Clarke eut du mal à attendre la fin de la journée du lendemain. Elle était fébrile à l'idée de fausser compagnie à ses parents pour la soirée. Elle avait signalé qu'elle passerait le temps entre la sortie des classes et le dîner, à la bibliothèque, mais elle n'avait pas précisé qu'elle n'irait pas exactement à la bibliothèque...

— Tu es complètement folle, Clarke !

Lucia semblait sous le choc. Elle parlait à voix basse mais suffisamment fort pour que Clarke lui fasse signe de se calmer. La brune serra les lèvres.

— Enfin, tu ne le connais même pas ! reprit-elle, agitée. Et si jamais il... il te propose quelque chose de... de malsain, hein ?
— Quelque chose de malsain ? Lucia, enfin ! On a seize ans et des cours sur ce que tu sais, on en a toutes les semaines ! répliqua Clarke, amusée.

Lucia devint blanche et Clarke lui prit les mains.

— Promets-moi que tu ne diras rien à Wells ou à mes parents, ok ? Je serais rentrée pour dîner, promis.

Lucia déglutit puis, après quelques secondes d'hésitation, hocha la tête.

— Tu... Très bien. Je ne dirais rien à condition que tu me racontes tout quand tu reviendras. Ok ? dit-elle en bafouillant légèrement.

Clarke sourit et opina du chef. Elle serra les mains de sa meilleure amie puis leur institutrice les rappela et elles retournèrent en cours. C'était vendredi soir, le dernier jour d'école de la semaine et ce soir, pour la première fois de sa vie, elle allait braver les lois de l'Arche...

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La fin des cours sonna comme un gong pour Clarke et elle eut l'impression que son estomac lui tombait dans les talons. Elle se leva de sa chaise machinalement, rangea ses affaires tranquillement puis quitta la salle avec le flot d'élèves de sa classe. Tous se dispersèrent aussitôt et la jeune femme, laissant Lucia et Wells rentrer seuls sur Alpha, prit la direction de la bibliothèque après leur avoir dit au revoir normalement, non sans échanger un regard étrange avec Lucia.

Préférant donner le change, elle entra dans la bibliothèque et alla s'asseoir au fond de la vaste salle, près d'une haute étagère remplie d'objets datant d'avant la guerre. Tout en sortant un livre de son sac, elle jeta un coup d'œil autour d'elle et son regard fut aussitôt attiré par Bellamy, debout devant une étagère, en train de lire le dos des livres.

Il ne m'a pas vue, je... Ah, si... songea Clarke en tournant la tête comme le jeune homme venait s'asseoir à la même table qu'elle.

— Salut, dit-il nonchalamment. Passé une bonne journée ?

Clarke était tendue et elle tremblait intérieurement. Elle hocha la tête, se racla la gorge puis répondit oui.

— Et toi ? demanda-t-elle.
— Tranquille. On y va ?

La jeune femme regarda son livre puis le ferma et hocha la tête. Elle le rangea dans son sac et Bellamy quitta sa chaise, la rangea, et alla faire enregistrer son livre, Clarke sur les talons. L'avantage de l'Arche était que, vu le nombre de personnes à bord, tout le monde se connaissait de vue, mais pas de nom, ainsi, la bibliothécaire reconnu aussi bien Clarke que Bellamy, mais ne s'attarda pas à se demander ce qu'ils faisaient ensemble...

— Je peux ? demanda Bellamy en montrant le sac de Clarke et son livre.

La jeune femme sourit et prit le livre pour le glisser dans son sac. Elle trouva ce geste complètement banal et cela l'étonna tout en l'effrayant. Pourquoi ne ressentait-elle aucune crainte envers ce jeune homme clairement plus âgé qu'elle ? Elle se sentait prête à le suivre partout, et c'est ce qu'elle allait faire, du reste, et elle n'avait absolument pas peur qu'il puisse se passer quelque chose qu'elle regretterait...

— Tu devrais aller déposer ton sac chez toi avant, dit alors Bellamy comme ils sortaient dans le couloir. Tu n'en as pas besoin là où on va.
— Je vais le laisser dans la classe, je n'ai rien à faire pour lundi, j'ai déjà tout fait, répondit Clarke. Je suis certaine que tu sauras récupérer ton livre...

Bellamy haussa un sourcil et Clarke rougit légèrement puis ils prirent la direction de la salle de classe et Clarke demanda à son institutrice si elle pouvait laisser son sac dans son casier jusqu'à lundi, qu'elle avait déjà fait tous ses devoirs et qu'elle connaissait ses leçons par cœur. Sonja hocha la tête. Elle savait que Clarke était une élève studieuse depuis son entrée à l'école, et ses notes étaient de loin supérieures à toutes celles de sa classe depuis très longtemps.

— Première de la classe, hein...
— Oh, oublie, répondit Clarke en quittant la salle après avoir rangé son sac dans son casier.

Bellamy rigola puis la suivit et remonta à sa hauteur. Il lui prit ensuite la main et l'entraîna jusqu'au corridor A116, du moins jusqu'à la moitié. Là, après avoir vérifié que personne ne pouvait les voir, il poussa un panneau large d'une cinquantaine de centimètres qui s'ouvrit à l'intérieur. Clarke passa la tête dans l'ouverture puis regarda Bellamy et sourit.

— Ces couloirs conduisent donc dans toute la station ? demanda-t-elle comme le jeune homme refermait soigneusement la porte après lui.
— Oui, princesse. Tu peux aller partout et observer tout le monde sans que personne ne puisse te voir. Tu voudrais voir ta mère, ou ton père, en train de travailler ?
— Mon père ? L'accès est réservé aux techniciens...

Bellamy sourit.

— Suis-moi !

Il contourna la jeune femme puis s'éloigna dans le couloir mal éclairé. Arrivé près d'un boîtier, il l'ouvrit et sortit une lampe frontale qu'il plaça sur son front à l'aide d'un ruban de cuir fatigué. Il l'éclaira ensuite et regarda Clarke à qui il tendit la main.

— Ne touche à aucun tuyau et fait attention de ne pas accrocher de manettes ou de roues par inadvertance. Une fois, j'ai trébuché et je me suis rattrapé à une manette que j'ai baissée, j'ai privé Power d'eau chaude pendant toute une nuit...

Clarke haussa les sourcils puis pouffa. Elle secoua la tête et Bellamy lui fit signe de la suivre. Ils s'engouffrèrent alors dans une envolée de couloirs aussi étroits les uns que les autres, certains où il fallait se baisser, voir enjamber, ou même les deux à la fois, ou encore faire des pas de côté en rentrant le ventre pour ne pas toucher un tuyau rouge couvert de buée, signifiant par-là qu'il était brûlant...

Au bout de plusieurs minutes et de nombreux virages, Clarke eut l'impression d'avoir traversé toute l'Arche d'un bout à l'autre, mais Bellamy lui révéla qu'ils n'avaient même pas quitté Alpha en lui montrant le nombre au-dessus d'une porte. Le signe grec Alpha suivit d'un nombre à trois chiffres laissa Clarke surprise pendant plusieurs secondes.

— Quand je t'ai dit qu'on pouvait aller partout... dit Bellamy avec un sourire. Allez, viens, encore quelques coins à tourner et tu pourras voir ton père en train de travailler...

Clarke hocha la tête et ils reprirent leur route. Ils s'arrêtèrent quelques minutes plus tard et Bellamy coupa sa lampe frontale, debout devant une grille d'aération aussi haute que lui.

— On va entrer là-dedans ? demanda Clarke.
— À moins que tu sois claustrophobe ?
— En vivant sur une station spatiale ? ironisa la jeune femme.
— Très juste. Allons-y.

Le jeune homme tira de la poche arrière de son pantalon, une petite pochette de cuir fatiguée d'où il sortit une petite clef hexagonale. Il s'en servit pour retirer les boulons qui maintenaient fermée la grille d'aération. Il la fit ensuite pivoter sur ses gonds et passa la tête dans le conduit.

— C'est sale et sombre, dit-il en regardant Clarke. On peut encore faire demi-tour.

Clarke secoua la tête. Elle n'avait jamais pu aller voir son père travailler, et ce n'était pas faute de le lui avoir demandé des centaines de fois. Mais à chaque fois il avait dit non et quand elle avait tenté d'aller directement le voir, elle avait été refoulée.

— Bellamy ?
— Oui ?
— Pourquoi ?
— Pourquoi quoi, princesse ?

Le jeune homme était en train d'inspecter le conduit d'aération afin de déterminer s'ils pouvaient y aller tous les deux sans risquer de l'esquinter et, comme Clarke restait silencieuse, il tourna la tête vers elle.

— Pourquoi quoi ? répéta-t-il.
— Pourquoi est-ce que tu es là ? Pourquoi tu fais ça ?

Bellamy serra les lèvres puis se redressa et fit face à la jeune femme.

— Honnêtement, je n'en sais rien, répondit-il après quelques secondes d'hésitation pensive. Je ne pourrais pas te répondre clairement, mais je sais une chose, c'est que tu as envie d'outrepasser le règlement et que moi, je l'ai fait toute ma vie. L'avantage de vivre sur Factory sans son père...
— Ton père est mort ?
— Oui. J'étais un enfant encore, je ne me souviens pas de son visage.

Clarke hocha brièvement la tête puis s'approcha du trou noir et hésita. Bellamy leva alors les yeux au ciel et la poussa à l'épaule. Clarke leva une jambe et posa le genou dans le conduit puis, à quatre pattes, elle se glissa à l'intérieur.

— Avance encore un peu, fais-moi de la place, dit alors Bellamy.
— Ça va tenir ? demanda Clarke. Je veux dire, à nous deux, on fait plus d'une centaine de kilos sûrement et...
— Ce truc est en acier renforcé, les soudures ont été boulonnées, répondit Bellamy. Et puis, on ne va pas loin. Allez, avance encore de quatre ou cinq mètres, jusqu'à la prochaine grille.

Clarke opina du chef puis, à quatre pattes, elle avança dans le conduit métallique en essayant de faire le moins de bruit possible. Dans son dos, elle sentit Bellamy la suivre et quand elle parvint à la première grille visible, sur sa droite, elle la dépassa puis s'arrêta et s'assit en tailleur pour mieux voir. Bellamy s'approcha d'elle.

— C'est là ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas...
— Tu vois ton père ?
— Hm, non... Ah, si, le voilà !

Clarke se retint de justesse de crier « Coucou, papa ! » et approcha son visage de la grille. Elle appuya son front contre et fronça les sourcils.

— C'est bizarre de le voir comme ça, de l'espionner... souffla-t-elle.

Bellamy observa l'homme que la jeune femme avait désigné comme étant son père. C'était un homme fin et grand, les cheveux courts, blonds. Il portait un pull gris en laine, élimé, comme la majorité des vêtements des habitants de l'Arche, sur un jean noir fatigué. Lui-même avait l'air fatigué, mais il semblait voler à travers l'atelier de réparations situé six mètres en-dessous du conduit d'aération.

— Tu sais ce qu'il fait, sinon ? En général ?
— Il l'est l'Ingénieur en Chef de l'Arche, il supervise toutes les réparations, même le débouchage des toilettes et il détermine si une pièce cassée est réparable ou non. C'est lui qui signe les papiers pour condamner une section trop endommagée et il lui est arrivé de sortir en Zéro-G pour réparer lui-même des choses dehors...
— Pas mal, dis donc, bonjour les responsabilités...

Clarke haussa brièvement les sourcils. Elle recula alors et fit face à Bellamy qui la regarda du coin de l'œil avant de reporter son attention par la grille. Clarke sourit et tendit la main. Elle lui toucha l'épaule et il la regarda.

— Merci... souffla-t-elle.

Bellamy lui adressa un demi-sourire puis il tira d'une poche de son pantalon, une flasque et la tendit à la jeune femme.

— De l'eau, dit-il.

Clarke la prit et en but une gorgée puis elle soupira en s'essuyant la bouche en essayant de ne pas penser au fait que l'eau qu'elle buvait était de l'eau recyclée qui tournait en circuit fermé sur l'Arche depuis presque cent ans... alimentant aussi bien les douches que les cuisines ou les toilettes.