La totalité de l'Arche était rassemblée dans les différentes salles à manger de la station orbitale et chaque famille se rassemblait autour des tables pour ingurgiter cette infâme nourriture lyophilisée tout en discutant. Habitués à ne rien manger d'autre, sinon pour une occasion spéciale, les habitants de l'Arche ne se plaignaient jamais de la nourriture insipide et savaient que c'était ce qui les maintenait en bonne santé.
Assis à une table dans un coin de la salle à manger d'Alpha, Bellamy observait le demi-millier de personnes en train de dîner autour de lui.

La salle était grande, très grande, mais elle ne pouvait pas accueillir toute la population de l'Arche en même temps, si bien qu'une partie venait dîner à dix-neuf heures trente, et l'autre à vingt heures trente. Il y avait également des mess plus petits sur les autres stations, pour les personnes qui ne voulaient pas traverser toute l'Arche pour dîner sur Alpha. Les horaires de travail avaient donc été définis en fonction des heures des repas, et non le contraire, ainsi, pendant que certains mangeaient, d'autres travaillaient encore. Tous s'arrêtaient au maximum à vingt-et-une heure, cependant, et les équipes de nuit prenaient le relais jusqu'à sept heures le lendemain matin.

Bellamy avala son repas en quelques minutes puis quitta la salle et se rendit au poste de garde d'Alpha. Il y trouva le Capitaine Byrne, qui supervisait cette partie de la station depuis des années comme sa mère l'avait fait avant elle.

— Sergent Blake, dit le jeune homme en se présentant à elle. Envoyé en mission de nuit par le Capitaine Forbes de Factory.
— Ah, oui, il m'a prévenue, répondit Byrne.

C'était une petite femme blonde aux cheveux courts et à la mâchoire carrée. Elle n'avait pas l'air commode et Bellamy décida de se taire.

— Voilà votre fiche, reprit Byrne en regardant sa tablette. Le garde qui devait faire la ronde de nuit est cloué au lit, dit-elle. Vous allez vous en sortir ?
— Je l'ai déjà fait une fois, il y a deux ou trois ans, et tous mes collègues disent que c'est très calme la nuit sur Alpha, répondit Bellamy.
— Oui, en effet, mais il y a toujours des jeunes qui traînent ici ou là, prétendant ne pas avoir vu le couvre-feu... Si vous en trouvez, renvoyez-les chez eux en évitant de les brutaliser.
— Je ne suis pas ce genre de garde.
— Hm, ils disent tous ça. Allez, au boulot. Un agent viendra vous relever à sept heures demain matin.
— Entendu.

Bellamy inclina la tête puis tourna les talons. Il sentit le regard de Byrne sur sa nuque jusqu'à ce qu'il quitte le poste de garde, après quoi il attrapa son scanner à sa hanche, le mit en route, puis le replaça de façon à pouvoir le sortir rapidement.

Chaque habitant de l'Arche était répertorié dans le fichier central. Le dossier type contenait des centaines d'informations diverses et variées et se mettait automatiquement à jour au moindre changement dans la vie de la personne. Ainsi, on avait accès, pour un individu, à ses ancêtres de la Première Génération, celle qui était venue sur l'Arche pendant le Grand Exode, quelques mois avant la Grande Guerre.

Certaines personnes partageaient les mêmes ancêtres du fait que la loi du bébé unique n'avait été instaurée que dix ans après le Grand Exode.

En songeant à ça, Bellamy espéra ne pas partager des gênes avec Clarke, il la trouvait bien trop précieuse ! Cette perspective le fit rire et il souriait en longeant un couloir sombre. Relevant le nez, il remarqua que la rampe de lampes à gauche était éteinte. Il attrapa aussitôt sa radio et contacta l'ingénieur le plus proche pour venir réparer ça, indiquant le numéro du couloir, après quoi, il reprit son chemin.

.

— On s'emmerde ici, franchement, la nuit...

Bellamy soupira et balaya un couloir de sa lampe torche. Personne, il n'y avait personne et pas un bruit. Du moins, pas un bruit hormis les bruits habituels que fait une station orbitale qui a plus d'un siècle et qui commence à tomber en morceaux...

Un bruit sourd fit soudain sursauter Bellamy qui soupira ensuite. La plomberie faisait encore des siennes et un boulon avait probablement sauté quelque part dans un conduit de service. Les techniciens de nuit verraient ça en temps et en heures, ils avaient de quoi détecter les fuites, inutile de les prévenir.

Le jeune homme continua son chemin et, levant le nez machinalement, il fronça les sourcils.

— PM145... lut-il en silence. Décidément, cette fille est un véritable aimant...

Il secoua la tête et passa sous le nombre gravé dans le sommet de l'ouverture du couloir et reprit sa ronde, l'oreille à l'affût du moindre bruit anormal. Car c'était ça aussi le rôle des gardes de nuit, surveiller si la station ne partait pas en morceaux pendant que la majorité de ses occupants dormait à poings fermés.

Plus pour occuper son esprit que pour vraiment regarder, Bellamy compta les appartements de part et d'autre du couloir en lisant les noms sur les étiquettes apposées sur les interphones. Il repéra quelques noms connus, des familles de gardes ou d'anciens camarades de classe, et il reconnut aussi le nom du médecin en chef de l'Arche, Abigail Griffin. Il y avait le nom de son mari, Jake Griffin, sur l'étiquette, ainsi que celui de leur fille, Clarke Griffin.

C'était une sorte d'habitude de lister sur l'interphone toutes les personnes qui vivaient dans un appartement, même si elles étaient rarement plus de trois. En effet, la troisième génération actuelle, dont lui-même faisait partie, accueillait rarement chez lui le ou les parents de la génération supérieure. Il n'y avait plus personnes de la Première Génération encore vivantes, et ceux de la Seconde avaient plus de soixante ans, mais elles étaient encore là car elles restaient vaillantes et pouvaient justifier de l'air qu'elles consommaient en travaillant, tout en n'ayant que très peu de besoin en traitements médicaux hormis pour les défaillances normales d'un corps âgé.

Bellamy songea aux parents de sa mère, Aurora. Le père de celle-ci avait accepté très tôt d'être réduit, il avait à peine cinquante ans, mais le médecin-chef Marianne Judge, la mère d'Abby, avait détecté une forme d'Alzheimer chez lui et l'idée de perdre la mémoire était, pour le grand-père de Bellamy, une chose totalement inconcevable. Il avait continué à vivre et travailler comme si de rien n'était pendant trois ou quatre ans avant de commencer à oublier des choses.

La suite avait été très rapide. Bellamy se souvenait de ce que sa mère lui avait raconté une fois, quand il avait quinze ou seize ans et qu'on leur avait parlé, à l'école, de la réduction des personnes en fin de vie. Son grand-père avait discuté avec sa femme, longuement, isolés de leur fille, puis ils étaient venus la voir – elle avait dix-huit ans à l'époque et était à peine fiancée avec son futur mari, Hans Blake, le père de Bellamy –, et lui avaient expliqué la maladie du père. Aurora avait été très choquée et perturbée, pendant plusieurs mois, de la décision de son père, mais il lui avait longuement expliqué, comme à une enfant, que sa maladie allait aller en s'aggravant et qu'un jour, il ne serait même plus capable de la reconnaître. Il préférait donc partir maintenant, serein, alors qu'il avait toute sa tête.

Bellamy se souvint que cette disparition avait failli coûter son mariage à sa mère et lui avait fait perdre deux enfants avant qu'elle ne le mette au monde, lui, à vingt-huit ans, dix ans après la mort de son père, et trois après celle de sa mère. Sept ans plus tard, le père de Bellamy mourrait à son tour, d'une blessure infectée soignée trop tardivement...

Bellamy sortit de ses pensées et secoua la tête. Il approchait de la fin du couloir des appartements de ceux qui travaillaient au Pôle Médical. Il y avait une cinquantaine d'appartements, environ, tous silencieux.

Soudain, une porte qui coulisse se fit entendre et Bellamy se retourna en posant sa main sur sa matraque électrique à sa ceinture. Il observa le couloir, silencieux, éclairé en mode nuit et, plissant les yeux, le jeune homme vit une silhouette se faufiler hors d'un appartement. Il tira sa matraque et s'avança.

— Garde de nuit, ne bougez plus, s'il vous plait, dit-il sans trop élever la voix.

La silhouette se figea instantanément et leva les mains.

— Tournez-vous face à moi et déclinez votre identité.

Bellamy eut la réponse quand la personne fit un pas dans la lueur d'un spot du plafond. Il se détendit aussitôt en soupirant par le nez.

— Encore toi, dit-il. Je peux savoir où tu comptes aller aussi tard après le couvre-feu ?

Clarke se mordit les lèvres en baissant les mains. Prise en flag, elle avait les joues rouges et tremblait légèrement. Elle eut un frisson de peur en voyant Bellamy relâcher sa matraque électrique qui glissa dans son étui avec un chuintement.

— Rentre chez toi, reprit le jeune homme. Tu n'as pas à être dans les couloirs à cette heure. Tu as de la chance que je te connaisse.

Clarke serra les lèvres puis se redressa.

— En fait, je te cherchais, dit-elle alors.
Bellamy haussa un sourcil puis croisa les bras.
— Ben voyons...
— Si, je te promets, je te cherchais, je... Écoute, tu vas sans doute me prendre pour ce que je suis, une gamine de seize ans, mais je n'arrête pas de repenser à ce jour où tu m'as fait traverser la station dans les conduits de service...

Bellamy resta silencieux.

Si elle me balance qu'elle est tombée amoureuse de moi, je la matraque... songea-t-il en serrant les doigts sur son uniforme, sous son bras.

— Et ? demanda-t-il pour l'inciter à continuer de parler.
— Et je... Emmène-moi avec toi. Fais-moi visiter la station comme toi tu la vois, je...

Clarke secoua alors la tête et se détourna. Elle passa ses mains sur son visage puis regarda le plafond.

— Oublie va, dit-elle alors en retournant vers la porte de son appartement. C'est stupide, je suis une gamine de seize ans, tu n'as aucun intérêt à exaucer ma demande et...

Les quelques minutes dans la baie d'observation revinrent à la mémoire de Bellamy et il regarda Clarke. Elle était plutôt petite, les cheveux blonds ondulés qui lui balayaient les épaules... Elle était jolie à regarder, mais comme elle le disait, elle était encore une gamine, une gamine protégée par ses deux parents, dans le cocon doré d'Alpha... Le jeune homme sembla soudain comprendre. Il soupira et eut un rire, ce qui fit pivoter Clarke.

— Je crois que j'ai compris, dit-il. Tu as envie de changer d'air, n'est-ce pas ? Tu en as assez de cette vie dorée sur Alpha, c'est ça ? Je suis quasiment sûr que tu t'en serais sortie si je t'avais laissée au A116 toute seule.

Clarke serra les mâchoires. Elle regarda la porte de son appartement, puis sa montre. Elle indiquait deux heures du matin. Sa mère n'était pas de garde cette nuit, ni son père, ils dormaient donc tous les deux profondément pour la première fois depuis plusieurs jours.

— Est-ce que tu peux prendre une pause dans ta ronde ? demanda alors la jeune femme.
— Normalement non, mais il ne se passe quasiment jamais rien dans les couloirs d'Alpha la nuit.

Bellamy la regarda.

— Quasiment...

Clarke se mordit la lèvre avec un sourire en coin. Elle se reprit ensuite puis fit signe au jeune homme de la suivre. Ils passèrent trois couloirs et arrivèrent dans une grande salle vide munie de sièges capitonnés en bien meilleur état que sur d'autres stations, qu faisaient tous face à un grand mur vide.

— Eh ben... Sympa ici, dit Bellamy en regardant la vaste salle. Je pensais que les baies étaient toutes aussi dégradées que l'autre...
— Non, celle-ci est encore en très bon état, on s'en occupe chacun notre tour...
— Je vois...

Bellamy s'assit sur l'un des sièges recouverts de tissu rouge épais et sembla apprécier le confort.

Clarke l'observa un moment. Après qu'il l'avait aidée, trois semaines plus tôt, elle l'avait mis de côté pour continuer à étudier, ne se souciant pas plus que ça de ceux qui assuraient leur protection à bord, mais le fait de le voir dans le couloir à la sortie de l'école l'avait ramené à sa pensée, et son envie de fausser compagnie à sa vie de princesse était revenue au triple galop.

— Bellamy... ?
— Hm ?

Clarke passa sa langue sur ses lèvres puis s'approcha et fit face au jeune homme. Il la regarda en levant la tête et elle pencha la sienne sur le côté.

— Fais-moi visiter l'Arche à ta manière, dit-elle alors.
— Tu n'aimeras pas, princesse, répondit-il.

Clarke plissa le nez et regarda autour d'elle. Elle avisa un marchepied et alla le chercher pour s'asseoir face à Bellamy qui la regarda avec étonnement.

— S'il te plait, demanda-t-elle alors. Je m'ennuie sur Alpha... Il n'y a rien à faire et mes parents sont trop stricts. Je n'ai même pas le droit d'aller chez Lucia le soir...
— Les lois sont les lois, Clarke, répondit Bellamy. Le couvre-feu est là pour que tout le monde puisse dormir convenablement à des heures normales et...
— Et moi je ne suis pas comme tout le monde, le coupa Clarke.

Elle se pencha vers lui et lui prit les mains. Il la regarda en haussant un sourcil puis il soupira par le nez en se redressant à son tour.

— Tu es une enfant, Clarke, dit-il. Quand tu auras vingt-et-un an tu pourras faire ce que tu voudras, mais pas maintenant. Si j'accepte ta demande, je risque de perdre mon poste et je n'en ai pas envie.

Clarke remua les mâchoires sans ouvrir la bouche et retira ses mains de celles de Bellamy. Elle se redressa et repoussa une mèche blonde tombée sur son front.

— Tu ne veux pas, donc ?
— Non, du moins, pas maintenant. Je risque mon poste et tes parents feront leur possible pour me faire virer si jamais ils apprennent que j'ai emmené leur fille dans les entrailles de l'Arche, dans des endroits où il fait tellement chaud que tu ne supporterais même pas ton petit pull...

Clarke baissa le nez en regardant son sweat bleu à manche longues puis elle soupira et se leva.

— Où tu vas ? demanda Bellamy.
— Je rentre chez moi.

Le jeune homme grimaça puis se leva et s'approcha d'elle. Il hésitait. S'il acceptait sa demande et qu'ils se faisaient prendre, il perdrait son travail et ça, il n'en avait aucune envie car c'était la seule chose qui permettait à sa mère de vivre un peu plus confortablement. Et puis, il aimait ce travail, même si, quand on l'avait embauché, il n'avait qu'une idée, devenir garde pour empêcher leur chef d'aller ennuyer sa mère... Mais il avait appris à aimer son boulot et il appréciait quand on lui demandait de rendre service à quelqu'un qui n'arrivait pas à porter quelque chose de trop lourd, ou bien de maintenir l'ordre sur l'Arche en contrôlant les voyous.

Un profond soupir ébranla la poitrine du jeune homme.

— Clarke, attend...

La jeune femme tourna la tête juste assez pour le voir du coin de l'œil puis elle se retourna et lui fit face.

— Je ne sais pas ce que tu me veux, dit-il. Je ne sais pas quel est ton but de tout ça, mais je vais prendre le risque de t'emmener avec moi dans les entrailles de l'Arche. Une seule fois.
— Le... risque ?
— Oui, le risque. Je ne te connais pas, et tu me demandes ça comme si on était amis depuis des années, répondit Bellamy. Pourtant, tu m'as l'air d'une personne honnête et, à mes risques et périls, je vais te croire et te faire visiter l'Arche de l'intérieur.

Clarke se mordit la lèvre puis se frotta les mains l'une contre l'autre et soupira.

— Je ne veux pas que tu aies des problèmes à cause de moi, dit-elle alors. Tu as raison, on ne se connaît pas, mais ce jour où tu m'as évité les ennuis, étrangement, je n'ai ressenti aucune peur, je t'ai suivi dans ce couloir de service, sans aucune crainte alors que tu aurais pu me faire n'importe quoi... Je suis la fille d'une Conseillère, tu aurais pu me prendre en otage et demander je ne sais quoi pour ma liberté. Je ne me suis pas méfiée une seconde et si ma mère le savait, elle pousserait des hauts cris et te ferait enfermer. Mais j'en ai assez, en ce moment, de cette vie rose et molletonnée. La vie à bord de l'Arche est dure pour tout le monde, les règles sont strictes, mais certaines personnes ont des avantages, comme moi, qui ai eu la chance de naître sur Alpha d'une mère Médecin-chef et d'un père Ingénieur-Chef.

Bellamy resta silencieux et Clarke lui prit la main dans la sienne. Elle s'approcha d'un pas et le regarda d'en bas.

— Étrangement, je te fais confiance... dit-elle doucement.

Il baissa le menton pour la regarder et nota qu'elle avait de magnifiques yeux bleus. Il ferma alors les paupières puis hocha la tête.

— Demain soir, attend-moi à la bibliothèque, dit-il. Je suis de repos...
— Est-ce que ce sera risqué ?

Bellamy eut un sourire en coin et Clarke secoua la tête avec un demi-sourire amusé.

— Je verrais bien, dit-elle en reculant.

Ses doigts glissèrent de ceux du jeune homme puis elle tourna les talons et quitta la baie d'observation. Bellamy soupira alors et réalisa qu'il avait retenu sa respiration pendant les quelques secondes qu'elle avait passées si près de lui... Il secoua la tête, s'ébroua, puis décida de reprendre sa ronde, qu'on risquait de lui faire des reproches s'il se passait quelque chose et qu'il n'était pas là pour le régler.