Petit rappel: cette fic est classée M, c'est-à-dire qu'elle contient des passages susceptibles de heurter des lecteurs de moins de 16 ans.

-X-

Tue-loup et velours sombre

.oOo.

« - Dans cinq jours, en effet, » dit-il en refermant la porte.

« - Alors j'arrive à temps », répondit Hermione.

Qu'avait-elle en tête ?

Comme s'il avait posé la réponse à voix haute, elle sortit de sa cape une épaisse fiole remplie d'un liquide grisâtre qu'elle se mit à inspecter d'un œil critique :

« - J'espère que le voyage ne l'aura pas abîmée. C'est plutôt instable, comme potion. »

Il ne répondit pas, se contentant d'observer, comme hypnotisé, le contenu visqueux qui dansait sous ses yeux. La partie supérieure du flacon, longue et effilée, était emplie d'une substance gazeuse lourde et opaque : de la fumée.

Il n'osait pas en croire ses yeux. Comment avait-elle…

« - C'est vous qui l'avez faite ? »

Il doutait fortement que cette vieille chauve-souris de Servilus se soit décidée à faire quoi que ce soit pour lui.

« - Oui. »

Mais il ne vit pas son regard car elle se détourna aussitôt, posant avec précaution la fiole sur la table.

« - J'ai pensé que ce serait mieux que je vous l'apporte tout de suite, au lieu d'attendre ce soir. »

« - C'est une potion très complexe, vous m'en voyez admiratif. Je ne sais pas comment vous dire merci… »

« - Prenez la. »

Ce sourire, encore…

Il détourna ses yeux vers cet objet, espoir inattendu à l'apparence si ordinaire.

« - Il faut que je m'en aille », dit-elle en resserrant sa cape autour d'elle.

« - Passez une bonne journée. Et merci encore. »

« - Ne me remerciez pas, voyons. Je vous donnerai le reste ce soir, d'ici là j'aurai trouvé un moyen de déplacer le chaudron entier. Vous serez chez Harry, n'est-ce pas ? »

« - Oui, bien sûr. »

« - Alors à ce soir. »

Et elle était partie.

Son odeur flotta longtemps dans la pièce et il resta un long moment immobile, à s'en repaître. Même la potion, cette chance, ce cadeau inespéré qu'elle lui avait fait, était passée au second plan. Ses sens qui s'aiguisaient au fil des jours, au fil des heures même, avaient fait de cette surprenante visite matinale une joie qui s'était progressivement muée en supplice.

C'était une senteur riche, musquée, chaleureuse, une invitation sans équivoque, pourtant opposée à l'attitude réservée de celle qui la distillait. C'était étrangement brut et sensuel, et malgré ses propres sens qui se repaissaient avec délice de cette odeur, il savait qu'il y avait autre chose, quelque chose qui le provoquait volontairement. Il le savait et il le sentait. Il y avait quelque chose d'animal. Elle était partie mais son odeur continuait tout bonnement de le rendre fou.

Cette chose outrepassant la réflexion et qu'en règle générale on appelle instinct venait de le prévenir. Hermione ne le provoquait pas volontairement mais son corps le faisait pour elle. Cette odeur-là, cette substance en suspension dans l'air, cette chose qui perturbait son esprit au-delà de ce qui était acceptable, c'était un message, un signal, un appel.

Son corps appelait, exigeait, avec toute l'obstination silencieuse dont la Nature était capable. Elle était au milieu de son cycle : quelque chose au creux de son ventre attendait une étincelle silencieuse.

Il sentait cette odeur, cette fragrance démoniaque, se mouvoir autour de lui et s'engouffrer avec volupté dans ses narines, envahir ses poumons et occuper son esprit avec une aisance navrante. Il se voyait, stupide, droit comme un i au centre de son salon, les yeux fermés et la tête légèrement penchée en arrière, les narines dilatées. Il se voyait, mal vêtu des premiers vêtements qu'il avait enfilés à la hâte alors qu'encore entrain de se raser, il l'avait entendue sonner. Pathétique. Si son esprit n'avait pas été encombré à ce point par cette odeur obsédante il aurait pu en rire.

Il préféra mettre un terme à cet abandon olfactif et saisit en tremblant la fiole dont il but le contenu d'un seul trait. Puis il ouvrit en grand les fenêtres de la pièce avant de remonter à l'étage avec la vague idée de terminer sa toilette.


Un dernier soupir, tremblant, se répercuta sur la surface émaillée de sa cabine de douche contre laquelle il appuya son front.

Dans sa main, le membre palpitant qui entamerait bientôt une phase de réfraction continuait de pulser, rouge de ce sang qui y circulait encore avec une force glorieuse. Sur le mur pavé et sur sa main, la substance nacrée terminait déjà de s'estomper, balayée par l'eau brûlante. Le frisson de délivrance qui l'avait gagné commençait lui aussi à disparaître, laissant place comme à son habitude à un sentiment d'inutilité à la limite de la mélancolie. Il restait simplement rêveur, debout dans sa douche, observant d'un air absent l'extrémité gorgée de sang de son sexe. Et même cette chair turgescente semblait lui adresser un reproche : Pourquoi m'as-tu ainsi fourvoyé, Remus ? Pourquoi dois-je la plupart du temps me contenter de ta main, alors qu'il existe des endroits autrement plus accueillants ? Tu peux me dire pourquoi, pourquoi ?

Il ferma les yeux et s'efforça de vider son esprit de cette tristesse inutile.


La vitrine du magasin de Madame Guipure étalait sous ses yeux la masse voluptueuse de ses trésors. Un tissu en particulier retenait toute son attention, si bien que les bruits de la foule et les odeurs pourtant entêtantes du Chemin de Traverse semblaient avoir singulièrement perdu de leur consistance. Il s'agissait d'une pièce de velours bleu nuit, dont la finesse et le velouté semblaient avoir été taillés à même le ciel nocturne. Il ne s'était pas rendu compte qu'un sourire d'une tendresse folle avait éclos sur son visage. Sans penser une seconde à l'ampleur de ses dettes, l'esprit assailli de visions soyeuses, il entra dans le magasin, faisant tinter une petite cloche qui répandit son rire cristallin jusqu'au fond de son âme.


« - Qu'est-ce qu'il t'a dit ? »

Harry soupira.

« - Je dois faire toute un série d'examens, d'abord. Il veut déterminer si c'est irréversible avant d'entamer tout traitement. Je devrai prendre toutes sortes de potions, et il va essayer sur moi certains instruments… » Il soupira à nouveau. « Il m'a aussi conseillé de pratiquer l'occlumencie, en attendant. »

Remus préféra garder le silence.

« - J'y retourne demain », acheva-t-il. Sur ses traits, quelque chose comme un miroitement d'espoir passa fugitivement.

« - C'est encourageant, Harry…même si c'est encore flou », ajouta-t-il alors que le jeune homme mal rasé s'apprêtait à répondre. « Quoi qu'il en soit tu es sur la bonne voie. »

« - Bien sûr », répliqua-t-il d'un ton bourru.

La cloche de l'entrée sonna et Remus se leva pour ouvrir, avec une hâte qui fit éclore sur les lèvres de son interlocuteur un sourire qui resta secret.


Il parcourait les lignes sans vraiment les déchiffrer, attendant au hasard qu'une phrase retienne son attention et amorce le début d'une réelle lecture. En un mot, il faisait semblant de lire. Alanguie dans le canapé voisin, Hermione, elle, ne feignait pas son intérêt pour l'ouvrage de Droit elfique qui pesait sur ses genoux.

Remus tentait avec peine de fermer son odorat aux odeurs qui l'encerclaient. Elles étaient toutes sublimes ; celle de ses cheveux surtout. Il y avait aussi celle de sa peau et celle, la plus brutalement torride, de son haleine, de sa salive. Mais la plus violente, la plus suggestive, émanait sans doute possible de son ventre et de l'estuaire de ses cuisses.

Pourquoi était-il incapable de se dominer ?

Un soupir excédé vint brouiller ses pensées et il tourna la tête vers elle : son visage concentré était immobile, fixé au-dessus du livre, seuls ses yeux bougeaient à une vitesse folle, occupés à leur lecture frénétique.

Hermione leva soudain son visage vers lui, les sourcils froncés, et déclara avec exaspération :

« - C'est bien ce que je pensais, pas une ligne ! Pas un seul paragraphe au sujet des mauvais traitements ! C'est une honte ! »

Il ne put que sourire, attendri. Si elle savait toutes les désillusions qui l'attendaient…

« - Il n'y a pas de quoi rire, je vous le dis », soupira-t-elle et se frottant les yeux.

Mais Remus ne put qu'accentuer son sourire, incapable de le maîtriser. Se doutait-elle que son état d'énervement avait en réalité peu de rapport avec le statut des elfes mais plutôt avec le fourmillement démoniaque de ses hormones ? Non, sans doute. Et c'était plutôt drôle, au fond.

« - Je n'ai rien pour m'appuyer, aucune base de départ pour les changements que je voudrais revendiquer. Il y a tout à faire », acheva-t-elle avec un sérieux à toute épreuve.

« - Je vous fait entièrement confiance, vous trouverez bien quelque chose. »

« - Oui, je trouverai, bien entendu. Mais c'est un triste état des lieux que je viens de faire », répondit-elle, pensive.

Un moment plus tôt, Harry avait quitté la pièce en baillant, les saluant d'une voix déjà ensommeillée qui avait sonné faux aux oreilles de Remus. Commençait-il à se lasser de leur présence ? Il commençait à le penser.

Harry commençant à aller mieux, Hermione et lui n'étaient-ils pas à leur tour victimes d'une solitude qu'ils cherchaient à tout prix à fuir en venant passer leurs soirées à Square Grimmaurd ? Il savait qu'elle avait pris un appartement non loin du chemin de Traverse, depuis qu'elle travaillait au Ministère. Ron absent, elle ne devait pas avoir de réelle compagnie en rentrant le soir…

« - Je vais me coucher », déclara-t-elle d'un ton énergique. Le volume claqua sèchement entre ses mains et son corps souple et mince se releva du canapé en un éclair.

« - Passez une bonne nuit. »

« - Vous de même. Vous avez pris votre potion ? »

« - Juste avant de monter », affirma-t-il sur ton d'enfant sage.

Elle passa devant lui et son abondante et capiteuse fragrance l'enveloppa, alors que son sourire s'imprimait dans sa rétine avec force. Elle sortit de la pièce. Il attendit que l'odeur s'estompe et que le bruit de ses pas se soit suffisamment atténué pour quitter à son tour les lieux et descendre les escaliers en direction de la cuisine.


L'écho de toutes les réunions de l'Ordre qui s'étaient tenues dans la pièce semblait encore résonner contre les murs de pierre…la voix de Dumbledore, grave, à jamais perdue, déclarant « la bataille décisive que nous attendions aura lieu dans deux jours à Godric's Hollow... »

Il entendait à nouveau la voix paisible et incisive comme une lame de Severus…les grognements de Mondingus…les gémissements de Molly…le visage pâle et figé de Harry.

Il ferma les yeux, sévèrement ébranlé, et s'efforça de reprendre ses esprits en concentrant son attention sur les odeurs culinaires de la pièce.

Thé…ail…sauce aigre-douce…chocolat…whiskey…

Whiskey: une excellente idée. Il saisit un verre dans le vaisselier et s'en versa une forte rasade. Quelque part dans les escaliers de la maison, des bruits de pas s'étaient mis à résonner. Remus hocha la tête en souriant et saisit un verre supplémentaire pour Harry.


Le jeune homme frotta pensivement sa joue mal rasée avant de porter le verre à ses lèvres.

« - Insomnie ? », demanda Remus.

« - On peut dire ça », répondit-il en reposant son verre d'un air distrait. « J'essaie de fermer mon esprit, mais ça n'a jamais été mon fort. Et vous…la lune, n'est-ce pas ? »

« - Oui, dans quelques jours. »

Il y eut un moment de silence pendant lequel chacun sirota sa boisson avec délice, plongé dans ses pensées. Ce fut Harry qui rompit le silence.

« - Vous ne lui direz jamais, n'est-ce pas ? », demanda-t-il d'un air si sérieux que le sujet fut implicitement clair entre eux.

Remus ne sut que répondre. Ca faisait trop mal d'en parler, d'admettre. Il reposa son verre sur la table avec une violence involontaire.

« - J'ai bien compris que ça vous gênait d'évoquer le sujet. En partie parce qu'il s'agit aussi de Ron... »

Arrête, pensait-il. Arrête, ça fait mal

« - Vous ne le lui direz jamais, je me trompe ? », répéta-t-il.

Il plongea son visage dans ses mains, en un dernier et pathétique effort pour dissimuler ses émotions. Il avait honte, aussi. Une honte qui s'ajoutait à la douleur et qui se matérialisait en une voix aiguë et moqueuse au fond de son crâne : Te voilà donc à te cacher derrière tes mains, espèce de lâche…

Il poussa un soupir tremblant et malgré les efforts démesurés qu'il déployait, les premières larmes vinrent humidifier ses paumes.

Harry s'empara de ses poignets et les écarta péniblement de son visage. La sensation d'humiliation monta d'un cran encore, pour atteindre un niveau insupportable. Quelque chose en lui venait de se rompre. Un sanglot s'échappa douloureusement de sa gorge alors qu'il se recroquevillait spasmodiquement. Il se retrouva sans trop savoir comment dans les bras de ce garçon qui était devenu son ami, le fils qu'il n'aurait jamais, à sangloter comme un enfant perdu.

Qu'y avait-il à dire ? Rien.

Ce que la guerre, la mort, le malheur et la misère n'avaient pas réussi à briser en lui, l'amour venait de le faire.


Certains matins, malgré une attitude sage et raisonnable, on a tout de même l'impression d'avoir la gueule de bois. En dépit de l'unique verre de whiskey qu'il avait bu la veille, c'était cette sorte de réveil qui avait attendu Remus. Etait-ce à cause des cauchemars qui avaient secoué son fragile sommeil, cette nuit ? Ou bien la honte de s'être laissé aller à sangloter sur l'épaule d'une personne qui avait, elle, de bien meilleures raisons de s'apitoyer sur son sort ? Ou encore était-ce à cause de la culpabilité qui le dévorait de l'intérieur ? Ou finalement…un peu des trois ?

Il caressa du regard le paquet contenant la cape de velours bleu nuit en se demandant ce qu'il avait bien pu avoir en tête en l'achetant.

Tu sais bien ce que tu avais en tête quand tu l'as fait : pas grand-chose, en vérité…

Il ne faisait pas encore tout à fait jour. Il mit un peu d'ordre à sa chambre et descendit prendre son petit-déjeuner, pourtant au bord de la nausée. Son ouïe recommençait à se développer de façon aiguë et il percevait entre autres les bruits de toute la maison. Elle venait de se lever. Il fit demi-tour arrivé à la moitié des escaliers et retourna dans sa chambre pour y attraper le paquet au papier argenté qui reposait tranquillement sur sa chaise.

Il dévala cette fois les escaliers et gagna la cuisine en espérant avoir le temps de préparer le café avant son arrivée.


Vivre ainsi, c'est déjà inespéré, murmura une voix au fond de lui. Tu pourrais être seul chez toi et ne pas la voir pendant de longs jours. Et te voilà, levé à la même heure qu'elle, à préparer son café…Savoure cela, mon cher Remus. Savoure ta chance. Qu'est-ce que tu voudrais de plus ?

Il soupira. Qu'est-ce qu'il voulait de plus ? Tout ce qu'il restait à prendre.

Quelques instants plus tard et alors qu'il déposait à son intention une tasse de café fumant sur la table, elle entrait dans la pièce. Le sourire encore un peu ensommeillé qu'elle lui tendit lui réchauffa le cœur et il lui sourit en retour.

« - Bonjour. »

« - Bonjour… »

« - Bien dormi ? », demanda-t-elle.

« - Très bien », mentit-il. « C'est pour vous », dit-il en faisant un geste du menton vers la tasse.

« - Merci. »

Il la laissa boire son café, lui-même savourant le sien debout contre l'évier, en guettant du coin de l'œil le moment où elle serait assez éveillée pour entamer la conversation. Ses cheveux adorablement ébouriffés semblaient avoir décrété qu'aucun peigne n'aurait jamais raison d'eux…Attendri, charmé au-delà de tout, il avait du mal à ne pas poser son regard sur elle se façon trop insistante.

« - Ouvrez-le, c'est pour vous », dit-il en désignant le paquet posé sur un coin de la table.

Elle lui lança un regard étonné.

« - Joyeux anniversaire », ajouta-t-il en lui souriant.

« - Je…c'est très gentil d'y avoir pensé », balbutia-t-elle, confuse. « Je… »

« - Ca n'est rien, ouvrez-le. »

Une lueur de convoitise brilla un instant dans les yeux de la jeune fille alors que le papier se laissait déchirer avec un froissement ravi. Elle saisit avec délicatesse le tissu soyeux et le déploya en silence, une expression indéfinissable sur le visage.

« - C'est très beau…je…je ne sais pas quoi dire. »

« - C'est aussi ma façon de vous remercier. Pour la potion. Alors ne dites rien. »

Elle fit le tour de la table et avant qu'il ait réalisé ce qui allait se passer, elle était dans ses bras, sa bouche contre sa joue, murmurant à son oreille…

« - Je vous remercie. Du fond du cœur. »

Cette odeur…

Si proche, si…crue.

Elle rompit son étreinte et il s'efforça de ne rien laisser paraître de son soulagement.


Un moment plus tard et alors qu'elle était partie, il avala sans même y penser une boîte entière de tritons au gingembre avant de se rendre en courant aux toilettes pour tout rendre, le ventre sans dessus dessous et la gorge en feu.


Vous ne le lui direz jamais ?

La phrase résonnait à intervalles réguliers dans sa tête et venait parasiter les pensées détachées qu'il tentait de conserver. Son regard quitta le parchemin dont il avait entamé la correction pour se poser une fois de plus sur son horloge, son antique horloge…

Plus que deux heures avant qu'elle ne rentre de sa journée de travail, plus que deux heures avant que lui-même ne transplane à Square Grimmaurd. Deux heures.

Vous ne le lui direz jamais ?

Jamais ?

Non, jamais.