Clarke baissa la tête en sentant tous les regards posés sur elle. Serrant la sangle de son sac dans ses mains, elle accéléra le pas et traversa la classe pour s'asseoir tout au fond. Wells la regarda, mais la jeune femme l'ignora. Elle avait appris que c'était à cause de lui, de son meilleur ami, que son père avait été arrêté. Apparemment, il avait appris d'une source inconnue, ce que Jake allait préparer, et il l'avait dit au Chancelier. Jaha ayant interdit à Jake de parler des problèmes de l'Arche à qui que ce soit, il avait été immédiatement arrêté... en prévision.
— Comment ça va, ce matin ? demanda doucement Lucia.
Clarke resta silencieuse, le visage grave. En prison pour haute trahison depuis une semaine, son père était sur le point d'être jugé, mais à bord de l'Arche, il n'y avait jamais d'acquittement. Tous les procès se soldaient par la condamnation à mort de l'accusé, peu importe la gravité de son acte, car avec des ressources limitées, l'Arche ne pouvait pas se permettre de garder ad vitam æternam une personne emprisonnée qui ne pouvait justifier de l'air qu'elle respirait.
Clarke avait toujours trouvé cet acte barbare, et elle déplorait que personne n'ait mis en place la Politique de l'Enfant Unique bien avant que le mal n'ait été fait. À présent, avec plus de quatre mille personnes à bord de l'Arche, c'était trop tard. Et maintenant, maintenant un homme qui avait simplement voulu dire la vérité, allait être expulsé...
Serrant les mâchoires, Clarke renifla. Elle se leva soudain et quitta la classe dans un fracas de chaise.
— Non, dit l'enseignant du jour comme Lucia se levait. Laissez-la. Reprenons le cours, vous voulez bien ?
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Clarke se rua dans les couloirs vides de l'Arche et entra en collision avec le premier mur qui croisa sa route. Dans un bruit sourd, elle le martela de coups de poings avant de se laisser tomber sur les genoux, mâchoires serrées. Les larmes de rage tombaient sur le sol goutte après goutte et elle ne faisait rien pour les arrêter.
Elle resta là un long moment avant que le froid ne la fasse bouger. Elle se releva alors, le corps douloureux, et tituba jusqu'à Alpha. Elle venait de prendre une décision : elle allait faire ce que son père n'avait pas eu le temps de faire, elle allait faire ce qu'il ne voulait pas qu'elle fasse, elle allait faire...
— Clarke ?
Clarke pivota et regarda le garde qui se tenait devant elle. Elle le reconnut aussitôt et se jeta dans ses bras. Bellamy la réceptionna et la serra de toute sa force en plongeant son visage dans ses mèches blondes.
— Je suis désolée, mon amour... dit-il. Je suis désolé de ne pas être venu te voir plus tôt... !
Clarke hoqueta puis elle recula et Bellamy l'embrassa vivement. Elle lui rendit son baiser et il la détacha de lui pour la regarder.
— Tu es dans un tel état... déplora-t-il en lui caressant le visage. Clarke, je suis sincèrement désolé, mais...
Clarke serra les lèvres, renifla et secoua la tête. Elle ramena ses mèches blondes sur sa tête et s'éloigna vers le mur.
— Il va être expulsé, dit-elle alors. Bellamy, mon père va être exécuté... Ils n'ont pas le droit, il n'a rien fait !
— Il a été reconnu coupable de haute trahison, répondit Bellamy. Le fichier sur son serveur vidéo a été saisi, c'est une preuve irréfutable de sa trahison, il...
— Mais il n'a fait que l'enregistrer dans son journal de bord ! répliqua Clarke. Il a été arrêté avant de pouvoir le diffuser, il...
Clarke se tut et se prit la tête entre ses mains. Elle tourna le dos à Bellamy, regarda le plafond, puis laissa retomber ses bras.
— Je vais le faire, dit-elle alors.
Bellamy se redressa et Clarke pivota.
— Je vais le faire, Bellamy. Je vais annoncer à l'Arche que notre maison ne nous maintiendra pas en vie pendant encore deux cents ans, comme c'était prévu !
— Non ! Clarke, non, ne fais pas ça ! Si tu... Tu seras condamnée toi aussi pour trahison, tu seras expulsée !
— Je ne suis pas majeure, Bellamy ! Je n'ai que dix-sept ans !
— Tu...
Bellamy lui prit les mains et les porta à ses lèvres.
— Tu sera jetée en prison... dit-il. Clarke, je... Je t'aime, Clarke, je ne pourrais pas supporter de te savoir en prison, condamnée à mort au jour de ton dix-huitième anniversaire !
Clarke serra les mâchoires.
— Alors je dois faire quoi ?! s'exclama-t-elle en s'éloignant dans le couloir. Je dois faire quoi, Bellamy, dis-le-moi ! Dans quelques mois, peut-être quelques semaines, même, nous allons tous mourir parce que le système de recyclage d'air de l'Arche ne fonctionne plus correctement !
— Ne crie pas, je t'en supplie, dit alors Bellamy en la rejoignant.
Il la prit dans ses bras, mais Clarke le repoussa.
— Je dois le faire, dit-elle, crispant ses doigts sur les bras du jeune homme. Je dois le faire, pour mon père. Mais tu ne peux pas savoir ce que c'est, d'avoir un père...
Bellamy recula d'un pas et serra les mâchoires.
— C'était petit ça, dit-il. Mais puisque tu le prends ainsi, Clarke Griffin, je te laisse faire ce que tu veux. Vas-y, va hurler devant quatre mille personnes que dans deux mois ils vont tous mourir d'asphyxie ! Que crois-tu qu'il va se passer, hein ? À ton avis ? Réponds-moi, Clarke !
Clarke rentra la tête dans les épaules sous le rugissement de son petit ami. Elle se mit alors à pleurer et releva son visage vers les néons du plafond. Bellamy la regarda et sentit sa colère s'envoler. Il se jeta alors sur la jeune fille et la prit dans ses bras en la serrant farouchement contre lui.
— Pardon... ! dit-il. Pardon, mon amour, je ne voulais pas...
Clarke sanglota contre son torse un long moment avant de se calmer. Quand elle se redressa en passant ses mains sur ses joues, Bellamy lui prit le menton dans sa main.
— Chérie, regarde-moi, dit-il doucement. Je ne peux pas te laisser faire une telle chose, je ne veux pas te perdre, Clarke, je t'aime, bon sang... !
Clarke ferma les yeux et se dégagea doucement.
— Je t'aime aussi, Bellamy, dit-elle. Mais c'est mon père... Je ne peux pas... Je ne peux pas les laisser le tuer pour une chose qu'il n'a pas commise. Je vais le faire, je vais parler à tout le monde, et mon emprisonnement sera justifié.
— Clarke, par pitié... gémit Bellamy.
La jeune femme le regarda puis elle lui prit le visage entre ses mains et l'embrassa du bout des lèvres. Il posa ensuite son front contre le sien et elle recula. Bellamy lui prit la main et Clarke s'éloigna à reculons en articulant silencieusement un « je t'aime ». Elle tourna ensuite les talons et s'en alla en courant dans le couloir.
Atterré, Bellamy resta planté là, les bras ballants. Il s'adossa alors au mur, choqué. Clarke Griffin, cette fille qu'il ne connaissait que depuis six mois, cette Princesse d'Alpha qu'il avait appris à connaitre, puis à aimer, allait lui être arrachée, quand il l'ignorait, mais incessamment sous peu, et il n'allait rien pouvoir faire pour l'en empêcher !
Bellamy se redressa soudain. Il passa sa main sous son nez en reniflant et serra les mâchoires.
— Je dois le dire au Docteur Griffin... ! dit-il. Je dois lui en parler, elle doit le savoir !
Il regarda autour de lui puis jura et attrapa la radio à son épaule pour prévenir son supérieur qu'il quittait son poste pendant une heure pour une affaire personnelle.
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De son côté, Clarke était rentrée chez elle à toute vitesse et elle était en train d'installer son matériel, au bureau de son père, pour l'imiter, pour enregistrer un message, pour prévenir les autres. Ses mains tremblaient tellement qu'elle laissa échapper à plusieurs reprises les objets, dont la plaque de verre qui, connectée à une prise spéciale, lui permettait de se voir en train de d'enregistrer. La porte de l'appartement s'ouvrit au même moment, provoquant chez la jeune femme une désagréable sensation de déjà-vu.
— Qu'est-ce que tu fais ?! s'exclama Abby en entrant telle une furie. Clarke, tu ne peux pas faire ça !
— Je le peux, et je le dois, maman ! répliqua la blonde. Ils doivent savoir !
— Non, répondit Abby en lui prenant le bras. Non Clarke, ils ne doivent pas savoir. Si les gens apprenaient que l'Arche n'en a plus que pour six mois, ce serait la panique ! Quatre mille personnes vont se ruer sur les navettes de sauvetage et tu sais aussi bien que moi qu'il n'y en pas assez pour tout le monde !
— Mais maman, ils vont tous mourir ! Nous allons tous mourir ! répliqua Clarke.
Abby se tut et serra les lèvres. Clarke ouvrit la bouche, abasourdie.
— Tu veux dire que... Non ! Non, c'est injuste !
— Tu es ma fille, Clarke, et je suis le Médecin de cette station ! J'ai ma place sur une navette depuis ma naissance !
— Non... Non...
Clarke recula lentement et sa mère serra ses doigts sur son bras. La jeune femme sentit alors les larmes glisser sur ses joues et elle secoua la tête.
— Maman, ils doivent savoir, ils...
Des coups contre la porte retentirent alors et elle pivota.
— Clarke Griffin, tu es en état d'arrestation pour complicité et trahison ! aboya une femme en tenue de garde de l'Arche.
— Quoi ?! s'exclama Abby. Non !
— Docteur, elle doit nous suivre, elle a été reconnue comme complice dans la trahison de votre époux, répondit la femme garde.
— Non, non, pas elle, pas ma fille !
— Si, maman, dit alors Clarke. Je suis la complice de papa. Je sais de source sûre que l'Arche est en train de mourir, je sais que nous n'avons plus que six mois d'oxygène, et je sais qu'il n'y a pas assez de place sur les navettes pour tout le monde !
Dans le couloir, les gens curieux qui s'étaient massés devant la porte, se figèrent dans un silence de mort. Des chuchotements montèrent alors et Clarke regarda sa mère.
— Je suis désolée, dit-elle comme la femme garde lui prenait le bras. Je devais le faire.
— Clarke...
Abby tendit le bras inutilement, sa fille s'en alla en passant devant la femme garde et les deux hommes qui l'accompagnaient. Dans le couloir, silencieux, les gens les laissèrent passer avant qu'un des gardes ne leur crie de faire de l'air, qu'il n'y avait plus rien à voir.
