— Allez ! Pousse sur tes bras, un peu !
Clarke rigola puis se hissa sur la plate-forme avec un peu de mal, poussée par Bellamy. Elle s'assit ensuite en haut et regarda son compagnon se hisser près d'elle à la force de bras. Elle sourit, essoufflée.
— Je t'envie d'être un garçon, dit-elle en regardant ses mains marquées par le métal ondulé de la passerelle. Les filles, c'est tellement faible...
Bellamy s'essuya les mains sur son pantalon puis se pencha vers Clarke. Malgré le fait qu'il ne s'était promis de l'emmener avec lui qu'une seule fois, elle était de nouveau là, avec lui, à l'accompagner dans ses balades clandestines.
— Sans les filles, la vie deviendrait rapidement un enfer, ici... dit-il avec un clin d'œil.
Clarke grimaça puis le repoussa en rigolant. Elle se releva alors et s'éloigna sur la passerelle de métal qui s'étirait au sommet d'un immense hangar totalement vide. Il n'y avait aucun moyen d'accéder à cette passerelle, d'en bas. Il fallait passer par un conduit de service et, à l'époque, une échelle permettait de monter sur la passerelle depuis la porte du conduit. L'échelle avait cependant mystérieusement disparu, peut-être pour en réparer une autre, et l'escalade devenait alors épreuve de force.
— Et sinon, où on est ? demanda Clarke en se penchant prudemment par-dessus le garde-fou de métal. Un hangar ?
— Entrepôt soixante-douze, stock de vivres et d'eau, répondit Bellamy. Lorsque les douze stations se sont réunies, elles ont entreposé ici toutes leurs vivres et leurs réservoirs d'eau potable pour le rationnement. J'ai lu des manifestes de l'époque, le hangar était plein à craquer, réfrigéré, solidement contrôlé. Quand j'ai vu la liste des aliments, j'en salivais...
— À ce point ?
— N'as-tu jamais rêvé de goûter à de la vraie viande, ou à de vrais légumes, et pas ces infâmes choses protéinées qu'on nous sert trois fois par jour ? demanda Bellamy. Sur ces listes qui étaient plus longues que mon bras, il y avait des fruits, de la viande, des légumes, des pâtisseries, du pain... Tout était surgelé et contrôlé, toute nourriture qui sortait des stocks était pesée et marquée comme utilisée... Aujourd'hui, ce grand entrepôt est totalement vide et j'ai entendu dire qu'ils allaient bientôt le sceller pour renvoyer l'air qu'il contient, dans les stations.
Clarke passa sa langue sur ses lèvres. Elle s'assit alors, le dos contre le mur, et se frotta le visage. Elle soupira ensuite et regarda vers le plafond, comme si elle pouvait voir au travers.
— Est-ce qu'on y retournera un jour ? demanda-t-elle.
— Où ? Sur la Terre ? Et qu'est-ce qui nous en empêche ?
— L'Arche. Et peut-être les radiations...
Bellamy haussa un sourcil et s'assit à son tour.
— L'Arche ? Comment ça ?
— L'Arche est en train de mourir, Bellamy, dit alors la jeune femme. Je le sens... Elle ne tiendra pas encore deux cents ans comme les anciens le disaient... Si on ne trouve pas le moyen d'aller sur la Terre pour voir si elle est viable, on risque bien de mourir ici...
Bellamy resta silencieux. Clarke lui jeta un regard en coin puis se laissa glisser sur le dos, les mains sur l'estomac. Le jeune homme l'observa.
Trois semaines plus tôt, la jeune femme lui avait demandé de lui faire visiter l'Arche par les conduits de service. Il avait hésité, se demandant ce que cette gamine lui voulait, puis il avait finalement accepté, mais pour une seule fois, et depuis, tous les vendredis soir, ils se retrouvaient à dix-sept heures à la bibliothèque et partaient ensuite en exploration jusqu'à l'heure du dîner...
— Bon, on continue ? demanda-t-il soudain.
— On devrait plutôt rentrer, l'heure tourne, tu ne crois pas ?
Bellamy regarda sa montre. Il était dix-huit heures, ils avaient mis trois quarts d'heure pour venir jusqu'ici. Il hocha la tête. Clarke se releva alors et épousseta ses vêtements. Ils reprirent ensuite les conduits de service et Bellamy conduisit directement la jeune femme à Alpha, près de chez elle. Le trajet leur prit moins d'une demi-heure malgré les tours et les détours que Bellamy fit faire à sa compagne.
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— On y est.
Clarke s'approcha de la porte soigneusement fermée et décrocha d'un conduit une brosse souple qu'elle avait piquée dans un stock de fournitures non utilisées. Elle s'en servit pour brosser soigneusement son pantalon et son pull, elle se recoiffa rapidement avec les doigts puis, faisant face à Bellamy, elle lui décocha un sourire.
— Merci, dit-elle. C'était génial, encore une fois... Je ne pensais pas qu'on pouvait se faufiler dans des endroits pareils ici...
— Et tu n'en as vu qu'une fraction, princesse. Malheureusement, il y a des endroits qui sont bien trop dangereux, même pour moi, mais tu as encore des merveilles à voir.
Clarke sourit puis se mordit les lèvres et alla embrasser le jeune homme sur la joue. Il lui rendit son accolade de façon un peu gauche avant d'aller déverrouiller la porte. Clarke attrapa son sac de cours et sortit dans le couloir. Elle observa sa montre, il était un peu moins de dix-huit heures trente, ils avaient gagné plusieurs minutes en changeant d'itinéraire pour rentrer et c'était tout aussi bien.
Remerciant une dernière fois Bellamy, Clarke retourna chez elle en s'efforçant d'adopter la même démarche que d'habitude, c'est-à-dire celle de l'adolescente qui en a plein les pattes d'une journée d'école et d'étude à rallonge.
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— Ah, ma chérie, tu as failli être en retard...
— Désolée, papa, je lisais à la bibliothèque et je n'ai pas vu passer l'heure... Où est maman ?
— En chirurgie, un de mes gars a été attaqué par une poutrelle pendant une réparation, il a le bras cassé.
— Ok, j'espère qu'elle va le soigner. Bon, je vais me reposer deux minutes.
Jake hocha la tête. Il était en train d'étudier on ne sait quel plan de l'armature de l'Arche, comme tous les soirs dès qu'il avait un moment, et Clarke ne s'intéressait que moyennement, à cette époque, à l'endroit où elle vivait. Par contre, depuis qu'elle sortait avec Bellamy dans ces couloirs normalement réservés au personnel, elle avait de plus en plus envie de savoir comment était construite l'Arche, de quelle manière les anciens s'y étaient pris pour raccorder hermétiquement entre elles les douze stations originelles... Mais elle n'avait pas vraiment le droit de poser des questions, cela aurait paru très suspect à son père qui savait que l'ingénierie n'intéressait absolument pas sa fille, qu'elle préférait de loin les livres ou le travail de sa mère.
Allongé sur son lit, Clarke observait le dessin au fusain qu'elle avait crayonné au plafond. Il représentait un ciel étoilé vu du sol avec des arbres autour en perspective. Elle avait mis des jours à la faire, juchée sur une chaise où elle avait empilé des livres. En y repensant, la jeune femme se demanda comment elle avait pu être aussi imprudente... Elle sourit ensuite. Imprudente à l'époque en montant sur une pile de livres instable... et maintenant imprudente en parcourant les conduits de service avec un garçon de six ans de plus qu'elle et qu'elle avait rencontré un mois et demi plus tôt...
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— Clarke ? Tu m'écoutes ?
— Non, pas vraiment, désolée, maman... Qu'est-ce qu'il y a ?
— Rien de spécial mais tu es souvent dans la lune ces derniers temps, tu es fatiguée ?
— Un peu, répondit la jeune femme. Mais ce n'est rien, les cours sont plus difficiles chaque semaine qui passe, on approche de la fin de l'année et des examens et...
Clarke haussa les épaules. Sa mère hocha la tête. Ils étaient revenus du mess depuis une heure environ et Jake avait absolument tenu à regarder un film. Il avait plus de cent ans d'âge mais peu importe, ils n'avaient rien de mieux à faire le soir, sinon écouter la radio avec toujours la même série de chansons et de musiques. Les distractions manquaient cruellement à bord de l'Arche, mais bon, on ne pouvait pas y faire grand-chose, non plus.
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— Va te coucher, mon cœur, tu dors debout...
Affalée dans le canapé, appuyée contre son père, Clarke se redressa en hochant la tête. Elle se leva, souhaita bonne nuit à ses parents puis se rendit dans sa chambre. Elle enfila un short et un t-shirt qui aurait pu en contenir deux comme elle, puis, assise en tailleur sur son lit, elle laissa son esprit divaguer.
Cela faisait trois fois qu'elle retrouvait Bellamy à la bibliothèque, après y avoir passé une heure de temps à faire ses devoirs. Tous deux filaient ensuite par une porte de service et se promenaient dans les conduits pendant parfois deux heures, traversant l'Arche en se faufilant dans des endroits où la souplesse était de rigueur, et où il pouvait faire aussi chaud que sur le soleil, ou aussi froid que dans l'espace profond...
Au début, retirer son pull avait un peu gêné la jeune femme, elle ne s'était jamais déshabillée devant personne, encore moins un garçon, mais elle avait voulu faire la brave en gardant son pull de laine alors qu'il faisait quarante-deux degrés là où ils se trouvaient, et elle avait fait un malaise. Depuis, elle retirait systématiquement son pull dès qu'elle sentait la sueur perler sur son front, que Bellamy la regarde, ou non. Et puis, elle avait bien capté ce petit regard gourmand qu'il avait quand elle posait ledit pull...
Clarke se mordit les lèvres en souriant. Elle s'allongea sur le dos, un bras sur les yeux, et soupira. À part Wells, elle n'avait jamais côtoyé d'autre garçon auss intimement, et pourtant, avec Bellamy, elle avait l'impression de le connaître depuis toujours. Ils avaient six ans d'écart, et une sacrée marche sociale, aussi, mais peu importe, elle lui faisait confiance, et c'était le plus important. Oh, bien entendu, elle gardait en mémoire les paroles angoissées de Lucia, mais celle-ci semblait avoir totalement oublié les escapades interdites de sa meilleure amie depuis qu'elle s'était dégottée un petit-copain...
Roulant sur le flanc, Clarke soupira. Un bruit de pas se fit entendre dans le couloir et elle regarda l'heure. Son réveil à aiguilles totalement démodé indiquait qu'il était l'heure pour ses parents d'aller se coucher. Son père venait de passer dans le couloir, sa mère allait suivre bientôt et d'ici quelques minutes, la porte insonorisée de leur chambre se refermerait pour la nuit. Une idée s'insinua alors dans l'esprit de Clarke et elle se leva et s'habilla aussitôt. Bellamy lui avait dit qu'il était de garde sur Alpha cette nuit-là et même si elle avait passé presque deux heures avec lui aujourd'hui, elle avait envie de le revoir et de passer du temps avec lui, sans escapade.
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Après avoir écouté sa mère se préparer puis aller se coucher, Clarke fit coulisser manuellement la porte de sa chambre de sorte à ce que le verrou hydraulique ne fasse pas de bruit. Le couloir était sombre et la porte de la chambre de ses parents, fermée. La jeune femme se glissa alors dehors puis jusqu'à la porte de l'appartement qu'elle fit coulisser de la même manière. Bellamy lui avait montré le code pour désactiver la gestion mécanique des portes et actuellement, elle trouvait très utile d'avoir passé vingt minutes à apprendre cette manipulation à onze chiffres...
Dans le couloir de l'Arche, Clarke referma la porte et remis les vérins en marche. Elle s'éloigna ensuite dans le couloir et se rendit à la baie d'observation. La Terre n'était pas encore totalement visible à cette heure-là de ce côté de l'Arche, mais elle activa quand même la caméra et s'assit sur un siège en repliant ses genoux contre sa poitrine. L'arrivée de Bellamy quelques minutes plus tard la fit sursauter.
— Le couvre-feu est passé, dit-il en braquant sa lampe sur elle. Tu n'as rien à faire ici, Clarke.
— Tu vas me scanner ? demanda la jeune femme en tournant la tête vers lui, un sourire en coin.
Bellamy baissa le nez puis regarda derrière lui en passant sa langue sur ses lèvres. Il s'approcha, observa la Terre à la dérobée puis fit face à Clarke.
— Je suis sérieux, tu n'as rien à faire ici, dit-il. Je ne suis pas tout seul ce soir, on m'a collé un lieutenant. Rentre chez toi, je t'en prie...
Clarke déplia ses jambes et se releva. Un bruit de bottes se fit alors entendre dans le couloir et Clarke se tendit. Elle serra les mâchoires et soudain, regarda Bellamy qui lui fit les gros yeux.
— Non... souffla-t-il. N'y pense même pas...
— Joue le jeu, simplement, répondit la jeune femme.
Elle jeta un bras sur sa nuque et souda sa bouche à celle du jeune homme. Bellamy fléchit légèrement les genoux sous la surprise puis se redressa et l'agrippa par la taille. Il la fit reculer jusqu'au mur où s'affichait la Terre et un raclement de gorge bruyant se fit entendre.
— D'accord, je comprends pourquoi tu as sauté sur l'occasion de venir patrouiller ici... s'amusa une voix. Bellamy Blake, le tombeur de ces dames... P'tit veinard. Allez, je te laisse cinq minutes, profites-en, va...
Bellamy regarda son collègue et lui adressa un bref sourire un peu gêné, sentant le souffle chaud de Clarke dans son cou. L'autre tourna ensuite les talons en sifflotant et Bellamy soupira part le nez.
Clarke se pourlécha les lèvres, adossée au mur, Bellamy collé contre elle. Elle releva la tête, l'embrassa du bout des lèvres puis elle accrocha ses doigts à la veste bleue. Elle pouffa alors et posa son front contre le torse du jeune homme.
— Tu es devenue trop téméraire, dit celui-ci en s'écartant. J'aurais dû te renvoyer chez toi quand...
Il s'éloigna, mais Clarke le retint par la main et il la regarda du coin de l'œil avant de pivoter. Elle le ramena près d'elle et il inspira en posant ses mains sur sa taille.
— Ce n'est pas du tout une bonne idée, dit-il doucement. Nous ne sommes pas du même monde, Clarke...
— Tu es un garde, tu n'appartiens à aucun monde en particulier, répondit la jeune femme en jouant avec la couture verticale de la chemise. Écoute, j'ai passé trois soirées avec toi en totale confiance et en toute impunité. Je ne m'étais jamais sentie aussi bien de toute ma vie, Bellamy... Alors oui, je sais, on n'a pas le même âge ni le même statut social, mais on s'en fiche, non ? On vit à bord d'un seul et même vaisseau, l'Arche, on ne devrait plus avoir besoin de dire de quelle station on vient... Tu ne crois pas ?
Bellamy remua les mâchoires puis s'éloigna et s'assit sur un siège. Il observa la Terre toujours affichée sur le mur puis se frotta le visage. Clarke s'approcha alors, s'agenouilla devant lui en posant ses mains sur ses genoux. Il la regarda et elle lui sourit.
— Sois rassuré, je ne suis pas en train de tomber amoureuse de toi, dit-elle doucement.
— Malheureusement, ça ne saurait tarder... Je suis un garçon bien trop gentil... et ça vous fait toutes craquer.
Clarke eut un bref rire nasal.
— Toutes ? demanda-t-elle en haussant un sourcil. As-tu eu autant de petites-amies que ça ?
Bellamy la regarda puis secoua la tête.
— Trois, répondit-il.
— Hé ! fit soudain une voix dans le couloir. La pause bécotage est terminée !
Clarke rougit en baissant le nez. Bellamy lui prit alors le menton et elle le regarda.
— On reparlera de tout ça vendredi, ok ?
Clarke hocha vivement la tête, les lèvres serrées.
Sans un mot de plus, le jeune homme quitta la pièce et Clarke l'entendit s'excuser auprès de son collègue et lui dire qu'il avait tort en disant qu'il avait sauté sur l'occasion de venir ici. Les derniers mots de sa phrase se perdirent comme les deux hommes s'éloignaient dans le couloir et Clarke soupira profondément en s'asseyant sur le sol. Elle pivota face au mur affichant la Terre mais se releva aussitôt et alla éteindre la caméra. Elle retourna ensuite chez elle et se coucha, mais le sommeil eut beaucoup de mal à venir et elle dû s'endormir que quelques heures avant que le réveil ne sonne.
