L'air sentait la poussière, la fumée et le sang. Et par moment, lorsque le vent tournait, la viande rôtie à la broche. De nuit la vision de Kaamelott en ruines et de ses derniers soubresauts, rythmés par le craquement des charpentes et des dernières pierres qui cédaient sous leur propre poids, était encore plus surréaliste et lugubre.

Arthur Pendragon, ancien et nouveau Roi de Bretagne, regardait depuis des heures la plaine qui avait autrefois abrité la grandeur du Royaume de Logres. Il s'était posté sur cette colline peu de temps après avoir été sorti de force de ce château qu'il avait voulu un symbole grandiose et qui n'était plus qu'une carcasse éventrée. Les deux jeunes qui l'avaient aidé, Mehgan et Gareth, étaient restés un temps à ses côtés. Ils avaient essayé à plusieurs reprises de lui poser des questions, puis de le convaincre de partir avec eux devant son silence obstiné ils s'étaient lassés. Guenièvre était venue une ou deux heures plus tard, traversant les champs qui le séparaient du camp burgonde où des yourtes avaient été dressées. Il l'avait vue arriver de loin et avait failli s'enfuir pour éviter toute confrontation. Il était prêt à parier que la nouvelle de la fuite de Lancelot avait déjà fait le tour du camp : il n'était pas particulièrement discret dans son armure qui le faisait ressembler à un lézard albinos géant et quelqu'un l'avait forcément aperçu partir.

A sa grande surprise elle n'avait rien dit : elle s'était contentée de rester debout à ses côtés, proche, regardant tantôt ce qui avait été leur demeure, tantôt les plaines alentour. Aucune question sur sa confrontation avec Lancelot, aucun reproche sur sa faiblesse, aucun geste qui aurait trahi ce qu'elle ressentait, et rien qui lui permette de savoir si les deux jeunes avaient ou non trahi son secret. Elle était juste là dans sa robe blanche brodée d'or, contraste singulier avec le noir de ses cheveux, de sa barbe et de sa tunique. Au début il n'avait pas compris et un certain agacement avait remplacé les limbes où son esprit s'était abrité. Et puis soudain il avait saisi le message, hoché la tête avec un sourire qu'il voulait rassurant et l'avait remerciée d'un regard. Elle avait scruté son visage en retour puis avait posé un instant sa main sur son bras avant de repartir, apaisée. Non, l'humeur n'était pas au beau fixe, il avait toujours envie de s'échapper par tous les moyens possibles, mais il n'était pas non plus au fond du gouffre il savait qu'il n'était pas seul dans ce marasme.

Le jour avait décliné, la nuit avait tout enveloppé, et cette colère teintée de dégoût ne disparaissait pas. Il avait l'impression que tout son être était à l'image de ce château : construit de toute pièce pour mener une quête à bien puis fracassé sous des assauts multiples. Au début il avait cru que les dieux s'étaient ligués pour le ramener ici simplement afin de récupérer l'épée et chasser Lancelot qu'une fois ce but accompli il allait enfin pouvoir être en paix. Pourtant à nouveau le repos éternel lui avait été refusé. A nouveau on l'avait sauvé malgré lui : par hasard, par chance, il était tombé sur deux jeunes intrépides qui se souciaient de lui plus qu'il ne le faisait lui-même.

Non, à bien y réfléchir le hasard et la chance n'avaient rien à faire là-dedans : « on » attendait encore autre chose de lui et « on » ne le lâcherait pas, peu importe son épuisement physique ou moral. Tant qu'il serait un jouet dans les mains de divinités perverses toutes ses tentatives de rébellion se solderaient par un échec : même s'il décidait de se foutre en l'air au beau milieu du désert, « on » lui enverrait un sauveteur providentiel.

Comme un écho à ses pensées il entendit des pas s'avancer vers lui, un fort bruit de mastication lui permettant de savoir de qui il s'agissait sans même se retourner. Karadoc resta à un ou deux mètres pendant un instant, mordant de temps à autre dans un bout de pain tout en regardant le château, avant de prendre la parole.

- C'est Guenièvre qui m'envoie : elle dit qu'il fait froid et que vous allez attraper la mort.

- Si seulement… J'arrive, donnez-moi quelques minutes.

- D'accord.

Le manque de finesse de Karadoc ne lui permit pas de comprendre le sous-entendu et il s'installa aux côtés d'Arthur et renifla bruyamment l'air.

- Vous aussi ça vous dégoûte ? demanda-t-il après avoir avalé la dernière bouchée.

- On peut dire ça, oui.

- Notez, c'est pas que je me plaigne, hein : les Burgondes savent y faire. C'est juste que… Enfin j'aurais préféré autre chose.

- Que ça se finisse autrement vous voulez dire ? Moi aussi.

- En même temps c'est pas comme s'il y avait beaucoup de choix alentour. Mais il était sympa : on avait fait un bout de chemin ensemble. J'avais même partagé des carottes avec lui. M'enfin bon c'est fait. C'est juste que c'est plus facile quand on les connaît pas avant.

Arthur se retourna, sourcils froncés : est-ce qu'il était en train de dire que Lancelot était sympathique ? Non : il devait parler de quelqu'un d'autre, mort sous les décombres. Un homme, donc il ne s'agissait pas de Mevanwi, dont le sort ne semblait curieusement pas le soucier.

- Mais de qui vous parlez ?

- Ben le cheval qu'ils sont en train de faire griller. Notez, habituellement je m'en fous et je me pose pas la question de savoir si mon steak vient d'une vache sympa ou pas sympa. Ça doit être tout ce temps à bouffer des racines qui me détraque la tête.

Décidément il ne s'y ferait jamais. « Systématiquement débile mais toujours inattendu », avait-il qualifié les interventions de Karadoc et Perceval : au moins en dix années ils n'avaient pas changé.

- Vous venez ? Sinon ils vont tout bouffer, on va se coucher le ventre vide et je vais être de sale humeur, demanda Karadoc en se dirigeant vers le camp.

Arthur jeta un dernier regard vers Kaamelott.

- J'arrive. De toutes façons on se les caille ici et je suis crevé.

Sur le chemin il repensa à ceux qu'il avait croisé au château et qui l'avaient trahi. Lancelot et Loth, ce n'était pas nouveau. Mevanwi, le jurisconsulte, ce n'était pas si surprenant que cela. Le Père Blaise en revanche, voilà qui l'avait marqué : il s'était confié à lui, ils se connaissaient depuis Rome. Il avait été là depuis le début et il n'aurait jamais pensé qu'il aurait pu renoncer ainsi à Dieu ou à une certaine rigueur de l'âme.

- Dites, je crois qu'il va falloir que je me tienne un peu au courant de ce qui s'est passé pendant que je n'étais pas là. Depuis quand le Père Blaise a viré sa cuti ?

- Vous voulez dire abandonner son Bon Dieu pour l'autre taré ? Dans le couloir de votre chambre à Tintagel, je pense. Vos mémoires, là, avec les histoires de fées, de magie et le reste, ça l'avait déjà bien bousculé. Il n'arrêtait pas de dire qu'il allait passer pour un héréditaire si jamais quelqu'un apprenait que c'était lui qui avait écrit tout ça.

- Un quoi ?

- Un héréditaire. Un type qui croit pas en Dieu.

- Un hérétique.

- Oui, c'est que ce que je disais. Votre mère en a rajouté une couche en le menaçant de l'inquisition s'il ne se taisait pas et s'il racontait à qui que ce soit ce que vous lui aviez dit à propos de Rome. Il en a pissé dans son froc. Faut dire aussi que votre mère et votre tante, j'aimerais pas les avoir sur le dos sans vouloir vous vexer. Bref, il a voulu tout jeter mais Lancelot a récupéré le bordel avant. Alors il a suivi en disant que Kaamelott serait le seul endroit où il serait en sécurité et après on n'a plus eu de ses nouvelles.

Arthur hocha la tête : c'était une défection due à la peur plus qu'une trahison. Le Père Blaise n'était pas un homme d'arme après tout restait à savoir s'il était encore sauvable, contrairement à certains. Ou certaines. Ils étaient presque à l'entrée de la tente principale, dont s'échappait une musique plus joyeuse et martiale que la dernière fois, lorsqu'Arthur arrêta Karadoc d'une main sur le bras.

- Et votre femme ?

- Ma femme ?

- Ben oui : ça a dû être compliqué de gérer sa trahison, vos mouflets, la résistance, tout ça. Je vous ai quitté roi par régence ne voulant pas plus pouvoir, je vous retrouve à jouer les taupes et à gérer des dizaines d'hommes. Ça s'est passé comment ?

Karadoc eut une expression curieuse, d'incompréhension puis de gêne, et prit une grande inspiration.

- C'est-à-dire que techniquement…

- SIRE ! Venez, on vous a réservé votre place. Le roi burgonde veut faire un discours, on n'attend plus que vous.

- Un discours ? Vous vous foutez de moi Bohort ? Il n'est pas capable d'aligner 2 mots sans roter, on entrave que dalle à ce qu'il raconte, j'ai mal partout... Je veux juste grailler et aller me pieuter. Il peut se le faire tout seul son discours.

- Mais il ne faudrait pas vexer un allié, Sire. Dans notre situation…

Bohort ne termina pas sa phrase mais le coup d'œil qu'il jeta aux balistaires était éloquent.

- Dix minutes, Bohort. Dans dix minutes vous venez me chercher en prétextant un problème urgent. Et pendant ce temps là vous essayez de me trouver un truc que je puisse manger tranquille dans un coin.

- Oui Sire, à vos ordres.

Arthur prit une grande inspiration. Rien de tout cela ne lui avait manqué. Il regrettait presque la tannerie, ses échanges par simples gestes avec des gens qui pour l'essentiel ne parlaient pas la même langue, l'activité physique qui épuisait jusqu'à oublier de penser : il réfléchissait à nouveau depuis qu'il était là. Trop, beaucoup trop. Et on lui parlait trop, aussi. D'ailleurs…

- Vous disiez, Karadoc ?

- J'sais plus. Dites vous croyez qu'il va durer longtemps le discours ? Parce que j'ai vraiment la dalle !

Il ne répondit rien, se contentant d'entrer dans la tente. La chaleur étouffante qui y régnait lui bloqua un instant la respiration. Il se défit de son manteau mais le garda sur son bras tout en regardant autour de lui : le roi Burgonde, à moitié avachi sur la table, avait manifestement commencé à fêter la victoire depuis un moment. A ses côtés Léodagan tenait contre lui un gamin endormi et s'enguirlandait avec Dame Seli en essayant de faire le moins de gestes possible pour ne pas le réveiller. Son beau-père avait changé en dix ans et il croyait avoir senti une mélancolie qui se mêlait à sa hargne habituelle. S'il ne se trompait pas et qu'Yvain n'avait pas fui avec Démétra pour avoir une vie plus douce, cette mélancolie ne le quitterait plus jusqu'à la mort.

Il espérait vraiment se tromper.

Un large coup d'œil pendant qu'il avançait vers la place qui lui était réservée lui permit d'identifier quelques visages ça et là malgré les restes de maquillage. Il s'attendait à repérer facilement Guenièvre, sa tenue d'un blanc voyant et sa coiffure ridicule, mais elle manquait à l'appel. Gauvain en revanche était difficile à manquer : debout à côté des musiciens, habillé comme un burgonde, il essayait de participer en tapant sur ce qui ressemblait à un tambourin en manquant systématiquement la mesure. Non loin, Merlin et Elias, discutant en se penchant l'un vers l'autre et trinquant bras-dessus bras-dessous, attirèrent particulièrement son attention : ce devait être la première fois qu'il les voyait ensemble sans qu'ils donnent l'impression de vouloir se sauter à la gorge. A ces visages connus beaucoup manquaient et devaient se trouver à l'extérieur ou dans une des autres yourtes dressées dans le campement. Il le souhaitait en tous cas : l'alternative aurait rajouté encore à sa culpabilité.

Ces absents le renvoyaient à d'autres qu'il n'avait pas encore revu et qu'il ne reverrait peut-être jamais. Yvain, le maître d'arme… Et ses maîtresses, qu'étaient-elles devenues ? Et les gamins de la table ronde de Bohort, avaient-ils survécu à l'attaque ?

Des visages défilèrent devant ses yeux : membres de la cour, grouillots, hommes, femmes, tous se mêlaient. Il espérait que ceux qui n'étaient plus avaient eu une mort douce il savait que pour certains il n'en était rien.

Il secoua la tête pour chasser ces idées : il lui faudrait compter sur les vivants et oublier les autres. Convaincre à nouveau, fédérer, organiser, diriger. Seul, cette fois, puisque son meilleur conseiller tactique était l'ennemi. Le poids était immense.

- ARTHOOOOOUUUR !

Le poids était vraiment immense.


Bohort avait respecté sa parole et était venu le chercher assez vite. Pas assez, malheureusement, pour lui éviter de trinquer plusieurs fois avec le picrate aussi acide que tanique qu'on lui avait servi. Pas assez non plus pour lui éviter de se devoir redresser le roi burgonde deux fois lorsqu'il s'était affalé sur lui, plein comme une barrique.

Il avait juste oublié qu'avec Bohort les ordres devaient être très clairs et très détaillés : il était venu certes, avec une écuelle remplie certes, il lui avait aussi trouvé un coin tranquille… mais à présent, assis en tailleur dans l'herbe face à lui, il ne le lâchait plus et le noyait sous des flots d'informations décousues qu'Arthur n'écoutait qu'à peine. Une fois son assiette terminée il s'était allongé à moitié, laissant ses pensées divaguer. Ce n'est qu'en entendant « chevalier à la seiche » qu'il tiqua et se concentra sur ce que Bohort racontait.

- J'y pense : je n'étais pas particulièrement dans mon assiette dans les geôles mais je n'ai aucun souvenir de l'avoir vu depuis l'attaque. Ils sont devenus quoi, les mouflets ?

- Les saxons ont laissé partir Trevor, le plus petit, pour pouvoir porter ceux qui étaient inconscients après l'attaque. Enfin c'est ce que les autres m'ont dit. Ajouta Bohort, un peu gêné. Lucan doit être quelque part par là avec les autres garnements des semi-croustillants.

Arthur suivit le regard attendri de Bohort : à une vingtaine de mètres un feu de camp éclairait des visages tous plus ronds et imberbes les uns que les autres. Le plus jeune devait avoir 6 ans, le plus vieux 12 à peine. Tous avaient une arme à la ceinture, tous avaient des gestes et des regards d'adulte que trahissaient parfois un sourire de dent de lait ou un rire enfantin.

- Dites, c'est vrai que Lancelot a fait buter des mômes ?

Le sourire de Bohort disparut : il fixait le feu de camp avec une expression de colère qu'Arthur ne lui connaissait pas.

- Lancelot a fait exterminer des familles entières, que ce soit par la famine ou par la violence. J'ai vu un reste de bûcher d'où émergeaient des restes de squelettes, trop petits pour être des adultes et trop grand pour être des animaux. J'ai vu des maisons brûlées, des cadavres que les loups s'étaient partagés. Lui, la sorcière et leur clique n'ont laissé que destruction et haine sur leur passage. Je voudrais pouvoir retirer de mon corps la moindre goutte de sang qui me lie à lui et oublier à jamais qu'il est mon cousin, ajouta-t-il la voix tremblante d'émotion contenue en regardant Arthur.

Ce dernier baissa la tête, retenant le « je suis désolé » qui tournait en boucle dans sa tête en entendant cela. Il se sentait coupable, comme s'il avait été conscient du risque en confiant le pouvoir à Lancelot à l'époque. La vérité était toute autre : malgré tout il n'arrivait toujours pas à totalement scinder l'ami qu'il avait été et l'être qu'il était devenu et avait voulu lui faire confiance pour se prouver qu'il y avait de l'espoir.

Bohort se méprit sur le silence de son roi et reprit la parole :

- Je vous assure que notre parenté n'influera en rien ma fidélité, sire. Si je le voyais devant moi je le tuerais, sans hésiter. Je tuerai chacun de ces monstres.

Arthur leva la main en geste d'apaisement tout en pensant que lui-même n'avait pas pu le faire.

- Je sais Bohort, je sais. J'ai toute confiance en vous. Je me demandais juste à quel moment tout avait pu vriller comme ça. Bon sang vous vous souvenez du nombre de fois où on a pu être côte à côte, tous les trois ? Comment il a pu lâcher la rampe à ce point ?

- Je crains y être pour quelque chose…

- Vous ? Alors ça, ça m'étonnerait.

- Et pourtant. Rien de toute cela ne serait arrivé si je n'avais pas révélé le secret de ce traître à Dame Guenièvre, si je vous en avais parlé à vous…

- Woh woh woh, on se calme. Vous ne seriez pas un peu en train de refaire l'histoire, là ?

- Mais…

- Lancelot a décidé de poursuivre la quête du Graal seul parce qu'il n'aimait pas la façon dont je gérais. Il a fondé son clan parce que j'en avais marre de tout ça et que j'en avais ma claque de fédérer des cons. Guenièvre a décidé de le suivre, parce que j'avais été trop loin et que je suis tombé amoureux de la femme d'un chevalier. Lancelot a viré totalement maboul quand je suis allé récupérer Guenièvre. Et Mevanwi a cramé une durite quand je l'ai quittée. Lancelot a pris le pouvoir parce que je le lui ai laissé après avoir choisi de me buter. Si quelqu'un est responsable de tout ce merdier, c'est moi et moi seul.

C'était dit. Le ton avait monté peu à peu jusqu'à attirer l'attention de quelques personnes qui regardaient maintenant dans leur direction. Il reconnut la silhouette de Perceval qui se levait et venait vers eux, quelque chose dans les mains. Arthur, le souffle court, avait soudain envie de s'enfuir loin de cet endroit et de ces gens : un peu de silence et de solitude, pour se reprendre ou pour tout oublier. Il jeta son assiette dans l'herbe et commença à se redresser

- Une erreur ne devient une faute que lorsqu'on ne veut pas en démordre, mon Roi. Et par hypothèse si jamais parfois vous aviez commis des erreurs, ce que je ne dis pas notez bien, vous avez toujours cherché à les réparer. Votre présence aujourd'hui parmi nous en est témoin. Lancelot en revanche… ce que je veux dire c'est… Ne partez pas, Sire. Je vous en conjure. Sans vous pour nous lier nous ne sommes que des morceaux d'un tout incapables de nous rejoindre.

La voix de Bohort se brisa sur un sanglot, comme s'il était sûr que tout était déjà perdu. Arthur hésita un instant, permettant à Perceval d'arriver jusqu'à eux.

- Sire, Seigneur Bohort, avec les gars on a déniché de quoi fêter dignement nos retrouvailles. Et croyez-moi ça n'a rien à voir avec l'espèce de vinaigre aux herbes que ces dégénérés boivent : c'est du bon. Alors, on trinque ?

Perceval ne leur laissa pas le temps de répondre : il tendit un gobelet à Arthur et l'autre à Bohort et commença à les remplir, puis leva haut la bouteille. Son regard bleu révélait un trouble que son sourire voulait dissimuler.

- Au Roi Arthur, et à l'espoir.

- A notre roi et à l'espoir, reprit Bohort.

- A l'espoir, soupira Arthur en levant son gobelet.

Il ne but que deux gorgées mais Perceval emplit son verre à nouveau sans lui laisser le temps de refuser.

- Alors, il est comment ?

- Très correct, faut dire. Ça fait longtemps que j'en avais pas bu du comme ça.

- J'pense bien : il vient direct d'une cave de Kaamelott. Les gars avaient continué à creuser après l'histoire de la prison : un de nos tunnels a débouché là-bas hier et mes gars ont embarqué tout ce qu'ils pouvaient trouver, dont le stock de boutanches. On aura sauvé au moins ça des mains de l'autre taré et de sa sorcière.

- Attendez, ça fait deux fois ce soir que j'entends parler d'une sorcière, c'est nouveau ça ?

Perceval et Bohort se regardèrent, chacun faisant des petits signes à l'autre semblant dire « allez-y, vous » jusqu'à ce qu'Arthur perde patience.

- Vous accouchez oui ou merde ?

« Dame Mevanwi… », « L'autre mocheté », commencèrent en même temps les deux hommes. « Allez-y, vous, moi ça m'énerve de parler d'elle » continua Perceval.

- Dame Mevanwi a commencé à se former aux arts de la magie auprès d'Elias lorsque vous étiez parti. Elle s'est améliorée peu à peu jusqu'à devenir une véritable magicienne, mais je me dois de dire qu'elle fait de ce pouvoir un bien piètre usage. C'est à présent plus de la magie noire que ce que nous connaissions jusqu'ici. Le peuple l'appelle la sorcière de peur de dire son nom.

- Si vous voulez mon avis, la grosse mocheté ça évite aussi de dire son nom et c'est plus clair. Pardon Sire, je sais que vous et elle…

- C'est du passé.

Arthur vida son gobelet, hésita, puis le tendit à Perceval en lui faisant signe de le remplir à nouveau. Il savait que Mevanwi avait mal accepté son éviction mais n'aurait jamais soupçonné que la jolie blonde, mère de famille tendre, amoureuse complice, puisse devenir celle qu'on lui décrivait. Un souvenir flou lui revint soudain.

- Elle est venue nous voir, non ? Dans les geôles, je veux dire.

- Un peu, qu'elle est venue… Elle voulait qu'on vous laisse crever dans votre cage. Mais c'est grâce à ça qu'on a pu vous faire sortir au final vu que sa garde avait la clé.

Le souvenir était trop fugace : il avait espéré qu'en entendant plus de détails il parvienne à le consolider mais rien ne venait. Il se demanda juste s'il s'agissait vraiment d'un hasard : se pourrait-il que Mevanwi ait volontairement participé à son évasion ? Qu'elle n'ait pas l'âme aussi noire que ses compagnons le disaient ? Il pouvait en garder l'espoir mais il devait aussi prévoir le pire et rassembler le maximum d'éléments sur un potentiel ennemi.

- Et qu'est-ce qu'elle sait faire, précisément ? Niveau magie je veux dire ?

- Ah ça, j'en sais rien, répondit Perceval. Tout le monde en avait peur en tous cas. Faudra que vous demandiez à Dame Guenièvre, je crois que de nous tous c'est elle qui a été le plus en contact avec elle ces dix dernières années. Et Elias bien sûr, vu que c'est lui qui lui a mis le pied à l'étrier. Il aurait mieux fait de se casser une jambe ce jour-là, je vous le dis. Enfin c'est une image hein, parce que même avec une jambe cassée il aurait pu lui apprendre des trucs. Il aurait dû se casser les deux bras et avoir une laryngite, voilà.

- Attendez, attendez : Guenièvre ? En contact avec elle ?

Perceval se troubla devant l'air mécontent de son roi et se demanda s'il avait commis une erreur. Il parlait trop, comme toujours, et dans le doute il préférait s'arrêter là.

- Ce que j'en dis, hein. Je me suis peut-être trompé. Vous voulez encore du vin ? Je vais chercher d'autres bouteilles ! cria Perceval en s'éloignant à petites foulées.

- Et moi je vais chercher Elias, ajouta Bohort, désireux de s'éloigner.

Resté seul, Arthur se massa la nuque. Quelque chose le picotait désagréablement à la base du crâne une sensation qu'il avait appris depuis sa plus tendre enfance à reconnaître comme le signe que quelqu'un l'observait, ou que les pires catastrophes allaient arriver.

Malheureusement, un coup d'œil alentour lui permis de confirmer que personne ne le regardait.