Chapitre 16
Sous la peau
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La joue posée sur l'oreiller, ses traits étaient sereins, sa respiration presque inaudible. Hermione dormait. Il ne voulait pas troubler son sommeil et par moments, se retenait presque de respirer.
Il se souvenait qu'un plus tôt, son corps avait tremblé. Il n'arrêtait pas d'y penser. Elle s'était ensuite retournée contre lui, et il l'avait sentie instable sur ses jambes. Lui-même avait eu du mal à tenir droit. Elle avait réclamé un baiser. Et elle avait compris, sans doute à l'humidité du tissu contre son ventre, que lui aussi s'était laissé aller. Elle avait effleuré la tâche avec douceur, puis avait murmuré, troublée : Tu sais, j'aurais… mais il l'avait faite taire d'un sourire.
Son regard légèrement embué, perdu, avait un peu inquiété Remus et il s'était décidé à l'attirer vers le lit dont il avait ouvert les draps pour elle. L'espace d'un instant, son corps nu avait évolué devant lui en toute liberté, et il avait repensé avec gêne à son propre corps, zébré de cicatrices.
A présent elle dormait.
Il ramena la couverture sur ses épaules et se rapprocha d'elle un peu plus. S'il ne s'était pas retenu il l'aurait brusquement serrée contre lui, il aurait même pu lui murmurer des pleurs et combien il était désolé de ne pas encore le lui avoir dit (ce je t'aime qui restait coincé dans sa gorge), et aussi qu'il était désolé, navré, mortifié de n'avoir pas su, pendant tout ce temps.
Dehors il neigeait toujours.
Il se laissa progressivement glisser vers un demi-sommeil peuplé de visions, les fantômes de ces émotions qui ne demandaient qu'à ressusciter. Il allait se laisser glisser plus profondément dans l'inconscience quand quelque chose en lui se réveilla. Il avait entendu.
Dehors, il y avait quelqu'un.
Il savoura une dernière fois cette chaleur divine, si humaine (si charnelle en comparaison du gel extérieur ou encore de sa vie d'avant), et se leva en prenant soin de ne pas faire bouger le matelas. Après un instant d'hésitation il ouvrit l'armoire et en sortit une couverture supplémentaire qu'il posa sur la silhouette endormie. Il la regarda une dernière fois.
Quelques secondes plus tard il ouvrit la porte d'entrée, se préparant vaillamment au froid extérieur qui ne se gêna pas pour gifler son visage.
Malgré la respiration de l'individu, malgré l'odeur familière qui était venue se presser à ses narines, cette fragrance de bois de houx, de tapisseries anciennes, de miel et de citron, il ne fut pas entièrement sûr de le reconnaître en l'apercevant de dos. Il était appuyé à la clôture du jardin.
C'était stupide, bien entendu, mais le nom faillit sortir malgré lui. Déjà, ses lèvres s'entrouvraient pour libérer cet assortiment de sons. James ?
Un regard vert percuta le sien et la sensation surréaliste s'évanouit. Remus se sermonna intérieurement pour sa bêtise et fit quelques pas pour descendre du perron. Le regard vert ne le lâchait pas et, quand il fut arrivé à son niveau, se mit à reluire d'un sourire insolent avant de se détourner sans toutefois de départir de cette expression.
« - Non, ce n'est rien. Ca arrive souvent, vous le savez bien. », l'assura-t-il comme s'il avait bel et bien prononcé le nom de son père. « Je suis bien content pour vous », murmura Harry après un moment de silence. Ses cheveux en bataille en étaient presque recouverts et il portait autour du cou une écharpe ternie de Gryffondor. « J'ai eu une intuition. Je ne me suis pas trompé, il me semble. »
« - Tu veux entrer ? »
Il le regarda à nouveau, pendant un moment, comme si la réponse à cette question nécessitait une solide concentration.
« - Ce serait avec plaisir mais…le non-devoir m'appelle. »
Harry Potter se redressa, ébroua la neige dans ses cheveux, fit quelques pas et, après un dernier sourire, transplana. Cela ne fit même pas de bruit.
Il aurait dû comprendre. Était-il à ce point aveugle ? Tous ces signes, tous ces indices qu'elle avait laissés sur sa route afin qu'il comprenne…toutes ces preuves qu'il avait par automatisme réfutées, les prenant pour cette pitié ordinaire qu'il avait si bien appris à connaître. Était-il à ce point endommagé, au point de préférer une amitié douloureuse à un amour radicalement heureux ?
Quelle cruauté... Et quelle lâcheté, aussi.
Elle se retourna dans son sommeil. C'était moins leur acte précédent que la nuit blanche qu'elle avait passée qu'il l'avait fatiguée.
Avait-elle apprécié ?
Non, il ne fallait pas se poser de telles questions. Elles n'amenaient que le doute.
Il l'examina plus en détail. Elle avait un suçon au creux du cou. Le visage libéré de toute trace de réflexion ou de souci, elle semblait bien plus jeune. Il aimait beaucoup cette expression concentrée qui naissait sur ses traits lorsqu'elle était penchée sur ses livres et ses parchemins. Son sérieux et sa curiosité intellectuelle lui avaient toujours valu une place à part dans son estime. Ce sens de la réflexion était un trait admirable de son caractère et il n'ignorait pas qu'en plus d'être plus mature que lui au même âge, son intelligence était nettement supérieure à la sienne.
Une goutte de sueur perlait au creux de son cou et, alors que son regard se déplaçait vers les vitres de la fenêtre, il réalisa la chaleur qui s'était installée dans la pièce. Ca n'était pas la chaleur brute de deux corps en mouvement, cette émanation si primitive, mais une caloricité à la fois puissante et subtile, produite non pas par des corps, mais par la rencontre de ces derniers, l'étincelle de lumière qui en avait résulté, un peu comme si une étoile filante avait interrompu sa trajectoire pour paresser à loisirs dans le ciel.
Il se pencha et vint cueillir cette goutte du bout de la langue.
Hermione remua un peu et au lieu des protestations auxquelles il s'attendait, ce fut un sourire qui naquit sur son visage.
« - Qu'est-ce que tu fais ? » Elle inspira profondément et entrouvrit les yeux.
Il sourit en toute réponse et s'installa sur le côté.
Elle se redressa sur ses coudes et le détailla. Ses yeux s'attardèrent longtemps sur son torse avant de rencontrer à nouveau les siens. Il l'interrogea du regard.
« - A une certaine époque, un homme avec autant de poils j'aurais dit que c'était un singe. »
Et avant qu'il ait pu répondre, elle l'avait poussé sur le dos et avait posé son visage contre sa poitrine. Il ramena une main contre sa nuque et savoura ce poids.
« - Et aujourd'hui ? »
« - Je me demande comment j'ai pu m'en passer. » Elle embrassa la surface broussailleuse, et il frissonna.
J'aurais dû comprendre. Je n'ai rien vu. Et à présent que j'ai cédé, comment lui expliquer, disséquer sous ses yeux la situation ? Lui expliquer froidement les gestes, les habitudes à adopter ? Toutes ces choses qu'elle croit faciles aujourd'hui, mais qui l'useront au fil du temps? Les choses qu'il ne faut pas faire et celles qu'il faudra oublier, dont il faudra faire le deuil ?
Abandonner l'idée d'une existence normale. Accepter je devienne un monstre. Amputer notre existence d'une nuit par mois. Et peut-être, un jour, la voir se lasser de me soigner.
A présent qu'elle le regardait, sereine, il lui semblait que le double d'inquiétude pesait sur son cœur.
« - Ne pense plus à ses choses », murmura-t-elle contre sa peau comme si elle avait lu dans ses pensées.
« - Il va falloir parler. »
« - Je sais très bien ce que tu vas me dire », répondit-elle en s'enroulant dans le drap avant de s'asseoir en tailleur sur le lit. Elle le considérait avec gravité.
Il se massa les yeux et après un moment de silence, prit la parole :
« - La plupart du temps tu ne risques rien. Hors pleine lune tu as peu de chances d'être contaminée. Même si je te mordais maintenant je ne crois pas que tu risquerais grand-chose ; je ne vais pas t'apprendre l'importance des intentions dans le domaine magique. Mais il est hors de question de courir le moindre risque. Alors de ton côté je ne veux pas que tu aies de contacts prolongés avec mon sang. Autre chose : je ne veux plus te voir à la maison pendant la pleine lune. » Elle ouvrit la bouche pour répliquer mais il parla avant elle : « C'est une condition dont je ne veux pas discuter. »
Ils se mesurèrent longtemps du regard. Puis, voyant sans doute qu'elle n'aurait pas gain de cause face à sa détermination, elle hocha affirmativement la tête :
« - D'accord. »
Il vit qu'elle avait les larmes aux yeux et se détesta aussitôt. Il n'aurait pas dû employer ce ton froid, user de tant de rigueur en un pareil moment…
« - Excuse-moi », dit-elle avec gêne en s'essuyant les yeux. « Depuis la fin de la guerre il y a peu de choses qui parviennent à m'émouvoir et il se trouve que…tu es une de ces choses. »
Elle eut un petit rire. Un grelot dans le givre de l'après-midi. Un grelot qui se voulait raison, et cette raison était de son côté : le loup ne l'avait pas blessée. Il n'avait pas déchaîné sur elle sa soif de chair, du moins pas au sens destructeur du terme. Le loup ne lui avait offert que la douceur : la compagnie d'un souffle, un regard soumis, la chaleur d'un ventre offert, la tendresse d'une langue affectueuse et puis quelque chose d'involontaire et de bien plus innocent…quelque chose qui ressemblait au duvet fragile d'une oreille de bête.
Sa plume courait, s'agitait sur le papier, insatiable. Il savait pourtant, à la droiture de son dos, au port de sa tête, qu'elle était attentive à sa présence. Il reposa sa tasse et s'approcha d'elle. Le rythme de son écriture ne changea pas, et il en fut un peu déçu. Il avança encore, jusqu'à frôler le dossier de sa chaise. Son regard caressa la feuille couverte d'encre et de ratures. Ce fut à ce moment-là qu'elle laissa échapper quelques signes de trouble. Un ralentissement de son rythme d'écriture, une accélération de sa respiration.
A son tour, il commençait à l'apprivoiser.
La neige atteignait à présent le niveau du rebords et fenêtres, et cela continuait à monter. L'antique fauteuil étant trop étroit pour deux, ils étaient installés à même le sol sur un épais tapis qu'elle avait fait apparaître. Le feu chuchotait, comme soucieux de se mêler à leurs paroles sans toutefois les déranger. Il avait posé sa tête sur ses genoux et elle caressait ses cheveux avec une douceur exemplaire. Il se sentait détendu et heureux, avec l'impression de remplacer à la perfection ce chat d'un orange monstrueux qu'elle possédait et qu'il l'avait souvent vue caresser d'une façon presque identique.
« - Que ressent-on ? », demanda-t-elle, sans préambule.
« - Tu es sûre de vouloir le savoir ? »
« - Oui. »
« - Quelques jours avant, les sens se développent. On entend des choses lointaines, des choses parfois indésirables, qui s'invitent dans notre tête. Les bruits de la forêt, les cris des animaux et les conversations qui ne nous concernent pas. Les bêtes sont nerveuses lorsqu'on s'approche d'elles, et leur langage nous parait, de façon naturelle, moins obscur. Et puis il y a les odeurs. »
« - Les odeurs…ça doit être étrange. »
Il repensa à son odeur à elle, à ce qu'elle signifiait pour lui.
« - Ce sont juste des informations involontaires, qui vont et qui viennent. Il est difficile de les ignorer. La potion diminue efficacement ces effets. »
« - C'est désagréable ? »
Il sourit intérieurement.
« - Pas toujours. »
Après un court moment de silence, il reprit :
« - Cette acuité augmente au fil des jours, et c'est ce qui est le plus fatigant : toutes ces informations saturent le cerveau et gênent la réflexion. »
« - Et physiquement ? »
« - On est affaibli, mais le pire vient après la pleine lune. Avant, il y a juste cette fatigue et le stress. » Il se mordit légèrement les lèvres. « Et la peur, aussi. »
« - Et la pleine lune ? »
« - Tu es cruelle », murmura-t-il en souriant malgré tout.
« - Peut-être que oui. »
« - C'est comme si je m'endormais, je ne me souviens de rien. Et c'est presque une délivrance car les sens sont si développés, lors des dernières heures, qu'il est impossible de se concentrer sur quoi que ce soit tant le mal-être est intense. La douleur augmente, le corps – surtout le système sanguin – fourmille, quelque chose s'agite de plus en plus, et puis…plus rien. Les dernières secondes, quand on ne prend pas la potion, sont plutôt difficiles. Mais c'est une délivrance, répéta-t-il. »
Elle ne répondit pas. Sans doute n'y avait-il rien à dire ? Il hésita.
« - Et pendant un dixième de seconde, à chaque fois, il se passe quelque chose d'étrange : comme si les deux personnalités cohabitaient. Juste une fraction de seconde. Et il me semble que je lui cède la place avec…gratitude. »
Il détourna son regard du feu pour voir l'expression de son visage. Elle semblait pensive.
« - Tu as voulu savoir…» murmura-t-il avec le sentiment désagréable d'en avoir trop dit.
Elle se pencha et embrassa son front.
« - Tu as voulu savoir », répéta-t-il à voix basse, déjà détourné de ses pensées par la main douce qu'elle avait glissé sous sa chemise.
De son front, ses lèvres se déplacèrent jusqu'à son oreille. Elle murmura :
« - J'ai envie de boire tout ton sang jusqu'à la dernière goutte, de rester chaque nuit de pleine lune pour te voir disparaître en lui, et de panser chacune de tes blessures avec ma propre peau. »
Elle se recula un peu et le contempla avec insolence. Il réprima les larmes qui montaient à ses yeux mais les détourna tout de même : pouvait-elle se tromper à ce point ?
