle mettrait dix minutes pour retourner dans les quartiers d'habitation d'Alpha et aurait même le temps de prendre une douche avant d'aller manger...

Bon, ben, quand faut y aller, faut y aller ! se dit-elle soudain en se levant.

Elle épaula son sac et rangea soigneusement sa chaise puis quitta la bibliothèque. Sur le seuil, elle hésita. Louper un repas, sur l'Arche, était considéré comme très étrange parce que vous manquiez alors rapidement d'une partie de vos nutriments nécessaires pour avancer dans la journée. Bien sûr, elle pouvait aussi prendre le chemin normal pour rentrer, affronter la colère de sa mère et aller dîner ensuite seule, mais elle connaissait sa mère et Abby était capable de la priver de quelque chose pour la punir d'être en retard...

Se secouant, Clarke décida de prendre le chemin du corridor A116 et, tenant solidement l'anse de son sac, elle marcha du côté gauche du long couloir, le nez baissé, tout droit.

Elle avait fait la moitié du chemin sans rencontrer personne quand elle entendit des voix. Des garçons et au moins une fille. Tous se mirent alors à rire bruyamment et Clarke regarda autour d'elle. Aucun endroit où se cacher en attendant qu'ils passent ! La jeune femme sentit son cœur se mettre à battre la chamade et ses mains devinrent moites. Le groupe se montra alors au bout du couloir et Clarke avala sa salive douloureusement.

Soudain, elle entendit un déclic dans son dos et pivota. Le mur venait de s'ouvrir à un mètre d'elle. Elle s'approcha, regarda à l'intérieur et soudain, on lui agrippa le poignet et on la tira en avant. Une main se plaqua sur sa bouche et elle la porte se referma dans son dos.

— Ne fais aucun bruit, dit une voix grave et profonde qui fit frissonner la jeune femme. Reste tranquille, je connais ces gars, ce ne sont pas des enfants de cœur.

Clarke hocha la tête puis le garçon dans son dos lui indiqua qu'il allait retirer sa main de sa bouche, mais qu'elle ne devait pas crier. Clarke hocha la tête une seconde fois et le garçon retira sa main. La jeune femme prit alors une grande inspiration puis observa l'endroit où elle se trouvait. Une lampe tempête était suspendue à un tuyau qui semblait bouillir au vu du bruit, et sa faible lumière éclairait un espace d'environ deux mètres de large et d'une dizaine de haut.

Le regard de Clarke se posa alors sur le garçon devant elle. Elle reconnut l'uniforme et le dispositif de scannage suspendu à sa hanche droite ainsi que la matraque électrique à sa hanche gauche.

— Un garde... soupira-t-elle de soulagement. Merci de m'avoir aidée, je...
— Je connais ces jeunes, dit celui-ci en hochant la tête. Tu aurais dû prendre l'autre chemin pour rentrer sur Alpha.

Clarke pinça les lèvres. Il l'avait sans doute scannée et connaissait donc son nom, son matricule et sa station d'origine, mais elle n'y fit pas grand cas, tout le monde connaissait tout le monde sur cette fichue station, particulièrement les gardes.

Des bruits de bottes et des rires se firent alors entendre de l'autre côté de la trappe du tunnel de service et quand quelque chose heurta durement ladite trappe, Clarke porta ses mains à sa bouche pour retenir une exclamation de surprise. Le garde dans son dos décrocha alors la lampe tempête et lui prit le coude.

— Allez, suis-moi, dit-il. Je te ramène chez toi.
— Par les tunnels de service ?
— Et pourquoi pas ? Si tu savais, ils mènent partout, on peut aller dans toute la station sans être vu de personne, sourit le garde. Allez, viens.

Clarke, faisant confiance au service de sécurité de l'Arche, épaula son sac et le suivit dans l'étroit tunnel aux murs tapissés de tuyaux, certains rouges, d'autres bleus, d'autre verts. Les rouges, il ne fallait pas les toucher, de l'eau bouillante circulait dedans, les bleus étaient froids et convoyaient de l'oxygène pur ou de l'eau froide, un symbole sur les valves indiquait ça. Les tuyaux verts, quant à eux, fournissaient la station en énergie électrique.
Il était vivement déconseillé de les toucher sous peine de prendre le jus, et Clarke, tout le long que dura son cheminement à travers le dédale de couloirs, garda les coudes près du corps et évita soigneusement de frôler les murs. Le garde devant elle, lui, marchait à grands pas et semblait connaître les lieux comme sa poche. Il n'accrochait aucun tuyau, aucune molette, comme s'il avait fait ça toute sa vie.

— Où est-ce que tu vis ?

Clarke sursauta.

— Pôle Médical, répondit-elle. Enfin, à côté, précisa-t-elle ensuite.
— Je vois... Fille de doc ?

Clarke opina et le garde s'arrêta à une intersection et leva sa lampe vers un panneau. Clarke sourit. Évidemment, chaque tunnel de service correspondant au tunnel qu'il longeait, c'était logique !

— PM145, dit alors Clarke avec un petit sourire.

Le garde lui jeta un coup d'œil puis sourit et tourna à droite.

En quelques minutes ils furent à l'entrée d'une trappe de service dans laquelle on avait gravé les lettres P, M, et le nombre 145. P et M correspondaient à Pôle Médical, et le nombre au couloir dans lequel se trouvait l'appartement de Clarke et ses parents.

— Voilà, dit le garde. Tu es arrivée et à l'heure pour le dîner.

Clarke sourit. Elle le remercia d'un hochement de tête puis ouvrit la trappe et regarda dehors. Le couloir était vide. Elle s'y faufila puis pivota et regarda le garde.

— Je m'appelle Clarke, dit-elle en tendant la main. Merci.
— Bellamy, répondit le garde en lui serrant la main. La prochaine fois, princesse, ne reste pas toute seule à la bibliothèque aussi tard, ok ?

Clarke sourit et hocha la tête. Elle se détourna ensuite et disparut au coin du couloir. Bellamy la regarda puis soupira et referma la trappe. Il lui restait dix minutes pour rejoindre sa mère chez eux, sur Factory, pour aller dîner. Il y serait largement dans les temps grâce aux tunnels de service...

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— Clarke, il est l'heure d'éteindre !
— Maman, c'est dimanche demain, laisse-moi lire encore un peu.
— Allez, laisse-la, Abby, intervint Jake, le père de Clarke.

Clarke, allongée sur son lit, sourit et sa mère s'éloigna de la porte de sa chambre. La jeune fille tourna alors la tête vers le hublot de sa cabine et observa la Terre. Il était tard et en général, elle dormait déjà donc elle ne pouvait pas voir la Terre, mais ce soir, elle n'avait pas envie de dormir et son père semblait d'humeur conciliante avec elle. Elle aurait donc tout le loisir de regarder la magnifique planète bleue sur laquelle ils n'avaient plus aucun espoir de retourner... tout en repensant à son escapade dans les tunnels de service avec ce beau garde ténébreux.