Chapitre 20 : Collision
Fleury & Botts , le dernier jour de Février d'une année qui promettait d'être remarquable. Chaque année bissextile, La librairie emblématique du Chemin de Traverse organisait une immense braderie afin de soulager ses rayons encombrés.
Impossible de savoir comment, mais Hermione avait réussi à convaincre Harry de les accompagner à cet événement. Ses séances de thérapie assorties de potions faisaient leur effet, mais son état de santé demeurait fragile. La foule présente pouvait à tout moment le perturber, déclencher une de ces crises d'empathie qui surchargeaient son cerveau d'émotions.
Et comment expliquer à quel point la foule était au rendez-vous, ce jour-là.
Harry ne tint pas bien longtemps. Il trouva son salut dans les étages de la librairie, accoudé à la balustrade d'une mezzanine épargnée par la clientèle, où les ouvrages traitant d'arithmancie n'attiraient guère les visiteurs.
Depuis cette place de choix, il pouvait tout à loisirs observer les allées et venues des sorciers en contrebas, sans se trouver trop altéré par leurs états d'esprits. C'était même l'endroit idéal pour s'exercer à l'occlumencie "pleine conscience", cette pratique qui était le pivot central de sa thérapie.
Il entreprit de réguler sa respiration, vidant son esprit et observant ce qu'il avait sous les yeux sans émotion, accueillant chaque détail, chaque mouvement, sans jugement.
Un groupe de sorcières âgées s'engouffra vers la sortie les bras chargés de trouvailles, caquetantes, ravies de leurs prises de guerres. Deux jeunes enfants, un frère et une sœur, se chamaillaient pendant que leur père passait au crible le rayon sortilèges. Celui-ci les sermonna brièvement (ce qui n'eut aucun effet), et retourna à ses recherches d'un air mécontent.
Un hibou cogna à la vitrine du magasin, et gratifia d'un coup de bec l'employé qui avait tardé à lui ouvrir. La beuglante qu'il transportait fut emportée en vitesse dans l'arrière-boutique.
Les jumelles Patil venaient de faire leur entrée dans la librairie.
A peine furent-elles sur le seuil que l'une d'elle (Padma, il en était presque sûr), tira la manche de sa sœur et désigna du menton Hermione, qui farfouillait au rayon Potions à la recherche d'un ouvrage sur les breuvages de premiers secours. Les jumelles échangèrent quelques mots que bien sûr, il ne put entendre. Concentré sur elles, Harry en oublia momentanément son exercice.
A même instant, Remus s'approchait d'Hermione et montrait l'ouvrage qu'il venait de piocher dans un des bacs "Tout à 1 mornille". Alors qu'elle se penchait sur sa trouvaille, il posa une main dans son dos.
Une des jumelles (Parvati) se tourna vers sa sœur et haussa les épaules ("n'importe quoi"). Padma secoua la tête, un petit sourire aux lèvres, et lui fit signe d'attendre.
Hermione était assez loin de son champ de vision, mais il sembla à Harry qu'elle rougissait un peu. Elle saisit le livre que Remus tenait et alla le reposer avec les autres. Puis elle revint vers Remus et celui-ci, un large sourire aux lèvres, lui caressa la joue d'un revers des doigts. Hermione leva les yeux au ciel.
A ce moment-là, les jumelles observaient la scène avec autant d'intérêt l'une que l'autre.
Remus se pencha sur Hermione et déposa un baiser léger au coin de sa bouche.
Sourire de triomphe pour Padma. Parvati, elle, restait figée de stupéfaction. Elle finit par se retourner vers sa sœur ("je rêve !"), qui la gratifia d'une moue narquoise ("je te l'avais dit").
Harry, quant à lui, s'intéressait à présent de près à l'ouvrage qu'Hermione venait de reposer :
" Accio...vieux bouquin.
Le livre s'éleva dans les airs jusqu'à lui. C'était une édition écornée et poussiéreuse de Moi, le Magicien.
Harry sourit pour lui-même, attendri, mais sa bonne humeur fut de courte durée : une silhouette désagréablement familière se présentait à la périphérie de sa vision, et à nouveau il tourna la tête vers l'entrée.
Rogue. Egal à lui-même, il se tenait dans l'encadrement de la porte, la mine pincée, ouvertement hostile à la masse de sorciers qui s'affairait dans les rayonnages.
Le Survivant regarda tout à tour Hermione et Remus, puis Rogue, et à nouveau ses amis. Rien ne pouvait éviter la collision.
Rogue fendit la foule avec dégoût - même de loin c'était une évidence - et se dirigea sans le savoir vers le couple. Harry se concentra à la recherche d'une solution. A part assommer son ancien professeur à l'aide d'un des lustres pendus au plafond de la boutique, il ne voyait aucun moyen de l'arrêter sans se faire prendre.
Et de toute façon, c'était trop tard. Il les avait vus. Harry le savait car il venait brutalement de s'arrêter face au rayon des potions, où Remus et Hermione se tenaient toujours.
Qu'avait-il pu leur dire ? Il ne le saurait jamais, mais le couple s'était retourné pour lui faire face.
Il vit Remus prendre instinctivement une attitude protectrice, et faire un pas en avant pour laisser Hermione en retrait. Il vit également que son amie conservait un flegme remarquable, et ne put s'empêcher de penser qu'elle n'avait aucun besoin que Remus la protège de quoi que ce soit. Harry secoua la tête en souriant. C'est elle qui aurait dû gérer cette rencontre car à l'évidence, Remus semblait prêt à faire des étincelles.
Il avait bien du mal à reconnaitre son ami et ancien professeur, d'ordinaire si calme et bienveillant. La main leste, prêt à dégainer sa baguette, un pied en avant et le regard noir. Était-ce le Loup, qu'il entrevoyait ?
Rogue avait probablement parlé à nouveau, car il vit Remus répondre quelque chose et Harry devina les mots "éloigne-toi". Sans doute l'ancien professeur n'apprécia-t-il pas de se faire chasser du rayon des potions (son domaine, de ce fait), car il fit lui aussi un pas en avant.
Le Survivant fronça les sourcils. A moins qu'Hermione ne désamorce la situation, le duel de sorciers semblait inévitable. Et à vrai dire, il n'aurait pas rechigné à voir son ancien ennemi prendre une raclée en public. Tant qu'il restait en état de préparer les potions qu'il prenait trois fois par semaine à Sainte-Mangouste. Le Gryffondor en lui jubila.
Rogue parlait, encore, car il voyait les yeux de Remus noircir encore, et le regard d'Hermione devenir perplexe. Elle posa une main tranquille sur la main de Remus qui s'apprêtait à dégainer sa baguette. Autour d'eux, certains sorciers avaient mis leurs courses en attente et observaient la scène.
Parvati et Padma, non loin, n'en perdaient pas une miette. Harry, qui aurait bien voulu leur vendre du pop-corn, se demandait s'il allait intervenir quand il vit Hermione s'interposer entre les deux hommes.
Elle parlait, les yeux vissés sur son ancien Maître des Potions et allié, une expression calme et sincère. Elle parlait, et parlait encore, et Harry vit, au bout d'un certain temps, les larmes qui coulaient de ses yeux.
Il n'entendait pas ce qu'elle disait, mais il n'avait pas besoin de connaitre ses mots pour la comprendre. Les deux seuls derniers mots qu'elle prononça en secouant sobrement la tête furent, eux, clairement compréhensibles pour le Survivant : " Assez. Assez ".
Derrière elle, Remus demeurait impassible, les yeux rivés au sol, ses poings tellement serrés qu'ils en étaient blancs.
Harry commençait à penser que la situation était sauve. Rogue fit un pas en arrière, pivota sur lui-même et entreprit de s'éloigner. Puis il se ravisa et se tourna à nouveau, décidé à avoir le dernier mot. Impossible de savoir ce qu'il dit, mais cette fois fut la bonne. Remus bondit comme un félin sur son ancien collègue et lui décocha une droite qui l'envoya au tapis. Terriblement moldu, terriblement efficace.
" Tu n'y peux rien, Harry.
Comme sortie d'un rêve, Luna Lovegood venait d'apparaitre à ses côtés. Il la regarda, interloqué. Elle serrait une pile de grimoires contre elle et observait la scène avec sérénité.
" Tu n'y peux rien, il vient toujours un moment où les bêtes doivent essayer leurs cornes.
Elle tourna les talons et disparut dans le labyrinthe des rayonnages.
Etats généraux du statut des créatures magiques à Poudlard.
La une de la Gazette du Sorcier interpella Remus alors qu'Hermione examinait sa main.
" Les articulations sont un peu rouges, mais tu n'as aucune plaie. Elle embrassa ses doigts légèrement endoloris, et ajouta : " Tout le monde ne peut pas en dire autant.
" Je n'ai rien, ne t'en fais pas. Il attrapa sa main et l'embrassa à son tour.
Le Chaudron Baveur était encore presque vide en cette fin de matinée. Le journal du matin abandonné sur leur table était encore intact et Remus s'en saisit.
" Tu me croirais si je te disais que c'était mon idée, ces états généraux ? Dit-elle en secouant la tête. Je crois que le jour où j'ai proposé ce projet en réunion a aussi été celui qui scellé mon renvoi. Aujourd'hui c'est devenu un sujet à la mode et le Ministère en profite. Qui aurait eu envie d'écouter une pauvre idiote à peine sortie de Poudlard, à ce moment-là ?
Elle eut un sourire triste et Remus fronça les sourcils.
" Ne dis jamais ça. Jamais.
Harry et Luna venaient de les rejoindre, les bras chargés de choppes de bièraubeurre bien chaude. Xenophilius Lovegood les suivait de près avec bol de fromage de ronflak et une bouteille de Whiskey-Pur-Feu.
" La coupe du vainqueur, annonça Harry en posant une choppe devant Remus. Une victoire incontestable.
" - Je ne suis pas fier de ce que j'ai fait.
" - Si tu ne l'avais pas fait j'aurais fini par le faire. C'est bien ce qu'il cherchait, non ?
" - Impossible de savoir ce que veut Severus...
" - Lui-même ne le sait pas, acheva Luna.
Elle avait dit cela d'un ton très sérieux, avec cette expression pensive qui déstabilisait si souvent les gens.
" - Voilà, oui... conclut Hermione en buvant d'un trait la moitié de sa bièraubeurre.
Elle avait sa petite idée sur ce qui avait déclenché la colère de son amant.
Jusqu'ici Remus s'était montré beau joueur, y compris lorsque l'ancien Maître des Potions dépassait largement les bornes. D'ailleurs, ne lui avait-il pas pardonné d'avoir déclenché son renvoi de Poudlard, il y a quelques années ?
Aujourd'hui Severus avait été bien trop loin, en mêlant Hermione à leur querelle. Une salve de sous-entendus quasi-obscènes avait eu raison du calme de Remus et quant à elle, elle s'était trouvée incrédule devant tant de méchanceté gratuite.
Qu'est-ce qui ne tournait pas rond, chez son ancien Maître des Potions ? Volontairement ordurier, prêt à déclencher une bagarre en plein Chemin de Traverse.
En cela Remus aurait pu lui répondre. Pour lui, la jalousie était un motif évident. Contre un ancien ennemi qu'il considérait comme inférieur et qui, contre toute attente, était en train de réussir sa vie. Parce qu'il était heureux, et pas lui. Parce qu'il était entouré, et pas lui. Enfin parce qu'il était amoureux, et pas lui.
Parce qu'il était avec cette femme. Courageuse et brillante. Jeune. Beaucoup trop belle. Il jeta un coup d'œil à Hermione puis sourit pour lui-même, espérant que personne n'ait remarqué son trouble.
" - Tant que j'y pense, marmonna Xenophilius en fouillant dans un des plis de sa cape. Vos entrées pour Poudlard.
Il tendit deux billets frappés du sceau du Ministère à Hermione et Luna.
" Etats généraux du statut des créatures magiques, entrées spéciales presse. Vous aurez accès à toutes les conférences, les débats – prévoyez de quoi vous protéger, les centaures aiment la bagarre – ainsi que les ateliers de médiation, mais seulement en tant que spectatrices (Xenophilius jeta un regard entendu à Hermione). Il farfouilla dans la masse platine et hirsute qui lui tenait lieu de cheveux. " Bonne chance, mesdames.
à suivre
Voici un petit chapitre tout en douceur (enfin, ça dépend pour qui) qui inaugure le redémarrage de cette fic. S'il reste encore des lecteurs dans le coin, je serais tellement heureuse de savoir ce que vous en pensez. J'ai besoin de courage pour l'écriture du prochain chapitre qui sera assez conséquent. Je vous embrasse fort, prenez bien soin de vous.
M.
