Clarke était perdue. Depuis deux semaines maintenant, elle ne rêvait que de mort, de destruction de l'Arche, d'implosion... Elle se réveillait presque toutes les nuits en pleurant et remerciait le travail respectif de ses parents pour les empêcher d'être là quand elle faisait un cauchemar, car alors elle serait obligée de leur avouer qu'elle avait tout entendu de leur conversation...

Ce matin-là, elle se leva fatiguée, épuisée même et en la voyant s'asseoir à la table de la cuisine, Abby s'inquiéta.

— Chérie... Ça fait plusieurs jours que je t'observe et je te trouve de plus en plus fatiguée, qu'est-ce qui se passe ?
— Rien, maman, je suis fatiguée, ça arrive...
— Tu t'es disputée avec Bellamy ?

Clarke haussa un sourcil et secoua la tête.

— Non, pas du tout. Je suis juste fatiguée, je n'arrive pas à dormir correctement en ce moment, peut-être que mon matelas est fatigué...

Abby laissa échapper un soupir.

— Nous n'avons pas les moyens de le faire rembourrer, Clarke, dit-elle en secouant la tête.
— Tu n'avais qu'à pas dépenser autant d'argent pour mon anniversaire alors que vous n'aviez plus rien fait depuis des années ! répliqua Clarke en quittant la table. Je n'ai pas faim, je sors.

Elle attrapa une veste et quitta l'appartement sans un mot de plus. Jake sorti alors de la salle de bains et observa sa femme qui haussa les épaules.

— Je ne sais pas ce qu'elle a depuis deux semaines, mais son humeur est exécrable... répondit Abby à la question silencieuse de son mari.

Celui-ci regarda la porte se refermer et pinça la bouche.

— Et si... Abby, et si elle avait entendu notre conversation ? demanda-t-il.
— Notre conversation... ?
— À propos du système de survie de l'Arche.

Abby haussa les sourcils.

— Non, elle était couchée depuis longtemps quand tu es rentré, elle n'a pas pu entendre...
— Je ne vois pas beaucoup d'autres explications à son brusque changement d'humeur si elle ne s'est pas disputée avec Bellamy...
— Je vais aller poser la question à Lucia et Wells, décida alors Abby.
— Mieux vaut pas. Les embrouilles des jeunes, c'est aux jeunes de les régler, pas à leurs parents.
— Mais Clarke n'est jamais de mauvaise humeur...
— C'est une jeune adulte, Abby, elle grandit et commence à prendre conscience de choses qui ne la concernaient pas quand elle était encore une enfant...

Abby pinça la bouche. Son mari avait raison, elle le savait. Leur fille grandissait et devenait une femme jour après jour, et jour après jour, elle apprenait des choses sur elle-même et sur les autres dont elle n'avait pas forcément idée jusqu'à maintenant.

— Laisse-la tranquille, conseilla alors Jake. Elle finira bien par se calmer.
— Si tu le dis...

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Bien que ce soit samedi, Clarke décida de sécher les cours de soutien scolaire dont elle avait écopé ces deux dernières semaines, à la surprise de son professeur.

Un peu honteuse d'avoir parlé sur ce ton à sa mère, elle se promit d'aller s'excuser un peu plus tard dans la journée, mais d'abord, elle avait envie d'aller s'épancher dans les bras de quelqu'un. Malheureusement, il s'avéra que Lucia était avec son petit-copain, que Wells s'entraînait pour devenir Garde, et que Bellamy était injoignable. Frustrée, la jeune femme se rendit donc à la salle de sport d'Alpha, un endroit où elle n'avait encore jamais mis les pieds. Elle passa le reste de la matinée à se défouler sur un sac de frappe sans que personne ne vienne la déranger, pas même les surveillants. À midi, elle retourna chez elle et prit une longue douche. Ses nerfs s'étaient un peu détendus mais elle se sentait toujours angoissée à l'idée de perdre l'Arche. Si son père avait raison – et au fond d'elle, elle le savait –, alors d'ici deux ans, peut-être et sans doute moins, ils devraient avoir évacué la station orbitale. Mais comment faire ? Si elle se souvenait bien, l'Arche n'avait que douze navettes d'évacuation pouvant contenir cent personnes chacune, officiellement, bien que l'on puisse en entasser un peu plus. On arrivait donc à un total de mille deux cents personnes qui auraient assurément la vie sauve. Sachant qu'il y avait plus de quatre mille personnes sur les douze stations confondues, il allait falloir en laisser les trois quarts derrière...

Clarke secoua la tête. C'était inconcevable. Pourquoi ne pas avoir prévu suffisamment de navettes de secours pour toute la population de l'Arche ? La jeune femme songea alors qu'à l'époque, les stations n'étaient, d'une, pas raccordées entre elles, et de deux, ne contenaient qu'une ou deux centaines de personnes, pas plus... À présent, toutes les stations avaient été raccordées entre elles et avant la Loi du Bébé Unique, les couples avaient pu faire de nombreux bébés, faisant ainsi augmenter le nombre de personnes à bord à chaque génération.

Clarke songea au Titanic, ce gigantesque paquebot qui avait sombré dans les eaux glacées du nord de la Terre, quasiment deux siècles plus tôt. Réputé insubmersible grâce à des technologies innovatrices pour l'époque, les gens qui avaient construit ce bateau n'avaient pas jugé utile d'installer suffisamment de canots de sauvetage pour l'ensemble des passagers, et pis encore, lorsqu'il avait coulé, ils n'avaient pas rempli ces canots, pouvant contenir jusqu'à cinquante personnes. Certains avaient été jetés à l'eau avec seulement cinq personnes...

Clarke se demanda si les constructeurs de l'Arche avaient seulement pensé qu'après un siècle en autogestion, les habitants de la station se seraient forcément reproduits entre eux... Quelqu'un avait dû soulever la question mais personne n'avait dû en tenir compte...

Avec un profond soupir, la jeune femme décida d'aller en parler à Wells. C'était son meilleur ami depuis qu'ils étaient enfants, elle savait qu'il ne la trahirait jamais, elle pouvait tout lui dire...

Elle eut cependant un peu de mal à le trouver et elle dû pour cela aller se renseigner auprès du Chancelier qui lui indiqua très gentiment que son fils se trouvait toujours en plein entraînement. En se rendant dans le quartier des Gardes d'Alpha, elle se demanda qu'est-ce qui pouvait être aussi intéressant dans l'entraînement pour devenir Garde, afin d'y passer tous ses week-ends...

En voyant son ami en train de simuler une attaque à la matraque électrique, Clarke resta bouche-bée. Devant elle, un Wells qu'elle ne connaissait pas, mit à terre un homme plus lourd que lui, sans aucun problème, et le maintint sur le sol, face contre terre, un genou dans le creux des reins. Quand le jeune homme vit Clarke, il se releva, aida son collègue à en faire autant, lui serra la main, puis rejoignit son amie.

— C'est bien la première fois que je te vois ici, dit-il en guise de bonjour. Qu'est-ce qui t'amènes ?
— En fait, j'aurais aimé te parler d'un truc qui me ronge depuis un moment, mais je ne sais pas si c'est le bon moment...
— Me parler d'un truc ? Tu ne peux pas en parler à Bellamy ?

Le ton n'était pas rude, mais Clarke eut l'impression d'être grondée. Elle secoua la tête.

— Je n'arrive pas à le joindre... répondit-elle. Lucia ne comprendrait pas, alors il ne reste que toi.
— Et tes parents ?
— Eh bien... Ça les concerne en fait. Enfin, plus ou moins.

Wells regarda autour de lui.

— Je termine dans une heure, pas avant, dit-il. Retrouve-moi chez moi, mon père n'y sera pas, de toute façon.
— Bon... D'accord...

Clarke tourna les talons mais l'angoisse lui serrait le ventre. Elle en avait des gargouillis et pendant tout le temps qu'elle mit pour rentrer chez elle, elle parvint à se convaincre que finalement, ce n'était peut-être pas une bonne idée d'en parler à Wells. Cependant, elle n'arrivait pas à contacter Bellamy et elle n'avait pas bien envie de retenter l'expérience de se rendre sur Factory une fois de plus...

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La chance sembla cependant être de son côté car, alors qu'elle approchait de son couloir, elle entendit discuter au bout d'un couloir perpendiculaire, et la voix de l'homme lui était très familière.

— Bellamy... songea Clarke en ayant un coup au cœur. Il faut que je l'intercepte...

Regardant sa montre, la jeune femme hésita. C'était quasiment l'heure de la fin de l'entraînement de Wells, et elle voulait lui parler mais... Après tout, elle n'avait rien répondu !

— Oui, Capitaine.

Clarke tourna la tête et sauta aussitôt de l'autre côté du couloir quand elle vit que le Capitaine Byrne se dirigeait dans sa direction.

— Mademoiselle Griffin... la salua la Chef de la Sécurité d'Alpha.
— Capitaine...

Byrne s'éloigna ensuite et quand elle eut tourné au coin d'un couloir, Clarke pivota et retint un cri de surprise en tombant nez à nez avec Bellamy.

— Nom de... commença-t-elle.
— Eh bien, très joli dans la bouche d'une jeune fille d'Alpha, commenta aussitôt Bellamy.

Clarke le regarda et fronça les sourcils. Il souriait. Non, il se moquait d'elle. Elle lui colla un petit coup de poing dans le bras puis le jeune homme l'entraîna après lui dans les couloirs.

— Tu as été affecté sur Alpha ce soir ? demanda Clarke au bout de quelques secondes de silence.
— Oui, un des gardes habituels est malade. Mais on ne pourra pas se voir longtemps.
— Tant pis... Faudra que je m'y habitue, de toute façon.
— Comment ça ?

Clarke serra la bouche aussitôt.

— Non, je veux dire, tu es de garde alors on ne peut pas passer la soirée ensemble, du coup... voilà, c'est pour ça que je dis que je vais devoir m'y habituer, tu sais...

Elle haussa les épaules et Bellamy fronça les sourcils.

— Tu m'as l'air tendue, dit-il alors. Il y a quelque chose qui s'est passé avec Wells ou Lucia ? Ou tes parents ?

Clarke se mordit la lèvre.

— Si je te dis un truc énorme, tu le garderas pour toi ? demanda-t-elle alors. Je veux dire, tu ne vas pas aller cafter à Byrne ou au Chancelier ?
— Si tu me dis de ne pas le faire, alors non, Clarke... Tu peux avoir confiance en moi, tu sais...
— Je sais et c'est le cas, Bellamy, mais là, c'est tellement énorme que tu vas en rester sur le cul, je te promets...

Ils passèrent devant une porte donnant sur une baie et Clarke rebroussa aussitôt chemin. Bellamy la suivit et ils allèrent tout au fond de la salle, là où les gens qui passeraient dans le couloir seraient le moins susceptibles de les entendre discuter.

— Ok, je t'écoute, c'est quoi ton big secret ?

Clarke passa une main sous sa frange puis la lissa du bout des doigts et se mordit la lèvre. Elle prit alors Bellamy par la main et l'enjoignit à s'asseoir. Il obéit en silence et la jeune femme se lança ensuite dans sa révélation, n'omettant aucun détail de ce qu'elle avait entendu de la bouche de ses parents.