Un incapable. Arthur Pendragon était un incapable. Alors pourquoi tout lui souriait ainsi, pourquoi la chance lui était toujours favorable pendant que lui, qui n'avait rien à se reprocher, essuyait échec après échec ? Pourquoi à chaque fois qu'une once de chance ou de bonheur se présentait elle lui était aussitôt volée ?
Lui, Lancelot du Lac, fils du roi Ban de Bénoïc, destiné à régner sur un territoire riche et prospère et qui s'était retrouvé orphelin, abandonné près d'un lac.
Lui, l'enfant recueilli par un être céleste, éduqué par elle afin de trouver le Graal et transmettre ainsi la Lumière et la sagesse aux hommes, qui avait été délaissé à nouveau au profit d'un autre, un bâtard.
C'est cet autre qui était devenu roi, un roi impatient, colérique, égoïste, qui passait plus de temps à se vautrer dans la luxure avec des femmes sans grâce qu'à obéir aux Dieux et à se concentrer sur la quête qu'on lui avait confiée. C'est à cet autre qu'il avait dû se dévouer corps et âme.
Il aurait dû le laisser mourir. Il détestait cette part de lui-même qui l'avait conduit à le sauver alors qu'il était venu dans le but de le tuer, un instinct qui l'avait fait agir avant de réfléchir: aider le faible, le protéger. Voilà ce qu'on lui avait appris.
Peut-être aurait-il pu finir la tâche, comme Bohort le soupçonnait, à Tintagel. Pourtant là encore il n'avait pas pu le faire: il n'y avait aucune gloire à achever un mourant, aucun plaisir dans l'absence de lutte. Arthur lui avait même fait pitié, étendu là, décharné, exsangue, douloureux. Des souvenirs de camaraderie avaient remonté à la surface, et il supposait qu'il en avait été de même pour Arthur Pendragon. Qu'à cet instant ce qui les avait opposés violemment avait eu peu d'importance face à l'imminence de l'arrivée de l'Ankou. Pourquoi sinon lui aurait-il confié les pleins pouvoirs, en reconnaissant qu'il était un grand chef de guerre qui plus est ?
Car il était bien un grand chef de guerre: il était un stratège, un homme capable de poursuivre un but sans se laisser distraire par les femmes, l'alcool ou l'argent. A peine avait-il saisi la tablette qui le désignait roi de Bretagne que ce qu'il avait à faire s'était matérialisé dans son esprit, aussi clairement que s'il avait lu un manuel. Détruire la table ronde pour rappeler que diriger est le fait d'un seul homme et couper court aux discussions stériles. Evincer les plus sots pour s'entourer des plus forts: peu importe leur fiabilité, l'important était leur pouvoir et ce qu'ils pouvaient apporter à la Bretagne. Ne faire confiance à personne, jamais.
Il avait tout prévu, sauf la nouvelle de la disparition d'Arthur. Immédiatement il avait compris qu'il était redevenu une menace et qu'avant d'aller plus loin dans son dessein il faudrait l'éliminer.
Certains avaient prétendu qu'il était mort et qu'Ygerne de Tintagel avait trouvé ce stratagème pour cacher sa déchéance: inventer la légende d'un roi disparu pour cacher sa faiblesse et son suicide. Mais Ygerne n'avait aucun intérêt à cacher son décès puisque, au contraire, elle l'avait annoncé avant même que son coeur ne cesse de battre.
Avec les années la rumeur d'un décès s'était répandu de plus en plus vite. Mais Lancelot savait: c'était pour se venger de lui qu'il avait organisé sa disparition. Peut-être même n'était-il pas aussi faible et malade qu'il l'avait prétendu lors de leur dernière rencontre. Il voulait se venger, le combattre pour reprendre le trône : c'était le seul moyen de redevenir Roi puisqu'il s'était révélé incapable de retirer l'épée de la roche.
Aujourd'hui ceux qui s'étaient moqué de lui avaient la preuve qu'il avait eu raison: ce traître, cet incapable, l'avait forcé à fuir.
Pourtant combien de fois avait-il été décrié lorsqu'il avait choisi ses conseillers. Loth d'Orcanie, le roi magicien qui avait déjà tenté plusieurs fois d'éliminer Arthur, de son propre chef ou à la demande de sa femme Anna qui vouait une haine incommensurable à celui qu'elle n'appelait pas autrement que « le petit bâtard ». Dagonet, dont l'intelligence était plus que douteuse mais qui était presque une extension de Loth et qui présentait surtout l'avantage d'avoir des terres aux zones les plus stratégiques. Le jurisconsulte, dont la connaissance des textes lui permettait de tout faire sans risquer le moindre reproche d'autres royaumes fidèles à Arthur et qui n'attendaient qu'une erreur pour agir. Le Père Blaise, la mémoire d'Arthur et de Kaamelott, chargé dans un premier temps de trouver le moindre indice du lieu où Arthur aurait pu s'enfuir dans ses récits, puis d'être le lien spirituel entre le Graal et le Royaume et de traduire tous les écrits qu'il pouvait intercepter. Il avait fallu le convaincre un peu, avoir recours à quelques menaces pour le faire rester.
Décrié, il l'avait été aussi lors de son alliance avec les saxons. Jamais il n'avait regretté son choix : même s'ils agissaient parfois avec brutalité ils étaient tenaces, efficaces, sans peur.
Son seul regret, peut-être, était Mevanwi. Il aurait préféré avoir Guenièvre à ses côtés, pour partager sa couche et son trône, mais elle était à l'époque introuvable. Surtout, il n'avait pas eu le choix: Mevanwi lui avait expliqué la disparition fort opportune de l'acte d'annulation du changement d'épouse qui lui avait redonné la place de reine, lui avait expliqué ce qu'elle avait fait pour le royaume et ce qu'elle souhaitait continuer faire. Son projet, sa détermination, tout lui convenait: seulement elle n'était pas la femme qu'il souhaitait et elle n'avait plus aucune légitimité à être sur le trône puisqu'elle n'était plus femme de roi.
En l'apprenant elle avait fondu en larmes, expliquant que s'il l'excluait de Kaamelott elle serait condamnée à l'errance: légalement épouse d'Arthur, elle ne pouvait ni se considérer veuve ni retourner auprès de ses enfants qui vivaient avec son ex-époux. Elle l'avait supplié de la garder auprès de lui, dans ce château, lui promettant de mettre ses quelques capacités en magie à son service et de jouer le rôle de Reine en toute chose, que ce soit lors des visites officielles ou pour lui donner un héritier. Elle avait fait appel au serment des chevaliers et demandé sa protection. II la lui avait donné: il ne supportait pas de voir pleurer une femme.
Elle avait été utile, plus encore que ce qu'il n'aurait jamais cru. Son regret tenait à la place qu'elle avait pris officiellement avant qu'il ne retrouve Guenièvre et qui l'avait empêché de faire de Guenièvre sa femme. Pourtant il aurait suffit de peu de chose: en tuant Karadoc elle aurait été veuve et elle aurait pu être à lui, enfin.
Oui il s'était bien entouré, et il avait même eu la prudence et l'intelligence, en bon chef de guerre, de ne pas leur faire confiance. Chacun était surveillé, à tout moment. Aucun ne devait être armé. De toutes façons aucune arme n'aurait pu l'atteindre: son armure le protégeait. Faite d'un cuir de dragon blanc, le plus solide qui existe, qui recouvrait tout son corps jusqu'aux points vitaux de son cou. Il lui suffisait d'un geste pour protéger ce qui pouvait encore être visible: une lame normale ne pouvait que rebondir sur sa tenue et il était prêt à parier qu'Excalibur elle-même ne pourrait rien contre lui.
Il avait tout prévu, tout offert, et voilà qu'il était à nouveau abandonné. Par Mevanwi d'abord, qui avait fui aussitôt qu'elle avait appris l'évasion d'Arthur. Par ceux qui lui avaient juré fidélité ensuite, et avaient cédé sans demander leur reste devant un homme seul, alors qu'un geste de Loth aurait suffit à le neutraliser. Il aurait eu ensuite tant de plaisir à percer son coeur. Le coeur de l'homme qui revenait pour tout lui voler, jusqu'à oser enlever Guenièvre et la séquestrer loin de lui.
Il savait où les retrouver, tous: Mevanwi et Anna s'entendaient à merveille, Dagonet suivrait Loth partout, or Loth allait rentrer chez lui… et les deux autres allaient prendre le même chemin, par peur et par habitude.
Quant à Guenièvre, il l'avait déjà retrouvée avec une simplicité déconcertante: même sans avoir la piste de la traîne de sa bien-aimée, Arthur était accompagné de ses deux habituels idiots qui laissaient des traces qu'un aveugle aurait pu suivre.
Elle était là, tellement belle dans la robe blanche qu'il lui avait offerte. La nuit précédente il avait observé, fasciné, sa silhouette danser autour des feux. Cela l'avait surpris au début: il s'était attendu à la voir fâchée d'avoir été enlevée, luttant pour se libérer, mais il avait réalisé ensuite que son humeur joyeuse et le plaisir d'être dehors devaient en être la raison.
Il l'avait vue entrer dans une yourte avec d'autres femmes pour dormir. Il l'avait vue en sortir le lendemain au matin et ne la quittait plus des yeux.
Abasourdi puis furieux, il vit un petit homme aux cheveux frisés se pencher vers elle pour l'embrasser, lui prendre la main, en caresser chaque phalange, avant de l'entraîner vers la forêt.
Il remercia le Ciel de lui donner enfin un signe: non il n'était pas abandonné puisqu'au contraire on venait de lui donner la chance de pouvoir la récupérer et de tuer au passage un de ses agresseurs. La lame de son poignard étincela tandis qu'il se mettait en place.
Arthur avait attendu quelques minutes que Guenièvre revienne avant que sa propre vessie lui rappelle la quantité non négligeable de vin absorbé la veille au soir. Se lever avait été plus difficile que prévu : son dos lui faisait mal, ses genoux semblaient rouillés et son épaule droite se rappelait à son bon souvenir. Une fois debout son crâne prit la suite avec un fond de mal de tête.
- Je deviens trop vieux pour ces conneries. Dormir à la belle étoile alors que j'aurais pu squatter un hamac au chaud sous la yourte, je te jure…
Le vent se levait à nouveau et il frissonna, remettant bien vite son manteau tout en réalisant que Guenièvre se promenait depuis la veille au soir uniquement vêtue de la robe empruntée à Mehben. Il se nota de l'engueuler un peu pour la forme quand il la recroiserait si jamais elle n'avait pas récupéré de vêtements plus chauds : il avait déjà suffisamment de pain sur la planche comme ça, inutile d'ajouter une ex-future-épouse malade à la liste des problèmes à gérer.
Après un détour par un coin discret derrière un arbre il se dirigea vers le camp où hommes et femmes de toutes origines semblaient monopolisés par des tâches diverses, dans un capharnaüm de bruit et de cris. Un groupe vers la gauche du camp, notamment, attira son attention : des burgondes tapaient en rythme sur des piquets pendant que d'autres amenaient des branches et des rondins, le tour sous le contrôle de Léodagan qui se tenait debout, bras croisés, à dix mètres d'eux.
Arthur hésita à le rejoindre, davantage attiré par la perspective de trouver de quoi manger et calmer sa migraine, mais sa curiosité eut le dessus.
- Bonj…
- Ah vous voilà vous ! J'avais fini par croire que vous aviez foutu le camp.
- Bonjour également beau-père, c'est un plaisir de vous voir et non, je n'ai pas bien dormi. Tiens d'ailleurs, non : pas beau-père ! réalisa Arthur en le disant.
- De quoi ?
- Rien, laissez tomber, on en reparlera plus tard. Qu'est-ce qu'ils fichent à taper comme ça ?
- Ils construisent une tourelle.
- Une tourelle ? Au beau milieu d'un champ ? Qu'est-ce qu'ils veulent surveiller, les piafs ?
- Fallait bien trouver à les occuper : ces cons-là étaient partis pour continuer le boulot avec les balistes. Je me suis dit qu'on pourrait essayer de sauver un bout du château plutôt que de continuer à jouer aux quilles avec.
- Le geste est beau, on peut pas dire. Merci.
- Tiens d'ailleurs pendant qu'on en parle : je leur ai acheté trois balistes, histoire de refaire le stock de Kaamelott.
- Ah ben là je suis touché, vraiment. C'est un beau geste.
- Je les ai achetés avec votre pognon hein, je précise : ne vous enflammez pas.
- Quoi ? Mais j'ai pas de pognon ! Vous croyez qu'après dix piges à trimer comme esclave je me balade avec de l'oseille plein les poches ?
- Vous emprunterez.
- A qui ? A vous ?
- Ah ben même si je le voulais, à part des blettes j'ai pas grand-chose à vous filer. Et en plus je n'ai pas envie. Démerdez-vous avec vos alliés.
- Faudrait-il que je sache qui sont mes alliés maintenant. Le seul dont je sois sûr c'est le Duc d'Aquitaine et je lui dois déjà du blé. Les autres, entre ceux qui sont morts et ceux qui veulent ma peau, va falloir que je fasse le tri.
- Il reste peut-être des trucs dans les salles des coffres de Kaamelott ?
- D'une, j'en doute vu la rumeur de l'état des richesses du royaume, de deux ça présume de se balader dans les décombres, trouver l'entrée, descendre jusqu'aux caves, fouiller les salles, remonter avec le fourbi, le tout sans se prendre deux tonnes de gravats sur la trogne. Allez-y, je vous regarde.
Léodagan se tourna vers le château : aucune pierre n'était tombée ces dernières heures, mais la tour principale semblait prête à s'effondrer.
- C'est vrai qu'à ce qu'il parait Lancelot a tout dilapidé en payant les troupes d'Horsa. admit-il. Du coup on pourrait plutôt taper chez les saxons ?
- Vu qu'il va être difficile d'y aller en force avec trois balistes achetées à crédit et une poignée d'hommes non formés, vous proposez quoi ? L'amiable ? « Bonjour amis saxons, il semblerait que vous ayez du flouze jusqu'au-dessus des oreilles, vous serait-il possible de m'en donner vu que c'était le mien avant, merci et bon dimanche » ? C'est sûr qu'ils vont dire oui direct, avec le sourire même. Et on en parle de l'image que ça va donner ? Parce que, pardonnez-moi si je ne suis pas totalement au fait de l'actualité de Logres, mais selon ce que le Duc d'Aquitaine m'a raconté les sbires de Lancelot ont foutu le feu au pays : une bonne partie de la population a au moins un membre de la famille qui ait été buté par un saxon. Le peuple pourrait légitimement mal le prendre si je faisais d'emblée copain-copain avec leur chef, non ? railla Arthur.
- Ah mais arrêtez de tout prendre négativement ! On veut aider et c'est comme ça qu'on se fait remercier. Ne venez pas vous plaindre si je ne vous aide plus, après !
- Au contraire, beau-père… ex-beau… Oh merde : au contraire, par pitié, ne m'aidez plus. Ou en tout cas venez m'en parler avant : l'idée était bonne mais vous auriez pu me demander ! On aurait trouvé un moyen !
- J'ai saisi l'occasion, et de toute façon personne ne savait où vous étiez. Y'en a un qui a lancé qu'il vous avait vu partir, j'ai cru que Bohort allait se foutre à chialer. Vous étiez où d'ailleurs ?
- Avec votre fille.
Léodagan eut un drôle de regard, une expression qu'Arthur ne lui avait jamais vu jusqu'ici et qui mêlait entre autres peur, regret, colère, espoir. Il se tourna à l'opposé d'Arthur, semblant observer quelque chose mais il n'y avait rien.
- Elle va comment ? demanda-t-il d'un ton sérieux
- Plutôt pas mal compte tenu des circonstances. Elle a vécu des trucs pas folichons, et encore j'ai comme l'impression qu'il reste pas mal de chose à raconter, mais elle n'est pas totalement renfermée sur elle-même ni en pleine dépression. J'ai même l'impression qu'elle en a tiré de la force, ajouta Arthur en repensant à leur conversation sur les étoiles, à sa capacité à lui demander quelque chose, à se moquer de lui, à dormir dehors sans crainte.
- On aurait pu s'attendre à pire je suppose. Vous croyez que Lancelot… Qu'elle… Merde, je ne sais pas comment le dire.
- Elle le hait, c'est tout ce que je peux vous dire. Mais non, je ne crois pas. Elle n'aurait pas accepté de dormir avec moi sinon.
Léodagan se retourna, surpris.
- Vous ne faites jamais rien comme tout le monde, vous. Avant vous passiez votre temps dans le lit de vos maîtresses sans rien faire à la petite, et c'est maintenant vous vous décidez ? Et ne niez pas que niveau gaudriole c'était le zéro absolu, être mariée et naïve comme c'est pas permis ce n'est pas possible autrement. Ce n'est pas le père qui vous le dit c'est l'homme : je sens ces choses-là.
- On a dormi ensemble, c'est tout. Je ne voulais pas la laisser toute seule, dehors, au milieu des pochtrons.
- Vous faites ce que vous voulez, c'est votre femme. Vous n'avez pas de compte à me rendre.
- C'est un peu plus compliqué que ça. Dites, on est obligés de parler de ma vie sexuelle avec votre fille, parce que là ça commence à gentiment me courir sur le haricot.
- Dont acte. Juste une chose : elle vous a dit quelque chose sur la façon dont elle est arrivée là-bas ?
- Aux ruines de Ban ? Oui.
- Non, avant. Comment Lancelot lui a mit le grappin dessus.
- Non. Quelque chose que je devrais savoir ? demanda Arthur, soudainement soupçonneux de voir Léodagan regarder ses chaussures avec insistance.
- Autant que vous l'appreniez directement par moi, oui. Comme ça vous pourrez me mettre un poing dans la gueule direct et on n'en parlera plus. C'est de ma faute.
- Mais encore ?
- Après votre petit exploit, dans la baignoire, Guenièvre était dans un état pas possible. On la retrouvait toutes les nuits dans la salle de bains de Kaamelott à demander aux bonniches de laver le sol. Elles auraient pu frotter à en user la pierre que ça n'aurait pas été assez. On a fini par partir en Carmélide tous les trois : Yvain a refusé de venir rapport à sa femme. Au début ce n'était pas la grande joie et puis finalement au bout d'un moment ça s'est amélioré. La journée en tous cas, parce que les nuits je ne vous raconte pas. Et puis un matin, alors que pour la première fois elle avait passé une nuit sans se réveiller en hurlant, un messager de Tintagel débarque et nous annonce votre mort. Elle… Bref, j'avais pas envie que ça recommence, je ne voulais pas qu'elle voie votre cadavre, vos coupures aux poignets. J'en ai suffisamment regardé, des cadavres de gens que j'aimais, pour avoir envie de lui épargner ça. J'ai empêché ma fille de venir vous voir sur votre lit de mort.
- Je sais. Elle me l'a dit, à Tintagel. Elle m'a dit qu'elle s'était disputée avec vous, qu'elle s'était enfuie. Et rassurez-vous : à votre place j'aurais fait la même chose.
- Elle vous a dit aussi que je l'avais menacée de l'enfermer dans sa chambre si elle continuait à insister ? Et de la remarier au futur Roi de Logres pour qu'elle voit à quel point vous aviez été un mauvais mari ?
- Non. Non, ça elle ne me l'a pas dit. Vous vouliez la remarier ?
- Mais non, j'ai dit ça sous le coup de la colère, je vous en voulais d'avoir fait ça. Le problème c'est que, elle, elle l'a cru. Elle n'est jamais revenue de Tintagel. On a reçu une lettre quelques semaines après son départ, nous expliquant que finalement vous étiez vivant mais que vous aviez disparu sans laisser de trace. Et que Lancelot était devenu le nouveau roi, je n'ai jamais bien compris comment. Autant vous dire qu'elle n'avait aucune envie de l'épouser.
- Mais elle a vécu où alors ? Elle m'a dit qu'elle avait passé quelques mois à Kaamelott puis huit ans dans la tour : avant ça elle était où ?
- Aucune idée. On a essayé de lui écrire à Tintagel, à Kaamelott, en vain. Trois ans plus tard, nouvelle lettre : aucun indice sur où elle se trouvait, avec qui, rien. Que dalle. A se demander si elle était encore en Bretagne. On a envoyé des types à sa recherche, ils se sont tous fait buter. J'ignore tout de ce qui s'est passé entre son départ et sa libération : c'était la première fois que je la voyais en dix ans, l'autre soir.
- Sans blague ? On ne peut pas vous reprocher de faire dans le sentimental exacerbé, dans ce cas-là ! Quand on est arrivés Dame Séli l'a serrée dans ses bras. Vous ? Je vous ai vu la saluer et lui sourire, mais rien d'autre ! Vous ne voyez pas votre fille pendant dix ans et c'est le seul accueil que vous lui faites ? Dites, vous n'auriez pas un lien de parenté avec ma mère, dès fois ?
- J'ai trop honte, là ! avoua Léodagan en criant. Vous savez ce qu'elle m'a écrit dans sa dernière lettre ? Qu'elle me pardonnait. Je la punis, je la menace, je l'empêche d'aller vous voir alors que ça devait être la première fois en plus de quinze ans qu'elle me demandait quelque chose, elle se retrouve en exil loin de sa famille, et elle, elle me pardonne. Même ma femme a mis des années avant de faire la même chose. Et le plus beau ? Quand sa bonniche nous a annoncé votre arrivée en expliquant d'où vous veniez, j'ai compris qu'elle a écrit cette lettre alors qu'elle était séquestrée par un taré qui lui faisait vivre je ne sais pas quoi. Un taré qui ne lui aurait jamais mis la main dessus si je l'avais accompagnée à Tintagel, comme un père normal l'aurait fait. Et elle, elle me pardonne. Répéta-t-il, las. Je ne sais pas comment lui parler, ni quoi lui dire.
- Que vous regrettez, ce serait peut-être un bon début ? Que vous avez essayé de la retrouver ? Je ne vais pas vous proposer de lui faire de grandes déclarations, le Ciel pourrait nous tomber sur la tête. Mais faites un pas vers elle. Essayez, au moins.
- Ouais. J'vais voir.
Léodagan souffla violemment et se tourna face à Arthur, main sur les hanches.
- On pourrait reprendre les chasses au trésor, comme avant ? Doit bien y avoir encore des gobelins et des hydres dans le coin qui dorment sur un paquet de pognon ? proposa-t-il d'un ton léger, comme si les quelques minutes de leur conversation n'avaient jamais existé.
- Y'en a, c'est sûr, sauf que j'y vois deux problèmes. Embraya Arthur, tout aussi désireux de passer quelque chose de moins intime.
- Lesquels ?
- Premièrement avant j'avais mes sources, mais vous aurez remarqué que depuis quelques temps les Dieux et moi on a des relations plutôt tendues. Sans Dame du Lac pas de tuyau, et sans tuyau on irait à l'aventure au hasard sans être sûrs de trouver quoi que ce soit. Deuxièmement : me taper des gobelins, des hydres, des chevaliers sans tête, j'ai déjà donné et ça me fait chier. En plus on n'a plus l'âge qu'on avait, c'est un coup à ne pas revenir.
- C'est pas faux. Demandez à votre mère ?
- Mais quelle bonne idée, persifla Arthur, c'est vrai qu'elle a toujours été aidante de ce côté-là. Je peux peut-être aussi lui demander de me faire livrer un frichti et des confitures ? Non mais sans blague.
- Oh ça va, si ça se trouve retrouver son fils après dix ans ça lui ferait peut-être plaisir au point de vous lâcher un petit quelque chose.
- J'ai passé dix ans à Rome, et quand elle m'a revu j'ai eu droit à des insultes et des reproches. Ce qui n'a pas beaucoup changé par la suite puisque même quand j'étais sur mon lit de mort à Tintagel, à deux doigts de claquer, elle a manifesté autant d'amour maternel qu'une huître. Et encore, ça pourrait se discuter pour les huîtres.
Léodagan haussa une épaule : il ne pouvait pas donner tort à son gendre. Ils restèrent un moment côte-à-côte, regardant les burgondes s'efforcer de construire leur tourelle.
- Vous les avez achetées combien, vos balistes ?
- J'en sais rien, je parle pas la langue.
Arthur ferma les yeux et souffla lentement, autant pour se contenir physiquement que pour tenter de calmer son mal de tête qui s'intensifiait de minute en minute.
- On peut tenter les saxons, en douce. Mais discret, hein, je vais avoir du mal à fédérer si tout le monde veut ma peau. Si ça ne marche pas, on tentera les gobelins, les hydres et tout le tintouin des bestioles magiques. Et si on ne trouve rien au bout d'une semaine, dix jours, en dernier recours il restera ma mère.
- Vendu. Mais réfléchissez quand même à l'option de la salle aux trésors : quitte à se prendre quelque chose sur le coin de la gueule vous aurez peut-être plus de chance de survivre à un éboulement qu'à l'humeur de votre mère.
- C'est même certain. Avant, faudrait que je trouve un jurisconsulte, vous auriez ça dans vos connaissances ?
- Un jurisconsulte ? Comme l'autre con, là ? Pour quoi faire ?
- Alors justement, vous allez rire : figurez-vous que…
Un hurlement de femme les interrompit d'un même geste ils se mirent à courir vers l'endroit d'où venait le cri, tous les deux pensant à la même personne.
Loin, dans les profondeurs de la forêt, un homme encapuchonné de noir leva un visage souriant vers le ciel : qu'il était bon d'entendre ce son d'où suintait la peur.
