-II-

Le professeur

.oOo.

« - Remus ! Tu es en avance, dis-moi ! Tu restes dîner, bien sûr… »

Il sourit, franchement heureux de cet accueil et de la soirée qui s'annonçait, malgré la gravité de la situation, la guerre et l'imminence de la réunion.

Molly Weasley, qui l'avait chaleureusement accueilli à son arrivée, desserra son étreinte et il ressentit un bref sentiment de vide alors qu'il la suivait jusqu'aux cuisines où ils rejoignirent Arthur et Tonks attablés devant une chope de bièraubeure.

Il s'assit et Arthur en déboucha une pour lui.

« - Mon vieux Remus, on dirait que tu as flairé le festin que nous prépare Molly. » Arthur posa un regard tendre sur sa femme qui lui sourit en retour, avant de se lever pour aller remuer le contenu d'un chaudron.

Remus eut un air rêveur.

« - Oui, d'ici je peux dire que ce sont tes fameuses boulettes… » Il en avait l'eau à la bouche. Son dernier repas remontait…Non, il valait mieux ne pas s'en souvenir. « Vivement que la réunion se termine. »

A partir de là ils ne parlèrent plus que de la guerre.

Depuis la mort toute récente de Sirius, Remus ne vivait plus à Square Grimmaurd, certain comme il l'était que vivre après cela en un tel endroit finirait par avoir raison de ses nerfs. Combien de fois s'était-il interdit de s'attarder sur le fait qu'il était à nouveau seul, qu'il était à présent tout ce qui restait des Maraudeurs…

Que plus personne ne l'appellerait jamais Lunard.

A la fin de la réunion, il rassemblait les parchemins qui traînaient encore sur la large table en compagnie de Maugrey lorsqu'il entendit une horde de voix enjouées pénétrer dans la pièce.

« - Salut Ginnie ! », lança Tonks énergiquement.

L'exclamation fut suivie d'un fracas de verre brisé. Remus ne leva même pas les yeux et se contenta de sourire légèrement.

« - Hey, Harry ! Tu t'es enfin décidé à nous honorer de ta présence ? », l'entendit-il plaisanter.

Remus Lupin leva un regard déjà soucieux sur le jeune homme qui venait d'entrer dans la pièce.

Il semblait avoir vieilli de dix ans. Ses traits fatigués et les cernes immenses sous ses yeux laissaient comprendre qu'il avait peu dormi ces derniers temps. Ses joues étaient creuses, et son regard était définitivement teinté de quelque chose d'adulte. Il avait grandi. Ce regard étrangement fixe et perçant en témoignait. Cette force transparaissait, presque inquiétante, et il comprit que l'enfant dont il avait fait la connaissance quelques années auparavant était définitivement mort.

« - Bonsoir Harry. Tu as fait bon voyage ? »

L'adolescent lui rendit un faible sourire et acquiesça.

« - Très bon, professeur. Moins je reste là-bas, mieux je me porte. »

Remus lui rendit son sourire.

« - Tu peux m'appeler par mon prénom, tu sais. Il y a longtemps que je ne suis plus ton professeur… »

Harry eut un sourire plus vivant quoique toujours faible et acquiesça à nouveau, avant de se tourner vers Molly qui le serra à l'en étouffer, comme à son habitude.

Le repas se déroula de façon plaisante. Remus appréciait infiniment cette ambiance intime et chaleureuse. La chanson douce du babillage autour de lui se teintait parfois de quelques éclats aigus, un rire, un grognement sourd, un juron de Mondingus…La chaleur de la pièce pénétrait chacun des pores de sa peau et il se baignait dans cette douceur, parfaitement détendu. La lumière mouvante des bougies rendait chaque visage exceptionnellement beau et serein, même si ça n'était qu'une illusion.

Parfois il se taisait et se contentait d'écouter les conversations, savourant simplement de se trouver là, au cœur de cette bulle fragile de paix. Mondingus avait allumé sa pipe odorante et Molly n'avait pas eu la présence d'esprit de l'en empêcher, occupée comme elle l'était à sermonner les jumeaux sur leur tenue vestimentaire.

« - Je veux simplement dire que si vous voulez que votre histoire de magasin de farces et attrapes marche correctement, il faut que vous ayez une apparence soignée, sinon comment voulez-vous être crédibles… »

« - Maman… »

L'odeur du tabac (ou plutôt des plantes étranges qui se consumaient) se répandit dans l'air et après l'avoir respirée Remus franchit un palier de plus dans la détente, flottant quelque part au-delà de lui-même.

Il eut du mal à revenir sur terre lorsque Arthur se pencha vers lui, l'interpellant à voix basse.

« - Tu ne regrettes pas d'être parti d'ici, Remus ? Tu pourrais revenir… »

« - Peut-être », répondit-il poliment. « Quand je reviendrai de ma mission, d'ici quelques temps. »

Il n'avait aucune envie de revenir vivre ici, en réalité. Par contre il avait envie de maintenir cette ambiance sereine et ce fut pour cela que sa réponse resta évasive. Sirius était mort. Bien qu'il ne se soit autorisé que quelques jours de deuil complet, il n'était pas prêt d'assimiler entièrement ce qui s'était passé.

A sa droite, Hermione avait interrompu sa conversation avec Harry pour se servir un verre de jus de citrouille. Il s'aperçut avec amusement qu'à la différence des autres adolescents de la maison, elle n'avait pas pris l'habitude de boire de la Bièraubeurre tous les soirs. Elle était presque aussi sérieuse que lui au même âge…

« - Vous avez entendu parler du dernier projet de loi à propos des créatures partiellement humaines, professeur ? »

« - Oui, j'en ai bien peur », répondit-il, à la fois grave et amusé par son expression si sérieuse.

« - J'ai du mal à croire qu'avec tous les évènements du moment, le Ministère s'obstine à mettre en place ce genre de loi. C'en est encore plus scandaleux, je trouve. »

« - Tout espoir n'est pas vain », dit-il en soupirant. « Espérons qu'elle ne soit pas validée par le Conseil. »

« - Entre nous, je vous avouerais que je n'ai pas vraiment foi en le Ministère », fit-elle en secouant la tête. « Quand on sait les lois qu'ils ont osé voter…Et quand je pense à quel point monsieur Weasley a eu du mal à faire accepter son Acte de Protection des Moldus ! C'est une vraiment triste illustration du monde sorcier. »

« - Et comment donc se porte la S.A.L.E. ? », demanda-t-il.

« - De mieux en mieux ! Je crois que les choses commencent à changer. Dernièrement, j'ai lu un article… » Elle se lança dans une tirade pleine de conviction.

Hermione lui faisait un peu penser à lui au même âge.

Elle possédait un juste regard sur les choses et si elle sortait indemne de la guerre, une brillante carrière l'attendait sûrement.

« - Cette pauvre Hermione ne lâche jamais la pression », plaisanta Ron qui s'était mêlé à la conversation. « Si elle vous ennuie ses histoires de S.A.L.E., professeur, n'hésitez pas la faire taire ! »

« - Ron ! »

Elle lui donna un coup de poing dans l'épaule, mais ses yeux riaient autant que ceux du rouquin. Les deux adolescents se lancèrent dans une bagarre verbale amusante.

« - C'est très sérieux, mon pauvre Ron…Si tu n'es pas capable… »

Lupin sourit et les plaies récentes de son visage qu'il ne prenait plus la peine de soigner magiquement tiraillèrent douloureusement sa peau. Il porta une main à sa joue. En la ramenant négligemment à hauteur de ses yeux il vit une fine ligne de sang imprégner sa main.

La soirée finit par s'achever et Molly le raccompagna à la porte, dans la pénombre du hall.

« - Tu seras bien prudent, n'est-ce pas ?

« - Ne t'inquiète pas, Molly. »

« - Tu es sûr de ne pas vouloir rester à la maison pour ce soir ? Oui, je sais, je sais », fit-elle alors qu'il s'apprêtait à ouvrir la bouche. « Mais tu manques à tout le monde, et vivre seul en des temps pareils, c'est de la folie, Remus. Je vais essayer de voir si le professeur Rogue ne peut pas recommencer à te donner cette potion, tu as l'air tellement fatigué... »

« - C'est gentil à toi. Veille bien sur Harry, il a l'air d'être mal », dit-il en s'enroulant dans sa cape.

« - Je ne sais pas si Dumbledore a eu raison de t'envoyer en mission maintenant…Peut-être devrais-tu rester ? »

« - Voyons, Molly… »

« - Je sais. »

Il y eut un silence.

Remus posa une main sur la poignée de la porte et une autre sur l'épaule de Molly.

« - A dans deux semaines. Je donnerai des nouvelles, de toute façon. Veille sur tout le monde. »

« - Sois prudent. »

Il sortit de la maison d'un pas décidé et transplana sans attendre.


La maison était éteinte, vide, étourdissante de silence. Il brandit sa baguette vers l'âtre froide et alluma distraitement un feu avant de monter dans sa chambre. Sa cape vola sur le lit et il entreprit de se déshabiller. Il lui fallait dormir, demain il partait et il avait besoin de se reposer.

Quelques bougies suspendues dans les airs projetaient leur lumière discrète.

Son pull grossièrement tricoté partit se suspendre lui-même à son cintre, et la chemise d'un blanc terne qu'il portait en-dessous s'envola vers un panier à linge tristement vide.

Il fit glisser d'un même geste le pantalon de flanelle usée et le caleçon sans forme qu'il portait dessous et se contempla un moment dans le miroir tacheté de rouille appuyé au mur de sa chambre.

Les blessures sur son ventre et sa poitrine avaient bien cicatrisé, et il espéra que celles de son visage en auraient fait de même avant le lendemain. Il n'avait jamais bien réussi les sortilèges de guérison, malgré l'utilisation légitime qu'il aurait pu en faire. Surtout depuis le temps.

Molly avait raison, il avait vraiment une sale tête. Il réalisa qu'il ne s'était également pas rasé depuis sa dernière transformation. Et ses cheveux retombaient en mèches lourdes et blanchâtres sur son front.

Le miroir était en mauvais état, fendu verticalement en son centre. Il l'avait brisé lors de l'une de ses transformations, quelques années auparavant. Remus l'avait réparé mais une mince ligne opaque continuait de diviser la vitre et il ne s'était pas préoccupé de la faire disparaître, pensant ironiquement que cela était suffisant pour le reflet qu'il avait à renvoyer.

Il s'examina, encore. Les poils qui parsemaient son torse, sa peau si pâle, son sexe tristement au repos. Son visage s'inclina et il parcourut de l'index la cicatrice à peine refermée qui courait parmi les poils de sa poitrine. Il dut appuyer un peu fort, car un bref éclair de douleur le parcourut et, grimaçant, il se détourna du miroir pour s'asseoir sur le lit. Il fallait vraiment qu'il prenne du repos. Il fit rouler ses chaussettes et elles voletèrent elles aussi vers le panier à linge.


Brasov, Transylvanie.

L'air frais malgré la saison le saisit au visage alors qu'il envoyait le portoloin –un canard en plastique- dans la poubelle la plus proche.

Remus sortit une carte de sa poche. Enveloppé dans la cape d'invisibilité envoyée par Dumbledore en même temps que le portoloin, il enfourcha son balai et prit son envol.

Au-dessous de lui, les rues grises devinrent de plus en plus minces, comme un immense réseau de veines.

Le froid devint plus intense. Il consulta sa carte à nouveau et poursuivit sa route un certain temps.

Si Charlie ne s'était pas trompé, les forêts qu'il survolait en ce moment même dissimulaient une des dernières communautés de Lycans qui subsistait en Europe.

Il amorça sa descente et se prépara à entamer sa mission.

« - Pourquoi ne pas abandonner cet univers qui n'est pas le tien et venir vivre parmi nous ! », s'était écrié le vieil homme, chef de la tribu de Lycans. Sa longue barbe blanche, semblable à celle de Dumbledore, avait tremblé de colère et ses yeux un peu fous s'étaient agrandis du même coup. « La plupart des loups-garous nous rejoignent, quand ils comprennent qu'ici est leur vraie famille. Tu te bats pour une cause qui n'est pas la tienne ! Tu es traité comme un inférieur par ces sorciers corrompus jusqu'à la moëlle ! Ils t'administrent des breuvages qui tuent ton loup, qui te tuent toi-même, et tu t'entêtes à te battre pour eux ! Mais lève la tête et sois fier de ce que tu es ! »

Après des jours et des jours de pourparlers et après qu'il ait prouvé qu'il était de leur espèce, le chef des Loups avait enfin consenti à lui accorder un entretien. Mais le vieux chef des loups-garous s'était montré beaucoup moins coopératif qu'il l'avait espéré.

« - Dis à Dumbledore que s'il craint que nous nous mettions au service du Lord Noir, il se trompe entièrement », avait-il poursuivi. « Nous autres Loups n'obéissons à aucun sorcier, à aucun être qui ne soit pas des nôtres. Dis-le à celui qui se croit en droit de te donner des ordres, loup. Dis-lui que nous lui souhaitons bonne chance pour sa quête, mais que nous ne nous mêlons pas de ces choses-là. Tu dois savoir que nous ne répondons qu'à l'appel de notre propre race. »

« - Je suis loup-garou. »

« - Tu n'es pas des nôtres, tu as choisi de renier la nature de ta condition. Il est temps que tu t'en ailles, loup. »

Et l'entretien s'était terminé ainsi.

« - Ne te décourage pas maintenant, Remus », lui avait dit Charlie chez qui il vivait depuis le début de son séjour. « La tribu des Loups est fière, mais tu es bien placé pour savoir que ce ne sont pas de mauvaises créatures », avait-il ajouté avec une sympathie toutefois pertinente.

« - Nous partageons la même condition, mais je les sens à des lieues de moi et du monde extérieur », avait-il soupiré, préoccupé.

« - Ils ne sortent pour ainsi dire jamais de leur forêt, et le seul combat qu'ils mènent est leur lutte de pouvoir séculaire contre les vampires. Ils ont peu de répit pour des querelles autres que les leurs. » Il se tut un instant. « Les sens-tu quand même compatissants envers notre cause, ou bien s'en moquent-ils vraiment ?»

« - Leur chef souhaite la victoire de Dumbledore, car ils ont quand même entendu parler de lui et ils savent qu'il s'est toujours battu pour des causes justes. Mais il refuse de prendre parti. »

« - Et bien… » avait soupiré Charlie Weasley en se resservant un verre de Wiskey-Pur-Feu, « Je dirais que c'est...encourageant. »

Remus avait souri.

Le matin suivant, il décida que Charlie avait raison : c'était encourageant.

Il se mit en route de bonne heure et s'enfonça profondément dans la forêt. A peine était-il entré dans le territoire de Loups qu'une voix l'interpella.

« - Remus ! »

Il leva les yeux et reconnut Elena, une des membres de la tribu qui l'avait accueilli le tout premier jour.

« - Je te croyais reparti. Ta proposition a été rejetée par notre chef et tu as refusé de te joindre à nous. Tu ne devrais pas trop traîner dans les parages. »

Elle posait sur lui un regard soucieux, et ses yeux sombres brillaient étrangement dans son visage pâle. Elena n'avait pas plus d'une trentaine d'années mais comme lui, ses cheveux avaient prématurément blanchi.

« - J'ai une proposition à lui faire. Je n'en ai pas vraiment fini. »

« - Alors bonne chance. Certains d'entre nous étaient prêts à t'apporter leur soutien, sais-tu ? »

« - Certains ? Ou certaines… »

Elle eut un sourire timide. Il la trouva jolie, en cet instant.

Les pourparlers furent de courte durée. Le chef des Loups le reçut avec réticence et mauvaise humeur.

« - Je t'ai déjà dit que la tribu ne prendrait pas parti dans ces querelles extérieures, cela aurait au moins dû te rassurer, loup. Je vais te demander de partir, maintenant. Définitivement. »

« - Il y a quand même un sujet que je me dois d'aborder, avant de partir : pensez-vous que les vampires, eux, resteront neutres autant que vous, dans cette histoire ? »

Son regard scruta intensément celui du vieil homme, dans lequel quelque sombre lueur s'était mise à briller. La tanière du chef de la Meute n'avais jamais parue si sombre à Remus.

« - Reviens demain, loup. »

Le soir-même, en serrant le corps chaud d'Elena endormie dans ses bras, Remus pensa avec bonheur et soulagement que sa mission serait finalement une réussite.

Le vieux Loup accepta finalement une alliance. Mais il ne voulut promettre le soutien concret de la tribu qu'à la condition de l'existence d'une alliance identique des Vampires avec Voldemort.

« - Nous ne voulons pas de votre guerre », grogna le vieil homme. « Nous voulons seulement vivre en paix dans nos bois. Dis-le à celui qui se croit ton maître. »

Remus acquiesça poliment, soulagé d'avoir conclu l'affaire.

Il devait le soir même rentrer à Londres faire son rapport à Dumbledore.


« - Reste », dit simplement Elena.

Il rassemblait les quelques affaires avec lesquelles il était venu. En bas, Charlie était entrain d'ensorceler le portoloin qui le ramènerait en Angleterre.

« - Je ne peux pas. »

« - Alors reviens », insista-t-elle.

« - C'est la guerre. Je ne peux rien te promettre. » Il se tut un instant. « Pars avec moi », dit-il à voix basse, sachant à l'avance la réponse.

« - Je ne peux pas, je suis chez moi, ici. Comprends-tu ? »

« - Chez moi, c'est là-bas », répondit-il d'un ton sans réplique.

Il n'attendait pas de réponse.

Etait-il stupide ? Pourquoi l'espoir, ce sentiment insensé, revenait immanquablement même après tout ce temps ?

Elle pencha la tête et il sut qu'il ne la reverrait jamais.