-IV-
L'empreinte du matin
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Parfois il se demandait ce qui le maintenait en vie, malgré la sécheresse et l'aspect désertique de sa vie, en particulier de sa vie sentimentale. Comme à son habitude il bloquait à temps cette pensée, mais pas assez vite pour éviter de penser que cette force surhumaine, ou plutôt inhumaine lui venait du loup.
Bien sûr il détestait penser cela, c'était une victoire de plus de la créature.
Oh, bien sûr, il avait l'habitude. Mais de là à dire que ça lui était indifférent…Bien des gens faisaient l'amalgame, même les plus proches.
C'était à cela qu'il pensait en parcourant le Chemin de Traverse, ce jour-là. Il ignora superbement les exclamations joyeuses et l'humeur optimiste de la foule, passa sans les voir devant des affiches de la Gazette du Sorcier qui annonçaient, extatiques, la fin de la guerre et la chute définitive de « Celui-dont-on-ne-devait-pas-prononcer-le-Nom », et marcha droit vers Gringotts. Les vitrines annonçaient d'innombrables remises et soldes immanquables. L'économie était florissante, la reconstruction était une période d'euphorie propice à la reprise, comme le disaient les journalistes de la Gazette.
Pour lui aussi, la fin de la guerre était une victoire, un soulagement, mais elle était également une peine, des remords de n'avoir pas pu faire mieux et de n'avoir pas su épargner la vie de tant de gens auxquels il tenait finalement bien plus qu'il ne l'aurait cru.
Pour l'homme qui marchait en ce moment même au cœur du Chemin de Traverse, la fin de la guerre était un évènement plus mélancolique que pour la majorité des gens. C'était le chaos, malgré l'entrain de la population.
Mais tout finirait par se reconstruire…Jusqu'à la prochaine fois.
Dumbledore s'était éteint paisiblement au début du printemps, et personne ne s'y attendait, bien sûr. Harry avait dû faire face avec toute l'aide de l'Ordre réuni, mais seul.
Bill était mort. Molly vivait perpétuellement dans un abîme de désespoir depuis. Comme tant d'autres…
Sa triste maison perdue dans les bois l'avait à nouveau accueilli, et Harry vivait dans la maison de Sirius dans laquelle, malgré la proposition du jeune homme, Remus avait refusé de vivre plus longtemps.
Harry était un adulte, sans doute plus que quiconque ne le serait jamais, et il méritait un peu de tranquillité. Qui sait, peut-être trouverait-il une fille qui ait le tact et la patience dont le jeune homme avait désespérément besoin ?
La guerre l'avait profondément, définitivement abîmé. Remus s'en voulait. Il s'était efforcé de lui apporter toute l'affection qu'il était en mesure de donner mais ni Harry, ni lui, ni personne n'y pouvait rien. Son destin semblait fait de souffrance, tout comme le sien était fait de solitude.
La façade bancale de la banque des Sorcier finit par apparaître, et il rompit avec soulagement ses réflexions.
Il n'ignorait pas qu'il était encore plus fauché que d'habitude.
Il entendit alors son prénom crié par une voix féminine et se retourna. Il fut un instant ébloui par le soleil éclatant de cette magnifique journée d'été avant de reconnaître qui l'avait hélé.
« - Bonjour Hermione. Comment allez-vous ? »
« - Et bien…Mieux. Et vous ? » Elle se reprit avant qu'il ait eu le temps de répondre. « Oh, désolée professeur, il me semble que c'était la pleine lune, hier soir… »
« - C'était il y a deux soirs et vous n'avez aucune raison de l'être. » Il eut un sourire qu'il voulut aimable. « Comment vont les Weasley ? », demanda-t-il avec inquiétude.
Elle eut un air sombre.
« - Et bien, pas tellement mieux que la dernière fois que nous nous sommes vus. Molly va mal. Ron aussi. Les jumeaux se font rares, ce qui n'arrange pas les choses. Je pense qu'ils veulent cacher leur peine à leur mère, qui n'est déjà pas très bien. Et vous…Vous avez vu Harry, ces derniers temps ? » Son front s'était plissé, inquiet.
« - Non…Il est dans une période difficile. Il ne fallait pas s'attendre à ce qu'il se remette immédiatement. » Il se tut un instant. « Je vais le voir, parfois, mais il est complètement fermé ce qui est normal. Mais il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps. Je pense que si vous alliez le voir, Ron et vous… »
« - Nous y sommes allés, hier soir », le coupa-t-elle.
Remus observa un silence prudent, attentif à l'expression douloureuse de la jeune fille.
« - En fait il…Il n'a pas voulu nous ouvrir, alors j'espérais, j'espérais…Que vous pourriez nous dire… »
Il la prit par les épaules et ils traversèrent dans l'autre sens le Chemin de Traverse, hâtant le pas en direction du Chaudron Baveur. Hermione avait enfoui son visage dans une main et tentait vainement de cacher ses larmes.
Ils s'installèrent dans le coin le plus retiré du pub et Remus alla commander deux verres de Wiskey-pur-Feu.
« - Dans trois jours c'est son anniversaire et… » Entre deux hoquets, elle articulait avec peine mais obstination. « Nous voulions le voir un peu, parler, essayer de prévoir quelque chose, qu'il ne soit pas seul ce soir-là… »
« - Bien sûr. »
« - En plus, nous venons de recevoir nos résultats aux ASPICs, et…Ca ne s'est pas trop mal passé, compte tenu des évènements… »
Les sanglots continuaient de déformer ses paroles, mais elle ne se décourageait pas pour autant. Remus eut l'intuition que la jeune fille avait ces derniers temps manqué d'une épaule accueillante pour pleurer ou se confier. Chacun était occupé à panser ses propres blessures, incapable de l'écouter. Pauvre petite…
« - J'aimerais qu'il se remette à vivre. Il lui faut du temps, mais c'est insupportable, maintenant que tout est terminé, après tous ces sacrifices, et tous ces gens qui sont morts… »
Elle fut alors totalement incapable de parler, et son visage partit s'enfouir dans ses mains. Personne dans l'auberge ne semblait les avoir remarqués.
Il aurait voulu faire un geste, poser une main sur son épaule, mais il ne put s'y résoudre. Son oreille et cœur lui étaient grands ouverts, cependant, mais c'était tout ce qu'il pouvait mettre à sa disposition.
« - Allons…Hermione. »
Il poussa vers elle son verre de Whiskey.
« - Buvez. »
Elle poussa un soupir tremblant et s'efforça de calmer ses larmes.
Seulement après un long de silence, elle découvrit son visage rougi et mouillé, les yeux baissés, et tendit une main obéissante vers son verre.
« - Excusez-moi », fit-elle d'une voix d'outre-tombe.
« - Ne vous excusez pas. Buvez. »
Elle s'exécuta.
Un long moment s'écoula, où aucun ne se sentit dans l'obligation de parler.
Ce fut elle qui rompit le silence.
« - Il y a quelques années de cela, vous m'auriez donné du chocolat, plutôt que du Whiskey. »
« - Je n'en ai pas sur moi », avoua-t-il en souriant, soulagé de la voir enfin plaisanter. Une toute petite plaisanterie, mais une plaisanterie quand même.
« - Pourquoi êtes-vous venu au Chemin de Traverse, aujourd'hui ? Si ça n'est pas indiscret, bien sûr », ajouta-t-elle à toute allure.
« - Oh, je devais passer à Gringotts, mais ça ne presse pas », ajouta-t-en voyant son visage reprendre un pli inquiet.
« - Je suis désolée de vous avoir retardé, je… »
« - N'y pensez plus. Et vous, vous veniez faire quoi ? »
« - J'allais à Gringotts, aussi. La SALE a pris de l'importance et…Si je veux recevoir des subventions, je dois ouvrir un compte. »
« - J'en suis heureux pour vous. »
« - Merci »
Elle semblait réellement touchée. Comme à chaque fois que ce sujet était abordé, son visage rayonnait.
« - Vous êtes quelqu'un de bon, Hermione, c'est bien que vous ne vous laissiez pas décourager. »
« - Et ça a porté ses fruits, je crois », fit-elle avec un sourire timide.
Avait-elle fugacement rougi ? Non, il ne se laisserait pas avoir par son imagination.
« - Nous pouvons y aller ensemble si vous voulez, professeur. »
« - Je vous remercie, mais je ne suis pas vraiment pressé. J'irai une autre fois », dit-il en souriant évasivement. « Ce n'était pas le bon jour, c'est tout. »
Il détourna le regard, mais pas assez vite pour ne vois voir l'étincelle de compréhension dans celui d'Hermione. Curieusement, il ne se sentit que terriblement gêné, au lieu de l'être horriblement, comme il aurait pu s'y attendre. Après tant d'années à mener le même combat, à faire la guerre ensemble, il comprit que la personne en face de lui était finalement une amie.
« - Vous vous sentez mieux ? », demanda-t-il pour couper court.
« - Oui, merci de m'avoir écoutée. »
Il sourit sans répondre.
« - Je m'en veux de m'être laissée aller…Je ne vous ai même pas demandé comment vous alliez, vous. Tout est tellement encore confus…Je m'inquiète tant pour Harry, vous savez…Pour tout le monde, mais c'est lui qui me semble aller le plus mal, et il est tellement seul…C'est normal, après ce qui vient de se passer, mais je voudrais que tout soit déjà fini. Ce n'est pas bon de s'enfermer ainsi dans la solitude. »
Il préféra ne pas lui faire part de sa propre expérience sur le sujet.
« - Qu'allez-vous faire l'année prochaine, Hermione ? »
« - Et bien…On m'a proposé une place –une place intéressante- au Ministère. Mais je n'ai pas encore décidé. Je voudrais enseigner, je voudrais aussi m'occuper sérieusement de mon association…J'ai besoin de réfléchir. Et puis il s'est passé tant de choses...Il n'est pas facile de reprendre une vie normale. Et vous ? Vous avez des choses en vue ? » Son visage était redevenu soucieux.
Il soupira.
« - Pour être honnête, pas vraiment. Cette loi qui me donnait tant de mal pour trouver du travail passe en révision au début de l'année prochaine. En attendant, je travaille pour les cours de magie par correspondance, vous en avez sans doute entendu parler. »
« - Oui, bien sûr. »
« - Et j'ai postulé pour un emploi de briseur de sorts, chez Gringotts, la semaine dernière. Je ne me fais pas d'illusions. »
Il avait dit cela sans tristesse particulière.
« - Ce genre de loi est une aberration. Vous êtes un des meilleurs enseignants que j'ai pu avoir. »
« - Vous êtes gentille. »
« - Ne me remerciez pas. C'est une honte que quelqu'un comme vous ne puisse pas enseigner… »
Il ne répondit pas, gêné.
« - En tout cas », poursuivit-elle sur un ton plus léger, « si mon projet sort un jour la tête de l'eau, je vous propulse membre d'honneur de la SALE » ! Elle se laissa tomber contre le dossier de sa chaise en riant à travers les quelques larmes qui s'attardaient sur ses joues.
« - Vous pourriez créer un département « cas désespérés », je me charge de le diriger », ajouta-t-il en lui souriant paisiblement.
« - Je n'oublierai pas. »
Ils restèrent un moment sans rien dire.
« - Vous ne devriez pas aller à la banque ? », demanda-t-il.
« - Ca attendra demain, tant pis. Je fais comme vous. »
« - Je ne peux pas vous blâmer. » Il contempla rêveusement les poutres noircies du plafond de l'auberge.
« - Je crois même que je vais rester un peu. Reprendre quelque chose. Je vous invite. »
Elle s'était levée avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit.
« - Qu'est-ce que vous prendrez ? »
Remus haussa les sourcils.
« - La même chose que vous. Une bièraubeurre. »
« - Comment vous avez su que je prendrais ça ? »
Elle le contemplait, mi-désarçonnée, mi-amusée.
« - Le flair. »
Il tapota le bout de son nez d'un regard entendu.
Le lendemain, on se serait presque cru à l'automne, tant le temps s'était rafraîchi. Une fine pluie faisait luire les pavés du Chemin de Traverse, et Remus resserra sa cape autour de lui en sortant de Gringotts. C'était la troisième fois que les gobelins lui refusaient ce prêt. Il pensa sans trop y croire qu'il finirait bien par l'obtenir à l'usure.
Autant profiter de l'occasion pour flâner un peu…A cette période de l'année, Fleury et Bott était encore désert, et il se perdit un long moment dans les ouvrages fraîchement arrivés, à l'abri des gouttes qui s'écrasaient contre les carreaux envahis de buée.
« - C'est intéressant ? »
Il se retourna vivement.
Deux yeux sombres et rieurs le fixaient.
« - Un torchon. Le digne successeur de Gilderoy Lockhart. »
« - Oh… »
« - Qu'y a-t-il ? », demanda-t-il en souriant.
« - Rien », répondit Hermione Granger en secouant la tête, une expression amusée sur le visage comme si elle se souvenait d'une vieille blague. « Rien. »
« - Comment allez-vous ? »
« - Bien mieux, je vous remercie. Mais ne restons pas là…Venez, allons boire quelque chose. A moins que je ne vous détourne encore une fois de vos objectifs ? »
Elle eut un regard inquiet.
« - Non, j'en ai fini pour aujourd'hui. Mon après-midi vous appartient, si vous le voulez. »
« - Alors allons-y », dit-elle en souriant.
Il ferma son livre et le reposa.
La pluie s'était intensifiée et le Chaudron Baveur était rempli de monde.
Ils s'installèrent dans le coin reculé d'une arrière-salle enfumée, tout près d'une fenêtre aux vitres crasseuses.
« - Il va falloir trouver mieux, si on doit se rencontrer aussi souvent », fit Hermione en souriant malicieusement.
« - C'est pourtant un endroit ravissant… », répondit-il en passant ses doigts sur la surface crasseuse de la table. « Mais j'espère pour vous que vous aurez bientôt mieux à faire », ajouta-t-il rêveusement.
« - Je vous ennuie », fit-elle en baissant la tête. « Excusez-moi. »
Il haussa les sourcils, surpris.
« - Pardon ? »
« - Vous avez sans doute des tas de choses à faire, bien mieux qu'à boire de la bièraubeurre dans un pub crasseux avec… »
« - Vous avez fini ? »
Elle se tut et son visage s'inclina.
Il la contemplait avec amusement, conscient qu'un léger sourire venait de fleurir sur son visage.
« - Excusez-moi. »
Elle saisit sa choppe un peu brusquement et avala une grande gorgée de bièraubeurre.
« - Cessez donc de vous excuser, Hermione. »
Il lui souriait mais elle ne le voyait pas, le regard toujours plongé dans liquide ambré et sirupeux que contenait sa choppe.
A cet instant, il éprouvait comme de la tendresse pour cette fille : malgré l'image qu'elle tentait de donner, elle ne pouvait cacher entièrement ses failles. Et il eut la certitude que la guerre n'y était certainement pas pour rien.
« - Nous irons à Square Grimmaurd, dès que vous aurez fini votre verre. »
Il y eut un long moment de silence qu'Hermione finit par rompre.
« - C'est quelque chose d'inné chez vous, ça. »
« - Quoi donc ? », demanda-t-il, surpris.
Elle eut l'air aussi surprise que lui, quand elle leva enfin les yeux.
« - Cette façon d'y voir clair en chacun de nous. »
Elle eut un pâle sourire.
Ce fut au tour de Remus de baisser les yeux.
