— Tu l'as embrassé ?!

Lucia était choquée. Clarke lui fit signe de parler moins fort, elles étaient toutes deux à leur cours de couture, en ce mercredi matin, et ces quatre derniers jours, Clarke avait eu du mal à se sortir de l'esprit ce bref baiser partagé avec Bellamy.

— En fait, je lui ai évité les ennuis, plutôt, répondit la blonde en enfilant adroitement un fil dans le minuscule chas d'une aiguille. Je voulais juste le revoir, comme ça, mais je n'avais pas prévu qu'il avait un collègue ce soir-là, alors j'ai improvisé.
— Est-ce que tu es amoureuse ?

Clarke secoua la tête son aiguille entre les lèvres, le temps de faire un nœud à l'autre extrémité de son fil.

— Non, répondit-elle. Il est mignon, gentil, et tout le tralala, je l'admets, mais quand je suis avec lui, je me sens libre, Lucia. Je n'ai plus à jouer les petites filles sages, je fais ce que j'ai envie, et il m'est arrivé à plusieurs reprises de jurer à voix haute...

Lucia haussa les sourcils puis soupira.

— Tout ça va t'attirer des ennuis, Clarke, dit-elle. Un jour, tu vas arriver en retard au dîner ou quelqu'un va te voir à la sortie de la bibliothèque avec ce mec et va aller tout rapporter à tes parents...

Clarke piqua son tissu, fit quelques points, puis soupira par le nez et reposa son ouvrage.

— Écoute, Lucia, tu es ma meilleure amie mais j'aurais pu ne rien te dire au sujet de Bellamy, ok ? Je t'en parle parce que je ne peux pas le garder pour moi, mais je peux me passer de tes avertissements. Tu es peut-être l'enfant modèle, mais moi j'en ai assez d'être une princesse couvée par ses parents. J'ai seize ans, je ne suis plus une enfant, et j'aimerais qu'on me laisse faire ce que j'ai envie. Et si cela doit commencer par transgresser quelques règles, alors qu'il en soit ainsi.

Lucia ouvrit la bouche pour répliquer mais leur professeur passa derrière elles au même moment, l'empêchant de répondre. Lucia referma alors la bouche puis se concentra sur son ouvrage tandis que Clarke, un peu honteuse d'avoir parlé aussi franchement à sa meilleure amie, s'éloignait d'un pas en étalant son tissu sur la table devant elle...

.

Le mercredi après-midi, les garçons avaient mécanique, mais les filles étaient libres. Lucia quitta rapidement Clarke pour aller retrouver son amoureux, un jeune homme de deux ans plus âgé qu'elle qui avait terminé sa scolarité l'année passée et qui travaillait depuis sur le Go-Sci, sous les ordres de Sinclair.

Se retrouvant seule, Clarke se rendit à la bibliothèque. Il y avait très peu choses à faire quand on avait du temps libre, sinon lire et faire du sport, et le sport, ce n'était pas la tasse de thé de la jeune femme, au contraire, elle avait horreur de courir après une balle ou tout autre sport qui faisait transpirer.

Assise en tailleur sur une banquette fatiguée, la jeune femme blonde regardait un diaporama sur un petit écran devant elle. Tout autour d'elle, il y avait une centaine de box du même genre et on pouvait insérer dans chaque écran, un film ou des diapositives différentes. On pouvait y rester autant de temps que désiré et retourner chercher des disquettes à volonté. Mais Clarke ne regardait pas vraiment les images qui défilaient sur son écran. Elle repensait à Lucia et à sa mise en garde. Pourquoi quelqu'un irait rapporter à ses parents qu'elle sortait avec un garçon ? Bon, il était de Factory, certes, mais alors ? Son propre père, Jake Griffin, venait lui aussi de Factory et avait épousé Abigail Judge, fille du médecin-chef de l'époque, le Docteur Marianne Judge, et personne n'avait trouvé à redire.

Ceci dit, il y a vingt ans, on raccordait toujours les dernières stations... songea Clarke à mi-voix. Tout le monde était heureux de voir de nouvelles têtes et...

La jeune femme vit alors un mouvement au coin de son œil et retint son souffle.

Bellamy...

Là où elle se trouvait, dans le renfoncement de la banquette, il ne pouvait pas la voir, mais il suffisait qu'il s'approche des étagères en face et il tomberait nez à nez avec elle. Oh, pas qu'elle n'en ait pas envie ou qu'elle se cache de lui, non, mais disons qu'elle avait été bien trop audacieuse la semaine passée et qu'après mûre réflexion, elle s'en trouvait des plus honteuses... Elle n'avait jamais embrassé un garçon avant lui et elle n'en avait même jamais eu l'idée mais le fait qu'il ne soit pas seul ce soir-là pour sa ronde avait quelque peu bouleversé ses plans. Elle savait qu'elle aurait des ennuis à se trouver dans la baie d'observation bien après le couvre-feu, et que Bellamy aussi risquait les ennuis si son collègue le surprenait à discuter avec elle sans la sermonner. Elle avait donc fait ce qui lui semblait être une solution pour leurs deux problèmes...

Se mordillant la lèvre, Clarke sentit son visage rougir au souvenir des mains du jeune homme autour d'elle. Oh, ce n'était pas la première fois qu'il la touchait depuis qu'elle le suivait dans les couloirs de service, non. Il l'avait aidée à grimper plusieurs fois en la poussant sous les cuisses ou bien en la hissant, la tenant par les côtes ou la taille... Mais ce n'était pas pareil. Là, il l'avait prise contre lui, serrée, alors qu'elle l'embrassait avec vivacité. Ça avait été un vrai baiser, pas de ce ceux que l'on voit dans les vieux films d'avant la guerre...

Clarke s'ébroua et regarda par-dessus le bord de la banquette. Plus de Bellamy en vue. Tant mieux. Avec un soupir, elle éteignit l'écran devant elle, alla ranger les diapos puis quitta la Bibliothèque sans remarquer le jeune homme caché entre les étagères en face d'elle. Perdue dans ses pensées, elle ne l'avait pas vu se faufiler au milieu des gens et il avait profité de ça pour l'observer un moment en toute discrétion.

Lui non plus n'avait pas oublié la scène du vendredi soir et il avait même plutôt apprécié qu'elle fasse le premier pas, même si c'était pour lui sauver la mise. Il savait qu'il ne serait jamais allé jusque-là, pas maintenant en tous cas. Ils ne se connaissaient que depuis un mois, à peine plus, et ne se voyaient que le vendredi soir, pendant une poignée d'heures. Certes, l'intimité des conduits d'aération ou des tunnels de service les avait forcés à se rapprocher mais pas à ce point-là...

Bellamy avait révisé son jugement sur Clarke depuis qu'il avait accepté de l'emmener dans les lieux interdits de l'Arche. Elle était jeune, oui, mais elle était plutôt jolie et volontaire. Quand fallait y aller, elle y allait, même si elle rechignait un peu au début. La semaine passée, il l'avait fait passer dans un conduit de ventilation poussiéreux juste assez large pour elle. Il avait eu du mal à passer, lui, mais il l'avait déjà fait et il savait que même si la ceinture de son pantalon frottait le plafond du conduit, ce n'était pas grave, il arriverait de l'autre côté sans rester coincé.
Bellamy se mordit la lèvre inférieure, pensif. Elle l'avait spontanément embrassé et il lui avait répondu, plus sous la surprise qu'autre chose, mais il avait vite réalisé, pendant le reste de sa ronde, que ce bref contact avait été très agréable. Il n'avait pas spécialement envie de recommencer, mais si la situation se présentait, pourquoi pas ? Après tout, c'était elle qui avait initié la chose, il avait le droit d'en profiter un peu, non ?

.

Clarke regagnait ses appartements, pensive, accrochée à l'anse de son sac. Elle nota mentalement de demander à sa mère de faire un point car le cuir se déchirait là où il avait le plus de tension à cause des livres... Soudain, un bruit sourd la fit sursauter et elle regarda autour d'elle en s'arrêtant de marcher. Elle sentit immédiatement la peur lui prendre les entrailles et elle recula d'un pas.

— Je... Je me suis trompée de chemin, bafouilla-t-elle.
— Ah ouais ? Regardez ça, les gars, une petite princesse d'Alpha qui s'est trompé de chemin, railla un garçon. Et si on la raccompagnait chez elle, hein ?

Des rires gras accompagnèrent cette phrase puis un garçon s'approcha, sortant du groupe. Son nez cassé rappela aussitôt quelque chose à Clarke mais la peur l'empêcha de savoir quoi avant qu'elle ne se reprenne.

— Tu es Murphy, n'est-ce pas ? demanda-t-elle alors d'une voix tremblante.
— Oh, elle connaît comment ton nom ?! s'exclama une fille. Hey, Johnny, j'te cause ! C'est qui cette gourde, hein ?
— Oh boucle-la un peu Esther ! répliqua Murphy. Alors comme ça, tu sais qui je suis ?
— Je... non, je me souviens de toi, c'est tout, je... Le mois dernier, on a passé ici avec mon amie, Lucia et...
— Ah, oui, je vois...

Murphy eut un sourire malsain puis se tourna vers ses potes. Ils étaient une demi-douzaine, pas plus, quatre garçons et deux filles. Celle qui avait parlé, Esther, était une sorte d'asperge toute maigre, sans formes et au visage chevalin. Mentalement, Clarke espéra que ce n'était pas la copine de Murphy car elle n'avait vraiment aucun charme... L'autre fille, Clarke ne l'avait jamais vue mais elle était plutôt jolie avec ses cheveux roux nattés. Elle devait avoir dix-huit ans, à tout casser et elle se tenait en retrait des autres, adossée à une conduite d'eau.

— Allez, Johnny, laisse-la tranquille, dit-elle alors en se redressant. On n'a pas mieux à faire, non ?
— Hey... Non, Fox, pas mieux ! répliqua Murphy. Allez, casse-toi, dit-il alors à Clarke. Et si tu reviens dans le coin, je ne serais pas aussi gentil.
— John Murphy, gentil ? Je crois que ces deux mots n'ont encore jamais été associés.

Le groupe de délinquants pivota aussitôt et Clarke sentit le soulagement l'envahir en voyant Bellamy approcher.

— Un garde, tirons-nous ! s'exclama Esther.
— Pas question, vous restez ici, je vous ai déjà scannés, dit Bellamy. Vous allez recevoir un blâme, encore une fois, mais j'ai un peu peur que cette fois-ci, ce soit le dernier.

D'autres gardes firent alors leur apparition et les jeunes gens furent poussés plus loin en protestant. Clarke perçut clairement le regard haineux de Murphy quand un garde lui prit le bras pour l'emmener, mais elle inspira et resta immobile.

— Merci, Blake, maintenant, on sera tranquille.
— De rien, Capitaine. Je fais mon travail. Je vais ramener la fille du Doc chez elle.
— Entendu.
— Allez, viens, dit alors Bellamy en poussant Clarke devant lui, à l'opposé du groupe de gardes et de délinquants. Je peux savoir qu'est-ce que tu fais là ?
— Je rentre chez moi, c'est tout, je ne pensais pas tomber sur eux en pleine journée...
— Ils sont partout, Clarke, tu devrais faire plus attention et ne pas te promener seule. Tu n'as que seize ans...

Clarke s'arrêta de marcher et Bellamy la doubla puis lui fit face.

— Je crois que je suis au courant, non ? lâcha-t-elle en fronçant les sourcils.
— Inutile de prendre ce ton, je ne faisais qu'une simple remarque, ça n'a rien à voir avec...
— Avec quoi ? Avec le fait que je t'ai embrassé l'autre soir pour te sauver la mise, ou bien celui que tu ne me vois que comme une gamine ?

Bellamy fronça légèrement les sourcils.

— Mais qu'est-ce que tu as à m'attaquer comme ça ? demanda-t-il, surpris. J'ai fait quelque chose de mal et je ne m'en suis pas rendu compte ?

Clarke serra les mâchoires. Elle passa sa langue sur ses lèvres puis inspira et tourna les talons.

— Hé, hé, non, non, ne te défiles pas, la héla Bellamy en lui prenant le coude. Clarke, qu'est-ce qui t'arrive, hein ? C'est quoi qui te perturbe ? Le fait que je t'ai rendu ton baiser l'autre soir dans la baie d'observation ?

Clarke ferma les yeux puis grimaça. Elle sentit les larmes lui brûler les cils mais elle les refoula et s'adossa lourdement contre le mur. Elle farfouilla alors dans son sac et en tira le livre que Bellamy y avait mit, plusieurs semaines en arrière, faute d'avoir un endroit pour le ranger avant leur toute première escapade interdite...

— Au fait... T'as oublié ça, l'autre jour.

Un peu étonné, Bellamy prit le livre, l'observa un moment mais quand il releva la tête, la jeune blonde était déjà hors de portée. Il tendit la main pour la retenir mais il finit par faire demi-tour. Elle ne semblait pas d'humeur à converser, il avait pourtant prévu de faire une entorse à leur « pacte » et l'emmener dans un lieu où personne n'allait jamais, même les techniciens, mais finalement, il n'avait plus envie de se promener. Il se demanda même si c'était une bonne idée de continuer à l'emmener dans ces endroits interdits. Elle s'était de toute évidence entichée de lui, elle attendait probablement quelque chose qu'il n'était peut-être pas en mesure de lui apporter, à moins qu'elle ne sache absolument pas ce qu'elle voulait, ce qui était tout à fait possible vu son jeune âge et le cocon doré dans lequel elle avait toujours vécu.