-III-
Anatomie d'une bête sauvage
.oOo.
Le hall de la maison de Square Grimmaurd était empreint d'un silence velouté. Remus ôta sa cape. Les coins de sa bouche étaient encore marqués d'un pli amer, mais aussitôt son attention détournée par un éclat de voix atténué ils se dissipèrent. Cela venait vraisemblablement de la cuisine.
« - C'est hors de question ! Vous êtes trop jeunes ! »
« - Nous sommes majeurs, maman ! Tu ne peux pas nous en empêcher ! »
« - Vous ne savez pas ce qu'est la guerre, petits imbéciles ! »
« - Nous sommes en âge d'apporter notre aide à l'Ordre, et ce sera à Dumbledore de trancher ! »
« - Je vous l'interdis ! »
Molly semblait écumer de rage mais il y avait quelque chose de plus, de désespéré dans sa voix, et il se demanda si les jumeaux avaient conscience de cela.
« - Non, maman. »
La voix était soudain basse, mais grave et ferme. Il n'avait pas de certitudes quand à savoir si elle appartenait à Fred ou à Georges, mais il aurait penché pour Georges.
Il y eut un silence. Puis la voix reprit.
« - Nous voulons nous rendre utiles, et tu ne peux pas l'empêcher. Nous sommes des adultes, quoi que tu puisses en penser », fit Fred ou Georges avec un aplomb extraordinaire.
C'était la première fois que Remus entendait les jumeaux parler ainsi à leur mère. D'habitude, la dispute dégénérait en échange de hurlements jusqu'à ce que l'un d'eux quitte la pièce. Là, c'était sérieux.
Il décida de ne pas en entendre plus et gagna la pièce qui lui servait de chambre quand il vivait en ces lieux. Une fois la porte refermée, il posa ses affaires sur le lit en soupirant.
La scène à laquelle il venait malgré lui de participer faisait partie, à son sens, des drames de la guerre. Les jumeaux étaient jeunes, bien que majeurs, et en s'engageant ainsi ils mettaient en jeu bien des choses outre leur vie, notamment la dernière parcelle d'enfance qui existait encore en eux. Harry, bien que plus jeune de deux ans, en avait bien malgré lui fait l'amère expérience.
Il comprenait les jumeaux. A leur place il aurait voulu la même chose : dans les conditions actuelles, vouloir se battre était quelque chose de difficilement maîtrisable. Mais il partageait davantage la peine de leur mère, voir ceux qu'on aime prendre le chemin de la guerre étant mille fois plus douloureux. A sa place, il aurait lui aussi tenté de les écarter de cette voie.
Il s'allongea et entama une courte sieste avant la réunion.
Assis dans le fauteuil qui trônait en bout de table, Dumbledore écoutait le rapport de Severus Rogue, un pli soucieux déformant son front déjà ridé. Les choses empiraient. En l'envoyant en Roumanie, il avait voulu s'assurer d'un appui supplémentaire, mais Remus semblait être le seul qui avait réussi sa mission.
Severus faisait état, avec un pessimisme contagieux, de la situation actuelle des relations sorciers-gobelins. Et elle n'était pas bonne. Vraiment pas.
Bill Weasley se leva à son tour et confirma ce sentiment avec son propre rapport, et ce fut comme si il enfonçait définitivement le clou. Dans l'assistance, quelqu'un soupira.
Molly, il crut deviner.
Lupin se leva alors et entama le compte-rendu de sa mission transylvanienne, s'efforçant d'adopter un ton neutre. Il voyait le regard dégoûté que posait Severus sur lui et il trouvait cela déplacé voire agaçant, en ces circonstances. Il y avait actuellement d'autres choses qui méritaient l'énergie qu'il employait à le haïr.
Et Sirius qui les avait quittés…Lupin savait que même la mort n'aurait pas raison de la rancune de Rogue, il suffisait de voir la façon dont il traitait Harry à cause de James. Severus perdait son temps à entretenir ce poison dans son cœur mais cela le regardait, au fond.
La réunion touchait à sa fin lorsque Dumbledore se leva et prit la parole. Le silence devint encore plus profond que quelques secondes auparavant, et chacun était tendu, prêt à entendre ce qu'il allait dire :
« - Molly, Arthur. Vous savez que Fred et Georges ont fait la demande de pouvoir prendre part aux réunions…Et je sais que cette perspective vous déplait. » Il se tut un instant. « Bien que je partage entièrement vos craintes, j'aimerais simplement vous dire qu'il vaut mieux, s'ils ont l'intention de participer activement à la guerre, qu'ils soient à nos côtés plutôt que seuls. Je n'ai pas besoin de vous expliquer cela, mais je les connais presque autant que vous et quand ils sont une idée ils ont tendance à s'obstiner…Ce qui est loin d'être un défaut, parfois. J'aimerais que lors de la prochaine réunion, ce différent entre vous soit aplani. »
Molly avait laissé échapper un sanglot. Son mari couvrait tendrement sa main de la sienne.
« - Allons, Molly…Ils le feront quand même, de toute façon…Tu le sais. Alors autant qu'ils soient à nos côtés… », murmurait-il à sa femme, la mine lui aussi décomposée.
Remus restait figé, totalement absorbé par le drame, s'en imprégnant malgré lui de chacun par ses pores. Il conservait une apparence fixe et neutre, mais à l'intérieur, quelque chose criait et se tortillait désespérément.
Et ce n'était pas le loup.
Il avait vaguement conscience des mines tristes et consternées du reste des membres, de la sempiternelle expression méprisante de Severus, mais ce qu'il ressentait était au-delà de la peine. Il ressentait leur douleur dans son ventre comme si elle était sienne.
Une empathie exacerbée le surprenait parfois de la sorte, sans qu'il arrive à déterminer comment ni pourquoi : à l'instant, une partie de lui souffrait et sanglotait de concert avec Molly.
Peut-être ses nombreuses années de lycanthropie avaient-elles rendu son âme plus perméable, moins hermétique à des émotions et des sensations qui ne lui appartenaient pas directement ? Son esprit, contraint régulièrement de se laisser envahir par le loup, avait peut-être fini par capter des choses que les autres maintenaient à l'extérieur…
Rien ne se voyait, cependant. C'était un fait et il le savait. Son visage n'exprimait qu'un sincère désappointement.
La réunion s'acheva.
Le hall de la maison grouillait de monde, et voir ainsi autant de sorciers se regrouper pour lutter ensemble était encourageant, bien qu'il ne se laissât pas duper par cette impression de puissance. De nombreuses personnes étaient venues grossir leurs rangs, depuis que le Ministère avait déclaré officiellement le retour de Voldemort. Mais combien allaient mourir ?
Peu avant, il avait vu Harry musarder devant la salle de réunion, espérant visiblement glaner quelques informations sur ce qui s'était dit pendant la séance. Il eut pitié de lui, ni plus ni moins. Il était au centre de la guerre, et pourtant ignorant de bien des choses, concerné mais à l'écart, maintenu dans l'œil du cyclone.
Remus déboucha deux bouteilles de bièraubeurre et se mit à sa recherche. Il finit par le trouver, dans la salle où trônait l'arbre généalogique des Black. Il contemplait la tapisserie, immobile.
« - Harry ? »
« - Cette loque n'a plus de raison de se trouver là, il faudrait arriver à la décoller du mur. »
Il lui tournait toujours le dos.
« - Sirius voulait s'en débarrasser, je me souviens », ajouta-t-il d'une voix un peu trop désinvolte.
Il s'avança vers lui.
« - C'est ta maison, désormais », répondit-il d'une voix douce en lui tendant une des bouteilles de bièraubeurre qu'il avait amenées.
Il voyait les yeux du jeune homme briller beaucoup plus que la normale mais il ne pleura pas. Il ne vit pas les larmes couler sur ses joues comme il s'y attendait.
Harry n'était plus un enfant.
Le temps où il avait appris à un gamin effrayé comment se défendre contre les détraqueurs lui sembla alors infiniment lointain, et il se demanda quelle part de responsabilité il avait dans ce que Harry était devenu.
« - Il détestait être ici », poursuivit le jeune homme. « Moi j'aime y être parce que c'est sa maison, autrement je n'aime pas plus que lui cet endroit. »
Il gratta quelque chose sur la tapisserie représentant l'arbre généalogique des Black, puis haussa les épaules.
Remus avait conservé un silence attentif, scrutant les traits du jeune homme en espérant y lire plus de choses que dans le ton désespérément glacé qu'il se bornait à employer.
« - Si tu le veux, demain nous pourrions essayer de décrocher cette tapisserie », proposa-t-il avec tact.
« - Vous serez là ? », demanda Harry avec un regard soudain moins flou, se décidant enfin à tourner la tête vers lui. « Je croyais que vous étiez retourné vivre chez vous… »
S'écoulèrent quelques secondes étranges. Ou pas tant que ça.
« - Non, je serai là », répondit Remus.
Il n'avait jamais vu autant de monde rester pour partager le repas du soir. Plus de la moitié de l'Ordre était restée ce soir-là, et la salle de réunion redevenue une simple cuisine grouillait de conversations, plutôt graves, il fallait l'avouer, mais animé songea qu'une fois la bièreaubeure débouchée et le Whiskey-Pur-Feu versé, le ton deviendrait automatiquement plus léger.
Et il avait raison.
Ils s'installèrent à table.
Harry, assis à ses côtés, se pencha vers lui et fit, d'un ton à la fois caverneux et interrogatif :
« - Vous avez vu, Rogue est resté ce soir. D'habitude il ne reste jamais. »
Le jeune homme lança un regard noir vers l'homme et Remus fut lui aussi surpris de voir parmi les convives la silhouette noire et le visage grave du maître des potions. Il était assis entre Dumbledore et Tonks, et affichait toujours la même expression froide. Ou peut-être était-il tout simplement mal à l'aise ?
« - Je n'ai pas la moindre confiance en lui », poursuivit-il.
L'amertume des sa voix l'inquiéta. Harry le tenait responsable d'une part des évènements de ces derniers temps, sans doute aussi de la mort de Sirius. Arriverait-il un jour à faire la paix avec lui-même ?
« - Tu lui en veux, mais ne l'accuse pas sans savoir. Il est ton professeur, et c'est un des membres de l'Ordre auquel Dumbledore fait le plus confiance. D'ailleurs, tu ne m'as pas dit quelles seraient les matières que tu choisirais en ASPICs, cette année… », dit-il pour détourner la conversation du sujet épineux qu'était Severus Rogue.
Harry eut un rire triste mais non dénué d'humour.
« - Et bien…Je dois être stupide, j'ai choisi les Potions, entre autres. »
« - Et bien…Bonne chance. C'est un domaine fascinant, quand on sait en apprécier la subtilité. »
« - Je croyais que vous n'étiez pas doué pour les potions… »
« - Ce n'était pas ma matière préférée, je l'avoue. Mais j'ai toujours admiré ceux qui y réussissaient. »
Harry conserva un moment de silence.
« - J'ai toujours haï les Potions parce que Rogue les enseignait », fit-il comme pour lui-même.
« - C'est dommage, Harry. »
« - J'en ai conscience », fit le jeune homme avec une sagesse inattendue.
A l'autre bout de la table, Tonks s'amusait à faire prendre à son nez la forme de celui de son austère voisin, et Rogue venait de s'en apercevoir.
Son expression indignée et profondément hostile dépassait toutes celles qu'il avait pu un jour afficher, et quand la jeune Auror s'en aperçut elle éclata simplement de rire, accompagnée de Dumbledore et des jumeaux qui donnaient l'impression qu'ils allaient littéralement exploser de joie. Hermione, quand à elle, avait en désespoir de cause enfoui son visage dans sa serviette de table, sans succès car les soubresauts de son dos la trahissaient immanquablement.
Les autres convives n'avaient rien vu et poursuivaient bruyamment leur conversation.
Impuissant, le maître des potions se servit une rasade de Whiskey-Pur-Feu qu'il avala cul-sec, sans se départir de sa sempiternelle expression maussade. Mais son supplice atteint son point culminant quand Tonks se pencha vers lui, toujours en riant, et déposa un baiser sonore sur sa joue qui se teinta immédiatement de rouge.
Remus songea malicieusement que si Severus méritait un châtiment pour quelque chose, il venait de le recevoir, et dans les grandes largeurs.
Il se demanda comment il avait pu vouloir s'éloigner de tout cela, et fut soulagé que cette période de retour à la solitude, assez courte au final, se soit achevée.
La solitude…Il la retrouva cependant une fois refermée sur lui la porte de sa chambre, une fois le couloir au-dehors redevenu silencieux après un dernier et tonitruant « Bonne nuit tout le monde! » lancé par Ron.
Il se demanda combien de bièraubeurres le garçon avait bien pu boire ce soir, s'étonnant que sa mère ne soit pas intervenue. Mais tout le monde avait abusé de la boisson…
Ses vêtements se plièrent tous seuls et se posèrent sur un des étagères au-dessus du lit. Le miroir de la salle de bains lui renvoya une image qu'il détailla d'un œil indifférent.
Il n'avait pas si mauvaise mine, il était au milieu du cycle et il s'était remis de la lune précédente sans être encore affecté par celle qui se préparait.
Mais il eut un instant conscience des rides prématurées sur son visage, des cernes sous ses yeux et des quelques bourrelets qui avaient fini par s'épanouir autour de ses hanches, le résultat d'une vie à oublier ce qu'il était, qui il était, à refuser de donner de l'importance à sa propre existence, à son apparence, à tout ce qui n'était pas le véritable homme qu'il était à l'intérieur : celui qui ne changeait pas avec les variations de la lune.
La nuit s'écoula paisiblement.
Le réveil fut coloré par une surprise au niveau de son bas-ventre, une manifestation matinale dont il avait perdu l'habitude, au fil du temps. Elena et les habitudes qu'il avait prises avec elle n'étaient sans doute pas étrangères à cela. Elena…Inutile de s'attarder sur ces pensées-là.
Agacé, il se leva prestement en rejetant la drap à terre, prenant soin de ne pas regarder la chair gonflée de sang qui se dressait contre les poils de son ventre. Il lança un sort de nettoyage sur ses vêtements, mais au moment d'enfiler sa chemise, il se ravisa et soupira.
Il se laissa tomber lourdement sur le bord de son lit et sa main rampa jusqu'à son ventre bouillant…
Ses paupières se fermèrent à-demi quand sa main s'enroula autour de son sexe et entreprit de le soulager.
Comme toujours après cela, il se sentit légèrement mélancolique. Il se nettoya et sortit enfin de sa chambre.
Il y eut un craquement assourdissant, un peu comme si le mur en personne s'était mis à crier, et la tapisserie représentant l'arbre généalogique des Black s'effondra sur le sol.
Ils s'y étaient mis à six pour le faire, et ils y étaient finalement arrivés. Ginnie Weasley et Hermione s'effondrèrent dans le fauteuil le plus proche en soupirant de soulagement tandis que Tonks poussait un cri de joie. Le professeur MacGonagall, restée pour l'occasion, afficha seulement un petit sourire satisfait. Harry, quand à lui, se contenta de regarder le mur ou plutôt ce qu'il en restait avec un regard intense que Remus trouva légèrement inquiétant.
Ils avaient passé une bonne partie de l'après-midi à lancer sortilège sur sortilège, mais le maléfice de glue perpétuelle avait dignement porté son nom.
Remus donna pour la retourner un léger coup de pied dans la loque couverte de poussière et de plâtre qui traînait à présent au sol et jeta un dernier regard à l'arbre généalogique brodé dessus.
Il se mit à penser à Sirius et se sentit alors comme soulagé d'un poids. Etait-ce la satisfaction d'honorer sa mémoire, ou bien Sirius lui-même qui était venu les remercier ? Il voulut croire aux deux.
Tard dans la soirée il trouverait cependant Harry, encore une fois immobile devant l'emplacement de l'arbre généalogique, la surface de plâtre effritée et nue. Il aurait le regard vacant et le visage couvert de larmes, l'allure d'une statue, et Remus sortirait de la pièce sans se manifester, cette fois.
Ronald Weasley leva les yeux au ciel et poussa un soupir excédé alors qu'Hermione décachetait une épaisse enveloppe portant le sceau du Ministère.
« - Quel rapport entre la SALE et le Ministère ? », soupira-t-il.
« - Attends un instant et je vais te l'expliquer », répondit la jeune fille.
La tension entre les deux adolescents était devenue palpable au fil des années et Remus, attendri, se garda bien d'intervenir.
Elle sortit de l'enveloppe une liasse de parchemins, et lut le premier de la pile avant d'afficher un sourire profondément satisfait.
« - La SALE est désormais une association officielle et reconnue par le Ministère ! », annonça-t-elle fièrement et avec emphase devant la tablée entière du petit déjeuner.
Les Weasley endormis et le reste des convives, dont Harry, murmurèrent quelques mots de félicitations avant de retourner péniblement à leurs bols de café, à part Arthur qui la congratula chaleureusement et avec un sérieux tout ministériel malgré ses cheveux en désordre et son pyjama rayé :
« - Félicitations, Hermione ! » Il serra sa main étonnée. « Je te souhaite sincèrement toutes les réussites possibles. »
« - Merci, monsieur Weasley. »
Ron secouait la tête, désespéré.
« - On n'est pas près d'en voir la fin… »
Heureusement, Hermione n'avait pas entendu.
Remus réprima un sourire et la félicita à son tour.
« - Je vous félicite, Hermione. Et ne perdez pas courage, surtout. »
Visiblement comblée, la jeune fille lui adressa un sourire éblouissant entre la masse hirsute de ses cheveux qui tombait sur sa figure.
Quelque chose de tristement familier remua imperceptiblement dans son estomac, et l'image fugitive d'Elena et des quelques autres femmes qu'il avait rencontrées ces dernières années passa furtivement dans son esprit. Cela arrivait souvent quand quelque tendresse impromptue lui était offerte. Combien de fois avait-il sursauté, prêt à se dérober, quand Tonks l'embrassait affectueusement sur la joue comme elle l'avait fait quelques jours auparavant avec Severus ?
Il soupira, remit ses pensées en ordre et reprit son repas.
Hormis la victoire déchirante de Harry sur le Lord Noir, il ne se passa rien de particulier pour Remus au cours des deux années suivantes.
