-XI-

Châteaux de sable

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La substance visqueuse dégringola au fond de sa gorge et il concentra toutes ses forces à réprimer son envie de vomir. C'était infâme, comme à l'accoutumée. Ca brûlait, ça piquait. C'était d'une acidité presque insupportable. Il avala le restant de liquide qui s'attardait dans les recoins de sa bouche et ses paupières s'agitèrent pour chasser des larmes qui étaient apparues aux coins de ses yeux.

Posé sur la table, le gobelet fumait encore. Il se demanda si une fois dans son estomac, la potion conservait cette propriété.

La vieille pendule agitait son balancier, immuable, et égrenait les secondes avec une précision détestable. Tic-Tac. Tic-Tac.

Dehors la nuit tombait et dans quelques heures, il ne serait plus lui-même. Il essuya ses yeux et son front en sueur, presque soulagé que ce calvaire des sens soit sur le point de prendre fin. La maison dégageait entre autre une pénible odeur de moisissure, sans doute causée par la pluie perpétuelle que l'automne avait amenée.

Une main se posa sur son épaule.

« - Vous m'en voulez toujours ? », murmura Hermione d'une voix douce qui lui fit regretter encore plus amèrement la façon dont il l'avait accueillie un peu plus tôt.

Il se retourna.

« - Vous savez bien que non. »

« - Je peux encore m'en aller. »

« - Cela serait plus sage, vous le savez bien. Je ne suis pas sûr que la potion vous mette hors de tout danger. »

« - Je…ça m'ennuie de vous laisser. » Elle baissa les yeux.

« - J'ai l'habitude, vous savez ? Ce n'est pas la première fois », dit-il avec sourire indulgent.

Elle releva vers lui son visage inquiet tout en resserrant sa cape autour d'elle.

« - Oui, je sais bien mais…si la potion ne fonctionne pas bien…si elle vous rend malade… »

« - Vous savez bien qu'au pire, elle ne fera aucun effet. »

« - Très bien... »

« - Ne vous en faites pas. Et cessez un peu de me prendre pour une de vos créatures magiques », dit-il d'un ton espiègle.

« - Mais c'est ce que vous êtes, dans une certaine mesure. »

« - Je ne sais pas comment je dois le prendre. »

« - Oh…bien ! C'est… »

« - Je vous faisais marcher. »

Elle esquissa un sourire incertain.

« - Rentrez chez vous, s'il vous plait. Hermione. »

Elle promena son regard sur l'ensemble de la pièce, comme si elle cherchait encore une raison de rester.

« - S'il le faut je vous enverrai un hibou demain pour vous rassurer. Mais allez-y, n'attendez plus. La nuit ne va pas tarder. »

Elle s'exécuta et transplana, non sans avoir énuméré au préalable maintes recommandations de sécurité qu'il n'écouta que d'une oreille. Pour la première fois de sa vie il fut soulagé de la voir s'en aller : il n'avait vraiment pas envie de lui offrir le spectacle d'une de ses transformations. En la voyant un moment plus tôt sonner à sa porte, un frisson de désespoir l'avait immanquablement étreint : Hermione ne se doutait pas que ses bonnes intentions créaient parfois des situations fort gênantes.

Il fit quelques pas dans la forêt voisine, ignorant volontairement la bruine qui s'écrasait sur sa cape élimée et sur ses cheveux en broussaille. Il inspira l'air frais et chargé d'odeurs avec un relatif soulagement.

Malgré l'état d'alerte de ses sens, il était conscient qu'une bonne partie de son habituel malaise physique ne s'était pas vraiment manifesté, et ce grâce à la potion. Nul doute que les répercussions du lendemain de pleine lune s'en trouveraient elles aussi atténuées.

Hermione avait réussi.

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La transformation ne fut pas douloureuse, Remus eut plutôt l'impression étrange (une impression qu'il avait oubliée, depuis la lointaine époque où il avait enseigné à Poudlard) de glisser à l'intérieur de lui-même.

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Une main caressait son front mouillé et il ouvrit les yeux. Il était dans la forêt. Il était bien. Sa vision était claire, nette. Aucune douleur ne brûlait son corps et en-dehors de la sensation de froid qui engourdissait ses membres, il ne ressentait rien de plus qu'une fatigue profonde et paisible.

Quelle était cette main qui effleurait son front ? Son regard explora les alentours.

« - Miss Granger, je crois que c'est vous qu'il va falloir enfermer lors des soirs de pleine lune, à l'avenir. »

Elle haussa les sourcils mais s'abstint de répondre. Sa main était toujours posée son front avec tendresse, mais il était trop fatigué pour s'en sentir gêné. Il soupira. De bien-être ? De fatigue ? Il n'aurait su le déterminer.

« - Le fait d'être pour vous un sujet d'expérimentation n'est pas si désagréable en soi, mais vous réalisez à quel point il est humiliant de se trouver dans ma position ? »

« - Je fais cela pour vous aider. »

« - Et si je ne veux pas être aidé ? », répliqua-t-il avec douceur en saisissant son poignet pour l'écarter de son visage.

Elle baissa les yeux.

« - Alors que faire si on ne se soutient pas les uns les autres ? », murmura-t-elle, interdite.

Il regretta aussitôt son geste mais ne sut comment se rattraper. En désespoir de cause il se redressa sur ses coudes pour s'asseoir tant bien que mal sur le sol humide. Elle soupira.

« - Excusez-moi, c'est vous qui avez raison. J'aurais dû vous laisser tranquille. »

Il avait envie de crier, de lui dire qu'il regrettait déjà ses paroles et qu'il était un imbécile…mais les mots restèrent coincés dans sa gorge et ce fut d'une voix glacée qu'il répondit :

« - Vous auriez dû, en effet. »

Cette fois il se releva pour de bon en laissant glisser au sol, sans la moindre pudeur, la couverture dont elle l'avait sommairement recouvert en le retrouvant. Elle l'avait vu nu un certain nombre de fois dans le passé, même s'il avait toujours été inconscient à ces moments-là. Une fois de plus, cela n'allait rien changer…Au diable le professeur Lupin…ne lui montrait-il pas au fond ce qu'elle était venue voir ? Il lui jeta un dernier coup d'œil et vit qu'elle avait ostensiblement détourné le visage.

Il tourna les talons et se mit en route sans un regard en arrière.

Il marcha un moment, peu soucieux de transplaner, le corps relativement épargné mais l'esprit préoccupé. Sa maison finit par apparaître au loin, mais il n'était pas pressé de l'atteindre et conserva l'allure tranquille de son pas. Il avait eu peur qu'elle l'y rejoigne mais en ce point il s'était partiellement trompé. La maison était vide. Un simple morceau de parchemin, griffonné à la hâte, était posé sur la table, coincé sous le flacon de cristal qui contenait l'encre rouge de ses corrections.

« C'était indélicat de ma part et je vous présente toutes mes excuses. J'espère que vous allez bien. Pardonnez moi de m'inquiéter autant, je sais que je suis allée trop loin.

Hermione »

Il resta un moment immobile, les yeux fixés au papier, lisant et relisant le mot jusqu'à ne plus vraiment savoir ce que les mots voulaient dire. Quand il réalisa cet état de fait il saisit fermement l'encrier et l'envoya avec rage se fracasser sur le mur déjà abîmé, souillant le vieux papier peint d'une tâche écarlate et meurtrière.

Il jugea inutile d'attraper quelque chose pour se couvrir et monta directement prendre une douche.

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Miss,

J'ai conscience que mon attitude est loin de refléter la gratitude réelle que j'ai pour vous…celle que je vous dois et que tout individu courtois aurait su vous exprimer. Je vous présente toutes mes excuses.

R.L.

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Remus,

C'était à moi de comprendre, d'anticiper la gêne que ce genre de visite pourrait vous occasionner. Je n'ai pas réfléchi comme je l'aurais dû. Je suis désolée de vous avoir gêné.

Hermione

Que faire, que répondre à cela ? Il était mortifié. Il n'y avait rien à faire : il s'était conduit comme un imbécile. Insister en lui envoyant un autre mot paraîtrait ridicule, voire suspect. Les choses devaient s'arrêter là. Seulement voilà : pour lui les choses n'étaient pas aussi simples à arrêter. Il était amoureux comme un gamin. Il n'avait rien d'autre à faire qu'à prendre son mal en patience.

Il passa une main distraite dans la masse encore humide de ses cheveux puis se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Avec un soupir résigné il tenta de s'intéresser à ces quelques copies, mais en vain : rien n'arrivait à le distraire de ses préoccupations.

Il fit alors ce qu'il lui restait à faire, la seule chose qui avait une chance de lui faire retrouver un semblant de légèreté et de joie de vivre, le seul remède à ses pensées les plus pénibles : il écrivit à Tonks.

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Elle n'avait pas mis bien longtemps avant de saisir ce qui le tourmentait. A vrai dire, elle l'avait vu tout de suite. A peine s'était-elle assise en face de lui avec une bouteille de bon vieux Whiskey-Pur-Feu, qu'elle avait lancé d'une voix malicieuse :

« - On dirait qu'on t'a enfermé toute la nuit avec un hippogriffe déchaîné. Ton amoureuse te traite si mal que ça, mon chou ? J'espère que tu as su lui épargner ton côté obscur… »

« - Je te rassure, elle va très bien », répondit-il d'un air distrait en exhibant sa main droite qu'il reposa ensuite sur la table.

Le rire aigu de son amie résonna quelques secondes parmi le brouhaha enfumé du Chaudron baveur, fréquenté à cette heure tardive par une majorité de fêtards et d'ivrognes en pleine ivresse volubile.

« - Allons, dis-moi…Tu ne m'as pas fait signe pour rien. En tout cas pas uniquement pour prendre une cuite avec cet alcool formidable », dit-elle en leur servant à chacun une généreuse rasade.

« - Je vais partir. »

Elle leva vers lui un regard soudain sérieux. Le silence se prolongea et elle le contemplait toujours avec cette expression stupéfaite.

« - Où ? Quand ? Comment ? » demanda-t-elle d'un ton méfiant.

« - Au plus tard après les fêtes, et l'endroit où je vais…probablement en Roumanie, même si je n'ai pas encore pris de vraie décision sur ce point. »

« - A la tienne. »

Elle porta le verre à ses lèvres avant de boire cul-sec son contenu.

« - Tu m'excuseras mais j'en avais besoin pour me rincer un peu de ces bêtises. Tu veux partir ? J'imagine dans une de ces communautés d'illuminés, tu ne m'as pas parlé de la Roumanie pour rien…ne me dis pas que tu as cru à ces conneries, Remus. Tu ne seras pas plus heureux là-bas que tu ne l'es ici. Ici il y a des gens qui t'aiment. »

Il but à son tour, espérant que l'alcool allègerait le poids qui pesait de plus en plus sur sa poitrine.

« - J'aime vous voir heureux, les uns et les autres. Je ne me plains pas, mais mon avenir professionnel n'est pas ce qu'il y a de plus engageant, les femmes que je rencontre ont tendance à s'enfuir en courant dès qu'elles me connaissent un peu et je vous vois tous prendre des chemins plein de promesses en me demandant : à quand mon tour ? »

Elle les servit à nouveau en lui jetant un regard soucieux.

« - Je vais bientôt avoir quarante ans tu sais... »

Mais il fut incapable de poursuivre et, agacé, avala d'un coup son second verre de whiskey. Elle l'imita.

« - J'arrête les frais, j'en ai assez », acheva-t-il sans pouvoir dire autre chose. Etait-ce à cause de l'émotion ou bien de l'alcool qui lui brûlait la gorge ?

« - Très bien », soupira-t-elle. « Rien de bien neuf, en vérité. Maintenant…tu veux bien me dire qui est cette coquine qui te fait tourner en bourrique ? »

Il leva vers elle une expression exaspérée et secoua la tête. Ils rirent ensemble.

« - Tu sais bien que je n'ai personne. Et je ne te mentais pas quand je te parlais de ma vie. »

« - Je sais bien », répondit-elle avec tendresse. « Je sais bien mon chou. »

« - Pourquoi est-ce que tu m'appelles toujours avec des noms stupides ? Je suis de loin ton aîné, tu me dois le respect. » Il secoua la tête sans conviction.

« - Oui oui, à d'autres. » Elle pouffa. « Ca te fait les pieds. Pour toutes les fois où tu m'appelais Nymphadora devant tout le monde. Pendant ces foutues réunions…tu t'en souviens, j'espère ? Je suis d'accord avec Nymphadoraaaaa…Nymphadora pourrait se charger de celaaaa…Pffff… »

Il sourit.

« - Ah…tu vois que ça va mieux. Je te ressers ? » Mais elle n'attendit pas sa réponse et remplit à nouveau son verre. « Comment s'est passée la nuit dernière, au fait ? »

« - Pas trop mal. J'ai eu de la potion. Je n'ai presque rien, aucune douleur. »

« - C'est bien ! Qui est-ce qui te l'a préparée ? »

Il se gifla mentalement pour s'être si bêtement engagé sur ce terrain dangereux.

« - Hermione. Elle a eu la gentillesse d'en préparer pour moi. »

« - C'est très bien…c'est une chic fille, tu sais ? »

« - Je sais. »

« - Elle était toute triste la dernière fois que je l'ai vue…son chéri lui manque. »

« - Je sais. »

Un étrange silence s'installa. Remus n'osait pas le rompre. Il sirotait son whiskey, préoccupé. Sur son front s'étaient installés à son insu quelques plis d'anxiété.

« - Remus, mon ange, tu veux bien me dire ce qui te tracasse ? Je suis là pour t'écouter. Je croyais que tu allais me raconter tes déboires sentimentaux avec une de ces stupides poules qui fichent le camp parce qu'elles ont peur du grand méchant loup, mais apparemment c'est autre chose. Parle. »

Il leva les yeux vers elle.

« - S'il te plait », ajouta-t-elle, sans doute pour atténuer la rudesse du ton sur lequel elle venait de lui parler.

Il mordillait ses lèvres, hésitant encore…Elle fit alors une chose qui provoquait toujours chez lui un rire irrépressible : elle prit la tête de Severus. Son nez prit des proportions amusantes, son visage s'allongea et ses cheveux prirent une nuance d'un noir bleuté :

« - Parle, n'aies crainte. Tonton Sev' t'écoute. Mais je ne peux pas te promettre qu'il te donnera l'absolution », fit-elle en empruntant une voix de rogomme.

Il éclata de rire.

« - Je vois, oui, monsieur passe du rire aux larmes et continue à nier qu'il n'y a pas de femme là-dessous… »

« - C'est ton whiskey qui me fait cet effet-là. »

« - Oui, mmmh…je vois. Mon whiskey. On nie en bloc, visiblement. »

Elle reprit son visage habituel, son regard vif et brillant et la chevelure châtain clair qui encadrait son visage pâle. Ils burent un moment sans se parler, bercés par le bourdonnement incessant des voix et des éclats cristallins des verres s'entrechoquant. Quelque part derrière eux, une voix se détacha des autres et conseilla à Ben de remettre sa tournée ou d'aller se faire foutre.

L'alcool aidant, l'idée de se confier lui paraissant de moins en moins gênante, de plus en plus…séduisante. Il avala ce qui restait au fond de son verre et prit une inspiration décidée.

« - Ne me juge pas. »

« - Jamais de la vie », murmura-t-elle, le visage grave. « Jamais, tu le sais bien. »

« - Ca n'est pas facile. »

« - Ca ne l'est jamais. »

Malgré l'ivresse qui la gagnait peu à peu elle avait l'air parfaitement lucide et sincère. Pendant un instant il chercha ses mots, si bien qu'elle le prit de vitesse :

« - Dis-moi ce qu'elle t'a fait pour te donner envie de partir si loin… »

Il se mit alors à parler. A parler sans pouvoir s'arrêter.

Derrière eux, Benny était à nouveau sollicité : allait-il oui ou non remettre sa putain de tournée !

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Il avait baissé les yeux et, perdu dans ses pensées, en avait oublié la tristesse infinie gravée sur son visage. Elle, elle le regardait. Il sentait son regard inquiet sur lui. Un peu plus tôt, alors qu'il achevait son récit, elle avait gardé le silence un moment avant de lui dire, d'une voix enroué par l'émotion : Je ne sais pas quoi te dire, mon ange, je ne sais pas quoi te dire… Elle avait attrapé ses mains et il avait vu des larmes rouler sur ses joues.

Elle avait bu, certes, mais Tonks était une fille à la nature optimiste et il avait senti que sa propre peine l'avait profondément touchée. Il lui avait répondu qu'il n'y avait rien à dire, tout simplement. Il s'était efforcé de paraître neutre, calme. Quelque part, il pleurait un peu par des yeux qui n'étaient pas les siens. Il n'y a rien que ne tu puisses me dire, aucune chose à laquelle je n'aie pensé avant toi… Alors elle s'était levée et l'avait juste pris dans ses bras. L'étreinte avait duré un moment, et puis elle était retournée s'asseoir en face de lui, remplissant une dernière fois leurs verres avec le fond de la bouteille. Ils burent en silence à mesure que l'établissement se vidait, s'observant par moments, muets.

Et puis Tonks se décida à prendre les choses en main :

« - Je te ramène », lança-t-elle vaillamment.

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La bougie sentait bon, il aimait cette odeur-là en vérité. Il trempa un doigt dans la cire liquide qui ruisselait sur le bougeoir et comme d'habitude, il ne ressentit pas immédiatement la brûlure au profit de cette drôle de sensation de durcissement du matériau autour de son doigt. Dans sa chambre, Tonks était plongée dans un profond sommeil, et il trouvait amusant que ce soit elle qui l'ait raccompagné pour ensuite s'effondrer la première. Malgré toutes les cuites qu'ils avaient prises ensemble depuis presque trois ans, ce genre de choses le faisait encore sourire.

Que faisait Hermione à cet instant ? Elle dormait sans doute.

Hermione…Sa plume grattait machinalement le papier, sèche de toute encre. Il finit par la tremper dans un encrier, celui qui contenait la couleur noire.

Son état avancé d'ébriété lui offrit alors un de ces fabuleux moments où tout semble permis, un de ces moments dont le souvenir pousse à reboire un jour ou l'autre, malgré les bonnes résolutions.

« Tu ne liras jamais ce tissu de sottises qui ne demande qu'à sortir de ma plume…non, jamais…et il vaut mieux, mon cœur…

C'est si misérable, comme une maladie, cette chose qui remue en moi quand je pense à toi, quand tu es là, quand je rêve de toi. C'est comme si j'avais contracté un virus insensé. Pourquoi toi ? Pourquoi là, maintenant, dans ces conditions ? Et quel intérêt, puisqu'il me faudra garder ça pour moi tout le reste de ma vie ? Pourquoi ? Est-ce que je n'avais pas déjà mon lot de complications, dans l'existence ?

J'aime te voir heureuse, sourire, j'aime aussi te voir pensive, en colère, étonnée. J'aime te voir dormir, j'aime vraiment ça. J'aime quand tu parles à Harry, tout doucement, et j'aime aussi quand tu te chamailles avec Ron. Ainsi vont les choses. Et puis d'autres pensées viennent, elles sont plus fortes que tout le reste, et quand elles viennent je suis comme le château de sable qui voit la vague arriver.

J'ai à ton sujet des pensées que tu détesterais, Hermione.

Mon cœur.

Quand tu me parles de ton travail je t'écoute, je réfléchis, je te réponds, mais arrive alors une de ces vagues et j'ai envie, là, de promener ma langue sur ton cou, comme ça, sans retenue, juste parce qu'il le faut.

J'ai envie de mordiller ta peau, de savoir ce que l'on ressent quand on presse ta chair entre ses dents. J'en ai une envie démesurée et je plisse les lèvres, je prends une inspiration calme et au lieu de faire ces choses, je dis Bonjour, Hermione, comment s'est passée votre journée…La mienne? Fort bien…

Je ne le ferai jamais. Jamais, je le sais bien. Au pire, j'imagine parfois qu'un jour je serai incapable de me dominer. Au pire.

Alors je te sers une tasse de thé, ou je te débarrasse de ta cape, et mes mains occupées à ces tâches ordinaires n'ont en réalité qu'une envie, se poser sur toi, en toi, explorer les moindres recoins de ton corps. Pourtant elles n'en font rien, sachant que le moindre geste ambigu pourrait tout saccager, tout ruiner. Déjà dans mon esprit se profilent le cri, la gifle, le regard surpris, déçu.

Je détourne légèrement mon regard de toi et je dis quelque chose comme : Des nouvelles de Ron/Charlie/Neville ? Tu réponds avec un sourire et j'imagine (avec une effronterie que tu ne me connais pas) que mes mains rampent sur la peau nue de tes seins, que ma langue emplit presque totalement ta bouche pendant que mes paumes se nourrissent de toi, que mon érection appuyée à ton ventre me procure un sentiment de paix inespéré.

La sensation est si réaliste que j'ai parfois un sursaut de panique à l'idée qu'elle ne transparaisse dans mon attitude, dans mes actes.

Mon envie est si totale, si entière, que l'expression faire l'amour me semble étrangement insuffisante. Il s'agit de baise, mon cœur.

Ce mot que l'on emploie pour des actes d'assouvissement dénués de foi, de tout sentiment, me parait étrangement correspondre à ce que je veux au fond de moi. Je t'aime, je t'aime, mais ce désir aussi sentimental que physique est si puissant que je ne connais pas d'autre mot pour en décrire l'assouvissement. Quand je m'imagine avec toi je nous vois ainsi, dans cet acte si proche de la fornication, dans cet acte qu'étrangement, je trouve le plus beau du monde.

Quand je m'imagine avec toi, quand je m'imagine entrain de faire ces choses avec toi, j'ai l'impression de superposer deux couches de mon esprit jusqu'ici étrangères l'une à l'autre : la sensation d'aimer à en sacrifier mon existence, et celle d'aimer avec mon corps, de toutes les forces que la Nature offre à ma condition d'être humain.

De cet assemblage étrange, merveilleux, inespéré, naissent des choses que je n'avais jamais envisagées avec une telle réalité, une telle logique. Avec cette force.

Je vois une maison qui ressemble à la mienne, mais différente en bien des points. Je vois une femme au sourire penché, debout et pieds nus dans le salon. Cette femme a les mains couvertes de poussière ou de sucre, ses cheveux tombent en cascade sur ses épaules et elle porte un long tablier auquel s'accroche un tout petit enfant.

Cette femme, c'est toi. »