-IX-

Partiellement humaines

.oOo.

La pluie, enfin.

D'amicales petites gouttes tapaient avec entêtement contre la vitre de son salon et un véritable torrent circulait dans la vieille gouttière avec une impétuosité presque joyeuse. C'était une symphonie discrète et omniprésente.

Quand il était enfant il adorait contempler l'orage depuis l'intérieur, confortablement installé près de la fenêtre, un verre de quelque chose à la main. Il se délectait de ce spectacle grondant et bouillonnant, tonnant et lumineux avec un frisson de peur à chaque fois que la foudre tombait, mais n'était-ce pas là l'intérêt du spectacle ? La nature sauvage et déchaînée…Et qu'il était bon de se sentir si agréablement à l'abri, comme une petite souris au fond de sa tanière, en sûreté loin de toute notion de prédation. Simplement regarder. Contempler.

Aujourd'hui c'était un peu le même sentiment qui le gagnait alors que sa joue était doucement appuyée contre la vitre froide de son salon. Il regardait la campagne ruisselante comme anesthésié et puis il regardait la buée que son souffle créait sur le carreau, se reformant en vagues régulières et obstinées au fil de chacune de ses expirations.

C'était un peu la même sensation de sécurité mais agrémentée cette fois d'une nuance subtile et désagréable d'enfermement.

Agacé il se détourna de la fenêtre, décollant sa pommette de la surface froide. Son regard balaya la pièce et finit par se poser sur la table où un paquet de copies fraîchement arrivé attendait qu'il veuille bien les inonder de ses ratures et annotations.

Il allait s'y mettre, bien sûr…Il s'était simplement offert quelques instants, juste quelques secondes afin de profiter de l'orage. Un sourire attendri apparut sur son visage alors qu'il frôlait du bout des doigts la pile de parchemins.

Ses élèves…

Il repensa à son contrat chez Vitmagic qui s'achevait aux alentours de Noël, à tout ce à quoi il avait pensé ces derniers jours alors que l'Automne s'approchait à grands pas, aux décisions qu'il comptait prendre dans les mois à venir…A la Roumanie.

Ses visites à Square Grimmaurd s'étaient subtilement espacées et même s'il y retournait presque chaque jour, Harry lui avait implicitement fait comprendre qu'il commençait à aller mieux. C'était toutefois un bien grand mot : à vrai dire il allait juste un peu moins mal.

Un violent coup de tonnerre secoua les murs de la maison et il entendit les poutres craquer plaintivement.

Remus prit une inspiration résolue et s'installa devant ses copies avec une expression déjà concentrée. Il aurait dû comprendre à l'étrange accueil que lui avait fait le dossier de sa chaise que quelque chose n'allait pas. Mais non. Ce fut donc une surprise totale lorsque celui-ci céda et partit en miettes, le précipitant à terre avec toute la force de la pesanteur.

Sonné, il mit un moment à réaliser ce qui venait de se produire…avant de violents soubresauts ne se mettent à secouer sa poitrine et que sa bouche ne s'ouvre généreusement en une joie qui explosa, retentit à l'image du tonnerre dans toute la maison, partant cogner contre les poutres incertaines, revenant à ses oreilles en augmentant encore un peu le fou rire qui l'avait gagné.

Comme pour lui faire concurrence, le tonnerre retentit une fois de plus mais ne sut égaler le torrent impétueux qui sortait de sa gorge et, tel un ennemi vaincu, émit un bref et dernier roulement avant de se taire définitivement.

Ah Sirius, si tu me voyais…Et toi James, tu dirais encore une fois que même le Sinistros ne voudrait pas se charger de moi…

Le rire, incontrôlable, se prolongea un moment avant qu'il ne décide que c'en était assez et qu'il ne se redresse sur les coudes avec une expression de douleur, le sourire mourant sur son visage. Le bas de son dos resterait meurtri pendant quelques jours mais tant pis : en fin de compte il avait ri, chose assez improbable en cette triste journée de Septembre.

Pendant qu'il s'époussetait il jeta un regard distrait au calendrier qui ornait le mur près de la table et se rappela que c'était la première journée d'Hermione au Ministère. Comment s'en sortait-elle ? Sans doute très bien, la connaissant.

Remus pointa sa baguette vers la chaise qui se reconstitua sans toutefois perdre son aspect usé.

Comme moi…

Il ne s'autorisa pas à en penser davantage et s'assit cette fois avec précaution avant de commencer pour de bon son travail de correction.


La pluie, encore.

Ses chaussures fatiguées plongeaient à intervalles réguliers dans les flaques innombrables qui ornaient le sol du Chemin de Traverse. Sous son bras, un paquet volumineux contenant l'ensemble de ses dernières corrections attendait d'être envoyé.

Remus se dirigeait d'un pas pressé vers le bâtiment de hiboux postaux.

L'averse se faisait de plus en plus violente et comme il n'avait pas sur lui de parapluie il fit passer le précieux colis sous sa cape avant de hâter encore un peu le pas.

Il posa avec un soulagement non feint le paquet de copies encore chaud de son corps sur le comptoir de la compagnie postale et affronta, amusé, le regard suspicieux de la sorcière toute ridée de l'accueil.

« - Centrale Vitmagic des corrections », se contenta-t-il de dire.

La sorcière emporta le paquet dans une des salles qui se trouvaient derrière les guichets sans se départir de son expression maussade. Remus soupira, s'étirant discrètement, puis s'accouda au comptoir. A son retour elle lui tendit un registre qu'il signa avec un geste précis et habitué, la plume tombant comme par magie sur l'endroit exact de la colonne réservée à son nom.


Le soir était presque là. Devant lui la façade de Square Grimmaurd étendait ses murs froids et sinistres. Ca n'était qu'une apparence, bien sûr. La silhouette agréablement familière qui vint lui ouvrir chassa aussitôt cette impression.

« - Professeur ? Je croyais que vous ne viendriez pas ce soir… »

Hermione s'effaça pour le laisser entrer, un sourire accueillant sur les lèvres.

« - Et moi qui croyais que vous seriez trop fatiguée par votre première journée au Ministère… »

« - Non, ça n'était pas vraiment fatiguant. J'ai beaucoup observé. Mais c'était très intéressant ! », ajouta-t-elle avec enthousiasme.

« - Vous allez me raconter ça », répondit-il en se débarrassant de sa cape.

Avant qu'il ait eu le temps de réagir elle la lui avait prise des mains et l'avait pendue à l'endroit habituel. Il la suivit docilement jusqu'à la cuisine, partiellement conscient du sourire qui se promenait sur ses lèvres, et s'assit en face d'elle.

« - Où est Harry ? », demanda-t-il.

« - En haut, il discute avec Ron. C'est une bonne chose qu'ils se retrouvent un peu. »

En parlant elle lui avait versé une tasse de thé fumant.

« - Ron s'en va ce soir en Roumanie », ajouta-t-elle. Il vit son visage s'assombrir légèrement alors qu'elle poursuivait : « Il s'en va avec ses parents passer quelques temps avec Charlie, maintenant que Ginny est retournée à Poudlard. Du sucre ? »

« - Non merci. Que va faire Ron, cette année ? »

« - On lui a proposé un poste dans une équipe de Quidditch, et il a accepté. Il commence en Octobre », acheva-t-elle avec dans la voix une nuance de tristesse sans équivoque.

« - C'est une bonne chose, il a trouvé quelque chose qui soit dans ses goûts. Pourquoi êtes-vous triste ? »

Elle soupira en passant ses mains autours de sa tasse brûlante.

« - Parce qu'il va s'en aller. L'équipe de Flaquemare se trouve à l'autre bout du pays et même s'il peut transplaner chaque soir il ne le fera pas. Il sera trop pris par ses engagements. Il n'aime pas trop que je lui en parle parce qu'il sait que ça va se passer comme ça. Je ne sais même pas si ça lui fait quelque chose, au fond. »

« - Ne parlez comme ça, Hermione. »

« - Oui, je sais. »

Elle baissa la tête, honteuse. Sa tristesse, bien qu'elle ne lui semblât pas excessivement justifiée, le toucha.

Oh oui, et plus qu'il ne faudrait…Songea-t-il avec un brin d'agacement.

« - Et si vous me racontiez votre journée ? », proposa-t-il avec une nuance d'entrain qui se révéla efficace.

« - Oh, ça s'est plutôt bien passé », répondit-elle avec une joie soudaine. « On m'a fait faire un tour des lieux, j'ai fait connaissance avec mes futurs collègues…Et ensuite j'ai commencé à étudier certains dossiers…c'est très stimulant d'être ainsi impliquée ! Demain je dois assister au recensement d'une tribu de centaures. Je ne sais pas comment ça va se passer… »

Un pli soucieux était apparu sur son front.

« C'est cela que je n'aime pas. Toute cette partie du travail qui consiste à s'imposer en tant que supérieur de toutes les autres créatures… » Elle secoua la tête. « Enfin bon, avant de changer les choses, il faut au moins les connaître. »

« - Un de ces jours je vais sans doute devoir vous apporter un relevé de mes empreintes digitales et mon dossier dentaire », fit-en plaisantant.

Elle s'assombrit davantage.

« - Et vous ne croyez pas si bien dire…Ils parlent de créer une branche qui régulerait ce qu'ils appellent les créatures partiellement humaines, rattachée au Département de Régulation des Créatures Magiques. Les gens comme…Comme vous seraient forcés d'être recensés et fichés de façon très précise, et votre employeur serait immédiatement averti de votre condition en cas d'embauche. C'était le projet qui devait passer au début de ce mois. Heureusement ça n'a pas été le cas, mais si vous saviez combien de voix il a remporté au Conseil… »

« - Je préfère ne pas le savoir… », fit-il en hochant la tête, portant la tasse de thé à ses lèvres. « En tout cas je vous souhaite de réussir à ce poste. Vous avez toutes les qualités qu'il faut. »

« - Merci. J'avais besoin d'entendre ce genre de choses. »

Elle lui tendit un sourire lumineux qu'il n'arriva pas vraiment à soutenir et détourna le regard sur sa tasse de thé.

« - Et vous, comment allez-vous ? », demanda-t-elle.

« - Parfaitement bien ; dès qu'ils changent la loi Severus et moi on se marie. »

Des gouttes de thé voletèrent autour de la table alors qu'Hermione y reposait brutalement sa tasse, secouée par un accès de fou rire.

A ce moment-là de lourds bruits de pas se firent entendre depuis les escaliers.


Le vent avait commencé à chasser les nuages et dans le ciel, on pouvait désormais voir la plupart des étoiles.

Remus se détourna de la fenêtre et fit quelques pas nerveux dans le salon de sa maison envahie par la pénombre. Pourquoi se sentait-il aussi nerveux ? La prochaine lunaison n'était que dans une semaine…il n'avait aucune de raison de tourner ainsi en rond comme un animal en cage. Mais qu'est-ce qui pouvait bien bouillir en lui de cette façon, si ça n'était pas le loup ? Il se força à s'asseoir et à rassembler ses pensées de façon ordonnée.

Ces choses ne devraient pas se trouver dans ma tête. Il y a quelque chose de profondément illogique dans la direction que prend ma vie.

S'en aller, oui. C'était ça la solution. Mais il devait encore un peu s'occuper de Harry. Il partirait après Noël, à la fin de ses engagements professionnels. Il plaçait tous ses espoirs en la radicalité des ces futurs changements. Il n'avait plus rien à faire ici, c'était le message fondamental à retenir de sa situation actuelle. Fin de la partie.

Que faire sinon ? Vivre éternellement de travaux toujours identiques ? Condamné à corriger des copies, reclus au fin fond de la forêt qui abritait sa maison ? Cachant éternellement son visage, ses cicatrices, ses blessures, ses peurs…

Que pouvait-il donc faire ? Jamais il n'aurait les moyens de faire vivre une famille, et d'ailleurs jamais il n'en aurait l'occasion. Que pouvait-il faire…Aller la voir, elle, comme un personnage de roman sentimental et lui déclarer pathétiquement sa flamme ? La supplier d'abandonner un avenir prometteur avec un jeune homme qu'elle aimait profondément pour venir vivre une semi existence cachée au fond des bois, avec un homme trop vieux pour elle et incapable de lui offrir une vie décente ? Un homme malsain, un homme malade, capable chaque mois de lui faire tous les maux du monde…

Le voudrais-tu, Hermione…Petite Hermione…

Et lui, aurait-il envie de la voir ainsi gâcher sa vie ?

Oh non.

Oh oui…je pourrais supporter de te voir renoncer, de te voir enterrer ta vie d'avant pour le simple plaisir de dormir chaque nuit dans l'odeur de tes cheveux…

Ecoeuré, il plongea son visage dans ses mains et éclata silencieusement en sanglots.

Dehors, la lune blanchâtre et incomplète entamait son ascension, projetant sa lumière maladive sur le parquet du salon. Glacée, neutre, laiteuse, à la fois paisible et inquiétante, elle ne savait pas qu'elle était chez son fils.


La matinée était radieuse.

Et puis on avait sonné. Qui ?

Il se leva de sa chaise, reconnaissant qu'on le soutire à ses ennuyeuses corrections.

« - Harry ! »

Pour toute réponse le jeune homme lui sourit d'une façon espiègle, comme il avait l'habitude de le faire autrefois.

« - Je vous dérange ? »

« - Bien sûr que non, entre. »

Il ne lui avait posé aucune question sur les raisons de sa venue, lui proposant simplement quelque chose à boire. Harry avait voulu du café et s'était installé dans un fauteuil, s'excusant d'avoir interrompu son travail ; il l'avait prié de continuer.

Longtemps, aucun son n'avait perturbé ceux de sa plume sur le papier et de la respiration paisible de son invité. Remus s'était exécuté, prenant soin cette fois de fermer rigoureusement les portes de son esprit.

« - Il doit faire très beau à Poudlard, aujourd'hui », avait-il dit au bout d'un moment.

Il leva les yeux de son tas de copies, un peu surpris.

« - En effet. Ca te manque ? »

« - Oui, souvent. » il se tut pendant un moment. « Enfin plutôt…ce que je ressentais quand j'y étais. Je ne sais pas. Ca n'était pas si mal, au fond. »

Remus préféra garder le silence.

« - Je dois aller voir un guérisseur, cet après-midi », annonça-t-il de but en blanc.

« - Tu veux que je t'accompagne ? »

« - C'est gentil mais non. Je crois que j'ai besoin d'y aller tout seul. Allez comprendre », acheva-t-il avec une nuance d'autodérision.

« - Tiens moi au courant, quelles que soient les nouvelles. »

« - Bien sûr. »

Remus jeta un coup d'œil à l'horloge.

« - Tu as faim ? »

« - Non, merci. Je vais m'en aller…Ca m'a fait plaisir de vous voir. »

« - A moi aussi. »

« - Je sais. Mais ce qui m'étonne, c'est que vous ne m'ayez pas encore dit que vous comptiez partir », ajouta-t-il d'un air absent.

Un lourd silence s'installa.

« - Cette maison est pleine de vos pensées. »

Il soupira avant de reprendre :

« Je m'assieds dans ce fauteuil et vos rêves s'agitent autour de moi avant de rentrer dans ma tête. Je respire un peu d'air et là ce sont vos tourments qui remplissent mes poumons. »

Remus baissa les yeux.

« Je ne voulais pas vous espionner, pardon. Je n'ai pas envie -personne n'a envie- que vous nous quittiez. »

Quelle humiliation…et quelle douleur, aussi.

« - Je resterai autant qu'il le faudra », répondit-il d'une voix blanche, les yeux toujours rivés au sol.

« - Mais vous partirez quand même. »

« - Oui, Harry, je partirai. »

« - Je ne vous laisserai pas faire, vous savez ? », répliqua le jeune homme en se levant.

Un bref sourire passa sur son visage toujours rivé au sol, alors qu'il se levait à son tour. La porte d'entrée s'ouvrit sur une campagne rayonnante.

Harry fit quelques pas dehors avant de se retourner vers lui :

« - Quelles qu'elles soient, vos pensées sont toujours très belles. »

Il transplana en un sourire qui sembla longtemps flotter au-dessus des herbes folles de son jardin, s'estompant peu à peu dans la lumière éblouissante du soleil de midi.