Il s'était attendu à un peu de solitude après la désertion de Perceval et Bohort, avait espéré avoir quelques minutes pour mettre à plat tout ce qu'il avait appris et tout ce qui restait à faire. La musique qui s'échappait de la yourte principale s'était faite plus calme : les hommes étaient tous fatigués après cette journée et une fois repus de nourriture et d'alcool ils ne tiendraient sans doute pas longtemps. Lui-même se sentait fourbu et pourtant l'envie de dormir qui le tenaillait quelques heures plus tôt avait disparu, balayée par un sentiment de vague malaise.
Cependant Bohort réapparu rapidement, poussant devant lui Merlin et Elias, aussi vite que leurs pas chancelants le permettaient.
- Désolé Sire, vous vouliez parler à Elias mais ils ont tenu à venir vous les deux.
- On tenait pas tellement à venir, j'vous dirais. On était peinards et vous êtes venus nous faire chier. Marmonna Elias avec une diction pâteuse.
- Et où il va, je vais. C'est mon pote maintenant ! ajouta Merlin, tout aussi aviné.
- Ouais, on est des potes ! Des magipotes ! Va pas falloir nous faire chier, on va tous les démonter !
- Bohort, que voulez-vous que j'en tire dans l'état où ils sont ? soupira Arthur.
Bohort haussa les épaules, contrit.
- Souhaitez-vous que j'aille quérir de l'eau afin qu'ils reprennent quelque peu leurs esprits ?
- Pour ça faudrait un baquet de flotte par la tronche oui ! ça va aller, vous pouvez disposer. Profitez un peu vous aussi ou allez vous reposer, peu importe, je m'occupe des deux arsouilles. Le congédia Arthur.
- On n'est pas des arsouilles, son seigneur. Ma seigneurie. Mon seigneur. Oh bref, vous voyez quoi.
- Arsouilles ! Et puis quoi encore ? Qui c'est qui serait toujours dans sa cage si bibi n'avait pas cargograph… carfogra… fait une carte ? Hein ? C'est môôssieur le roi Arthur. Il serait canné si j'avais pas été là, môôôssieur le roi Arthur. Le roi des ingrats oui !
Fermant les yeux, Arthur compta jusqu'à cinq pour se calmer. Merlin lui en voulait manifestement encore de leurs disputes passées : il n'avait pas tout à fait tort. Lors de ses années d'exil et d'esclavage il avait eu le temps de réfléchir à ses proches : la façon dont il les avait traités, dont il avait voulu les forcer à penser et avancer à son rythme, dont il leur avait parlé. L'ancien Arthur aurait dit merde et serait parti, furieux. Le nouvel Arthur voulait tenter de construire de nouvelles bases.
- C'est vrai que je ne vous ai pas dit merci. Alors ouvrez grand vos esgourdes parce que je ne vais pas vous le chanter tous les jours : merci pour tout ce que vous avez fait de positif depuis qu'on se connait. Voilà.
Merlin ouvrit la bouche à plusieurs reprises sans rien dire, puis se jeta au cou d'Arthur en pleurant.
- C'est la plus belle chose que vous m'ayez dite. J'suis content. J'suis vraiment content, hein. Parce que je vous aime vous savez, vous aussi vous êtes mon pote.
- On se calme ! Je vous ai remercié pour ce que vous aviez fait de bien dans votre carrière, je ne vous ai pas demandé en mariage non plus !
- Et moi alors, j'ai fait de la merde peut-être ? demanda Elias
- Punaise… Merci aussi pour ce que vous avez fait de bien, Elias. Mais par contre j'aurai des trucs à vous demander quand vous aurez dessoulé.
- J'SUIS PAS SAOUL ! Juste fatigué. Vous pouvez demander maintenant, vous verrez si j'suis saoul. Mais faites vite parce que j'ai envie de vomir.
- Vite ? En deux mots : magie, Mevanwi. C'est suffisamment bref comme ça ?
Elias tangua un instant, puis fit un geste devant son visage. Une lumière bleutée entoura son corps et l'instant d'après il parut aussi sobre que possible. Merlin, toujours accroché au cou d'Arthur, en cessa de geindre. Il fit deux pas hésitants vers Elias.
- Vous avez vu ? Il est fort mon pote. Mais moi aussi j'peux le faire !
- Merlin imita le même geste. Une lumière bleutée apparu également, mais eu pour tout effet de rendre ses cheveux et sa barbe d'un rose soutenu.
- Ah non merde c'est pas ça.
Il tenta à nouveau, transformant le rose en jaune poussin. Elias le regarda faire sans aider : la camaraderie semblait avoir disparu aussi vite que l'alcool dans son sang.
- Sire, vous aviez une question je crois.
- Et pas qu'un peu. J'ai ouïe dire que vous avez transformé Dame Mevanwi en sorcière, c'est quoi cette histoire ?
- Ah je proteste : je l'ai peut-être initiée à la magie, mais c'était en tout bien tout honneur ! Des petits sorts par-ci par-là, tout à fait innocents. Pour rendre service en sorte.
- C'est pas exactement la version que j'ai eue, vous pourriez développer pour voir ?
- Hey, engueulez pas mon pote ! Intervint Merlin, à présent vert. C'est pas d'sa faute si l'autre l'a emberfili… emberlifoco… Oh et puis merde. Elle l'a eu comme elle vous a eu, na.
Arthur ne releva pas et se rapprocha d'Elias. Ce dernier était plus grand que lui mais déglutit, mal à l'aise.
- Des sorts innocents ?
- Des potions. Brûler des trucs aussi. C'est pratique quand il faut allumer un feu l'hiver !
- Elle a quand même cramé des mecs, la donzelle, observa Merlin.
- La ferme vous. Bon d'accord, elle a étudié toute seule après grâce à des bouquins que je lui avais peut-être prêté. Mais je ne savais pas qu'elle serait aussi douée.
- Cramé des mecs ? J'ai bien entendu ? C'est vrai ce qu'il raconte ?
Elias baissa les yeux. Arthur avait du mal à imaginer la femme qui avait partagé son lit mettre le feu à des humains. C'était forcément une erreur, une exagération. Merlin, qui n'avait pas changé de couleur mais semblait un peu plus maître de lui, essaya de faire se retourner Arthur.
- Nan mais vous, vous craignez rien.
- Oui c'est sûr, elle m'aime tellement qu'elle ne me fera rien ! Je l'ai larguée, elle a pris le parti de Lancelot, mais elle va me déclamer des vers la prochaine fois qu'on se croise ! Quoi d'autre, Elias ?
- Ben j'en sais rien. Elle a eu accès pendant des années à tout le contenu de ma cahute alors elle a pu apprendre pas mal de choses. Magie blanche, magie noire, métamorphose, sorts… Une fois qu'on commence on a du mal à s'arrêtez, vous comprenez.
- Mais vous craignez rien, je vous dit !
- La ferme, vous ! Donc grosso modo on peut se retrouver face à une femme qui connait parfaitement tout le monde, furax, et puissante mais on ne sait pas à quel point. Ah mais c'est magnifique ça, permettez que j'applaudisse !
- Elle est peut-être cannée : si ça se trouve elle est sous les débris de Kaamelott, façon crêpe, et on s'inquiète pour rien.
- On s'inquiète pour rien : les magiciens c'est pas des cons et ils ont prévu les disputes conguj.. Conjag… conjuga…
- Vous apprendrez mon p'tit père, l'interrompit Arthur en s'adressant à Elias, qu'une des bases du chef de guerre c'est de ne pas sous-estimer l'ennemi et ses forces. Lancelot avait plus de capacité à planifier une embuscade que tous mes hommes réunis. Vous savez ce que j'aurais fait moi si j'avais eu une arme secrète de ce gabarit ? Je l'aurais mise à l'abri direct, à la première alerte, et je vous fiche mon billet qu'il a fait pareil.
- Je suppose que je ne peux toujours rien dire ? tenta Merlin.
- Vous savez comment la retrouver ?
- Non.
- Vous savez comment brider ses pouvoirs ?
- Non, mais…
- Alors effectivement, vous ne pouvez rien dire.
- Si c'est comme ça je retourne boire. La picole, au moins, ça déçoit jamais. Vous venez ?
Elias hésita mais suivit le mouvement, soucieux de se soustraire aux questions du roi.
- Vous m'excuserez mais faut que je le surveille. Par contre, si je puis me permettre, si vous voulez en savoir plus sur Mevanwi y'a pas mal de monde qui a eu à faire à elle.
- Ma femme par exemple, apparemment.
- Guenièvre ? Au début oui, mais entre son départ pour la Tour de Ban et maintenant le temps a passé et l'autre a pu s'améliorer encore. Non je pensais plutôt aux saxons qui voulaient déserter et aux rebelles femmes. Elle se les gardait, à ce qu'on dit.
Il n'en dit pas plus avant de partir en soutenant Merlin mais son regard glaça Arthur, qui n'avait plus qu'une idée : retracer ce qu'il avait manqué ces dix dernières années, minute par minute au besoin. En voyant passer une silhouette en robe blanche près du groupe de Perceval il décida de commencer par Guenièvre. Il la rejoignit rapidement et fut pris d'un doute deux ou trois mètres avant de l'atteindre : la démarche, la stature, les cheveux ne correspondaient pas.
- Mehben ? Mehgan ? Enfin l'une des deux : qu'est-ce que vous foutez avec la robe de la reine ?
- Moi c'est Mehben. C'est la reine qui m'a demandé d'échanger, j'ai rien volé !
- Je ne vous accuse pas, arrêtez de m'agresser ! Et elle est où la reine maintenant ?
- La dernière fois que je l'ai vue elle était là-bas, près des arbres, mais je ne suis pas sa nounou. C'est votre femme, vous devriez savoir où elle se trouve non ?
- Heureusement que votre père a un meilleur caractère sinon je l'aurais foutu au cachot depuis longtemps !
Mehben haussa les épaules, attrapa les pans de sa robe et tourna les talons en fouettant volontairement les jambes d'Arthur avec le tissu.
- Elle tient bien de sa mère par contre, celle-là, maugréa Arthur en s'éloignant.
La tâche rendue ardue par une lune timide, il chercha Guenièvre pendant un moment : de nombreux groupes s'étaient formés par accointance et s'étaient rassemblés tantôt autour d'un feu, tantôt dans les yourtes de différentes tailles. Il commençait à sérieusement s'inquiéter et retourna sur ses pas pour demander l'aide de Léodagan. C'est là qu'il la vit, assise toute seule dans l'herbe à l'écart des différents groupes, appuyée sur ses bras pour mieux observer le ciel. Tête en arrière, son visage et son cou qui avaient été trop longtemps protégés du soleil se détachaient du reste de sa tenue.
Le premier réflexe d'Arthur fut de lui demander de façon peu amène ce qu'elle faisait là, à la merci de n'importe qui. Les mots « qu'est-ce que vous foutez là, vous êtes barjot ou quoi ? » étaient tous prêts à sortir de ses lèvres… mais il se retint et l'observa.
Elle avait vieilli. Comme lui, comme les autres. Mais les rides sur son visage ne correspondaient pas à la femme qui avait partagé quinze ans de sa vie. Elles auraient dû n'exister qu'au coin de ses yeux, là où la peau se plissait quand elle souriait ou riait. Entre ses sourcils, là où un creux se dessinait lorsqu'elle ne comprenait pas ce qu'il lui disait ou que la logique de quelque chose lui échappait. Sur son nez, qu'elle retroussait souvent en signe de désaccord ou de dégoût. Surtout pas au coin de ses lèvres, surtout pas sur son front : elles étaient autant de preuves de phrases qu'elle avait dû taire, de peurs qu'elle avait dû contenir.
Son regard aussi avait changé : cette petite étincelle de naïveté, d'optimisme débridé qui l'agaçait au plus haut point avant semblait avoir disparu. Elle était remplacée par quelque chose qu'il ne pouvait nommer précisément, entre tristesse, renoncement et désillusion. Elle avait vieilli mais surtout elle avait mûri. Comme lui.
Hésitant entre partir et la rejoindre, il resta planté là à se demander ce qu'ils étaient l'un pour l'autre. Pendant des années ils avaient été côte à côte sans rien partager ou presque en dehors de prises de bec, à son initiative le plus souvent. Il ne l'aimait pas, ne l'avait jamais aimée. Pire encore, il ne l'avait jamais embrassée comme il l'avait fait dans cette tour, pas même le jour de leur mariage.
Qu'est-ce qui lui avait pris ?
Guenièvre de Carmélide, femme-enfant éduquée pour obéir et ne pas trop réfléchir, mariée très jeune à un époux qui ne l'aimait pas. Qui aurait pu être son Pygmalion mais avait refusé ce rôle, la laissant dans une ignorance de tout. Qui l'avait déçue, profondément.
Parfois, lorsque les nuits glacées du désert l'empêchaient de dormir malgré sa fatigue, son regard ce soir-là s'imposait à lui : lorsque dans la cuisine elle les avait surpris, Mevanwi et lui, et avait compris. Cette expression de honte, de mépris, d'incompréhension le hantait. Il avait réagi comme le pire des goujats, insultant à la fois son intelligence et sa droiture pour cacher sa gêne.
Ces nuits-là, dans ses rêves, elle le giflait, l'insultait et le forçait à agir comme un roi qu'il était. Il voyait alors ce qui se serait passé et toutes les hypothèses s'étaient révélées au fil des cauchemars. Une nuit il n'aurait pas perdu la confiance des Dieux, la Dame du Lac serait encore là pour le conseiller, elle ne serait pas partie rejoindre Lancelot, qui lui-même ne serait pas devenu fou. Une autre, pas grand-chose n'aurait été différent : Lancelot serait parti tout de même, il aurait quand même jeté l'éponge à force de lassitude, laissant les clans autonomes se former… Pourtant lorsqu'il se réveillait il était certain que rien n'aurait changé : un jour ou l'autre il se serait foutu en l'air, un jour ou l'autre Lancelot aurait voulu séduire Guenièvre.
La seule chose qui aurait pu changer le cours du passé aurait dû se passer bien avant : s'il avait essayé de l'aimer, ou au moins de lui permettre d'apprendre à ses côtés, alors peut-être tout aurait été différent.
D'autres nuits avaient été consacrées à de multiples regrets : ce n'était pas pour rien que les seuls souvenirs qu'il avait conservés et pour lesquels il s'était battu étaient son médaillon représentant Ogma et sa bague. Un esclave n'aurait jamais dû avoir de tels trésors et ils attiraient les convoitises : il avait dû lutter pour les conserver jusqu'à ce qu'il soit respecté. Deux souvenirs, deux objets essentiels confiés par deux figures paternelles, Anton et César, qui lui avaient appris le respect de l'autre. Deux objets qui lui rappelaient sans cesse qu'il avait failli à des leçons essentielles : se souvenir de ses origines et protéger les faibles. Il avait bénéficié d'une éducation qu'il n'avait même pas partagé. Il avait bénéficié de l'altruisme des autres et avait fini par ne penser qu'à lui : sa quête, son destin, sa descendance, son serment, ses désirs, ses plaisirs.
Il avait réalisé depuis longtemps que son désir d'en finir n'était pas lié à sa stérilité : lors de sa quête de descendance il était tombé de son propre piédestal et la honte était insurmontable.
Il n'avait pas prévu de revenir. Il n'avait pas prévu d'essayer de réparer ses erreurs. C'est ce qu'il avait essayé de dire tout le long du chemin. Pourtant il était là, Excalibur à son côté. Roi de Logres à nouveau. Chef de guerre, à nouveau, avec des hommes qui étaient prêts à lui confier leur confiance et leurs vies. Epoux à nouveau.
Rester faire le guet pendant qu'elle montait récupérer sa satanée couronne de fleur était vraiment ce qu'il avait prévu. Ce n'est qu'une fois seul que l'idée de faire quelque chose de bien pour elle lui avait traversé l'esprit. Il était déjà à deux mètres du sol lorsque la raison de son geste se matérialisa : faire un pas vers elle, lui dire qu'elle était infiniment digne d'être aimée et d'être courtisée par un chevalier qui, sans autre raison que de la conquérir, était prêt à grimper en haut d'une tour inatteignable. Pas forcément lui : l'important était le geste, pas la personne. Il n'avait aucune intention de la reconquérir.
Arrivé en haut, essoufflé, les mains douloureuses, il avait juste été frappé par sa surprise et ces yeux où brillait une petite flamme d'espoir. Cette âme pure n'avait pas failli, ne l'avait jamais trahi, lui avait pardonné les pires affronts. Soudain fébrile, il avait ajusté sa tunique, pour gagner un peu de temps, reprendre contenance et avoir la prestance suffisante pour que tout soit parfait. Pour elle, pas pour lui. Pour une fois il ne pensait pas à lui.
Il ne l'avait pas anticipé ce baiser et il ne savait toujours pas quoi en penser.
- Vous allez rester là encore longtemps ? Vous allez finir par me mettre les jetons avec votre silence et votre air grave.
- Je ne voulais pas vous déranger, c'est tout. Qu'est-ce que vous faites toute seule ?
- J'observe. C'est fou comme ne se rend pas compte de la beauté des choses quand on les a sous les yeux. Prenez le ciel par exemple : j'ai passé des années à le voir sans le regarder vraiment. A force de n'en voir qu'un petit bout par la fenêtre, il m'avait manqué et j'avais oublié combien les étoiles étaient brillantes et nombreuses.
En s'approchant il vit que la tenue qu'elle avait empruntée à Mehben (ou était-ce Mehgan ? il n'y arriverait jamais) était beaucoup trop ajustée : sa poitrine semblait compressée par l'étoffe bien que le laçage soit presque défait.
- Vous arrivez à respirer là-dedans ? Vous auriez pu trouver une tenue à votre taille, ou garder la vôtre en attendant ?
- Je préfère avoir du mal à respirer dans cette robe plutôt qu'étouffer dans l'autre. Ras-le-bol du blanc virginal, des dorures de princesses, des coiffures ridicules qui veulent ressembler à une couronne.
- Ça vous allait pas mal pourtant. La robe, hein, parce que la coiffure, là, ça m'a presque fait penser à la fois où vous vouliez jouer Cassandre.
- En y repensant, je ne peux pas vous donner tort. La coiffure c'était le passe-temps de Nessa. La robe, une fixette de Lancelot. Toujours du blanc, toujours des étoffes qui devaient lui coûter les yeux de la tête. Tu parles. Le côté virginal, sur la petite, ça inspire la pureté. A mon âge ça inspire plutôt la pitié ! Ne m'en veuillez pas mais il me faudra un bon moment avant de porter à nouveau cette couleur.
- Vous faites bien comme vous voulez. En plus le blanc, c'est pas vraiment une couleur.
- Ah bon ?
- Non. C'est comme le noir, d'ailleurs. Le blanc c'est la somme des couleurs. Le noir, c'est l'absence de couleurs.
- Vous êtes sûr ? Parce que quand je mélange des peintures j'obtiens plutôt du noir, pas du blanc. Remarquez je m'y prends peut-être mal. En tous cas, couleurs ou pas couleurs, on a besoin du blanc et du noir.
Arthur, qui n'avait pas eu envie de se lancer dans des explications sur les travaux d'Euclide et Ptolémée, fronça les sourcils en la regardant.
- Oui on en a besoin : c'est ça qui nous permet d'avoir une infinité de nuances quand on les mélange aux autres couleurs primaires. Le blanc, ça allège tout même parfois jusqu'au fade. Le noir, ça les rend profondes, ça crée les ombres mais aussi la profondeur.
- Vous vous êtes mis à la peinture, vous ?
- Je me suis mise à plein de choses. Enfin tout ce qui n'impliquait ni objet piquant ni objet tranchant : il me restait la lecture, la peinture… J'aurais bien voulu me mettre à la musique mais à part un pipeau on ne pouvait pas m'apporter grand-chose dans ma tour. Et j'ai failli me faire étrangler par Engharad à force de lui casser les oreilles.
- Par Nessa, vous voulez dire ?
- Non, Angharad. Nessa est arrivée après, il y a quatre ou cinq ans.
Le ton badin avec lequel elle racontait cela sonnait faux. Elle semblait toujours les étoiles mais sa main gauche arrachait des brins d'herbe, un à un, nerveusement.
- Et si vous me racontiez ? suggéra Arthur.
- Je ne suis pas certaine que ce soit très intéressant. Et vous d'ailleurs, vous êtes devenu quoi après Tintagel ?
- Oh pas grand-chose. J'ai vu un peu plus de pays que vous, mais sinon rien de très palpitant. Me refaire un peu à Rome, devenir esclave pour me mettre discrètement à l'écart, quelques années à tanner des cuirs du côté de la Mer Rouge, traverser un bout de continent dans une cage... Vous voyez c'est pas bien intéressant non plus. Vous en revanche j'aimerais bien savoir comment vous vous êtes retrouvée en haut de cette tour et depuis combien de temps ?
- Vous dire exactement j'aurais du mal, mais j'ai compté huit hivers dans la tour. Avant ça y'a eu quelques mois à Kaamelott, avant que Lancelot ne décide de me mettre… comment vous avez dit déjà ? « Discrètement à l'écart » ? Ben pareil.
- Vous étiez tout aussi à l'écart à Kaamelott, non ?
Les brins d'herbe se retrouvèrent malmenés avec violence. Guenièvre hésita, puis s'installa en tailleur face à lui et passa un long moment à aplatir les plis de sa robe.
- Je suis désolée de vous demander ça, mais… Niveau sentiments, vous en êtes où avec Dame Mevanwi ?
- On a réglé ça y'a un moment non ? Je l'ai virée du trône je vous rappelle.
- Oui mais est-ce que c'est réglé, réglé ? Oh et puis zut : vous êtes toujours amoureux d'elle ?
- Amoureux, non, je ne peux pas dire : y'a un paquet de temps qui s'est passé. Et puis j'ai cru comprendre qu'elle avait un peu changé, alors je doute qu'on puisse... C'est un peu gênant de parler de ça avec vous quand même !
- Je suis désolée. Vraiment. C'est juste que je n'ai pas envie de vous blesser en vous disant certaines choses. Et puis on m'a toujours appris que quand on était amoureux c'était pour la vie, on m'a dit que vous l'aimiez, que quand vous avez décidé d'annuler l'échange d'épouses c'était plus pour les dieux que pour autre chose…
- « On » vous a dit beaucoup de choses apparemment. Non, quand on tombe amoureux ce n'est pas nécessairement pour la vie, c'est plus compliqué que ça. Donc, qu'est-ce vous aviez à me dire à propos de Mevanwi ? Si c'est qu'elle est devenue magicienne, je sais déjà.
Il eut du mal à déchiffrer ce que pensait Guenièvre : elle semblait réfléchir à ce qu'il venait de lui dire, comme s'il venait de lui expliquer une notion complexe qu'elle n'arrivait pas à comprendre, tout en étant de plus en plus inquiète. Son dos s'arrondissait progressivement, son regard fixait plus souvent sa robe que lui…
- Elle vous a fait du mal, c'est ça ?
Pour toute réponse il n'eut qu'un bref regard et un hochement de tête.
- Et c'est pour ça que Lancelot vous a collée dans cette tour ?
Nouveau hochement de tête.
- J'ai juste du mal à comprendre le pourquoi, aidez-moi un peu ?
Il attendit de longues secondes avant qu'elle ne se décide à parler.
- Selon elle, j'empêche Lancelot de l'aimer, elle. De lui faire un enfant, un héritier du trône. Elle disait aussi que je savais où vous étiez et qu'elle allait me le faire avouer. Lancelot n'a jamais voulu, et puis un jour on a été seules toutes les deux.
- Et vous faire avouer comment, exactement ? Demanda Arthur doucement.
- Elle maîtrise le feu. Le feu qui brûle de l'extérieur comme de l'intérieur. Vous avez l'impression d'être au milieu d'un bûcher pendant un moment alors qu'il n'y a aucune flamme, et si ça dure trop longtemps on prend vraiment feu. Elle… je l'ai vue faire. Sur d'autres personnes je veux dire.
- Et sur vous ?
- Une fois. Une seule. Lancelot est arrivé et m'a protégée de son regard.
- « Protégée de son regard » c'est-à-dire ?
- Il s'est mis entre elle et moi. Tout passe par ses yeux : il faut qu'elle vous voie pour que ça marche.
Arthur enregistra l'information, même s'il avait toujours du mal à faire coïncider l'être diabolique qu'on lui décrivait avec la femme qu'il avait aimé. Il posa sa main sur le poignet de Guenièvre et attendit un peu qu'elle se détende.
- Je m'en souviendrai. C'est après ça qu'il vous a envoyée dans la tour du Roi Ban ?
- Oui. Nous sommes restées un moment cloîtrées dans une chambre de Kaamelott, avec Angharad, et quand les travaux ont été finis il nous y a installées.
- Pourtant vous étiez avec Nessa quand on vous a trouvées ?
Elle croisa les bras brusquement et baissa la tête jusqu'à ce qu'il ne puisse plus voir son visage, surprenant Arthur par la violence de sa réponse.
- Parlez-moi. Ça m'étonnerait qu'elle soit partie tranquillement : elle est morte c'est ça ?
Un petit signe de tête. Il n'aimait pas particulièrement avoir à insister, pourtant il ne pouvait pas la laisser tranquille : avec le temps il deviendrait de plus en plus difficile de trouver des moyens d'aborder le sujet.
- Un accident ? Une chute ? Mort naturelle ? Elle a été tuée ?
Il avait essayé plusieurs options qui lui venaient en tête, se heurtant à un silence total jusqu'à ce qu'elle réagisse à la dernière proposition. Elle avait donc été tuée, et pour avoir droit à une telle réaction il était prêt à parier que la scène s'était déroulée en sa présence.
- Quelqu'un l'a tuée, dans la tour ? Un des gardes ?
- Lancelot ! C'est Lancelot qui l'a tuée, à cause de moi !
Les mots étaient sortis comme un cri de douleur, lui permettant de dire le reste entre deux sanglots.
- Pendant des jours elle et moi avions préparé un plan pour nous enfuir. Les gardes étaient toujours par trois et lors des repas c'était toujours la même chose : un restait en bas, les deux autres montaient, un avec le panier et l'autre avec la clé. Celui avec le panier entrait et disposait le tout sur la table, l'autre restait à la porte pour monter la garde. On avait pensé à tout, vraiment. On y est presque arrivées : on les a eus tous les trois. Pourquoi ce jour-là il a fallu qu'il veuille manger avec moi ?
Il la laissa continuer à son rythme, n'osant pas s'approcher ni la prendre dans ses bras, mal à l'aise : à nouveau il trouva son poignet et caressa sa main de son pouce, en va-et-vient qu'il voulait rassurants. Elle parvint à se calmer plus vite qu'il ne l'avait espéré et repris son récit.
- Je m'étais chargée d'assommer le premier, Angharad le second. On est descendues, on avait un plan aussi pour le troisième. On aurait réussi. Mais il était là, à mi-chemin dans l'escalier. Il est entré dans une colère noire, il a accusé Angharad d'être un traître, un espion, d'avoir essayé de m'enlever. J'avais beau la défendre, lui dire que c'était moi qui voulais m'enfuir, qui avais tout planifié, il refusait de m'écouter. Il ne cessait de m'appeler « ma douce et pure Guenièvre », « mon innocente Guenièvre ». Tu parles ! Je hais ces mots. Je le hais. Il lui a ouvert le ventre avec son épée. Il l'a laissée dans son sang et ses viscères jusqu'à ce que des saxons emportent son corps. Les deux autres gardes… Il les a tués aussi et les a exposés devant la Tour pour rappeler ce qui arriverait à la moindre erreur. C'était en plein été.
Elle s'interrompit à bout de souffle, et bascula la tête en arrière, les yeux dans les étoiles, inspirant l'air de la nuit à plusieurs reprises. Elle semblait ne pas avoir conscience qu'au cours de son récit ses doigts avaient cherché ceux d'Arthur et qu'elle s'accrochait à sa main comme une noyée. De son autre main elle essuya ses larmes et son nez avant de continuer, les mâchoires serrées à force de vouloir maîtriser toutes ces émotions qui explosaient soudain.
- Il m'a fallu frotter le sol pendant des mois pour que la tache de sang ne disparaisse… mais je la vois toujours. Après cela j'ai été seule pendant un moment. A un moment il a muré la fenêtre pour ne pas que je saute, parce que je l'avais menacé de le faire… C'est là aussi qu'il a supprimé tout objet coupant ou pointu, pour « éviter que je ne me blesse », mais je n'en ai jamais eu le courage. Et puis un jour il est arrivé avec Nessa et l'a enfermée avec moi. Il l'avait enlevée en la reconnaissait dans un village, lors d'une descente. Il a… non, ça c'est son histoire, ce n'est pas à moi de vous le dire.
Elle renifla une ou deux fois, souffla un grand coup puis se redressa, le dos droit, à nouveau maîtresse d'elle-même. Se rendant compte du contact entre eux, elle retira lentement sa main qui retourna jouer avec les brins d'herbe et le regretta instantanément : ce contact lui avait fait du bien.
- Cet être a peut-être le visage de Lancelot, sa voix, mais à l'intérieur tout n'est que folie. C'était déjà un peu le cas avant quand il a débarqué pour vous buter et vous a sauvé la vie en voyant que vous lui aviez coupé l'herbe sous le pied, histoire d'être certain de pouvoir le faire lui-même, mais là… C'est comme s'il était possédé.
- Et lui, il vous a fait du mal ?
Guenièvre hésita un instant. Une gifle quand elle le provoquait un peu trop, des mains qui serrent un peu trop fort, des caresses non voulues sur le visage : oui, il lui avait fait du mal. Mais ce n'était rien à côté de ce qu'il avait fait à d'autres ou aurait pu faire physiquement. Rien à côté de la solitude et l'enfermement. Rien à côté d'un échange limité à deux êtres humains pendant tant d'années.
- Pas trop. Dites, je peux vous demander quelque chose ? osa-t-elle, le regard fixé sur cette main qui lui avait apporté une chaleur inattendue.
- Tout ce que vous voudrez. Répondit Arthur sincèrement.
- Vous pouvez me prendre un peu dans vos bras ? Juste un peu ?
- Venez là.
Elle se glissa à ses côtés et ferma les yeux, goûtant le poids et la chaleur de ce bras qui entoura son dos, de ce corps juste à côté d'elle. Elle eut l'envie de s'appuyer contre lui, sa tête s'inclinant par réflexe vers lui, mais n'osa pas : elle ne voulait pas commettre la moindre erreur qui puisse lui déplaire. Elle frissonna à l'idée qu'il puisse la rejeter maintenant, au moment où elle se sentait plus fragile que jamais.
Il se méprit et réajusta son manteau pour qu'ils le partagent. L'étoffe noire chatouilla le nez de Guenièvre et en saisit un coin, appréciant l'épaisseur et la chaleur du tissu.
- Ça vous va bien. Le noir, je veux dire. Et puis votre style. C'est vous, mais plus vraiment vous. C'est vous en plus posé, en plus grave. J'aurais du mal à l'expliquer. Ça vous paraît bête hein ?
- Non. Non, en fait c'est très juste.
Un silence s'installa, un peu étrange d'abord puis confortable. Arthur regardait à son tour les étoiles, cherchant à reconnaître les constellations. Andromède, sa mère Cassiopée, Héraclès, la Petite Ourse… La petite ourse, comme dans le conte imaginaire qu'il avait raconté au neveu de Mevanwi pour l'endormir. Déjà à cette époque l'épuisement lui avait donné l'envie de se tuer. Il avait fini par passer à l'acte par dégoût et par désespoir. Il avait encore voulu mourir après dix ans de répit sans y penser une seule fois.
Il était semblable à Héraclès : il avait œuvré, s'était battu de toutes ses forces, et n'avait à présent qu'une envie : mourir pour ne plus souffrir. L'option de mourir dans un bûcher en revanche n'était pas des plus folichons.
- Vous croyez que c'est pour ça qu'Excalibur est en panne ?
- Comment ?
- Votre épée, vous pensez que c'est parce que vous avez changé qu'elle ne fonctionne plus ?
Arthur déglutit : sur le moment sa question avait fait écho au fil de ses pensées à un tel point qu'il en avait été troublé. Non, Excalibur n'était pas « en panne » parce qu'il voulait mourir… sinon elle aurait fait défaut depuis bien longtemps. D'ailleurs…
- En fait elle fonctionne à nouveau. Mais différemment.
Arthur se mit à genou, dos à ceux qui pourraient les voir, et sortit Excalibur de son fourreau. Les éclairs bleutés firent sursauter Guenièvre.
- Ben ça alors ! Vous êtes sûr que c'est Excalibur ?
- Oui, une épée qui fait des flammes, quelle que soit la couleur, ça pullule pas dans le quartier. C'est juste qu'elle a changé. Et là vous ne le voyez pas mais il y a une espèce de fumée noire autour de la lame.
- Une fumée noire ?
- Vous allez mettre en doute tout ce que je dis ? s'énerva-t-il en rangeant son arme.
- Non… Non, c'est juste que la Tour de Ban est hantée et… Vous allez encore me prendre pour une idiote.
- Allez-y toujours, on verra après ?
- Parfois, quand Lancelot s'énervait vraiment, il y avait une sorte de nuage blanc qui semblait sortir des murs. Et à deux reprises, les fois où c'était pire, un nuage noir est apparu pour repousser le nuage blanc. Et je ne suis pas dingue, ne commencez pas à vous faire des idées et à vouloir m'enfermer avec les fous ! ajouta-t-elle devant le regard circonspect qu'il lui renvoyait.
- D'une, j'ai rien dit, et de deux après les années que vous venez de vivre je vous promets que je ne vous enfermerai nulle part même si vous deviez voir des licornes passer au beau milieu de la chambre.
- Alors vous me croyez ?
- Est-ce que je vous crois, vous avez de ces questions. Je crois que vous croyez l'avoir vu, ça d'accord. Pour le reste… Je ne peux pas totalement l'exclure : j'ai une épée qui fait des flammes, une bague qui contrôle les lames, un druide qui peut changer de couleur de barbe, un enchanteur qui a appris à mon ex de foutre le feu à quelqu'un d'un regard… Non, faut l'avouer je ne peux pas me permettre d'être totalement rétif à l'idée.
Guenièvre soupira de soulagement mais déchanta rapidement.
- Attendez deux secondes « les fois où c'était pire », c'est-à-dire ?
- Je n'ai pas trop envie d'en parler ce soir. S'il vous plaît. Depuis que vous m'avez sortie de ma tour ça a été une course permanente, je suis fourbue.
C'était une demie-vérité et Arthur le savait : elle n'avait jamais été capable de mentir correctement. Elle était épuisée, oui, mais elle voulait surtout lui cacher des choses et il n'aimait pas du tout ça.
- On abandonne le sujet pour ce soir. En plus il est tard, on ferait mieux d'aller se pieuter, on va vous trouver une place dans une yourte quelque part.
- Pas besoin, j'avais prévu de regarder les étoiles et de dormir ici, à l'air libre.
- Seule ? Avec ce froid ?
- Il doit y avoir des feux où il n'y a plus personne. Et j'irai chercher une couverture sinon.
- Vous êtes sûre que ça ira, à la belle étoile comme ça ? Vous n'allez pas hurler au moindre cri de bête ? Parce qu'avec tous les guerriers bourrés qu'il y a dans le coin ils sont capables de vous embrocher d'abord et de réfléchir après.
- Je serai aussi silencieuse qu'une souris.
- Bon ben j'y vais alors. Sauf si vous voulez que je dorme avec vous ?
- En d'autres circonstances j'aurais dit oui… mais je crains que ce soit interdit.
- Interdit par qui ? Parce que si c'est une loi burgonde je vous rappelle qu'ils campent sur mon territoire donc ce sont mes règles qui s'appliquent.
- Justement. Ce sont vos règles qui l'interdisent. Enfin les règles de la chevalerie. Je vous rappelle que je suis légalement la femme de Karadoc, ajouta-t-elle.
- Que vous êtes quoi ?
- La femme de Karadoc.
- Vous vous souvenez de l'échange d'épouses, je suppose.
- C'est une vraie question ça ? Vous me croyez cramé du bulbe à ce point ? J'étais là, je vous le rappelle. Aux premières loges même, vu que c'est moi qui ai eu cette idée.
Guenièvre marmonna quelque chose comme « brillante, l'idée » en levant les yeux avant de continuer.
- Je vous ferai remarquer que vous étiez là aussi après que Mevanwi a fait disparaître l'acte d'annulation de l'échange. Physiquement, je veux dire. Quand vous êtes parti Léodagan était roi. Quand vous êtes revenu, c'était Karadoc. Y'a pas un petit truc qui vous a fait tiquer ?
Arthur plongea dans ses souvenirs. Son retour d'une quête stérile. Un repas avec Karadoc une jatte sur la tête. Puis Karadoc lui demandant de reprendre ce pouvoir qui ne lui plaisait pas. Lui-même, donnant ce même pouvoir à Lancelot comme on se débarrasse d'un encombrant.
- Oui, peut-être. J'étais pas au top de ma forme à ce moment-là, notez bien, mais c'est vrai que j'aurais peut-être dû m'y intéresser un peu plus. Où voulez-vous en venir ?
- Mevanwi a annulé l'échange d'épouse pour récupérer la régence et le pouvoir. J'aurais bien aimé être petite souris lorsque le seigneur Karadoc lui a annoncé y avoir renoncé d'ailleurs. Selon Lancelot elle était folle de rage. Bref, elle est toujours votre épouse.
Arthur la fixait sans rien dire, visage immobile. Guenièvre se demanda s'il avait vraiment écouté et reprit en parlant lentement :
- Maintenant que vous voilà redevenu roi, c'est elle la reine. Et moi je suis…
Elle hésita sur les mots à utiliser. Légalement elle était l'épouse d'un autre, sentimentalement elle ne savait plus où se situer. Leur baiser, le seul depuis des années, ne suffisait pas à faire d'elle sa maîtresse : elle n'était pas assez naïve pour confondre ce moment et une déclaration d'amour. Pour éviter d'avouer ses doutes ou dire qu'elle n'était tout simplement rien par rapport à Arthur, elle se raccrocha à autre chose.
- Je suis la princesse de Carmélide. Et la femme d'un chevalier, chef des semi-croustillants. Finit-elle en haussant les épaules. Vous allez bien, dites ?
Arthur leva un doigt, lui demandant le silence. Il regardait toujours vers elle, mais sans la voir à présent.
- Je viens de comprendre un truc.
- Et c'est grave ?
- Non, c'est plutôt une bonne chose. Il faut que je cogite encore un peu, mais ça pourrait être une très bonne chose. Sauf que je vais devoir faire encore des excuses à Merlin. Dites-moi, vous y tenez à ce mariage, ou vous seriez prête à changer à nouveau le moment venu ? Redevenir reine de Bretagne, comme avant ? demanda Arthur avec un petit sourire en coin.
Arthur s'était attendu à la même réponse que la dernière fois, lorsqu'il l'avait libérée de Lancelot. Il fut surpris de la voir retrousser le nez.
- Comme avant ?
C'était un de ces moments où une réponse peut changer le cours des choses et il le sentait, d'instinct.
- Presque comme avant : on a changé, tous les deux. Je ne sais pas ce qui se passera une fois qu'on aura re-fait connaissance. Je ne peux rien vous promettre. Non correction : je ne veux rien vous promettre. Je ne sais absolument pas si je réussirai à reconstruire et fédérer le royaume, si ça se trouve vous serez reine d'un lopin de terre. Je vais passer la plupart de mon temps à courir après Lancelot et les autres, remonter l'économie et le reste. Je serai crevé le soir, je gueulerai souvent, je soupirerai beaucoup, vous aurez parfois envie de me foutre à la porte de la chambre, et je suis même prêt à parier que vos parents vont faire partie du lot dès qu'on aura fini la construction des piaules et que les dîners seront un enfer. Mais j'aurai à mes côtés une épouse fidèle, prête à tout pour les autres, qui a contribué à sauver son royaume et pour laquelle j'ai du respect.
- Merci. Merci de m'avoir dit ça. J'accepte. Vous pourrez ainsi respecter votre promesse. murmura-t-elle après un temps.
- Ma quoi ?
- Aconia, soupira-t-elle.
- Ah… Vous avez lu mes mémoires finalement ?
- Non, je n'ai jamais voulu savoir ce qu'il y avait dedans : d'autres ont tenu à ce que j'apprenne certaines choses et m'ont fait la lecture.
Arthur acquiesça, comprenant parfaitement qui et dans quel but.
- J'ai fait cette promesse à une femme dont j'étais amoureux fou et que je n'ai pas revu depuis un quart de siècle. J'étais un gamin qui n'avait pas plus envie que vous de notre mariage et…
- Je sais, vous ne m'aimez pas, vous me l'avez montré plusieurs fois et même dit en face une fois grâce à une potion, et ne vous inspire pas particulièrement.
- L'amour… ça a plusieurs formes, l'amour. Le coup de foudre partagé à la première seconde, des aveux éternels, une vie les yeux dans les yeux à se donner la becquée ? C'est rare, et c'est chiant. L'amour qui vous consume ? Il finit par s'éteindre avec le temps ou vous brûler les doigts, croyez-moi. L'amour qui s'impose en espérant être partagé à force d'insister ? Vous êtes bien placée pour savoir ce que ça donne. C'est de ces amours-là dont les poètes et les musiciens nous parlent tout le temps. Ils oublient l'amour qui nait de la tendresse, de la considération, de la confiance en l'autre. Celui-là, si ça vous dit bien sûr, je pense qu'il pourrait croiser votre route.
- Ça fait deux fois en quelques jours que vous me rendez la plus heureuse des femmes. J'accepterais avec plaisir de redevenir votre épouse.
Elle eut un sourire qui aurait pu éclairer la nuit, auquel il ne pouvait que répondre. Tout comme le jour où tout avait basculé et où il s'était tranché les veines, il la découvrait des facettes d'elles.
- Je crois que finalement nous n'allons pas dormir, observa-t-elle en désignant le ciel de l'Est s'éclairer.
- Elle va être compliquée, la journée qui arrive. Avec le manque de sommeil que je m'enquillais déjà va pas falloir me faire chier. Ronchonna Arthur.
Guenièvre pouffa, le regarda un long moment et décida de lui montrer qu'il s'agissait non seulement d'un nouveau jour mais aussi d'un nouveau début.
- Alors c'est vous ?
- C'est moi quoi ?
- C'est vous le nouveau roi de Bretagne ? Celui que je dois épouser ?
- Qu'est-ce que vous déblatérez ? Je…
Il connaissait ce regard : elle essayait de lui dire quelque chose d'important. La lumière éclaira le ciel au moment où il se souvint.
- C'est moi. Et vous êtes la fille du seigneur Léodagan. Pour anticiper sur votre prochaine question : oui, vous pourriez me convenir. Vous pourriez tout à fait me convenir, même.
- Vous, pareil.
- Bon maintenant c'est pas tout ça mais si on pouvait grapiller une ou deux heures de sommeil ça serait pas de refus. Hop au dodo. Vous venez ?
- Je ne suis plus votre femme, je ne peux pas partager un lit.
- Ah oui, merde, j'arriverai pas à m'y faire. Bon ben alors mettez-vous sur le côté.
Elle s'exécuta sans comprendre.
En le sentant prendre place derrière elle, ajuster le manteau et retrouver naturellement la position qu'ils avaient partagé une nuit, lorsqu'elle avait voulu partager sa vie de chef de guerre, Guenièvre ne put s'empêcher de sourire à nouveau.
Devant elle le ciel virait au bleu foncé, les ombres s'allongeaient, les nuages prenaient une couleur orangée. Depuis sa tour et sa fenêtre orientées vers le sud elle n'arrivait jamais à voir les premiers rayons du soleil et s'était promis de s'offrir le plus vite possible des levers et des couchers de soleil et de se noyer dans leurs teintes chaudes. Ce matin pourtant la plus belle nuance à son goût était le noir d'un manteau qui la protégeait du froid.
Derrière elle le Roi de Bretagne rêvait déjà : une forme noire entourait une forme blanche jusqu'à l'étouffer et l'absorber, puis s'étendait sur le sol de Bretagne et dessinait le plan d'un nouveau château avant de se dresser vers le ciel.
