-XIII-

Et dans la pauvreté

.oOo.

Il n'attendait plus qu'une sentence, quelques mots douloureux, un départ, sa tristesse pleinement éclose. Il attendait qu'elle s'en aille.

Hermione pleurait. Ses larmes étaient chaudes, abondantes, sincères. L'expression de ses yeux qui fuyaient les siens était incertaine, mêlée de panique, peut-être de peur. Sans doute venait-il de briser un de ses repères, un de plus. Le dernier, osait-il espérer, de cette année si obscure. Elle leva les yeux vers lui, le temps d'un éclair alors qu'elle se remettait debout, et il vit avec clarté l'essence de son émotion : c'était un regard de profonde gêne.

Elle ramena une mèche derrière son oreille et ramassa ses chaussures.

Un claquement de porte et il fut seul.

A plat ventre sur son lit, il n'avait pas envie de se lever. Il voyait la journée devant lui, sans projet : la sensation que le temps ne conduirait plus à rien, le faisant seulement vieillir. Et qu'est-ce que tu espérais, pauvre idiot…Il repensa à ce qu'il lui avait dit, juste une seconde, et il en rougit de honte.

Pendant les deux mois qui les séparaient de Noël, elle évita soigneusement de se retrouver en sa compagnie.


Au-dehors, la neige tombait avec une abondance frénétique. Ses mains cernaient avec réconfort la chope brûlante de bièraubeurre qu'il partageait avec Tonks. A travers la fumée, il voyait le visage pensif de son amie.

« - Tu te dévalorises sans arrêt. En fait, tu n'as jamais vraiment su t'y prendre, tu es trop sincère. »

« - Pardon ? On ne se connaît pas depuis si longtemps que ça, toi et moi. Je me demande bien ce que tu insinues par là », ajouta-t-il en soupirant, à mi-chemin entre la plaisanterie et le mauvaise foi.

« - Tu sais bien. D'ailleurs je remarque qu'aujourd'hui tu as bien moins de scrupules », ajouta-t-elle sur un ton taquin.

« - Ca, c'est bas », répondit-il, sérieusement blessé.

« - Je te fais marcher. En vérité, je trouve que tu t'améliores. »

« - Ca suffit. Tu devrais finir ta bièraubeurre avant que je ne te la verse sur la tête. »

Il y eut un long silence, pendant lequel ils sirotèrent leur boisson.

« - Tu n'as pas changé d'avis ? », demanda-t-elle soudain.

« - Tu en es encore à plaisanter avec ça ? Noël est dans deux jours, parlons de choses qui ne nous feront pas nous disputer. » Mais elle le regardait toujours avec cette inquiétude blessée dans le regard. « J'aimerais vraiment que tu respectes ma décision, comme tu l'as toujours fait », ajouta-t-il froidement.

Quelque chose heurta la fenêtre et ils sursautèrent. Remus se leva tranquillement pour ouvrir au hibou qui attendait sur le rebord en ébrouant ses plumes avec mécontentement.

« - Je sais ce que j'ai à faire », dit-il en détachant la lettre de la pâte de l'animal. « Je sais parfaitement ce dont j'ai besoin (il déchira la haut de l'enveloppe sans cesser de parler), j'en ai plus qu'assez de vous le répéter, et ce chantage que tu me fais (il promena son regard sur la lettre ouverte entre ses mains)…ne me semble pas digne de l'amitié que tu prétends avoir pour moi… »

Ses yeux s'agrandirent de surprise alors qu'il sentait son visage acquérir la fixité d'un bloc de pierre. Il y eut un moment de silence.

« - Et…on vient de me proposer du travail. »


Gringotts, le 23 Décembre

Monsieur Lupin,

Suite à l'entretien du 3 Juillet dernier, nous vous avions fait part de notre impossibilité à donner de suites à votre candidature malgré les qualités qu'elle présentait, nous réservant cependant le droit de vous contacter en cas de désistement.

Si votre intérêt pour le poste de Briseur de Sorts titulaire proposé par l'établissement Gringotts n'a pas perdu de sa valeur, nous vous proposons une nouvelle rencontre dans la semaine à venir, nous permettant au passage de vous informer que l'attribution dudit poste représente une urgence pour notre banque. Une réponse de votre part, favorable ou non, est attendue dans les plus brefs délais.

Avec tout mon respect et la plus grande considération,

Sibelius Ragnok,

Haut responsable du secteur Découvertes et Développement.


« - Félicitations ! », l'interpella Arthur Weasley. « Tonks vient juste de nous le dire. C'est une chance ! »

Remus venait d'entrer dans la cuisine du Terrier.

« - C'était le poste de Bill, qui était à pourvoir, tu le sais… », murmura Molly avec tristesse tout en le débarrassant de sa cape. « Ca me réconforte, que ce soit toi qui en hérite, finalement. »

Il s'efforça de ne pas lancer à la jeune femme un regard de profond reproche, gardant ses griefs pour plus tard.

« - Merci, Molly. »

Il s'assit près de Tonks, qui s'efforçait bien entendu de ne pas croiser son regard.

« - Qu'est-ce que tu leur as dit ? », lui souffla-t-il à l'oreille avec colère alors que les conversations reprenaient.

« - Ce que n'importe quelle personne sensée aurait déduit en apprenant la chance qui t'était offerte », répliqua-t-elle d'un ton égal, toujours à voix basse. « Je lui ait dit que tu avais accepté et c'est ce que tu vas faire. »

Il se releva et lui proposa discrètement de sortir faire un tour.

« - Tu n'avais aucun droit de faire ça », lança-t-il dès qu'ils eurent refermé la porte derrière eux et enfoncé les pieds dans la neige.

Elle planta son regard dans le sien, furieuse.

« - J'ai le droit de t'empêcher de faire la pire bêtise de ta vie, n'est-ce pas ? Cesse donc de toujours tout gâcher ! »

« - Je n'ai jamais gâché quoi que ce soit ! C'est toujours moi qu'on a bousillé ! », répliqua-t-il avec rage.

Elle ne répondit pas. Après un moment de silence pénible, il tourna les talons et regagna le Terrier.


Comme il aurait voulu n'avoir jamais été saoul, comme il aurait voulu la fermer, taire toutes ces choses qui n'avaient semé que le malaise et une profonde incompréhension…Comme il avait honte d'avoir ne serait-ce qu'un instant imaginé…Honte. Honte d'avoir bafoué le respect et l'amitié de Ron, également. Quel imbécile, quel navrant personnage il faisait…Mais que s'était-il donc imaginé ?

Et à défaut de ne pouvoir se taire, pourquoi avait-il été incapable de s'exprimer avec retenue, avec dignité ? Pourquoi avait-il été incapable de lui dire simplement qu'il l'aimait ?

Aimer.

Je t'aime.

Ca n'était pas un mot si impressionnant, face au torrent de paroles indignes, affreusement crues qu'il avait glissées à son oreille stupéfaite. L'alcool n'excusait pas tout, oh non.

Il s'efforça de distraire ses pensées de cette pénible litanie intérieure en balayant du regard la pièce chaudement décorée pour Noël, la table rustique regorgeant de plats plus appétissants les uns que les autres, et l'ensemble des convives sur lesquels il s'attarda, attendri.

Un départ, franc et définitif c'était tout ce qu'il méritait. Pas besoin d'être théâtral, pas besoin de s'imaginer être le personnage d'une obscure tragédie, non. Pas de larmes inutiles, pas d'adieux déchirants pour le départ qu'il se réservait. Le bannissement qui s'offrirait à lui aurait la simplicité caractéristique d'une vie saine, il serait aussi pur et clair, net et droit qu'une existence vouée à atteindre un but précis, aussi dénué de religion qu'une âme en bonne santé, aussi radical que la trahison d'une amitié.

« - Pardonne-moi », souffla Tonks à son oreille.

« - Non, c'est moi qui te présente mes excuses », assura-t-il en hochant la tête. « Tu sais bien qu'à ta place, j'aurais fait la même chose. »

« - Je suis contente que tu ne m'en veuilles pas. »

Elle avait l'air sincèrement désolée. Remus soupira, laissant son esprit vagabonder dans ses souvenirs.

« - J'ai beaucoup appris de toi… », murmura-t-il en souriant.

« - Ressaisis-toi, mon chou », répondit-elle en pétrissant son épaule avec une affection non dissimulée. « Si tu veux me faire plaisir. »


« - Comment allez-vous ? », fit une voix qui s'efforçait de paraître douce.

« - Le mieux du monde. »

Pelotonné près du feu, il était en vérité sur le point de s'assoupir. Pourquoi était-elle venue le réveiller ? Il ne posa pas la question à voix haute, se contentant de la regarder s'asseoir dans le fauteuil en face de lui. Dans la salle à manger du Terrier, les éclats de voix joyeux du festin avaient laissé place à un doux babillage ininterrompu. A l'autre coin de la pièce, Harry semblait s'être assoupi au plus profond d'un des immenses fauteuils au tissu rapiécé.

Hermione tendit la main vers le panier d'osier qui traînait sur la cheminée et entreprit, avec une expression paisible, de démêler une des pelotes de laine que Molly avait l'habitude d'ensorceler.

« - Cela fait longtemps que l'on n'a pas discuté », observa-t-elle d'un ton neutre, mais il soupçonna en ces banalités une tentative courageuse d'engager la conversation.

« - Longtemps, en effet », répondit-il d'une voix qui sonnait horriblement faux. « Comment se passe votre travail ? »

« - Oh, je…Arthur ne vous a pas dit ? Je…j'ai été renvoyée. »

Il ouvrit les yeux, à présent tout à fait éveillé, et la considéra attentivement. Une rougeur irrésistible recouvrait ses joues.

« - Qu'est-ce qui s'est passé ? », demanda-t-il avec douceur. Elle soupira. Il réalisa qu'elle avait peut-être honte. « Vous n'êtes pas obligé d'en parler, surtout ce soir », ajouta-t-il en lui souriant.

« - Alors je préfère ne pas en parler. Enfin…merci de ne pas m'y forcer. »

Il regardait ses doigts démêler avec douceur et habileté le fil emmêlé de laine rouge. Après un certain temps à contempler les mouvements de ses mains, hypnotisé, il réalisa qu'elle ne portait plus de bague à l'annulaire gauche.

« - Et comment va la S.A.L.E. ? »

« - Oh, en vérité c'est un peu à cause de la S.A.L.E. que tout ça est arrivé et je n'ai pas trop envie de… »

« - Oui, bien sûr. »

Il y eut un silence gêné.

« - Et vous, comment vous sentez-vous ? », demanda-t-il finalement.

Il vit ses doigts se crisper sur la laine écarlate, presque entièrement démêlée. Elle le regardait comme si elle ne comprenait pas bien le sens de sa question. Après quelques instants elle se décida à ouvrir la bouche.

« - Mortifiée de vous avoir fait de la peine. Je…je n'ai jamais cherché à vous faire souffrir. Vous me croyez, n'est-ce pas ? A Halloween, je me suis si mal comportée… » Le débit de ses paroles était inhabituellement rapide, chaotique.

Derrière eux, les jumeaux venaient de faire éclater une boite de ce qui était sans doute des Feuxfous Fuseboum. Les cris de colère de Molly arrivaient à peine à couvrir le bruit des explosions. Il se pencha en avant afin de lui parler sans hurler, et elle en fit de même. Il évita cependant de la regarder dans les yeux.

« - Si quelqu'un s'est mal comporté, c'est moi. Ne vous reprochez rien. Rien du tout. L'excès d'alcool pousse parfois à faire des erreurs. » Un feu d'artifice bleu en forme de salamandre flotta un instant au-dessus d'eux avant d'exploser en petites étoiles qui s'éparpillèrent dans la pièce. « Je n'ai jamais voulu vous parler comme ça, j'espère bien que vous me croyez. »

Elle ne répondit pas à cela.

« - C'est vraiment par ma faute que vous vouliez partir ? Parce que…vous allez rester, maintenant, n'est-ce pas ? »

Comment répondre à une question dont lui-même ne connaissait pas vraiment la réponse ? Cependant il se devait au moins de la soulager de ce poids qu'il avait posé sur ses épaules, à Halloween.

« - Vous n'avez rien fait de mal, si c'est ce dont vous doutez. » Il s'efforça de lui sourire. Néanmoins cet aveu ne semblait pas lui faire le moindre bien car elle conserva une expression préoccupée. « Ne pensez plus à tout ça. »

« - C'est un peu tard », répondit-elle avec froideur, avant de revenir à son ouvrage de laine avec une expression fermée, le laissant à ses pensées de moins en moins cohérentes à mesure qu'il les tournait et les retournait dans sa tête.


Il prétexta une fatigue profonde et s'éclipsa un moment plus tard. Dans son salon abandonné, éclairé seulement par les braises mourantes qui, par moment, gazouillaient dans la cheminée, il se sentit alors étrangement bien, paisible. Comme si un poids venait de le quitter. Peut-être était-ce les litres de bièraubeurre ingurgités pendant la soirée, ou bien le sentiment d'en avoir fini avec une partie des craintes qui le poursuivaient depuis près de deux mois ? Peut-être. Il réanima le feu. Un bâillement déforma son visage et il songea avec satisfaction à son lit qui l'attendait, avant que sa quiétude ne soit troublée par des coups frappés à la porte.

Son cœur fit un bond dans sa poitrine.

« - Vous ne m'avez pas dit bonsoir », lui dit la personne qui, incertaine, se tenait sur le perron de sa maison.

« - Parce que vous ne m'en avez pas laissé l'occasion », répliqua-t-il d'un ton neutre.

« - Je vous la donne. »

De toute évidence, il y avait dans cette réplique quelque chose de plus que les mots qu'elle contenait. Mais il ne bougea pas d'un pouce.

« - Qu'est-ce que vous êtes venue chercher, au juste ? »

Elle sembla surprise et légèrement désappointée, et ne répondit pas immédiatement.

« - Je resterai là jusqu'à ce que vous me laissiez entrer. Vous n'allez pas me lasser geler dehors, surtout le soir de Noël. » Sa mâchoire tremblait sous la tension du froid qui envahissait peu à peu leurs corps, mais son regard était ferme et décidé. Il eut honte de ne pas l'avoir invitée à rentrer plus tôt. Avait-il vraiment envie qu'elle prenne froid pour lui prouver sa détermination ?

Un sourire involontaire naquit sur ses lèvres glacées.

« - Bien sûr que non… »

Il entoura ses épaules et la guida vers l'intérieur.


Le feu murmurait, employant des sonorités étranges et délicieuses au fil des minutes. Hermione était assise en tailleur devant lui, pensive. Ses mains manipulaient distraitement une tasse ébréchée dans laquelle, quelques instants plus tôt, se trouvait du thé. C'était tout ce qu'il avait trouvé à lui servir, en vérité la seule chose qui restait dans les placards de sa cuisine. Remus se tenait appuyé près de la fenêtre. Il détourna son regard pour contempler le spectacle hypnotique de la neige qui tombait. C'était un plaisir dont il savait qu'il ne se lasserait jamais.

« - Venez vous asseoir. »

Il s'exécuta paisiblement.

« - J'ai perdu mon premier travail. J'ai échoué », dit-elle, pensive, après un moment. « Comment cela a-t-il pu arriver… »

Il se mordit la langue. L'espace d'une seconde, il avait failli dire la première idée qui lui était venue à l'esprit. Une chose affreuse, compromettante, cruellement spontanée et avec un peu de recul, franchement égoïste. Les mots avaient presque jailli malgré lui et par miracle il les avait retenus à temps :

Peu importe, ça n'a aucune importance puisque maintenant, j'ai de quoi nous faire vivre…Mais par bonheur il avait seulement dit :

« - Nous avons tous vécu de mauvaises expériences, ne vous en faites pas, vous n'êtes pas un monstre. »

« - Merci. » Elle garda le silence un certain temps. « Vous, vous avez trouvé un bon travail. Je suis contente pour vous, et…aussi parce que ça signifie que vous allez rester, n'est-ce pas ? »

Il ne sut que répondre.

« - N'est-ce pas ? »

« - Il m'est difficile de vous refuser quoi que ce soit », répondit-il enfin, les yeux rivés sur le feu.

Il perçut néanmoins son sourire.


Il se garda bien de faire la moindre réflexion, mais Harry dût toutefois percevoir ses pensées car il avoua, avec un demi sourire gêné…

« - Ouais, je sais. Je me suis réconcilié avec le rasoir. On verra bien si ça dure… » Remus referma la porte derrière lui et épousseta la neige qui s'était accumulée sur ses épaules avant de pendre sa cape. « Comment ça s'est passé ? », l'interrogea-t-il.

« - Très bien. Tu m'offres une tasse de thé ? Ou non…plutôt un verre de whiskey. J'en ai bien besoin. »

Une fois profondément engoncé dans le capitonnage hypertrophique d'un des fauteuils du grand salon, Remus porta à ses lèvres le verre d'alcool le plus mérité, lui semblait-il, de son existence.

« - Ils veulent que je commence lundi prochain », lâcha-t-il après un long moment de silence.

Contrairement à ce à quoi il s'attendait, Harry ne fit aucun commentaire sur le sujet.

« - Vous avez passé un joyeux Noël ? » demanda-t-il, hors de propos.

« - Bien sûr. Tu étais là, tu le sais bien. »

« - Hermione et vous avez passé la soirée à vous faire les yeux doux, ne faites donc pas comme si vous ne compreniez pas. Je vous ai observés. »

« - Ne dis pas des choses comme ça ! », répondit-il sans parvenir à se maîtriser.

« - Ne craignez rien, elle n'est plus engagée », poursuivit-il, toujours sur un ton paisible. « Ils ont préféré attendre d'avoir passé les fêtes pour le dire à tout le monde. » Il marqua un temps d'arrêt pendant lequel Remus sentit son visage se décomposer. « Alors vous n'êtes pas coupable », ajouta-t-il en insistant bien sur ce dernier mot.

« - Ne dis pas des choses comme ça », répéta-t-il d'une voix plus calme en se massant les tempes, décidément incapable de répondre de façon claire ou argumentée.

Harry soupira de mécontentement.

« - Je veux bien, vu l'état inquiétant de ma santé mentale, que vous ne preniez pas vraiment en compte mon point de vue, en revanche vous devriez un peu plus écouter ce que vous dit Tonks. »


Il n'arrivait pas à la croire. Même lors des années les plus clémentes de son existence, même lors de son année d'enseignement à Poudlard il n'avait jamais été aussi riche. Et pour la première fois de sa vie, il avait vu un gobelin lui sourire. C'était à la fois symbolique, quelque chose qu'il n'aurait jamais espéré entrevoir, le signe que quelque chose était entrain de changer, et en même temps assez effrayant dans la mesure où leurs petites dents pointues leur donnaient un air plutôt inquiétant.

Enfin peu importait. Devant l'état de se comptes, et même après un seul mois de salaire, le gobelin chargé d'effectuer les retraits lui avait souri en poussant vers lui la pile de Gallions qu'il avait demandée. Mais au fond, peut-être lui avait-il souri à cause de son appartenance toute nouvelle à « la maison » ?

Malgré le recul qu'il pensait avoir à ce sujet, l'idée de tout cet argent en sa possession lui faisait une étrange impression. Une impression fiévreuse, étourdissante, grisante. L'impression que le monde était à la portée de ces pièces d'or qui tintaient dans sa poche. Que le Chemin de Traverse qui déroulait ses pavés sous ses pieds était devenu son domaine, un formidable terrain de jeux, un hôte accueillant et attentif (malgré le froid mordant et la neige qui crissait sous ses semelles), un espace désormais conquis. De quoi avait-il envie ?

Oui, de quoi ai-je envie…pensa-t-il avec une avidité si indécente qu'il avait du mal à se reconnaître lui-même. Il lui semblait être redevenu un enfant.

Il lui fallait des capes…de nouvelles capes…des chemises, oui…des chemises faites dans ce tissu si doux, mélange de lin et de laine de ronflak …Il lui fallait des ingrédients pour potions, oui, même s'il n'en fabriquait jamais…tout bon sorcier se devait d'en posséder…Et les rayonnages infinis de Fleury et Botts, avec leurs livres inconnus et précieux, leur bonne odeur de papier neuf ? Toute cette connaissance qu'il pouvait à présent échanger contre de l'or et emporter chez lui ? Et cet étalage indécent de Fondants du Chaudron ? Et ces boîtes de feux d'artifices…

Sans s'en rendre compte il était arrivé devant l'enseigne criarde et amicale de « Weasley frères, farces pour sorciers facétieux ».

Dans l'ensemble, sa vie s'était considérablement améliorée et même à l'époque de Poudlard, oui, même à cette période-là, il se demandait s'il avait été aussi heureux… La pleine lune n'était à présent qu'un passage obligé, un sentiment désagréable d'échapper à soi et cela, grâce à la potion que Hermione laissait (avec dévouement et discrétion) à son attention tous les mois à Square Grimmaurd.

De sa part il n'attendait rien de plus. Il lui semblait qu'oser – et seulement oser – espérer davantage dans l'état actuel de sa vie serait perçu comme un affront au Destin et que s'il le faisait, il ne pouvait que perdre ce qu'il avait si chèrement gagné. Au fond, il avait de la chance.

Pourtant en la voyant, à travers la vitrine, accoudée au comptoir du magasin entrain de bavarder avec Fred (ou bien était-ce George ?), il lui sembla que cette chose qui lui manquait avait le don de faire disparaître le bonheur procuré par toutes les autres qu'il avait en sa possession.

L'habituel cortège de pensées autoritaires (elle est bien trop jeune, elle a une vie à vivre, tu pourrait la contaminer, tu n'es qu'un pauvre idiot, tu pourrais la tuer…) s'engouffra dans sa conscience avant qu'il ait pu le bloquer et c'est avec une sourire courageux mais un brin forcé qu'il poussa la porte du magasin.


Il ne put s'empêcher de remarquer le teint pâle et les traits creusés de la jeune fille, malgré le sourire qui illuminait son visage à la suite, sans doute, d'une plaisanterie du frère Weasley dont il était à présent certain qu'il s'agissait de Fred.

« - J'étais entrain de lui dire », lança le jeune homme sans se départir de son sourire canaille, « qu'elle n'avait pas choisi le bon Weasley, tout simplement ! »

Les joues d'Hermione se tintèrent d'un rose précieux mais le sourire sur ses lèvres s'était considérablement atténué.

« - Bonjour, professeur (son cœur se serra douloureusement au son de ce mot). Comment allez vous ? », demanda-t-elle timidement.

A cet instant, un lourd bruit de chute se fit entendre depuis l'arrière boutique et Fred marmonna quelque chose d'incompréhensible avant de disparaître derrière la porte entrouverte.

« - Je suis en rupture de Bombabouses », répondit-il avec le plus grand sérieux. « Vous devez savoir ce que c'est… »

« - Je…oh oui bien sûr…mais personnellement j'ai une préférence pour les Pastilles de Gerbe, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. Idéal pour…sécher le travail. »

Elle lui tendit un sourire non dénué d'humour.

« - Vous avez retrouvé quelque chose ? », l'interrogea-t-il avec cette fois un profond sérieux.

« - En vérité… »

Elle le prit par le bras et l'entraîna dehors. Ce simple contact suffit pour envoyer des décharges électriques dans sa colonne vertébrale et il sentit sa température corporelle augmenter d'une bonne dizaine de degrés.

« - Je ne voulais pas le dire à l'intérieur, si Fred ou Georges m'avaient entendue ils se seraient moqués de moi. »

« - Quoi donc ? »

« - Allons boire quelque chose, je vous invite. »


Une fois installés devant une tasse pleine d'un chocolat brûlant et sirupeux (pour elle) et une choppe de bièraubeurre bien chaude (pour lui), elle se décida enfin à lui donner des explications :

« - On m'a proposé de travailler pour…Le Chicaneur. J'ai dit oui. »

Par égard pour elle il s'efforça de ne pas sourire et lui répondit d'une voix douce.

« - Vous voyez, vous ne serez pas restée longtemps sans emploi… »

Elle soupira sans répondre. Il connaissait le Chicaneur et se demandait ce qui avait pu motiver Hermione Granger à accepter de travailler pour ce journal fantasque, entièrement déconnecté de toute forme de réalité et surtout, de toute revendication « sérieuse ». D'un autre côté, elle devait y trouver une forme de satisfaction car malgré son chômage forcé, il savait qu'elle n'était pas réellement dans le besoin.

« - Vous devez vous demander pourquoi j'ai accepté ? », demanda-t-elle, visiblement gênée.

« - Pourquoi donc avez-vous accepté ? », demanda-t-il docilement.

Elle saupoudra un peu de sucre dans son chocolat avant de remuer le liquide avec application.

« - J'avais postulé pour différents journaux, dont cette feuille de chou à la solde du Ministère qu'est la Gazette du Sorcier. Le Chicaneur est le seul journal qui m'ait donné une réponse positive. Alors j'ai obtenu un rendez-vous et…vous vous rappelez de Luna Lovegood ? C'est son père qui possède ce journal. Il se souvenait de moi car je l'avais mis en contact avec Rita Skeeter, il y a quelques années. C'est une assez longue histoire. Il a été très intéressé par la S.A.L.E. et ma vision du fonctionnement du Ministère et…même si les idées du Chicaneur sont souvent un peu…bizarres, je crois qu'il y a quelque chose à tenter. J'ai bon espoir »

« - Je vous souhaite d'y réussir. »

« - C'est gentil », répondit-elle d'une voix sourde avant de pencher brutalement son visage sur son chocolat.

Remus se sentait gêné. Bien sûr, il était ravi pour elle, même s'il voyait arriver cette nouvelle « expérience » avec inquiétude, mais il ne pouvait s'empêcher de constater que rien, définitivement, ne serait plus jamais simple, franc. Si, à Halloween, il avait su tenir sa langue, les choses seraient encore pures et innocentes. Elles seraient encore paisibles, confiantes, allégées de tout sous-entendu.

Autour d'eux Le Chaudron Baveur à la fois grondait et murmurait, comme à son habitude, toujours entre deux émotions, perpétuellement entre deux tempêtes.