-VII-
Les Portes
.oOo.
Demain, oui. Ce serait demain.
Il se surprenait parfois lorsque la pleine Lune approchait, à contempler l'astre presque entier, comme hypnotisé.
Il n'ignorait pas que ce pouvoir d'attraction n'était pas imaginaire, que la Lune commençait à exercer sur lui son emprise, son pouvoir. Il se doutait vaguement que sous sa peau son sang cognait et fourmillait, que ses yeux prenaient à la lumière blanchâtre un vague reflet vert, mais il savait aussi que rien ne se passerait ce soir.
Ce serait demain.
Ce soir c'était juste un avant-goût. Et demain, il ne passerait pas la nuit à Square Grimmaurd.
Lors de ces soirs de veille son esprit était incapable, il le savait, de se concentrer de façon trop intensive sur quoi que ce soit, vagabondant sans cesse d'un point à un autre de sa conscience, sans fil conducteur. Et quoi qu'il puisse penser, son esprit flottant était entièrement baigné d'une lumière blanche et douce, mouvante, omniprésente. La Lune n'était plus dehors dans le ciel.
La Lune était dans sa tête.
Elle lui parlait, elle parlait au loup. Dans un langage incomplet qu'il ne saurait comprendre que le lendemain, et qu'une fois déchiffré lui donnerait l'ordre d'opérer sa transformation.
Il n'arrivait pas à se souvenir de la dernière fois qu'il avait contemplé la pleine Lune calmement, en homme libre.
Mais c'était là l'une des closes du contrat infernal qui le liait à cet astre mort et fantomatique, brillant, obsédant. Comme le reste. La transformation, les blessures, les nausées, le sang sur sa peau. La douleur, la délivrance, l'inquiétude. Le fait que les animaux soient nerveux en sa présence des soirs comme celui-ci. Ou encore l'impossibilité de mener l'existence qu'il aurait voulu.
Ses sens aiguisés représentaient également l'un des aspects de cet état intermédiaire, et du salon de Square Grimmaurd dans lequel il se tenait, droit, contemplant fixement le ciel, il pouvait entendre à l'étage et avec une précision aiguë et douloureuse les sanglots qu'Harry étouffait dans son lit et les pas d'Hermione dans la cuisine.
Alors qu'elle s'affairait à faire du thé, croyant le jeune homme endormi, il pouvait même entendre le bruit de sa respiration, le claquement de la boite en fer dans laquelle se trouvait les herbes.
Non, pas celui là…Pensa-t-il distraitement à l'odeur qui lui parvenait, malgré l'étage et le hall qui le séparaient de la cuisine où elle se trouvait.
Comme si elle l'avait entendu, elle referma la boite après une seconde d'hésitation, puis en ouvrit une autre, en bois cette fois-ci, et à l'odeur plus douce.
« - Celui-ci est quand même meilleur », marmonna-t-elle pour elle-même. Du moins le croyait-elle.
Aux coins de la bouche de Remus venait d'éclore un sourire attendri, toujours rêveur.
Il l'entendit quitter la cuisine avec un plateau chargé, monter les escaliers, et juste avant qu'elle n'entre dans la pièce, il lança sans même se retourner :
« - Je crois que vous avez oublié le sucre. »
Il y eut un silence et il se retourna, faisait face à un visage à l'expression interdite.
« - Vous… », commença-t-elle.
« - Je vous taquine. »
Il saisit sa baguette et fit apparaître le sucrier sur la table basse au centre de la pièce.
Hermione y déposa le plateau, puis s'assit dans un des fauteuils et entreprit de les servir. Remus s'installa face à elle.
« - Comment faites-vous ? », demanda-t-elle de but en blanc.
Il vit que ses mains tremblaient légèrement en versant le thé. Avait-elle peur ? Son estomac se retourna à cette pensée.
« - Je perçois les choses avec plus de…précision, quand la pleine lune approche. »
« - Ca doit être…Intéressant, non ? Ou utile ? »
Il étouffa dans sa tête les sanglots de Harry, chacune des plaintes qui continuaient à parvenir à ses oreilles, et se composa un visage paisible pour répondre d'une voix polie :
« - Disons que parfois j'aimerais m'en passer. »
Elle baissa les yeux, comme gênée.
« - Vous ne lisez pas dans les pensées, quand même ? »
A ce moment-là il comprit.
« - Non Hermione, je ne lis pas dans les pensées. »
Elle releva les yeux et sembla se détendre à la vue du sourire qu'il lui tendait.
« - Pardonnez-moi, je suis stupide. Mais c'est tellement particulier…Et vous parlez si peu de vous que…Certaines choses peuvent paraître inquiétantes. »
« - Bien sûr. »
« - J'ai beaucoup lu sur les loups-garous, mais je n'ai jamais autant appris qu'à votre contact. »
Il y eut un silence.
« - Je vous souhaite de ne pas en savoir trop, tout de même », dit-il en étouffant un sourire, avant de boire une gorgée de thé brûlant.
« - Ca ne risque pas : vous êtes un vrai mystère, professeur. »
Il se sentit inexplicablement gêné, avant de se décider à rompre ce malaise :
« - Que savez-vous à propos des loups-garous, je veux dire, outre ce qu'on en apprend dans les livres ? »
« - Je sais que c'est un état que l'on n'a jamais su guérir…Un charme très puissant. La morsure donne lieu à une infection qu'il est impossible d'endiguer…Il y a la potion Tue-Loup…Mais c'est la seule avancée récente digne d'intérêt. Je sais aussi tout ce qu'on dit à propos de l'argent, que c'est le seul métal qui peut vraiment blesser un loup-garou, voire le tuer. Leurs particularités par rapport au vrai loup… »
« - Savez-vous pourquoi il est impossible d'en guérir ? », coupa-t-il. « C'est une chose que très peu de gens savent. »
Elle hocha négativement la tête.
« - Il est impossible d'en guérir parce qu'aucun loup-garou ne veut vraiment guérir », dit-il d'une voix calme en reposant sa tasse sur la table, le regard perdu dans le vide.
Elle s'apprêta à parler mais il la fit taire en reprenant avant qu'elle ait dit un mot :
« - Tous ceux qui se font mordre ne deviennent pas forcément des loups-garous. C'est un fait. Il faut qu'il y ait une analogie entre soi et le loup. Une sorte de sauvagerie interne déjà existante. »
Elle le contemplait avec une attention intense, muette.
« - L'état de loup-garou n'est pas une possession. C'est pour cela que nous ne sommes pas des créatures maléfiques », poursuivit-il. « C'est bien une part de nous qui s'exprime, et non une entité qui se serait logée en nous. Tous les gens de ma condition le savent. Seuls quelques uns aiment à prétendre le contraire. La morsure est un de révélateur, rien de plus. Au moment où je vous parle je voudrais en guérir, mais quand cette partie de moi aura repris le pouvoir, elle ne se laissera pas faire. Et au fond, je ne peux pas lui en vouloir de s'exprimer puisque c'est une part de moi. » Il eut un sourire pensif. « Excusez-moi de m'étendre ainsi sur le sujet. »
« - Ca m'intéresse énormément », fit-elle à voix basse. « Continuez. »
Il soupira. Il n'aimait vraiment pas parler de lui.
« - Je n'ai pas conscience de ce que je fais pendant les nuits de pleine lune, mais je sais que c'est moi. C'est un état plus proche de la schizophrénie que d'autre chose. Mais vouloir tuer le loup, ce serait vouloir tuer une part de l'être humain, comprenez-vous ? C'est rigoureusement impossible. Ou alors il faut tuer la personne entière. Et loup-garou ou pas, chacun tient à sa vie. »
Hermione semblait incapable de répondre. Il décida de poursuivre, tant qu'il s'en sentait le courage :
« - C'est sur l'être humain qu'agit la potion Tue-Loup, c'est même pour cela qu'elle est efficace. Elle agit sur notre part…Notre part d'ombre. »
Remus leva les yeux vers elle et vit qu'elle avait baissé les siens. Il regretta aussitôt d'avoir autant parlé. D'avoir autant parlé de lui.
« - Je ne sais pas ce que je dois en penser », l'entendit-il dire d'une voix douce. « Je crois que c'est la première fois j'entends quelque chose d'honnête sur ce sujet. Mais pourquoi n'en parlez-vous donc jamais ? Vous feriez changer bien des opinions… »
« - Vous voulez dire écrire un livre du genre « Moi, le loup-garou » ? », dit-il en réprimant un sourire. « Je ne crois pas que les gens aient envie d'entendre ce que je viens de vous dire. Et je ne crois pas non plus que cela ferait évoluer quoi que ce soit. Qui a envie de savoir que les loups-garous sont des gens juste un peu plus violents que la normale ? », dit-il en attrapant sa tasse sur la table.
« - Ce n'est pas le cas. Je crois que vous seriez le même si vous n'aviez pas été mordu. »
« - Ca, c'est une chose que personne ne saura jamais. »
« - Vous êtes quelqu'un de bien, ça c'est une certitude. Mais je comprends que vous teniez à votre tranquillité. »
Il acquiesça brièvement sans pouvoir faire autre chose. Les compliments avaient tendance à le mettre mal à l'aise, alors venant d'elle…Si elle, elle pensait qu'il était quelqu'un de bien, quelle importance pour tous les autres? Il ne formula pas cette pensée de façon explicite mais la ressentit profondément. Son estomac se contracta alors violemment, comme à chaque fois devant ces pensées qu'il jugeait indécentes, inappropriées mais délicieuses, aussi.
Il termina sa tasse de thé.
Le silence s'appesantit et il réalisa qu'elle allait peut-être s'endormir et qu'il ne voulait pas voir cela. Il désirait la voir, bien sûr, mais il ne voulait plus avoir à contempler ce spectacle. Que pourrait-il se passer, avec cette lune presque pleine, ce sang qui bouillonnait dans ses veines, ces pensées qui se brouillaient ? Rien, il le savait, mais il préférait ne pas avoir à se le prouver.
En face de lui, Hermione s'était pelotonnée sur elle-même, la joue contre le dossier du profond fauteuil.
« - Bonne nuit, Hermione », dit-il en se levant. Il posa sa tasse de thé et le bruit de la porcelaine contre le bois lisse lui fit presque mal aux oreilles.
Elle tourna vers lui un regard déjà ensommeillé.
« - Bonne nuit professeur », répondit-elle en étouffant un bâillement.
Il savait qu'il ne pourrait pas dormir. Jamais il n'avait pu dormir une veille de pleine lune, la lumière de l'astre coulant, il lui semblait-il, aux creux même des veines, inondant son cerveau à l'affût.
Depuis son lit, il se demandait s'il n'allait pas redescendre boire quelque chose. Il attendait juste qu'elle se soit couchée.
De la chambre d'Harry, seule une respiration encombrée lui parvenait, signe que le jeune homme avait fini tant bien que mal par s'endormir, ainsi que l'odeur salée des larmes et celle, plus amère, du désespoir.
Mais dans une des chambres voisines il entendait la fille marcher, il entendait son pas souple sur le parquet ancien, son souffle obsédant, il pouvait sentir cette odeur, son odeur, fleur d'oranger qui dominait, envoûtante, entêtante. Il entendait la mélodie qu'elle chantonnait par intermittence, les quelques mots qu'elle s'adressait parfois à elle-même.
Il écoutait ce chant, cette symphonie, cette odeur qui progressivement devenait plus capiteuse, plus opulente, plus puissante. Chacun de ses sens, éveillé et tendu au maximum occupait entièrement son esprit qui se soumettait avec un frisson de volupté inattendu.
Au-dessous de l'odeur de fleurs il y avait celle, plus enivrante, bien plus dangereuse de son corps, de ses cheveux, de son souffle, c'en était presque une torture. Cette fragrance somptueuse lui parvenait avec une netteté, avec une force grandissante à mesure qu'elle se déshabillait, qu'il entendait les vêtements chuter avec un bruit sourd et soyeux sur le rebord du lit.
Enfin, il l'entendit se glisser dans les draps avec un soupir qui résonna interminablement dans sa tête. Elle s'était allongée, elle allait dormir. Il allait pouvoir se lever et aller noyer ses sens infernalement aiguisés sous quelques rasades de Whiskey-Pur-Feu. Enfin.
Il aurait pu sortir, s'éloigner de cette maison et prendre l'air. Mais non. Aller arpenter les rues à présent aurait signifié que la Lune avait gagné, qu'il devenait loup-garou avant l'heure : l'âme en peine, perdu dans la nuit traîtresse où il chercherait un semblant de paix. Une fois par mois suffisait.
Et malgré la souffrance supplémentaire que cela lui causait il n'avait pas la moindre envie de s'éloigner d'elle, de renoncer à elle, à sa respiration, à son odeur. Ces poisons sublimes.
Le matin le surprit dans la cuisine, affalé sur la table massive recouverte de bouteilles de bièraubeurre vides. Il avait finalement eu assez de bon sens pour éviter le Whiskey.
Bien sûr, il ne dormait pas. Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit, comme d'habitude, mais l'alcool avait su merveilleusement bien endormir ses sens. Enfin, assez pour que son esprit retrouve un semblant de paix.
La tête reposant sur son avant-bras droit, il se tenait immobile, les yeux fermés, réplique exacte du sommeil, mais conscient malgré le vide qu'il tentait d'instaurer dans ses idées qu'une journée nouvelle était entrain de naître.
Quelque part dans les étages, quelqu'un venait de se lever. Il pouvait entendre les pas qui résonnaient dans sa tête, le souffle rauque plus profond et plus inégal que celui du sommeil qui venait de se mettre en route. C'était Harry.
Harry venait de se lever.
Remus releva péniblement la tête et fit disparaître en un geste les bouteilles qui traînaient devant lui avant de se lever à son tour.
Il saisit un des cruches posées sur le bord de l'évier et s'humecta le visage. L'eau froide soulagea un instant ses yeux enflés et eut le mérite de débrouiller un peu ses idées.
Il pointa sa baguette vers une bouilloire qui se mit à siffler instantanément et commença à préparer le thé.
Un moment plus tard, Harry franchissait le seuil de la cuisine, visiblement aussi réveillé que lui.
« - Bonjour », fit-il d'une vois caverneuse. « Bien dormi ? »
« - Pas beaucoup. C'est la pleine lune ce soir. »
« - Ah…Désolé. »
« - Ne le sois pas. Et toi, tu as passé une bonne nuit ? »
« - J'ai bien dormi », répondit-il simplement.
Les arômes du thé se répandirent de façon entêtante dans le pièce. Remus versa un peu de liquide dans sa tasse et constata qu'il était suffisamment infusé.
« - Du thé ? »
« - Volontiers. »
Pour une des rares fois depuis ces trois derniers mois, Harry prit l'initiative de la conversation.
« - Elle ne va pas bien, ces derniers temps. » Il y eut un court silence. « Hermione », précisa-t-il, comme si cela coulait de source.
Remus fut touché par le fait que malgré ses propres soucis, le jeune homme puisse penser aux autres.
« - Qu'est-ce qui te fait dire ça ? »
« - Je…Je l'ai senti. »
« - Il ne faut pas que ça t'empêche de te remettre, Harry. Elle s'en sortira. »
« - Je sais. Et puis vous êtes là. C'est une bonne chose », répondit-il avant de soupirer, le visage subtilement assombri.
« - Il y a quelque chose dont tu voudrais me parler ? »
L'adolescent leva vers lui un regard étrange, presque interrogatif. On aurait dit qu'il cherchait sur les traits de son interlocuteur quelque chose…Quelque chose d'autre. Ou plutôt quelqu'un d'autre.
Il ne répondit pas tout de suite, se contentant de le fixer de cette façon plutôt inquiétante. Puis sa bouche s'ouvrit avec lenteur, et il se mit à parler :
« - Je sens les choses…Différemment. Je sens des choses. Des fois…Des pensées qui ne m'appartiennent pas. Et un tas d'autres trucs, aussi. »
Il savait que quoi qu'il ait pu se passer, cet état n'était pas étranger à son affrontement avec Voldemort.
Une sonnette d'alarme se déclencha alors dans l'esprit de Remus. Une idée subite afflua massivement, une pensée qu'il associait instinctivement à la guerre, à cette peur si primaire. Une idée en rapport avec sa sauvegarde personnelle, une idée qui s'imposa d'elle-même : Occlumencie. Il se concentra de toutes ses forces.
« - En fait », poursuivit-il, « c'est plutôt comme si certaines choses s'étaient…Développées. Ce n'est pas nouveau. Sauf que ces choses ne concernent plus Voldemort et que je les perçois avec beaucoup plus de netteté. Ca vient n'importe quand le plus souvent mais sinon…Il me suffit de le vouloir. Vous croyez que je pourrais pratiquer une sorte de…Légillimencie…Involontaire ? »
Il se tut et baissa son visage sombre, comme honteux.
« - Et toi, quel est ton sentiment ? »
« - Je…Je pense que j'ai le cerveau en miettes, parfois », avoua-t-il avec une sorte de sauvagerie désespérée.
Remus était infiniment peiné. Il ne savait pas que répondre. Il aurait fallut que Harry voie un spécialiste, mais qui saurait le soigner, qui saurait comprendre la violence et la complexité de ce qu'il avait subi ?
Même ses proches n'arrivaient plus à l'atteindre vraiment, à le rejoindre dans cette sphère de souffrance qui l'entourait désormais et dont il ne pouvait sortir.
Il attendit un moment à avant de répondre.
« - Je ne peux pas faire d'hypothèses trop précises, Harry. Mais à ce que je sais, quand tu l'as vaincu la première fois, il t'a transmis une partie de ses pouvoirs. Il est possible que le processus se soit…Renouvelé. Dans d'autres proportions. Mais je t'en prie », ajouta-t-il alors que le jeune homme s'assombrissait davantage, « ne prends pas cela au pied de la lettre, ce sont les seules choses que je peux déduire pour l'instant. Ce ne sont que des hypothèses et rien ne dit que cet état sera permanent. »
« - Bien sûr… »
Mais le visage sombre qui lui faisait face ruisselait à présent de larmes. Remus fit le tour de la table et l'attrapa par l'épaule. Le jeune homme s'accrocha à lui de façon désespérée, et il ne put faire autrement que d'en faire de même, finalement heureux de cette initiative dont il se sentait incapable malgré la tendresse qu'il ressentait pour lui.
« - Allons…Quoi qu'il arrive nous sommes là. C'est déjà un bon signe que tu en ais parlé. »
Ils restèrent ainsi pendant un moment indéfini, puis Harry desserra son étreinte et Remus s'assit à côté de lui.
Il continua ses confidences, comme s'il avait ouvert une porte impossible à refermer :
« - Je ressens des choses, des idées…En ce moment je pourrais sentir les vôtres si vous n'aviez pas entamé ce processus d'occlumencie. Oui, je l'ai senti », dit-il sobrement devant l'expression étonnée de son interlocuteur, « ou plutôt, je l'ai vu. Dans votre couleur », ajouta-t-il. « J'étais étonné de ne rien percevoir, soudain, alors j'ai vérifié. Oh, je n'ai rien cherché à savoir, mais des fois ça m'échappe. Il suffit parfois que je le souhaite, et alors…ça arrive. J'ai vu dans votre…votre couleur…que vous aviez fermé votre esprit. Elle est très différente de tout à l'heure, elle ne montre plus rien. Qu'est-ce que c'est, professeur ? »
« - On appelle cela l'aura. C'est ce que tu as vu. Seuls les sorciers extrêmement exercés peuvent la voir, je me souviens que Dumbledore le pouvait. Voldemort t'a également transmis cela, je pense. Severus possède aussi ce pouvoir, dans de moindres proportions toutefois. Il faut beaucoup de force pour arriver à maîtriser ce niveau de vision. »
« - Je préfèrerais me passer de ce pouvoir, si j'avais le choix », soupira-t-il.
« - Je comprends ce que tu ressens », lui répondit-il. Et ça n'était que trop vrai.
« - Vous m'aideriez à maîtriser ces…Ces choses, professeur ? »
« - Je crois qu'il serait mieux que tu voies d'abord un guérisseur, au moins pour définir si cet état est irréversible. Ensuite nous aviserons, et je t'aiderai de mon mieux quoi qu'il se passe. »
« - Merci… »
« - Tu n'as pas à me remercier », répondit-il en souriant.
Harry afficha une expression à la fois triste et pensive.
« - Si, vous pensez aux autres avant de penser à vous. Moi, Hermione… »
« - Hermione en se porte pas si mal… »
« - Si, mais elle le cache bien. Son aura est terne et toute resserrée autour d'elle, la plupart du temps. »
« - Elle se bat, rien n'est facile ces derniers temps. Avec le temps, les choses finiront par aller mieux. »
« - Non, les choses se détériorent et elle ne peut rien y faire. »
« - Que veux-tu dire ? »
Quelque chose lui échappait.
Harry se tut un instant, comme s'il cherchait ses mots. Face à lui, Remus était à la fois heureux, soulagé que le jeune homme se confie enfin et en même temps inquiet de tout ce qu'il lui apprenait.
« - Elle a attendu Ron pendant sept ans. Je l'ai vue essayer tout ce qui était en son pouvoir pour attirer son attention, pendant tout ce temps. » Il sourit rêveusement à l'évocation de ces souvenirs, et cette manifestation de joie rassura Remus. « Et maintenant que le pas était franchi entre eux, il se rétracte. Pas par rapport à elle, mais parce que sa situation lui demande d'être disponible pour d'autres qu'elle. Pour ma part, j'aurais jamais imaginé ça. La guerre est une sacrée cochonnerie. Hermione est malheureuse. Pourquoi croyez-vous qu'elle passe tant de temps ici ? »
« - Elle reste parce qu'elle a envie d'être avec toi. Ne t'en fais pas trop, la situation n'est pas désespérée. Il faudra du temps, c'est tout. Pense d'abord à toi », répondit-il d'un ton grave qu'il trouva un peu trop autoritaire.
« - Excusez-moi si je vous parais arrogant, mais je crois que je mesure davantage la gravité de ces choses. Bien malgré moi, d'ailleurs », répliqua Harry d'un ton plus dur. « Les mensonges ne servent à rien, je sais les choses qui sont fausses, et vous savez que je le sais. Il n'est pas besoin de vous informer que je sais que vous n'avez absolument pas fermé l'œil de la nuit ou que vous avez allègrement entamé la réserve de bièraubeurre (il fit un geste vers la porte du cellier), ou encore que vos préoccupations de cette nuit ne concernaient pas uniquement la pleine lune ou mon état de santé...Je suis conscient de tout ce qui se passe, professeur. »
Qu'avait-il voulu insinuer par là ? Il ne voulut pas le savoir…et préféra se tourner vers le véritable sujet de la conversation :
« - Je ne te mens pas, tu le sais. Je n'oserais pas faire une telle chose. Je voudrais simplement que tu ne t'inquiètes pas de façon démesurée et que tu utilises cette énergie à te remettre de tout ce qui t'est arrivé. »
« - Excusez-moi, je..je suis désolé…vous voyez, je ne suis pas capable d'avoir une conversation, de… »
« - Allons, cesse de te torturer, veux-tu ? »
Il posa une main apaisante sur son avant-bras, et repensa au tout début de cette conversation : Harry avait parlé d'Hermione, en préambule. Avait-il senti quelque chose ? Cela semblait tellement évident…Il l'avait vue en lui, dans son aura, ou même en entrant simplement dans sa tête. Il ne maîtrisait pas ses nouveaux pouvoirs…Et il avait su.
C'était certain.
Entre l'attention qu'il portait à la conversation et son souci pour le jeune homme, il avait laissé les barrières de l'occlumencie se relâcher, et il ne réalisa cela que lorsque Harry reprit la parole d'un air entendu et d'une voix presque inaudible, le fixant de ses yeux verts un peu inquiétants :
« - N'ayez, crainte, personne ne le saura. Ce ne sont pas mes affaires », fit-il gravement.
Remus se détourna et massa son visage fatigué, confus.
« - Pardonnez-moi, je n'ai pas voulu… », continua le jeune homme d'une voix tout aussi confuse.
« - Ce n'est rien. »
Ce fut tout ce qu'il put répondre.
Il se leva lentement, fit le tour de la table et finit de boire son thé qui avait sérieusement refroidi entre temps.
« - Vous voulez savoir quelle est votre couleur ? », demanda Harry d'une voix soudain plus vivante, presque espiègle, comme un coup de fouet dans la morosité de ce matin difficile.
Il leva les yeux vers lui et ne put, en voyant la joie presque enfantine dans son regard, refuser cette offre. Sans doute essayait-il de se rattraper…
« - Quelle est ma couleur ? »
Harry avala le reste de sa tasse de thé avec une précipitation presque enfantine et, après s'être essuyé la bouche, il répondit d'une voix rieuse :
« - Elle est d'une blancheur aveuglante. »
Quand les portes de la perception seront nettoyées, les choses apparaîtront dans leur vérité : c'est-à-dire infinies.
A mesure que la journée s'écoulait, il tournait et retournait cette phrase dans sa tête, incapable de s'en débarrasser. Ses sens à présent si aiguisés l'empêchaient tout bonnement de réfléchir convenablement. Quelque part, il avait déjà hâte de sortir, de s'élancer et de courir dans les bois jusqu'à en perdre haleine.
Cette citation de William Blake, ligne conductrice des « Portes de la Perception » de Huxley, était autrefois une des favorites de Sirius. Lorsque la pleine Lune approchait et que Remus commençait à en monter les symptômes, cet accroissement aigu de ses sens, il la lui répétait invariablement, si bien qu'un jour il lui avait répondu, à bout de patience :
« - Sirius, c'est bien ça le problème. »
« - Quoi, la vérité ? »
« - Non, l'infini. »
L'esprit humain n'était pas fait pour supporter l'infini, rien que cette idée était généralement difficile à concevoir.
Il ne supportait plus cette foule innombrable de détails qui lui parvenait, il avait l'impression que sa tête allait exploser, il aurait voulu déjà être un loup, ne plus rien ressentir d'humain, sentir sa conscience s'évanouir, s'ensevelir dans un sommeil profond.
Les Portes de la Perception.
Il n'avait jamais compris pourquoi Sirius s'était à ce point intéressé à ce livre, certain comme il l'était à l'époque de tout savoir sur tout.
Il se rappelait…
Ils avaient seize ans.
Remus le lisait lors d'un après-midi paisible au bord du lac. C'était un dimanche. A côté de lui, Sirius échangeait des paroles animées avec James et Peter, mais il ne les écoutait pas. Il était profondément plongé dans la lecture.
« - Qu'est-ce que tu lis ? » avait demandé Sirius, sans doute plus agacé qu'il ne prête pas attention à ses pitreries que réellement intéressé par ce qu'il lisait.
Il lui avait tendu le livre, un livre que son père lui avait prêté, certain qu'il allait comme d'habitude le lui relancer dans les mains après l'avoir effeuillé quelques secondes d'un air méprisant. Il s'attendait surtout à ce qu'il dise un truc du genre « Encore une de ces niaiseries de moldus… ». Sirius avait beau être un chic type et afficher des idées tolérantes, il conservait toutefois de sa famille au Sang-Pur quelques réflexes agaçants qui finiraient par s'effacer avec le temps.
Mais Sirius n'avait pas agit comme il s'y attendait et se plongea même profondément dans la lecture, omettant de rendre le livre à celui dont il avait interrompu la lecture. Remus ne s'en était pas offusqué, heureux pour une fois que son ami se soit montré intéressé par autre chose que la prochaine sortie à Pré-au-Lard.
Il s'était donc étendu dans l'herbe, les bras croisés derrière sa tête, contemplant le ciel. Après un bref instant de flottement, James et Peter avait repris leur conversation qui portait, lui semblait-il, sur le Quidditch.
Quand les portes de la perception…
Après cela, il n'avait plus quitté le livre pendant des semaines, le lisant un peu partout, absorbé.
Remus l'observait du coin de l'œil, intrigué par cet intérêt soudain. Et puis il lui avait sorti cette phrase, lors d'une des veilles de pleine Lune où, fébriles, ils organisaient leur sortie imminente. Il se souvenait d'être à chaque fois trop mal pour participer à cette joyeuse préparation…
…Seront nettoyées…
Il était resté muet sur le coup, puis la citation avait fait son chemin. Il y avait trouvé beaucoup plus de sens que la première fois qu'il l'avait lue, dans la préface du livre.
Et plus tard, lors de chacune de ses transformations, cette phrase lui reviendrait, sourde réminiscence, avertissement, souvenir douloureux de cette journée au bord du lac, de cette soirée où Sirius la lui avait rappelée, de toute cette période douloureusement lointaine.
Il avait fini par lui en offrir une version, il s'en souvenait avec tendresse. Il avait demandé à son père de lui trouver un exemplaire neuf de « Portes de la Perception » et de le lui envoyer. Sirius avait accueilli le présent avec un sourire, un vrai sourire gêné, un sourire ému, un sourire d'ami. Il l'avait remercié, timide. Remus n'aurait jamais cru cela possible : un Sirius touché. Son ami.
…Les choses apparaîtront…
Et aujourd'hui, comme à chaque fois, il retournait sans fin cette phrase dans sa tête, peut-être pour ne pas céder à la panique, peut-être pour occuper son esprit un peu trop ouvert.
Il avait regagné sa maison en transplanant lorsqu'il s'en était senti le courage. Hermione n'était même pas encore levée et tant mieux : il aimait autant qu'elle ne le voie pas dans cet état. Roulé en boule dans son fauteuil il attendait, prostré au cœur de son salon, attendant avec une souffrance grandissante la venue du soir, l'avènement de la Lune. Attendant.
…dans leur vérité…
L'après-midi était déjà avancé, mais le soir encore si loin…
Le temps passait avec une inégalité douloureuse, parfois seule une minute semblait passer que déjà une heure s'était écoulée, et l'instant d'après il lui semblait que le soir était déjà là alors qu'à peine cinq minutes s'étaient écoulées depuis la dernière fois où il avait regardé la vieille pendule.
C'est-à-dire…
Ses sens exacerbés saturaient son cerveau d'informations innombrables, si précises…Chaque bruit de la forêt voisine retentissait dans sa tête, horriblement net, aigu. Chaque animal, chaque frottement…chaque odeur…Une pulsation douloureuse s'acharnait au-dessus de sa tempe gauche…Son front couvert de sueur et son corps secoué de tremblements lui semblaient de plus en plus étrangers, comme endormis…L'obscurité grandissait, l'obscurité venait, oui…Le soir arrivait, il était là, l'horloge démentielle n'était plus qu'un image abstraite dans un coin de sa tête, il l'oubliait, il…
La Lune venait d'apparaître.
…infinies.
Sa tête se renversa en arrière tandis qu'un spasme violent raidissait tout son corps.
Un cri de douleur, un cri de libération jaillit du plus profond de sa gorge, immense, puissant, un cri de bête.
Et il perdit connaissance.
