-V-
Faire, défaire
.oOo.
Le lourd heurtoir de cuivre retomba contre le bois de la porte avec un claquement sourd. C'était toujours un serpent, le propriétaire n'avait pas pris la peine de le changer, et pourtant il détestait instinctivement tout ce qui pouvait avoir trait aux serpents et à leur symbolique, Remus le savait.
Ils attendirent un moment. A côté de lui, Hermione s'enroulait de son mieux dans sa cape pour échapper à l'averse, et son visage avait repris un pli soucieux. Personne ne vint. Il se résolut à frapper, ce son davantage humain tirerait peut-être l'occupant de la maison de sa torpeur…
« - Il n'est peut-être pas là… », murmura-t-elle sans conviction.
« - Non, il est là. Il ne sort jamais », répondit-il en secouant la tête.
Il frappa encore une fois, cette fois-ci accompagné d'Hermione.
Après un temps indéfini, quelque chose cliqueta derrière la porte et elle s'ouvrit lentement, avec lourdeur. La personne qui les accueillit n'avait qu'une ressemblance lointaine avec le jeune homme qu'ils avaient si longtemps côtoyé.
Ses cheveux, qu'il n'avait pas pris la peine de couper depuis des mois, retombaient à présent à moitié sur son visage en une masse noire et broussailleuse. La peau de son visage semblait posée à même les os tant il avait maigri, et sa blancheur maladive faisait ressortir des cernes presque noirs qui s'étendaient sous ses yeux. Enfin, ses joues et son menton étaient recouverts d'une barbe naissante qui témoignaient du fait qu'il avait également négligé de se raser, ces derniers temps.
La première pensée qui vint à l'esprit de Remus fut, de façon incohérente « Oh Merlin, il a l'air de se réveiller d'une nuit de pleine lune… »
Mais il fallait bien dire quelque chose, communiquer avec ces yeux rougis et gonflés à l'expression presque interrogative. Alors il parla.
« - Bonjour, Harry. »
Il y eut quelques secondes d'attente épouvantables puis, sans un mot, le jeune homme s'effaça pour les laisser entrer.
La cuisine de la maison, encore si animée quelques temps auparavant était figée dans un silence glacé, et il entendit Hermione allumer un feu en entrant dans la pièce.
Ils s'installèrent à table et il la vit jeter un regard soucieux vers les bouteilles vides de bièraubeurre et de Whiskey-Pur-Feu qui traînaient dessus.
Harry, lui, n'avait pas prononcé un seul mot. D'après son visage à l'expression neutre, il était impossible à Remus de lire si il était ennuyé, gêné, touché, ou tout simplement indifférent à leur visite. Le jeune homme déboucha trois bièraubeurres et s'assit en face d'eux.
« - Comment ça va, ces jours-ci ? », demanda Remus sur le ton de la conversation, espérant que l'inquiétude ne transparaîtrait pas trop dans sa voix.
« - Ca va bien », répondit-il d'une voix caverneuse et faisant négligemment pivoter le goulot de sa bouteille entre ses doigts.
Que pouvait-il répondre d'autre ?
« - Nous… », commença Remus.
« - Tu nous manques, tu sais ? », avait coupé Hermione de façon spontanée, visiblement sans pouvoir se retenir.
Si le visage du jeune homme avait pu paraître légèrement attentif, il s'était soudain entièrement fermé. Ses yeux étaient à présent rivés au sol, sa bouche fermée en une ligne mince.
Ayant sans doute compris l'erreur qu'elle venait de faire, Hermione se mordit les lèvres, les larmes aux yeux.
Il était temps qu'il prenne les choses en main :
« - Harry, nous savons que tu ne veux pas parler, mais nous nous inquiétons. Tous. Nous sommes là, si tu en as envie. C'est ce que nous sommes venus te dire. »
Il ne bougea pas d'un pouce.
Hermione pleurait, à présent. Silencieusement.
Remus poursuivit :
« - Nous somme contents de t'avoir vu, et si tu veux que nous te laissions tranquille, nous partirons. »
Il ignora volontairement le regard scandalisé que lui lançait la jeune fille.
Harry hocha affirmativement la tête, toujours en silence.
Remus se leva et saisit fermement le bras d'Hermione, qui n'opposa aucune résistance malgré sa désapprobation manifeste.
« - Cela t'embête, si nous revenons demain ? », ajouta-t-il.
Le jeune haussa les épaules, indifférent. Le visage toujours dans l'ombre.
« - Passe une bonne soirée. Et fais nous signe si…Si tu en as envie. »
Hermione se libéra de la main qui avait saisit son bras et contourna la table jusqu'à Harry, avant d'embrasser doucement sa joue obscure.
« - A demain, Harry. »
Ils se retrouvèrent dehors.
La jeune fille arborait une mine sombre.
« - Ne soyez pas triste, Hermione. »
« - Cette visite ne rime à rien ! Il avait besoin d'être entouré, pourquoi avez-vous décidé de laisser seul, encore ? »
Elle se détourna de lui. Il pleuvait toujours abondamment.
« - Il ne guérira pas du jour au lendemain. Il lui faudra du temps, vous le savez bien. Il serait beaucoup trop risqué de le brusquer. »
« - Mais il est tout seul… »
Son dos était secoué de tremblements. Il voulut faire un geste pour poser sa main sur son épaule mais se ravisa et se contenta de lui adresser un sourire apaisant qu'elle ne vit pas.
« - Hermione, il sait que nous l'aimons. Laissez-lui donc le temps de guérir. »
Elle se décida enfin à lui refaire face.
« - Mais ce n'est pas en le laissant pourrir seul dans cette maison sinistre qu'il va aller mieux ! », répliqua-t-elle. Deux larmes roulèrent sur ses joues et vinrent se perdre dans le tissu de sa cape, parmi les gouttes de pluie.
Une pluie qui s'écrasait sur leurs têtes, mouillait leurs visages, imbibait leurs capes sans qu'ils se soucient d'elle.
« - Peut-être que si », répondit-il sobrement, presque tristement.
« - Et bien…Cette idée me déplait. »
Elle cherchait dans son regard comme un réconfort, une réponse à ce doute infernal quand à ce qu'il venait, lui seul, de décider pour Harry. Du moins en eut-il l'impression.
Alors ce qu'elle lui demandait, il le lui donna sans réfléchir.
« - A moi aussi. Mais c'est tout ce qu'il y a à faire. Faites-moi confiance. »
Elle baissa les yeux, définitivement vaincue.
Ils se saluèrent brièvement et transplanèrent.
Le soir était tombé prématurément, et bien que l'été soit à son apogée, on se serait cru aux prémices de l'automne. Il regardait la pluie tomber, en grosses gouttes tièdes. Elles s'écrasaient sur les vitres de son salon dont l'intérieur ne s'était guère amélioré depuis deux ans.
Il aurait dû corriger le tas de copies qui trônait près de la bougie, mais il n'en faisait rien, les coudes posés sur la table, le front plissé, plus que pensif. Inquiet.
N'avait-il pas fait preuve de sécheresse de cœur, n'aurait-il pas dû suivre l'exemple d'Hermione et prendre Harry dans ses bras, lui dire que définitivement, il ne serait plus seul ?
Non, il le savait. Il fallait le laisser tranquille. Etre présent, mais ne pas s'imposer. Harry devait sentir qu'on ne l'obligeait plus à rien. Tuer un monstre, même un monstre, à l'âge de dix-sept ans faisait de vous un meurtrier : vous avez donné la mort. Et dans le cas présent, Harry n'avait pas choisi son destin.
Il lui fallait réfléchir désormais à celui qu'il désirait être.
Seul.
Mais pas abandonné, loin de là.
Demain il irait encore le voir, faire en sorte qu'il garde contact avec l'extérieur.
Lors de sa toute première transformation, Remus s'était réveillé, comme bien des fois par la suite, à des kilomètres de chez lui, nu, absolument inconscient de ce qu'il avait pu faire pendant la nuit, et bien entendu terrifié. Ses parents n'avaient rien pu faire pour le retenir, et pendant le mois qui s'ensuivit, il était resté prostré chez lui, horrifié, terrifié, profondément choqué. Il s'était détesté.
L'état de prostration dans lequel se trouvait Harry ressemblait à ce qu'il avait connu, sans commune mesure, bien sûr. Le conflit tant humain que spirituel du jeune homme était sans doute bien plus profond, plus dangereux que ce qu'il avait pu connaître, mais fondamentalement il devait ressentir la même chose : cette sensation de ne plus s'appartenir.
La bougie translucide se consumait toujours, et les perles limpides de cire liquide formaient peu à peu une flaque sur le bois rude de la table. Remus regardait cette flaque s'agrandir, comme hypnotisé, s'étaler dangereusement vers le tas de copies : des parchemins à en-tête violet, tous le mêmes, portant la mention de Vitmagic, les cours de sorcellerie par correspondance.
Mais il ne bougeait pas, retardant le plus possible le moment où il ferait un geste pour épargner le tas de parchemins, et qui signifierait aussi la reprise de son travail de correction.
La flamme dansante s'imprimait résolument dans sa rétine, et quand il détourna le regard vers la fenêtre contre laquelle on venait de cogner il dut fermer un moment les yeux pour en éliminer l'image résiduelle.
Un hibou trempé et visiblement mécontent donnait des coups de bec furieux contre le carreau, et il se précipita pour lui ouvrir. En entrant, l'oiseau secoua ses plumes et une fine pluie vint humidifier son visage. Charmant…
Puis il déroula le bout de parchemin qu'il lui tendait d'un air sévère, et en entama la lecture pendant que l'oiseau picorait quelques miettes qui s'étaient logées dans les interstices de la table.
« Je n'ai pas voulu vous manquer de respect, excusez ma conduite de cet après-midi. Je m'inquiète énormément, voyez-vous…Mais vous savez déjà tout cela.
Il me fait peur, j'ai l'impression qu'il pourrait faire n'importe quoi, en ce moment. Voulez-vous que nous nous retrouvions demain, à 14h sur le Chemin de Traverse pour y aller ensemble ? »
Encore toutes mes excuses,
Hermione »
Il s'assit à table, déplaça le tas de parchemins juste à temps pour que la cire ne les tache pas et saisit sa plume.
« Je n'envisageais pas les choses d'une autre façon. », écrivit-il simplement. « Remus »
Signer ainsi de son prénom lui fit un instant une drôle d'impression, mais il décida de ne pas modifier sa réponse pour autant. Il s'approcha du hibou qui s'était installé près de la cheminée et entreprit le lui attacher le message à la patte. L'oiseau visiblement fatigué eut une réaction désagréable, mais Remus avait prévu autre chose pour lui.
« - On dirait que tu te plais ici…Désolé. »
Il finit d'attacher la missive tant bien que mal et renvoya le hibou.
Il referma la fenêtre dans un grincement sinistre et se remit en soupirant à ses corrections.
Et le temps empira. Rien ne semblait aller sur la bonne voie en cet été ruisselant qui aurait dû marquer le renouveau du monde sorcier.
Les tensions et luttes de pouvoir faisaient rage au Ministère, et les journaux les affichaient avec une délectation certaine.
Remus, qui ne prenait plus vraiment la peine de les lire, détourna son regard du journal que lisait son voisin de table au Chaudron Baveur. Hermione n'allait pas tarder à arriver.
Au-dehors, un éclair zébra le ciel et illumina un instant le Chemin de Traverse qui drainait une foule trempe. Il fut content d'être à sa place.
Sur ses mains, les cicatrices de sa dernière transformation commençaient à s'effacer. Cette fois-là, il s'était retrouvé au fond d'un ravin rempli de buissons d'épines et avait réellement maudit le loup. Le baume magique dont il s'était servi (et qui avait eu raison d'une bonne part de ses maigres économies) avait totalement fait disparaître la douleur, mais les marques sur ses paumes et sur le reste de son corps avaient subsisté et il avait eu toutes les difficultés du monde à les dissimuler, à Hermione notamment. Il ne voulait pas susciter la pitié plus que de raison.
Il les contempla un instant. Toute rougeur avait disparu depuis longtemps mais de fines égratignures subsistaient encore, formant malgré elles un entrelacs de formes géométriques qu'il ne pouvait s'empêcher de détailler. Sur sa main gauche, on pouvait presque voir une étoile. Et là, un triangle parfait.
Il avait dû tenter de se raccrocher aux branches épineuses afin de ne pas tomber…Sans succès, bien entendu. Etait-ce lui ou le loup qui était responsable de cette chute ? Etait-ce lui ou le loup qui avait tenté de se raccrocher ? Il ne le saurait jamais. Le retour à l'état humain restait la plupart du temps un souvenir flou où tout se confondait : le jour et la nuit, lui et le loup, la raison et la folie. C'était peut-être cette confusion qui l'avait fait tomber.
Le temps où il s'en voulait, s'exaspérant de ce manque de maîtrise, notamment lors des transformations, était révolu depuis bien longtemps. Et à vrai dire, il n'avait pas éprouvé cela très longtemps. Il avait tout bêtement dû se faire une raison.
La vue de ces marques lui sembla soudain pénible et il ferma vivement les poings en inspirant fortement.
Le malaise s'était presque entièrement dissipé lorsqu'il vit arriver, zigzagant entre les tables, la jeune fille brune qu'il attendait. L'humidité avait accentué les boucles de ses cheveux, les transformant en une masse véritablement hirsute.
« - Bonjour. »
Il lui sourit.
« - Comment allez-vous, Hermione ? »
« - Bien…Vous êtes là depuis longtemps ? », demanda-t-elle en s'asseyant.
« - Non, pas vraiment. »
« - Voulez-vous prendre quelque chose, avant d'y aller ? »
Mais elle n'avait pas attendu sa réponse et sitôt assise s'était déjà levée de sa chaise.
« - Et bien…N'est-il pas un peu tôt pour boire du Whiskey ? »
Elle ouvrit la bouche comme pour lancer une exclamation mais la referma aussitôt en un petit sourire mi-amusé, mi-exaspéré :
« - Un jour, il faudra que vois m'expliquiez comment vous faites. »
Elle hocha la tête en soupirant avant de s'éloigner vers le bar.
« - Simple déduction », murmura-t-il pour lui-même.
Il passa la main sur sa joue et réalisa qu'il n'avait même pas fait l'effort de se raser.
Elle ne tarda pas à revenir avec deux petits verres remplis d'un liquide rougeoyant.
« - Merci, Hermione. »
« - Ca me fait plaisir, professeur. »
Il voulut lui demander de cesser de l'appeler ainsi mais se ravisa. Peut-être cela la rendrait-elle mal à l'aise, bien qu'à ses yeux, Hermione Granger soit quelqu'un d'un peu trop franc et démonstratif en matière d'affection. Cette spontanéité était une bonne chose mais pour sa part, il se devait de conserver cette distance qu'au fil des années, il avait été forcé de cultiver avec les gens, même avec ses proches.
« - Vous savez », fit-elle après un moment de silence, alors que chacun d'eux avait plongé le regard dans son verre encore plein, « ces dernières années ont été dures, et la guerre nous a tous fait beaucoup de mal. » Elle se tut un instant avant de reprendre. « Mais je suis fière de m'être battue. »
Remus écoutait de toutes ses oreilles. Il était curieux de savoir où elle voulait en venir. Peut-être avait-elle juste besoin de parler ?
« - Je veux dire, d'avoir blessé ceux qui m'ont blessée. Fière de cela. Vous pensez que c'est mal ? », demanda-t-elle en levant les yeux.
Il ne trouva pas essentiel de lui répondre et se contenta de lui sourire.
« - Vous trouvez cela dérisoire. »
Elle eut un sourire un peu honteux.
« - Bien sûr que non. »
« - Vous êtes gentil », dit-elle en secouant la tête. « C'est étrange, la façon dont les choses se sont finalement passées. Je pensais qu'il y aurait quelque chose d'horrible, je ne sais pas, une sorte de sacrifice monstrueux. Mais tout s'est passé si vite…J'étais sûre que la plupart d'entre nous y resteraient. C'est la vérité. »
Elle baissa la tête.
« - Tuer Voldemort », poursuivit-elle, « c'était la mission de Harry, je le sais. Mais jamais je n'ai réfléchi dans ce sens, vous comprenez ? », demanda-t-elle les larmes aux yeux.
« - Je comprends. »
Elle ferma les yeux, tentant vraisemblablement de maîtriser ses larmes, et il ne s'aperçut pas du pli soucieux qui venait de s'installer sur son propre front.
« - C'est horrible, il était si…Il était tout seul…Je serais devenue folle à sa place. Il était tellement seul, quand j'y repense. Et il l'est encore. J'aurais voulu faire tellement plus…»
Elle avait lutté mais une fois de plus, les larmes l'emportèrent.
« - Je vous demande de m'excuser, professeur », lui demanda-t-elle pour ce qui lui sembla la millième fois de la semaine.
« - Vous êtes toute excusée, vous le savez bien. » il eut un sourire qu'il souhaita réconfortant. « Et cela fait bien longtemps que je ne suis plus professeur. »
« - Mais pour moi vous serez toujours le professeur Lupin… », répondit-elle avec l'amorce d'un sourire qui ressemblait à un rayon de soleil au cœur de l'orage.
« - Alors à la santé du professeur Lupin », lança-t-il en levant son verre. Il le but d'un seul trait, comme il se devait si l'on ne voulait pas que l'alcool brûle trop.
La jeune fille en fit de même.
« - Comment va Ron ? » demanda-t-il en s'en voulant de ne pas l'avoir demandé plus tôt.
« - Il s'efforce de tenir le coup, surtout pour Molly. Il souffre, bien sûr. Ron est un amour ».
Elle souriait doucement, pensive.
Il savait qu'elle et Ron avaient toujours été proches, et l'avaient été encore plus lors de la septième année.
« - Je l'ai peu vu, ces dernières semaines », ajouta-t-elle avec une nuance de tristesse.
« - Chacun panse ses blessures, Hermione. Vous devriez en faire autant. »
Il lui tendit un mouchoir terne et usé, mais propre.
« - Merci. »
« - Vous vous sentez mieux ? »
« - Bien mieux. » Elle baissa les yeux. « J'aimerais faire autant pour vous que ce que vous faites pour moi. »
« - Un jour, peut-être. »
Il souriait toujours, mais cette fois sans s'en rendre compte.
« - Vous vous moquez de moi », dit-elle.
« - Pourquoi dites-vous ça ? »
« - Vous riez. »
« - Je ne crois pas. »
« - Si, vous riez. Mais ça n'est pas grave, ça m'est apaisant. Allons-y, voulez-vous ? »
Il acquiesça.
Une fois transplané à Square Grimmaurd, ils frappèrent sans attendre.
Harry ne s'était pas précipité pour ouvrir, loin de là. Mais l'hésitation dont il avait fait preuve la veille fut de moins courte durée, et Remus prit cela comme un encouragement.
« - Bonjour », fit Hermione avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit.
Harry eu un bref hochement de tête, le regard vissé au sol.
« - Tu veux bien nous laisser entrer ? », demanda-t-il simplement.
Comme la fois précédente, le jeune homme se contenta de s'effacer pour les laisser entrer.
« - Comment te sens-tu, aujourd'hui ? », demanda Hermione.
« - Ca va. »
Il y eut quelques échanges maladroits pendant lesquels Harry se contenta de répondre par quelques hochements de tête ou des paroles étouffées.
« - Demain, c'est ton anniversaire… », dit alors Hermione, courageusement.
Harry leva vers elle un regard qui brillait de façon inquiétante. Mais elle poursuivit.
« - Que dirais-tu si quelques uns d'entre nous…Oh, pas beaucoup de gens », ajouta-t-elle à la hâte alors que son visage se fermait, « juste quelques personnes que tu aurais envie de voir. Nous pourrions passer la soirée ensemble. Juste ensemble. »
Remus retint son souffle, espérant…Il ne savait trop quoi. Espérant, juste. Peut-être un signe de vie de la part du garçon, une preuve qu'il subsistait quelque chose de vivant en lui. Peut-être seulement l'espoir d'aller mieux…
« - Ca te ferait plaisir ? Juste un moment », ajouta-t-elle d'une voix suppliante.
Une alarme en lui venait de se déclencher : elle ne devait sous aucun prétexte perdre le contrôle sur ses émotions, Harry le sentirait et cela risquait de le fermer encore davantage. Il se décida à intervenir :
« - Tu n'es pas obligé de nous répondre maintenant. Envoie-nous un hibou quand tu auras décidé. »
Il acquiesça légèrement, sans conviction.
« - Veux-tu que nous restions encore un peu ? »
Il secoua négativement la tête.
« - Allez-vous-en », murmura-t-il.
Et ils s'exécutèrent.
Dehors, la pluie avait cessé, mais ça n'était qu'une trêve, ils le savaient.
Ils se mirent à marche côte à côte dans les rues grises et détrempées, sans but particulier. Aucun d'eux ne parla pendant un moment. Remus fut finalement tiré des pensées sombres qu'il remuait par la voix d'Hermione.
« - Nous méritions un autre été, n'est-ce pas ? »
Il mit du temps à répondre, tournant et retournant ces quelques mots sans vraiment arriver à leur donner un sens définitif. Cependant il était d'accord avec l'idée générale.
« - En effet, nous méritions un autre été. »
Ils marchèrent encore un moment.
« - Vous ne vous sentez jamais las ? », demanda-t-elle.
« - Il y a des mots dont j'ai préféré oublier la signification. »
Il l'entendit rire doucement et ce rire traversa l'air pour venir s'accrocher à ses lèvres.
« - C'est une chance », poursuivit-elle sur un ton plus léger.
Ils marchèrent encore, longtemps.
Et puis…
Et puis l'éternel salon aux murs délavés l'avait à nouveau accueilli, et pour ne penser à rien il s'était plongé dans un long et morose travail de correction, profondément enfoncé dans l'unique fauteuil de la pièce.
Le soir tombait, lentement, insidieusement. Il jeta un coup d'œil au-dehors et vit que le ciel n'était plus qu'une étendue ténébreuse et sans étoiles.
Hermione avait transplané chez elle dès que l'obscurité s'était accentuée, mais lui avait continué de marcher seul, sans but, pendant un long moment, et n'était rentré chez lui que lorsqu'il s'était remis à pleuvoir.
A présent il faisait bel et bien nuit…Et moite, malgré la fraîcheur qu'avait amenée la pluie. Il détourna son regard du dehors.
Sa main passa sur son ventre arrondi et il sentit sous les mailles grossières du pull de laine la chaleur tranquille qui en émanait. Une chaleur rassurante. La sienne, mais rassurante.
Ses yeux se fermaient sans qu'il s'en aperçoive…
Quand il les rouvrit, la bougie sur la table près de lui était presque entièrement consumée : seule une fine mèche enflammée dépassait d'un magma de cire boursouflée. Quelques copies avaient, de ses genoux, glissé à terre et sa plume les avait rejointes, tâchant le sol de quelques gouttes d'encre rouge qui avait séché.
Remus se frotta un moment les yeux puis ramassa ce qui se trouvait à terre avant de souffler sur les restes de la bougie. C'était assez pour aujourd'hui. Comme à leur habitude, les marches de l'escalier grincèrent lorsqu'il les foula, et la pénombre de sa chambre l'accueillit avec un silence presque effrayant. Ses vêtements tombèrent sur le sol de façon désordonnée et il s'allongea avec soulagement entre les draps.
Un soupir.
Mais le sommeil l'avait quitté. Il nageait dans une sorte de semi-conscience, trop fatigué pour faire quoi que ce soit, mais trop éveillé pour ne pas y penser, aux aguets de chaque bruit de la maison, du vent qui soufflait au-dehors, des battements de son propre cœur.
Malgré le noir il ferma les yeux, et s'efforça de vider son esprit de toute pensée. Au bout d'un moment il sentit son corps devenir plus léger, son esprit devenir plus serein, mais la conscience de cet état témoignait qu'il était encore loin d'avoir plongé dans l'inconscience bienheureuse du sommeil. Il dérivait…
Quelque part dans son esprit, une femme venait de surgir.
Elle l'enlaçait, voluptueuse, caressante. Il pouvait presque sentir dans son cou la chaleur de ses lèvres qui s'écrasaient contre sa peau, la pression de ses mains sur ses fesses, l'attirant plus près, tout contre son bassin brûlant. Il pouvait presque sentir ses jambes qui se refermaient autour de sa taille. Son odeur de jasmin.
La frontière entre son fantasme et la réalité devint alors floue avant de s'effacer complètement, et il finit de s'y perdre.
Perdu dans le tourbillon charnel que lui offrait son imagination, il ne réalisa pas que cette femme avait les cheveux noirs. Une sombre masse ébouriffée. Il ne réalisa pas, éperdu, que cette femme avait un regard sombre et grave malgré la nature de l'acte qu'elle s'apprêtait à accomplir. Il ne réalisa pas, lorsqu'il caressa son visage humide, que c'était des larmes qui baignaient ses joues.
