-VI-
Le rituel de la visite
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Il enfouit son visage dans l'oreiller alors qu'il prenait violemment conscience que la lumière du jour entrait à grands flots dans la chambre. Un rayon de soleil avait caressé ses paupières closes et à travers la barrière du sommeil cette brûlure était progressivement devenue insupportable.
Peu à peu, son esprit redevenait clair et il réalisa que la matinée était déjà avancée, si le jour l'avait réveillé. En un long étirement, il se retourna dans les draps pour constater qu'ils étaient désagréablement poisseux.
Pas besoin d'en demander la cause.
Il soupira brièvement et se décida à ouvrir les yeux.
Une bien belle journée.
Du soleil, enfin.
Et peut-être, si Merlin le voulait bien, des nouvelles de Harry. Mais il ne fallait pas être trop optimiste. Cette journée naissante était déjà magnifique. Il voulait simplement croire qu'elle évoluerait dans le même sens.
Sa main rampa sous les draps pour évaluer la gravité des dégâts et constata qu'il avait dû passer une bonne partie de la nuit à faire des rêves érotiques. En revanche, il n'en gardait aucun souvenir. Il se rappelait, avant de s'endormir…Mais non, à part cela, rien.
Une forme féminine bien agréable mais…Familière, non ?
Bien sûr, répondit une voix, à l'intérieur de lui-même, c'était…
Non, tais-toi, c'est répugnant. Tu vas bien mal, si tu commences à imaginer des choses pareilles.
La question est plutôt de savoir si un jour tu es allé bien, mon ami…
Mal-à-l'aise, il repoussa les draps et se leva si vite que pendant un instant sa vision se brouilla, couverte d'un voile brun. Le malaise se dissipa rapidement et il saisit sa baguette pour nettoyer d'un sort inhabituellement rageur les draps souillés.
Remus s'activa fébrilement tout le reste de la matinée, se plongeant avec ardeur dans la correction de ses copies et dans la rédaction de lettres de réponses à des annonces d'offres d'emploi de la Gazette.
Celle-ci se délectait de la guerre et de ses retombées, détaillant aux limites de la décence certains aspects des plus barbares de cette période que tous ceux qui y avaient réellement pris part tentaient d'oublier. Et lui, il voulait oublier. Se tourner vers l'avenir, si misérable fût-il. Il avait fini par cesser complètement lire la presse, se contentant des petites annonces qui étaient susceptibles de l'intéresser.
Vers midi, un hibou vint cogner du bec à la fenêtre. Un chouette, plutôt.
Une chouette blanche qui avait pour nom Edwige.
« Pardonnez-moi. Je sais que mon attitude est déplorable, qu'elle l'est depuis quelques temps déjà. Mais c'est ainsi. J'aurais voulu être plus fort, à la hauteur de ce qui était prévu mais je crois, dans mon infinie témérité passée, que j'ai oublié de conserver un minimum de forces pour me reconstruire après.
Excusez-moi si je cause comme un livre.
Peut-être que je n'avais pas prévu d'après, en fait. Peut-être que je pensais mourir, et en fin de compte je me retrouve là, comme ça, vide. Vous ne devez pas vraiment comprendre mais c'est pas grave. Ca demandait à sortir.
C'est comme si je devais repartir à zéro, tout ce pour quoi j'ai vécu est comme aboli. J'ai la sensation de devoir me raccrocher à quelque chose sans trouver quoi. Théâtral, comme expression, n'est-ce pas ? Pardonnez-moi.
Excusez-moi de vous ennuyer, ce n'est pas ce à quoi vous vous attendiez. C'est une réponse à votre demande d'hier, que j'étais censé vous faire.
Elle m'a fait plaisir, contrairement à l'impression que je vous ai sans doute donné. Pas immédiatement, car j'ai plutôt tendance à être en colère après les rares contacts civilisés que je peux avoir ces temps-ci. Mais après, oui.
C'est pour ça que j'ignore si c'est une bonne idée que nous fêtions quoi que ce soit ce soir.
Vous devez penser que je joue la comédie, n'est-ce pas ? Je ne vous parle pas quand je vous ai en face et je vous écrit des lettres qui n'en finissent pas…Je ne peux pas parler, c'est un de mes handicaps, ces derniers temps. Mais je m'en veux, croyez-moi.
J'ai passé toute la nuit pour écrire ces lignes misérables et pourtant j'ai l'impression de n'avoir rien dit.
Venez avec Hermione, je serai content de vous voir même si je ne saurai sans doute pas vous l'exprimer. Mais n'amenez pas de monde. Tout le monde souffre en ce moment et n'a pas besoin de supporter mon comportement par-dessus le marché. Ce matin, quelqu'un a frappé mais je n'ai pas ouvert. Je crois que c'était Ron. Qu'il me pardonne.
J'espère que de votre côté, vous allez bien.
Sincèrement,
H. »
Remus, accoudé à la fenêtre où il venait d'achever sa lecture, laissa le parchemin s'enrouler sur lui-même alors qu'il portait une main à ses yeux humides. Hedwige donna quelques coups de bec sur sa main, espérant visiblement quelque friandise, mais il ne put faire aucun geste et la chouette partit bouder au sommet d'une des poutres de la pièce.
Il resta longtemps ainsi.
Midi sonnèrent à l'ancienne horloge disloquée qui trônait dans un coin du salon. Elle produisait un son creux et étrangement mouvant, toujours inattendu malgré sa ponctualité mais il n'avait jamais pu se résoudre à s'en séparer.
Le temps avait passé sans qu'il s'en aperçoive et il se redressa en un mouvement brusque, comme pris en faute. Il s'était laissé aller à perdre du temps.
Il s'assit pour écrire deux lettres qu'il envoya aussitôt, puis passa par réflexe la main sur son visage et décida de se raser.
Un moment plus tard, son visage était net et le long de sa mâchoire courait une belle coupure qu'il n'avait pas su entièrement guérir. Il se maudit pour la millième fois de ne toujours pas bien maîtriser ce sort de guérison. Il aurait voulu, pour une fois, avoir une apparence acceptable.
Et puis…la journée était passée, semblable à des milliers d'autre. Jusqu'au soir. Ils s'étaient attendus devant la porte du 12, Square Grimmaurd. Hermione avait apporté de quoi manger, même si il avait pensé que Harry n'aurait pas le cœur à festoyer. Mais tous deux avaient volontairement omis d'apporter de quoi boire.
Et il s'était trompé. Le jeune homme s'était littéralement jeté sur la nourriture. Peut-être avait-elle raison ? Peut-être avait-il besoin d'attention…Et pourtant. Il ne parla presque pas, se contentant de les laisser discuter, parler des nouvelles du dehors, de la pluie et du beau temps, de tout et de rien, mais surtout de sujets légers. La guerre était terminée. Sujet clos.
En fait, c'était de compagnie dont il manquait. Quelque chose qui lui fasse oublier les méandres intérieurs dans lesquels Harry avait trop tendance à se perdre, et dont le cheminement interminable et stérile avait pour nom dépression.
Cependant, alors qu'il le regardait les écouter, Remus constatait que peu à peu le visage du jeune homme s'ouvrait, s'animait, s'illuminait. De façon subtile, bien sûr, mais sans équivoque. Timidement, il rayonnait à nouveau. Il n'était pas guéri, encore très loin de l'être, mais quelque chose en lui demandait à vivre à nouveau et c'était un soulagement immense.
Un instant, il l'avait cru mort.
Hermione avait soigneusement rangé les restes de nourriture pour son ami puis l'avait serré contre elle, un long moment, et Harry avait rougi. Pendant ce temps-là, Remus avait senti son cœur sur le point d'éclater et avait souhaité se trouver très vite dehors.
Lui s'était contenté de prendre Harry par l'épaule et de lui dire de prendre soin de lui. Il aurait voulu avoir cette force, cette franchise que pouvait témoigner la jeune fille mais il ne possédait pas cela, c'était une évidence.
Dehors, la nuit était fraîche mais douce. Quelques criquets se faisaient entendre depuis les pelouses abîmées et jonchées de détritus du Square. Sitôt la porte refermée sur eux, la façade du numéro douze s'évanouit pour laisser place à une autre façade aux fenêtres grandes ouvertes, laissant échapper le son de quelques accords maladroits de guitare.
« - C'était une bonne soirée, je crois », fit-elle après un instant de silence.
« - Il m'a semblé aller mieux. C'est une bonne chose pour lui d'avoir de la compagnie. »
« - J'aurais voulu rester avec lui, ce soir. »
« - Je ne sais pas s'il l'aurait souhaité, Hermione. »
« - Oui, je sais. »
Ils firent quelques pas.
« - Comment allez-vous ? », demanda-t-il soudain, sans préambule.
Elle leva le visage interrogatif avant de répondre de façon pensive :
« - Mieux. Je crois que les choses ne pouvaient qu'aller mieux, n'est-ce pas ? »
Il acquiesça en silence.
« - C'est une joli coupure que vous avez là », dit-elle.
Il porta machinalement la main à sa joue.
« - Oui, bien jolie. »
Il était agréable de marcher ainsi, dans le soir tranquille.
C'est alors qu'il vit qu'elle souriait.
« - J'imagine que c'était pour l'occasion ? », ajouta-t-elle. « Elle ne date pas de la dernière lunaison. »
« - C'était pour l'occasion, en effet. »
Elle rit.
« - Et vous, comment allez-vous ? », demanda-t-elle.
« - Parfaitement bien. »
« - Alors ma liste de soucis s'est relativement réduite, en une soirée. Je me demande qu'est-ce que je vais trouver comme excuse à mes insomnies, à présent. »
« -Dites que c'est la pleine lune. Ca marche, parfois. »
Il jeta un coup d'œil à son profil dont le sourire s'était agrandi.
« - Je prends note, professeur. C'est vous le spécialiste. »
Elle eut un rire espiègle.
« - A ce propos…J'ai accepté le poste qu'on m'a proposé, au Ministère. Au Département de Régulation des Créatures Magiques. »
« - Félicitations. »
« - Il fallait que je prenne une décision. Et voilà, c'est fait. Je me sens bizarre, maintenant. Mais soulagée. »
« - Nous savions tous que vous feriez quelque chose de bien, Hermione. C'est une bonne chose que vous ayez pris une décision. »
Ils marchèrent encore un peu. De temps à autre, un passant les croisait sans les regarder, marchant à toute allure vers sa destination.
« - Je ne vais pas tarder à transplaner », fit-elle alors.
« - C'est une bonne idée. Passez une bonne nuit. »
« - Vous aussi. »
Ils se tenaient au centre d'une ruelle déserte.
Elle se percha sur la pointe de ses pieds, et comme si ses réflexes l'avaient abandonné, il n'eut pas le sursaut de recul qu'il aurait normalement dû avoir lorsqu'elle l'embrassa sur la joue.
« - Bonne nuit. »
Il y eut immédiatement le craquement familier du transplanage, puis plus rien.
Il effleura sa joue d'une main distraite en se demandant comment il s'était ainsi fait surprendre.
Elle l'avait embrassé à l'endroit de sa coupure.
Les lieux lui parurent alors d'une tristesse et d'un sinistre insupportables et il transplana sur le champ.
Malgré la saison, il alluma un grand feu dans la cheminée rustique de son salon et passa le reste de la nuit à corriger les parchemins qui depuis quelques temps s'accumulaient dangereusement à la surface de son bureau.
Dehors la lune décroissante veillait, affaiblie mais pas vaincue, attendant simplement son heure. Remus ne la voyait pas, dédaignant l'astre cruellement inconstant, penché sur son travail, penché au dessus de la plume qui corrigeait en rouge en grattant furieusement le papier.
Trop occupé à s'occuper, à ne pas laisser ses idées vagabonder pour le mener où il ne voulait pas aller, c'est-à-dire vers des pensées indignes et écoeurantes, pleines de concupiscence et d'envie, vers des idées qui n'avaient rien à faire dans sa tête, des idées qui auraient dû concerner des créatures soigneusement abstraites et non pas réelles, avec de longs cheveux noirs emmêlés et un regard doux et sérieux.
Cette femme si jeune, tendre, qui l'admirait malgré la consistance misérable de son être, sa servitude, ses non-dits et son manque de courage, parfois.
Comment pouvait-elle le respecter à ce point, elle qui en valait dix comme lui ? Et lui, comment osait-il rêver à elle ?
Ses pensées avaient pris le dessus, brisant sa concentration, courbant son corps et tout son être en deux, le visage au creux des mains. La nuit avait filé comme une flèche, fiévreuse, et alors qu'il s'avouait vaincu, la poitrine secouée des premiers spasmes d'un sanglot, le matin s'annonçait déjà, blême. Le matin était là.
« - Je suis bien contente de te voir, Remus », avait dit Molly d'une voix fatiguée, éteinte.
« - Et moi de même », avait-il répondu en lui souriant le plus tendrement possible.
Molly Weasley avait beaucoup maigri. Tout d'abord à cause du souci qu'elle s'était fait lors des derniers affrontements contre le Lord Noir, alors que la violence était à son apogée. Et aussi lors du deuil de Bill.
Elle s'assit à table en face de lui après avoir posé entre eux une théière fumante. A travers les volutes blanches qui s'élevaient du bec ébréché il détaillait avec une inquiétude soigneusement dissimulée les traits fatigués, les yeux cernés de la femme jadis si vivante qu'il avait côtoyée.
Il était inutile d'user avec elle de ruses ou de moyens détournés, et ce fut pour cela qu'il lui demanda de but en blanc…
« - Commences-tu à te sentir mieux ? »
Elle baissa les yeux, et un instant il craignit qu'elle ne fonde en larmes. Mais Molly Weasley releva courageusement son regard pour affronter le sien avant d'ajouter d'une voix tremblante :
« - Il le faut bien, Remus, j'ai une famille qui a besoin de moi autant que j'ai besoin d'elle. »
Il n'y avait pas grand-chose à ajouter.
« - Tu sais que je suis là, si jamais il y a quelque chose. »
« - Nous le savons tous, et c'est très gentil de ta part de nous le rappeler », répondit-elle en souriant si faiblement qu'il crut un instant l'avoir imaginé.
Malgré la tristesse ambiante qui planait dans la maison Weasley, il fut heureux d'avoir fait cette visite. Malgré leur propre malheur, Molly et Arthur trouvaient encore le moyen de s'inquiéter pour lui, pour Hermione et surtout pour Harry, ainsi que pour chacun des membres de l'Ordre qu'ils avaient côtoyé. Cet amour infini qu'ils distribuaient sans compter lui avait manqué, depuis qu'ils ne partageaient plus le même toit.
Avant de s'en aller, il glissa quelques mots à Arthur à propos de Harry :
« - Vous avez déjà beaucoup de soucis, en ce moment…Je ne te caches pas que j'ai menti à Molly : Harry ne va pas bien. Mais je m'en occupe, Hermione aussi. Pensez d'abord à vous. Je vais le voir tous les jours, c'est d'ailleurs pour ça que je ne peux pas rester. Ne t'en fais pas trop, il sort peu à peu de son mutisme, mais ça va prendre du temps. Je vous ferai savoir quand il sera prêt à voir du monde. »
« - Ron y est allé, et il n'a pas voulu lui ouvrir. Tu te rends compte ? Ca l'a mis dans un état...Enfin… »
Molly sortit de la cuisine pour lui dire au-revoir, interrompant la conversation.
Lorsqu'il arriva chez Harry, prenant soin de toujours venir au même moment de la journée, Hermione était déjà là. Ce fut elle qui lui ouvrit, et il constata qu'elle s'efforçait de nettoyer la maison.
« - Il y avait une telle saleté dans certains coins », expliqua-t-elle alors qu'il la suivait jusqu'à la cuisine.
Cette initiative le laissa perplexe, mais il n'osa pas intervenir. Il était préférable selon lui de laisser le jeune homme seul maître des lieux, mais après tout, si elle voulait l'aider…
Harry était au lit, lui apprit-elle.
Il s'inquiéta aussitôt, mais elle poursuivit en expliquant qu'il avait un rythme complètement décalé ces derniers temps, ce qui en fin de compte était une évidence : rien ne venait rythmer sa vie, lui donner une structure, à part leurs visites. Et c'est ce que Remus avait tenté de rétablir en premier.
Il fut tenté un instant de venir le réveiller, mais il se retint. Pour aujourd'hui, il pouvait bien aider la jeune fille à remettre de l'ordre dans la maison, amis il ne fallait pas que leur rite de visite se dégrade.
« - Hermione », fit-il alors qu'ils nettoyaient les toiles d'araignées qui ornaient le plafond d'une des chambres, « il n'est pas bon pour lui de vivre ainsi à l'envers de tout. Si nous venons lui rendre visite, c'est pour qu'il ait de la compagnie, bien sûr, mais aussi pour qu'il réapprenne à vivre, à avoir des repères. J'imagine que vous avez fait ce que vous pensiez juste », dit-il en décrochant les lambeaux d'une vielle toile chargée de poussière, « mais aller dormir maintenant fait partie des choses que vous n'auriez pas dû accepter de sa part. »
Il tourna la tête vers elle pour s'apercevoir qu'elle avait cessé son travail de nettoyage et que son dos tourné était secoué de soubresauts nerveux. Elle sanglotait.
« - J'aurais voulu…Mais il m'est tombé dans les bras… »
Il se rapprocha d'elle.
« - Il…il a pleuré…Un bon moment…Et moi aussi », ajouta-t-elle avec difficulté. « Alors je l'ai conduit à sa chambre, je lui ai fait un thé et il s'est très vite endormi…Je ne voulais pas vous en parler, je pensais…Que vous croiriez que c'était de ma faute, et ça l'est sans doute…Excusez-moi…Il semblait si mal…Après ça je me suis mise à faire le ménage, c'est la seule chose qui a pu me calmer… »
Il était tout près d'elle, maintenant. Malgré l'effort que cela lui demanda, il posa une main compatissante sur l'épaule frémissante de la jeune fille.
« - Vous n'avez rien fait de mal, ne vous torturez pas. S'il vous plait. »
Ce spectacle était insupportable.
Il repensa au baiser sur sa joue, à toute cette affection dont la personne en face de lui était capable, et se sentit misérable, mesquin.
De toutes ses pensées inavouables, et de cette chaleur dont il était incapable.
La honte le saisit à la gorge et sans réfléchir, il se pencha sur elle et la serra contre lui. Il lui sembla que les sanglots qui blessaient son oreille s'atténuaient, se dissipaient, à moins que ça ne soit une illusion.
Elle était beaucoup plus mince, beaucoup plus frêle que ce à quoi il aurait pu s'attendre. En cela il comprit que l'idée de cette étreinte avait déjà traversé son imagination, impossible de le nier à présent.
La cape qu'elle portait ainsi que la couche de vêtements en-dessous semblèrent se fondre alors qu'il la pressait contre lui, peut-être un peu trop brusquement, s'inquiéta-t-il.
Mais elle ne semblait pas être dégoûtée par l'étreinte, se raccrochant même à lui de façon inattendue.
Il retardait le plus possible l'instant où il allait reprendre sa respiration, sentir son odeur s'engouffrer dans ses poumons pour finir d'emprisonner son esprit, sachant cependant que cela arriverait, irrémédiablement, et qu'il en serait heureux, malgré tout. Malgré la souffrance qui l'attendait immanquablement au bout de la route.
Et puis il inspira.
C'était une odeur douce, florale et acidulée, dominée par la fragrance bouleversante de la fleur d'oranger.
Contre son visage s'écrasaient les cheveux noirs, bouclés et emmêlés, et ils étaient d'une incroyable douceur. Leur odeur, plus brute, plus corporelle que celle qu'il venait de découvrir, lui tourna un instant la tête avant qu'il ne décide, conscient de la tournure charnelle que son esprit commençait à concevoir, qu'il était temps que cela cesse.
Il se détacha doucement d'elle.
Son visage encore humide semblait apaisé quand elle le leva vers lui.
« - Merci. »
Que pouvait-il répondre, sinon qu'elle n'avait pas à le remercier, qu'elle méritait tellement mieux…
De son côté il ne savait pas s'il devait l'aimer ou la haïr.
Tu vas me perdre…Pensa-t-il. S'il en avait douté, l'évidence se présentait maintenant à lui avec une force douloureuse.
« - Je voudrais être aussi forte que vous », dit-elle à mi-voix, comme honteuse.
« - Venez prendre un thé », répondit-il simplement en rangeant dans une des poches de sa cape sa baguette qu'il tenait encore à la main.
Elle hocha la tête en regardant le sol.
« - Allons-y », murmura-t-elle.
Et avant qu'il ait fait un geste elle avait glissé sa main dans le sienne, en un contact doux et chaud qu'il supporta tant bien que mal jusqu'à ce qu'ils arrivent à la cuisine.
Pour lui, ce contact était brûlant, obsédant, bien trop intime, alors qu'il n'était que fraternel et consolateur pour elle. Il soupira discrètement, soulagé, lorsqu'il se rompit enfin.
Ils restèrent longtemps sans rien dire, attablés chacun devant un bol de thé fumant.
Curieusement c'était à présent que le contact était rompu qu'il se sentit le plus mal. Il se sentait affreusement, terriblement coupable et pourtant il avait envie, encore…Tant pis si cette odeur, ce corps ne lui appartenaient pas, ne lui appartiendraient jamais, s'il n'était fait pour personne, si ce contact devait entraîner une succession de nuits blanches où il rêverait d'elle en se détestant, tant pis…
Comment il s'était mis à la vouloir, il l'ignorait. Elle était entrée dans son âme par hasard, par accident. Et sans le savoir.
Lui-même ne s'en était pas aperçu à temps, assez tôt pour éviter ce qui arrivait maintenant.
C'était une erreur, une monstruosité profondément contre-nature, mais c'était pourtant arrivé.
Il faudrait que ça passe, tout simplement…Il savait tout cela.
Mais déjà, en sentant son cœur se tordre délicieusement à la vue de son visage si pâle penché sur le liquide fumant, il comprit que son malheur serait dû en grande partie au fait qu'il ne désirait pas qu'il cesse.
« - Je vais rester ce soir », fit-elle après avoir brièvement trempé ses lèvres dans son thé. « Je m'assurerai qu'il dorme bien toute cette nuit. »
« - Ne vous sentez pas coupable, il vaudrait mieux que vous rentriez. Si cela peut vous rassurer, je resterai », dit-il en hochant négativement la tête.
« - Permettez-moi de rester quand même », insista-t-elle en le regardant dans les yeux, décidée. « Je vais envoyer un hibou pour prévenir ma famille. »
Elle se leva brusquement et sortit de la pièce.
Le temps d'un éclair, Remus songea avec amertume que chez lui, personne ne l'attendait, mais étouffa cette pensée avec une aisance et une vitesse qui démontraient l'habitude. Il eut même l'impression de n'avoir jamais pensé cela.
Immobile, il contemplait le bol de thé d'où s'élevait une fumée paresseuse, ondulante, presque voluptueuse. Les volutes translucides dansaient sous ses yeux, hypnotiques, et il finit par y voir de tout autre chose.
Il réalisa alors qu'elle allait bientôt revenir et se secoua mentalement. Il versa dans sa tasse une rasade de Whiskey-Pur-Feu qui traînait sur une étagère proche et but cul-sec le breuvage brûlant. Une grimace déforma un instant ses traits, puis il se resservit tranquillement de thé en attendant qu'elle revienne.
Elle réapparut et sans un mot, revint s'asseoir en face de lui.
« - C'est étrange, de se trouver là comme ça, après tout ce qui s'est passé…C'était à Pâques que j'ai vécu ici pour la dernière fois. Il y avait tant de monde dans cette maison…C'est presque triste, d'y revenir. Alors y vivre…Ca ne doit pas être facile. C'est si vide... »
Remus ne répondit pas. Il aimait bien la laisser parler ainsi. Il avait l'impression qu'elle mettait des mots sur ses propres émotions, l'aidant à y voir plus clair.
« - Ca fait un peu plus de deux mois, aujourd'hui. Qu'il l'a tué, je veux dire. Vous vous rendez compte ? Le temps est vite passé, je trouve. »
Son visage pâle malgré la saison, son regard triste baissé sur sa tasse étaient comme un aimant, il ne pouvait en détacher les yeux si bien qu'à intervalles réguliers il s'obligeait à regarde autre chose, n'importe quoi, le sol, le bois de la table, le plafond chargé de marmites en cuivre.
« - J'ai jeté un coup d'œil dans sa chambre, en passant. Il dort toujours. Pour de bon, je crois. Sans doute un sort de sommeil. J'espère qu'il ne m'en voudra pas de lui avoir emprunté Hedwige. Vous allez bien ? », demanda-t-elle.
Elle avait dû lever les yeux au moment où il s'efforçait de concentrer son attention sur une des poutres chargées d'ustensiles de cuisine. Il devait avoir un drôle d'air.
« - Oui. Ne vous en faites pas, il ne doit pas l'envoyer souvent ces derniers temps, elle se dégourdira les ailes. Il faudrait faire disparaître toutes les bouteilles d'alcool qui se trouvent ici, ça ne serait pas un mal », dit-il en contemplant les étagères dangereusement remplies.
« - C'est une bonne idée », acquiesça-t-elle. « Mais il faudra garder quelques Bièraubeurres pour ce soir. »
« - Ce soir ? »
« - Oui, je ne sais pas ce qu'il peut rester dans le garde-manger, alors assurons-nous d'avoir au moins à boire. »
Il se contenta de sourire.
La nuit avait fini par tomber et il en était très heureux : le mois d'août offrait de bien trop longues journées à son goût.
Ils finirent par s'installer dans le salon qui jadis avait abrité la tapisserie de l'arbre généalogique des Black. La pièce était désormais un des endroits les plus agréables de la maison et ses fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer le vent tiède de cette soirée d'été. Les rideaux vert foncé se gonflaient et dansaient paresseusement. Au-dehors, quelques étoiles apparaissaient malgré le ciel voilé.
« - C'est peut-être cette maison qui le rend comme ça. Il devrait peut-être partir d'ici », murmura-t-elle comme pour elle-même.
Ils étaient profondément installés dans d'épais fauteuils tournés vers les fenêtres, contemplant le ciel piqueté d'étoiles trop rares.
« - Il le fera, quand ce sera le moment », répondit-il.
« - Je déteste profondément le voir comme ça. Je vous l'ai déjà dit mais c'est insupportable. »
Il y eut un long silence puis il l'entendit bailler.
Remus était à la fois attendri, le cœur gonflé, et terriblement mal à l'aise, malhonnête, comme un imposteur. Ces pensées contradictoires voletaient dans sa tête sans qu'il puisse les dominer.
Un moment plus tard il tourna la tête vers elle et vit qu'elle s'était endormie.
Il détailla un moment son visage grave, pâle, ses paupières closes, la ligne noire de ses longs cils entremêlés et la rose délicat de sa bouche tendre. Ses cheveux ébouriffés tombaient en cascade sur ses épaules et sur les accoudoirs du fauteuil, noir étendard. Puis il sentit une vague de haine, de dégoût pour lui-même le submerger, et détourna vivement la tête du spectacle qui un instant plus tôt retenait toute son attention.
Il se sentait soudain aussi misérable, aussi coupable que s'il l'avait épiée alors qu'elle se déshabillait.
Il finit par s'endormir d'un sommeil agité et rempli de rêves.
Le mois d'août étendit paisiblement ses moites journée, et Remus eut plusieurs fois l'impression que la saison se traînerait éternellement dans quelque repli inattendu de l'espace temps, infinie. Il avait l'impression de n'aller nulle part, que sa vie tournait lentement sur elle-même comme une planète démente.
Les journées s'écoulaient selon un rituel qui ne changea guère au cours du mois. Le matin il corrigeait ses copies, et il se rendait l'après-midi à Square Grimmaurd où il retrouvait Hermione. Ils tenaient tous deux compagnie à Harry, discutant de tout et de rien, l'entretenant de se qui se passait au-dehors. Le jeune homme avait fini par retrouver un semblant de parole, et souriait même parfois, ce qui était encourageant.
Quand la soirée était trop avancée, il y restait parfois dormir, retrouvant son ancienne chambre qui lui rappelait alors les échos des angoisses de la période de la guerre, mais aussi des agréables soirées qui se déroulaient parfois après les réunions de l'Ordre, de l'ambiance chaleureuse du temps où la maison ressemblait à une étrange et merveilleuse pension de famille.
Hermione restait aussi parfois, mais il évitait soigneusement de se trouver en sa compagnie quand il sentait qu'elle allait s'assoupir, et rompait la conversation ensommeillée pour aller directement se coucher.
Cependant les périodes de paix ont toutes une fin et alors que le mois d'Août s'écoulait, il voyait se dessiner avec de plus en plus de précision l'échéance de sa prochaine transformation.
