-XII-
Une nuit de Samhain
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C'était par une chaude soirée d'été. Un des meilleurs et des pires souvenirs de son adolescence. En vacances chez lui, James et Sirius avaient insisté pour « emprunter » la vieille Ford de son père, une antiquité à la peinture verdâtre écaillée dont il ne se servait que pour aller donner ses cours dans le village voisin. La quantité de Whiskey qu'ils avaient tous trois ingurgité, planqués dans la vieille cabane au fond du jardin en friche des Lupin, n'avait sans doute pas été sans conséquences sur leur décision.
Sirius avait simplement dit quelque chose comme « Et si on prenait la voiture de ton père, Lunard ? J'ai toujours voulu savoir ce que ça faisait de conduire une de ces choses… »
Malgré son état d'ébriété une sonnette d'alarme avait résonné dans son esprit, quelque chose qui disait « connerie en vue, mon vieux Remus », mais James avait largement approuvé cette idée et nul doute que Peter, qui ne devait arriver que le lendemain, les aurait approuvé avec enthousiasme s'il s'était trouvé là.
Il avait protesté, maintenant un Non ferme aussi longtemps qu'il l'avait pu, mais l'alcool et cet esprit subversif et aventurier qui cimentait leur amitié avait repris le dessus et il s'était laissé convaincre, sachant pertinemment qu'il regretterait tôt ou tard cette décision.
L'aventure s'était bien entendu terminée dans un fossé, et malgré le savon qui se profilait à l'horizon il n'avait pu s'empêcher de rire avec eux, encore et encore, jusqu'à n'en plus arriver à respirer. Il entendait encore James, écroulé de rire sur la banquette arrière en se tenant un bras qu'il avait lourdement cogné contre la portière. Il l'entendait hurler de rire malgré la douleur, articulant difficilement entre deux quintes : « tu vois, tu vois je te l'avais dit…ça n'a rien à voir avec un balai... »
Ils avaient malheureusement fini par revenir sur terre et après de nombreux efforts conjugués, étaient parvenus à extraire le véhicule du fossé boueux où le maladroit mouvement de Sirius l'avait précipité. Leurs efforts pour détordre la carrosserie s'étaient toutefois avérés insuffisants à dissimuler entièrement leur bêtise et ils avaient renoncé à réparer le moteur qui refusait de démarrer, préférant pousser magiquement la voiture jusqu'au garage. Remus conserverait de cette escapade une bosse au front et un souvenir essentiellement heureux, malgré la façon désagréable dont s'était terminée l'aventure.
Il n'avait jamais su mentir, du moins pas aussi bien que James ou Sirius, et avait rapidement tout avoué. John Lupin l'avait observé avec un de ces regards qui faisait se sentir mal bien plus que n'importe quelle gifle ou remontrance, et malgré son caractère doux d'humaniste post-soixante-huitard, avec une simplicité et une franchise terrifiante, il l'avait tout simplement traité de petit con. La gueule bois aidant, il s'était senti mal au-delà de tout mais en vérité c'était la culpabilité qui l'avait emporté. Et de loin.
Il laissa un sourire s'étendre paisiblement sur ses lèvres et observa un instant le silence. Ce souvenir le rendait malgré tout très heureux à chaque fois qu'il l'invoquait.
« - Mais c'était dangereux », murmura Harry avec un sourire incrédule avant de prendre une gorgée de bièraubeure.
« - Pas tant que ça… »
Il était étonné que Harry se préoccupe de ce genre de détail : il commençait réellement à réfléchir comme un adulte.
Une fois passée la surprise, le sentiment qui l'étreignit en premier lieu fut une irrépressible envie de rire. Il réussit néanmoins à se contenir, bloquant cet accès de joie en un sourire crispé sur sa bouche fermée et sur ses sourcils froncés. A ses côtés, Harry semblait partagé entre l'étonnement et l'amusement.
« - Qu'est-ce qu'il y a ? », demanda Hermione malgré l'évidence.
« - Rien », répondit Harry d'une voix étouffée avant de revenir à son bol de café matinal.
« - Professeur ? », demanda-t-elle en haussant les sourcils.
« - Rien du tout », assura-t-il.
Elle s'assit à table avec eux.
L'improbable chignon qui avait déclenché leur hilarité laissa encore échapper quelques mèches alors qu'elle se penchait à son tour sur son petit déjeuner. Sans doute avait-elle eu l'idée d'adapter son apparence à la solennité de son emploi, mais la nature indisciplinée de sa chevelure ne semblait pas disposée à lui obéir. Le monticule maladroit qui lui tenait lieu de coiffure la faisait plutôt ressembler à une sauvageonne, ce qui n'était pas vraiment pour déplaire à Remus.
Il savourait profondément de se trouver en sa présence, sachant que Ron rentrerait dans quelques jours et la lui reprendrait alors entièrement. Le sourire distrait qu'il surprenait parfois sur ses lèvres ne laissait aucun doute sur la nature de ses pensées mais la voir ainsi sourire lui procurait cependant une joie subtile et lorsqu'il laissait son esprit s'emballer, il lui arrivait parfois de s'imaginer que c'était à lui qu'elle pensait…
Depuis leur brouille dans la forêt, elle s'efforçait de conserver dans leurs échanges une politesse amicale mais distante qui lui broyait le cœur. Quelque part il avait désiré cette situation et c'était bien le pire.
Du coin de l'œil il la voyait, les traits encore embrumés de sommeil, pencher son visage pâle sur sa tasse de thé au jasmin. Elle adorait le thé au jasmin. C'était une des choses qu'il avait apprises à son contact, un de ces petits secrets anodins et précieux dont la valeur avait pris une importance presque religieuse : depuis quelques temps, lui-même ne prenait plus que du thé au jasmin pour son petit-déjeuner.
Ils finirent par quitter la table et lorsqu'elle se leva, un des peignes qui maintenaient avec difficulté l'édifice instable de sa coiffure dégringola discrètement avec un miroitement argenté le long de son dos et partit se loger dans les ténèbres du dessous de la table. Il attendit qu'elle et Harry aient quitté la pièce pour se pencher et le ramasser. Aucun mot n'était sorti de sa bouche, il garda tout pour lui. Une de ces petits secrets, encore. Un minuscule éclat de tendresse caché au creux de ce morose début de mâtinée. Tout comme la marque profonde laissée par les petites dents de l'objet, au creux de sa paume.
L'air frais d'Octobre piquait les joues mais ça n'était qu'un détail au milieu de la foule hurlante et agitée qui se pressait dans les tribunes du stade de Quidditch de Flaquemare. Aujourd'hui, l'équipe locale recevait les Krecelles de Kenmare pour un match à priori amical, mais les centaines de supporters ne semblaient pas l'entendre de cette oreille. Mais cela même passait au second plan puisque aujourd'hui, ils étaient venus voir Ron.
Ron qui, selon toute vraisemblance, aurait dû attendre quelque temps dans l'équipe de Réserve avant de se montrer lors d'un match – surtout lors d'un match aussi attendu – avait eu l'opportunité de faire preuve de ses talents suite à la blessure au bras du gardien titulaire de l'équipe. A vrai dire, blessure n'était pas le mot juste : son bras avait tout bonnement disparu lors du match précédent contre les Tornades et l'on se demandait encore s'il s'agissait d'un sortilège provenant de l'un des membres de l'équipe adverse ou bien d'un supporter à la colère facétieuse. Le résultat étant le même, le malheureux joueur s'en trouvait cloué à son lit de Sainte Mangouste en attendant que les médicomages trouvent un moyen de lui restituer son membre. Et l'équipe avait donc fait appel à son gardien remplaçant pour ce premier match automnal.
Tout le monde était là. Molly et Arthur, ainsi que les jumeaux, n'auraient au grand jamais raté l'évènement et hurlaient leurs encouragements sans aucune retenue parmi la foule aux écharpes et cocardes du bleu foncé qui symbolisait l'équipe. Hermione, elle, se contentait d'encouragements enthousiastes à intervalles réguliers, mais semblait trouver fort désagréable l'agitation incontrôlable de la foule.
« - OUAIIIIIIIIIIIIS, vas-y Ron, tu vas tous les bouffer ! », hurla Tonks, en lui perçant au passage le tympan droit. Pour l'occasion, ses cheveux avaient pris la couleur bleu nuit de l'étendard de Flaquemare.
Elle s'était brusquement levée au moment où une première attaque menée par les Krecelles allait tester la valeur du tout nouveau gardien de leur équipe adverse.
Ron bloqua le tir avec habileté et malgré la distance, son sourire extatique dans la brise fraîche de cet après-midi d'Octobre n'échappa à personne. Les cris de joie résonnèrent partout autour d'eux et à sa gauche, Hermione souriait amoureusement à son ami qui n'en voyait rien, enterré sous les effusions de ses coéquipiers.
Elle passa sa main dans les cheveux afin de ramener en arrière la mèche rebelle qui gâchait sa vue, et la pierre délicate à son annulaire gauche brilla de façon insolente. Remus détourna fermement son regard et s'efforça de balayer cette image de ses pensées.
Voici la petite fiancée, tout ce qu'il y a de plus officiel, du jeune joueur de Flaquemare, vous savez ? Ce nouveau gardien dont on ne fait que parler, ricana une voix grinçante dans sa tête. Elle a accepté de se fiancer avec lui, oui-oui. Ce caillou a été payé avec ses premiers revenus de joueur. Touchant, non ? On raconte qu'elle est promise à une brillante carrière au Ministère…Qu'est-ce qu'ils vont bien ensemble, vous ne trouvez pas ?
Tais-toi…
A ce moment précis un des attrapeurs des Krecelles poursuivi par un cognard frôla les tribunes en déclanchant un violent mouvement de foule. Plusieurs personnes tombèrent à la renverse et Hermione fut précipitée dans ses bras.
Elle serait tombée de tout son poids dans la travée s'il ne l'avait pas retenue et pendant une fraction de seconde il la tint serrée contre lui, un bras sommairement enroulé autour de ses épaules, son dos étroit pressé contre sa poitrine. Il la relâcha en vitesse mais, sans doute encore apeurée, elle resta discrètement appuyée contre lui. Dans la foule hurlante et agitée, personne ne s'en aperçut.
Un second mouvement de foule secoua la tribune et sans même l'avoir décidé, il passa à nouveau et définitivement un bras protecteur autour de ses épaules.
Le mois d'Octobre s'écoulait paresseusement et ses rencontres avec Hermione à Square Grimmaurd étaient de plus en plus rares. Occupée par son amour, par son travail, elle n'en oublia pas pour autant de préparer à son intention un plein chaudron de potion salvatrice alors que la pleine lune approchait.
De son côté, Harry poursuivait avec un acharnement purement Gryffondor ses séances de rééducations à Sainte Mangouste. C'était un subtil mélange d'exercices mentaux et de médecine par les potions. Il était un cobaye de choix pour ce genre de traitement et cela semblait porter ses fruits. Aucun guérisseur n'ayant cru à un réel rétablissement de ses facultés antérieures, l'ensemble de son traitement consistait à apprendre à gérer ce nouvel état mental. Harry lui avoua même un soir ne plus percevoir certains détails que lorsqu'il le désirait vraiment. En revanche, le fait que Rogue participe en tant que chercheur l'avait un moment inquiété et quelques fois, il avait vu Harry revenir de l'hôpital en fulminant contre ce « vieil imbécile têtu comme une bourrique ».
A la vue de ces améliorations, Remus commençait discrètement à organiser son départ. Il refusa de renouveler le contrat qui le liait à Vitmagic et se renseigna sur la succession des modestes biens qu'il comptait laisser à Harry. Lors d'une des rares soirées qu'il passa avec Hermione à Square Grimmaurd, celle-ci lui appris avec colère que certains membres du conseil tentaient encore et toujours de faire passer cette fameuse loi sur la régulation des créatures magiques et partiellement humaines (cette appellation l'horrifiait autant que lui) en la modifiant de façon sournoise. La guerre n'avait pas vraiment changé ces choses-là, mais qu'avaient-il crû, tous ? Que les sorciers allaient du jour au lendemain devenir des individus altruistes et tolérants ? Non…certaines choses mettraient beaucoup plus de temps à changer, si elles changeaient un jour.
En ces instants, et malgré la douleur qui lui vrillait le ventre, il comprenait à quel point son départ était inévitable.
Ils auraient pu célébrer la fête au Terrier mais Harry avait mis un point d'honneur à organiser les choses chez lui.
« Ne serait-ce que pour remercier les Weasley du nombre de fois où ils m'ont accueilli », confia-t-il à Remus un soir où, près du feu, ils sirotaient une bièraubeure bien chaude.
Halloween serait cette année une célébration fastueuse et abondante. Elle serait le signe que la vie reprenait enfin et totalement ses droits. Les premiers temps du deuil, de la tristesse et de l'introspection d'après-guerre devaient cesser au profit d'une sérieuse reconstruction.
« Ils sont morts mais nous, nous sommes en vie » poursuivit Harry en étouffant un sanglot. « Continuer est le meilleur hommage que nous puissions leur rendre. »
Remus acquiesça.
« Nous avons besoin de tout l'amour qu'il y a à donner, à partager », acheva Harry après un moment de silence.
Il ne répondit pas. Pensif, il se demandait de quelle façon il devait interpréter ces quelques mots.
Des fausses chauves-souris en papier noir avaient été ensorcelées et voletaient près des plafonds de toute la maison, accompagnées de citrouilles évidées qui laissaient apparaître, à travers leur chair tailladée, d'inquiétantes grimaces rougeoyantes. Il repensa, amusé, aux décorations semblables qui ornaient chaque année la Grande Salle de Poudlard. Sur la longue table qui accueillait encore, quelques mois plus tôt, les graves réunions de l'Ordre du Phénix, s'étalaient avec faste des dizaines de plats remplis de toutes sortes de mets appétissants et encore une fois, il repensa au traditionnel banquet que l'école donnait pour Halloween.
« - Tu t'es surpassé », souffla-t-il à Harry.
« - J'ai eu un peu d'aide », répondit-il d'un air faussement dégagé. Mais il n'ajouta rien d'autre.
Près d'eux, d'anciens membres de l'Ordre discutaient avec animation des dernières rumeurs qui couraient au Ministère, pendant que les jumeaux semblaient en pourparlers très sérieux avec Mondingus. De temps à autres, leur mère leur jetait un regard inquiet et soupçonneux mais n'osait intervenir.
Un peu plus loin, Ron expliquait avec force gesticulations la façon dont il avait bloqué la dernière attaque d'un des poursuiveurs des Krecelles. Tonks l'écoutait attentivement et l'approuvait de temps à autre avec une expression connaisseuse. Hermione, qui l'écoutait aussi, partit soudain d'un grand éclat de rire qui s'engouffra en lui en une vague sourde et violente.
« - Si cela peut vous apporter quelque réconfort, je crois qu'en d'autres circonstances vous auriez eu de grandes chances », lui murmura Harry avec un sourire un peu triste.
Il se refusa à répondre.
« - J'aimerais vous aider », insista-t-il.
« - Je n'ai pas de problème méritant une telle attention. Mais je suis très touché que tu sois inquiet pour moi. »
La phrase était sortie toute seule, un peu comme si son esprit l'avait préenregistrée à l'avance pour répondre à cette question précise.
La réception prit progressivement – et de façon inattendue – l'allure d'une vraie fête. Malgré l'heure avancée, la maison ne désemplissait pas et les conversations prenaient peu à peu des directions plus familières, plus ouvertement joyeuses. Remus observait, amusé, l'immense chaudron de punch au jus de citrouille dont le niveau baissait à vue d'œil et dans lequel avait échoué une des chauves-souris de papier qui voletaient dans les airs.
Près de la table, Alastor Maugrey jeta un regard suspicieux à la boisson orangée avant de porter à ses lèvres une flasque argentée que Tonks lui arracha des mains. Elle la renifla avant de la porter à son tour à ses lèvres avec un large sourire. Tonks avait elle aussi fait honneur aux boissons servie ce soir-là. Comme tous.
Comme lui-même. Il se leva en chancelant de la table où il jouait au dé en compagnie de Neville et de Mondingus et, prenant ainsi congé de leur compagnie, se dirigea vers le hall plein d'une foule bruyante afin de regagner les étages et dans un but plus lointain, sa chambre.
Sa main se posa lourdement sur la rampe de bois poli, soulagée. Les repères étaient incertains dans ce monde qui tanguait et se dédoublait mais s'il avait pu atteindre l'escalier, il finirait bien par trouver son lit. Ou du moins un lit.
Ses pas hésitants le menèrent tant bien que mal jusqu'au premier étage où il s'autorisa un instant de pose. Accoudé à la rambarde du palier, il observa un moment la foule éméchée qui s'agitait dans le vaste hall sans pour autant arriver à fixer son regard sur une de ces petites têtes qui bougeaient sans cesse. Il prit une inspiration courageuse et commença à se préparer à l'idée de poursuivre son difficile chemin.
Une main douce vint se poser sur la sienne et il renonça aussitôt à son idée. Hermione lui souriait et elle avait l'air parfaitement sobre.
« - C'est un bien vilain cadeau d'Halloween que vous nous faites, professeur. »
« - S'il vous plait, je suis bien trop saoul ce soir pour enseigner quoi que ce soit », dit-il avec cette décontraction trop dangereuse que procurait l'alcool.
Sans aucune raison, il se mit à penser à son adolescence, à tout ce qu'il avait pu vivre…était-il vraiment professeur, lui ?
Il secoua la tête.
« - Que vouliez-vous dire ? »
« - Harry, qui est un peu dans le même état que vous (il remarqua qu'elle s'efforçait de ne mettre aucun reproche dans sa voix), m'a appris que vous comptiez partir, d'ici quelques temps. Quand vous jugerez que sa cervelle a été correctement rebouchée, selon ses propres termes. »
Il ne put s'empêcher de sourire.
« - En effet, il n'a pas menti. »
Elle ne répondit pas tout de suite. Sa main douce et chaude accentua sa prise sur la sienne, crispée sur la rampe. Il détourna les yeux : quel qu'il soit, il ne voulait pas voir le regard qu'elle lui tendait.
« - N'en faites rien », dit-elle simplement.
Il continua de sourire.
« - Vous ne soupçonnez pas à quel point vous nous manqueriez », insista-t-elle.
« - Peut-être que si. »
« - Je ne vous comprend pas. »
Il y avait une nuance d'impatience dans le ton qu'elle avait employé. Sa tête tournait tant…il aurait voulu être déjà couché, cesser cet entretien dont rien ne bon ne sortirait et où il ne parviendrait qu'à dire des bêtises. Mais elle attendait des explications, tenant sa main sous la sienne et de ce fait, il était comme un chien en laisse.
Elle attendait. Sans trop réaliser ce qu'il faisait, il tourna son visage et planta son regard dans le sien avec toute la force que l'alcool était en mesure de lui laisser. Elle s'était rapprochée sans qu'il s'en soit aperçu.
« - Est-ce que mon absence vous empêcherait réellement de dormir, miss ? Bien sûr que non…du moins pas autant que la votre m'empêche de trouver le sommeil. »
Qu'avait-il dit…
Elle avait détourné les yeux comme si elle venait de se brûler la rétine.
« - Laissez-moi vous ramener à votre chambre », fit-elle avec autorité aux accents de panique.
Elle n'attendit pas sa permission et passa un bras autour de sa taille. Malgré son état, il en frissonna de délice et se laissa guider, l'esprit plus confus que jamais, avec l'impression d'avoir commis une énorme bêtise.
Son corps chuta avec lourdeur sur la surface accueillante du lit. Comme il allait être bon de dormir, de se plonger encore un peu dans l'inconscience jusqu'à en oublier son propre nom…et puis, il s'endormirait dans son odeur.
Quelque chose chuta à son tour sur le lit et au prix d'un pénible effort il rouvrit les yeux. Elle s'était assise à ses côtés et lui souriait avec une tendresse inattendue. Quelque chose d'étrange flottait dans son regard.
« - Vous dormiriez mieux si je restais un peu ? »
Il se demanda s'il devait se haïr ou bien remercier le ciel d'être saoul et…s'endormit pendant qu'il réfléchissait.
Un moment plus tard, il ne sentit pas le baiser léger comme une plume qu'elle déposa sur son front. Ni même celui qu'elle appliqua sur sa joue. Encore moins celui, plus hésitant, plus bref, et sans doute plus coupable qu'elle offrit à sa bouche avant de se laisser tomber à ses cotés sans pour autant s'endormir…
Un rayon de lumière vint chatouiller son œil droit et il détourna légèrement la tête.
Il avait la sensation que son corps était lesté, comme rempli de sable depuis ses orteils jusqu'à l'intérieur de son crâne. Ses nerfs ne semblaient plus servir à grand-chose, baignés dans un état relatif de léthargie. Aucune pensée élaborée n'arrivait à naître dans sa tête, si bien qu'il renonça, se contentant comme lors de ces lendemains pénibles de pleine lune de commencer par un bref constat de son état physique.
Il sentait son corps qui pesait lourdement sur le lit, et son ventre – surtout son ventre – au centre de cette lourde gravité.
Tout cet alcool qu'il avait ingurgité hier soir…
Mais il y avait autre chose. Quelque chose d'agaçant, un détail à la consistance fantomatique que son esprit ne parvenait pas à saisir. Il avait quelque chose à se reprocher, un acte à regretter mais il ne se souvenait plus lequel.
Il ouvrit les yeux et la vit, penchée au-dessus de lui.
« - Je ne m'attendais pas à vous voir réveillé aussi tôt. Il est à peine huit heures du matin. »
Son visage était pâle et enflé de fatigue, son regard rougi par un manque évident de sommeil et elle n'avait jamais été aussi belle. Il renonça à lui demander ce qu'elle faisait là et puis…il tout lui revint en mémoire. La façon dont il s'était trahi. La réaction étrange qu'elle avait eue et la façon dont elle l'avait pris en charge et ramené à sa chambre. Il se souvint aussi qu'avant de plonger dans l'inconscience, il l'avait entendue dire…
« - J'ai dormi ici », poursuivit-elle. « En bas ils se conduisaient tous comme des ivrognes et j'ai préféré rester. »
Il referma les yeux.
« - Je m'en vais », fit-elle précipitamment. Il l'entendit descendre du lit et fureter afin de retrouver ses chaussures.
« - Je vous ai dit des choses, n'est-ce pas ? Certaines choses », articula-t-il avec peine.
« - Je…je ne sais plus… », répondit-elle à demi voix.
Il se redressa avec peine et se frotta les yeux.
« - Ne vous enfuyez pas, Hermione. S'il vous plait. C'est sans doute la seule occasion où je me sentirai le courage de vous dire ce que je vais vous dire. »
Assise au bord du lit, elle se retourna vers lui avec sur le visage un mélange d'émotion et d'appréhension.
« - Il ne faut pas avoir peur. »
« - Je n'ai jamais eu peur de vous, vous le savez bien. Et je me souviens parfaitement de ce que vous m'avez dit hier soir », avoua-t-elle avec douceur.
« - J'avais bu. Mais je pensais mot pour mot ce que je vous ai dit. »
Elle se détourna à nouveau et il se tut un certain temps, ému, cherchant ses mots. Bientôt, l'état de flottement dû à ce réveil difficile disparaîtrait et la raison l'empêcherait de poursuivre ses aveux. Il voyait son dos immobile. Elle ne bougeait pas.
« - Pour être vraiment franc avec vous, je déteste quand vous venez me chercher dans les bois parce que vous me voyez tel que je suis. Les apparences – ma dignité – sont la seule coquetterie que je peux me permettre dans mes rapports avec vous…regardez-moi s'il vous plait. »
Elle tourna vers lui son visage aux yeux baissés. Rampant sur le lit il avança vers elle, vers son oreille qu'il finit presque par toucher et à laquelle il murmura :
« - Certaines pensées sont obscènes et dérangeantes et malgré ce que j'ai pu dire, c'est à cause d'elles que je veux m'en aller. Je suis habitué à la misère et à la solitude. Elles ne m'atteignent plus : dire l'inverse serait un mensonge. Il m'arrive de penser des choses qui vous feraient horreur…Quand je vous vois, je vous vois nue dans mes bras, follement consentante de l'être. C'est une honte n'est-ce pas ? Je vois des choses qui n'arriveront jamais et que je meurs d'envie de vous faire… »
Il frôla le contour de son oreille du bout de son nez avant de poursuivre :
« - J'en ai tellement rêvé que je connais la saveur de votre peau sans jamais l'avoir goûtée. Et je sais presque ce que l'on ressent lorsqu'on vous caresse, je connais presque les endroits où vous aimez que l'on s'attarde… »
Dans son palais sa langue se tortilla, prête à tracer un chemin sur le lobe de son oreille, mais il la retint à temps. Il entendit Hermione soupirer.
« - Vous ignorez que j'ai passé ces trois derniers mois en votre compagnie…chaque nuit. Chaque nuit », répéta-t-il, la bouche pressée contre son oreille.
Il s'éloigna un peu et découvrit alors son visage. Elle pleurait.
