Au hurlement avait succédé le silence. Léodagan et Arthur virent de loin quelques hommes s'élancer vers la forêt et se dirigèrent dans la même direction, courant à perdre haleine. Une fois la lisière franchie les arbres rendaient la visibilité difficile et tous s'immobilisèrent, en alerte, à l'écoute du moindre bruit. L'adrénaline courait dans les veines d'Arthur et il accrocha le regard de Léodagan. Par gestes il lui indiqua de se diriger vers le nord et de prendre la direction de la moitié des hommes présents, pendant que lui se chargeait du sud avec les autres.

L'instinct reprenait ses droits, naturellement : avancer à couvert, arme dressée, s'arrêter au bout de quelques pas, écouter chaque craquement qui pourrait indiquer une présence en distinguant les alliés des bruits étrangers. La seule chose qui différait, et elle était d'importance, était la couleur d'Excalibur : les éclairs bleutés et le brouillard noir qui s'en échappaient attiraient les regards, y compris celui d'Arthur. C'était comme tenir une arme étrangère et familière à la fois. Il était accoutumé au halo rouge et or d'autrefois : à présent dès qu'Excalibur était dans son champ de vision il la regardait, surpris, en ayant du mal à accepter le changement.

C'est un des hommes partis vers le nord qui les trouva en premier et alerta d'un long sifflement aïgu. Arthur fit signe aux autres de rester en alerte et de se rabattre en ligne dans la direction de l'alerte.

Gareth était allongé par terre, à peine conscient et l'épaule en sang, la tête sur les genoux de Mehben. Cette dernière pleurait, paniquée, en répétant son prénom et en le rassurant à voix basse. Léodagan était derrière Mehben, épée au poing, et regardait partout d'un air furieux. Il fit signe à Arthur de se rapprocher et lui glissa à voix basse « Lancelot. Il a attaqué les deux jeunes ».

Arthur comprit immédiatement l'erreur commise : la robe blanche qui avait attiré Lancelot, persuadé qu'il s'agissait de Guenièvre. Il demanda aux hommes de se rapprocher de lui et donna ses ordres à voix basse.

- Léodagan, vous les sortez-les de là avec deux hommes, vous retrouvez votre fille et vous ne la quittez sous aucun prétexte. Les autres, avec moi : en ligne, et vous regardez partout y compris dans les arbres. Lancelot connaît parfaitement ce genre de terrain et il peut nous sauter sur le râble à tout moment.

Tous suivirent ses ordres sans broncher, sauf un burgonde qui avait suivi le mouvement mais n'avait rien compris. Léodagan l'attrapa par le bras et le positionna face à Gareth. Il pointa le blessé, puis le camp.

- Lui, là-bas. Pigé ?

Cette fois le burgonde acquiesça : heureusement car dans l'état de Léodogan toute personne lui donnant la moindre excuse pour frapper allait finir avec des incisives en moins. Arthur protégea leurs arrières puis suivit les autres. Il ne se faisait aucune illusion : ils ne trouveraient pas Lancelot, passé maître dans l'art de se dissimuler et d'avancer rapidement dans ce type d'endroit, mais il avançait quand même. Soudain il ressentit un picotement à la base du crâne et se concentra sur cet instinct : il était là, quelque part. Il plongea son épée dans chaque fourré, chaque arbuste qui l'entourait, en vain. Il chercha une trace au sol, un branchage cassé, quelque chose qui puisse l'aider : rien. Le picotement disparut et il sut que cette chance de le capturer était passée.

Au bout d'une vingtaine de minutes il ordonna le repli et retourna au camp, énervé et inquiet. Non seulement il avait manqué de prudence en n'organisant pas d'emblée un tour de garde, risquant ainsi la vie de deux personnes, mais il était certain que quelque part Lancelot était en train de se moquer de lui et de préparer une autre attaque. Pas tout de suite : ils étaient sur leurs gardes. Dans deux jours, ou une nuit, dès que leur attention serait émoussée par des heures de veille. C'est en tout cas ce qu'il ferait, lui.

Il ne fallait pas qu'ils restent dans ce camp temporaire disposé à la va-vite, sans organisation militaire. C'était un camping en pleine zone de guerre, et qui plus est un camping burgonde qu'ils occupaient sans savoir à quel moment l'hospitalité se muerait en hostilité.

Arthur passa en revue les possibilités qui s'offraient à lui tout en se dirigeant vers l'attroupement qui s'était formé à quelques mètres de la yourte principale. Gareth était étendu sur une couverture jetée à même l'herbe et autour de lui Merlin, Elias, et un Burgonde au couvre-chef orné de plumes semblaient ne pas être d'accord sur la conduite à tenir. Mehben, dans les bras de sa sœur et de Karadoc, ne quittait pas son fiancé des yeux. Devant eux, Perceval faisait les cent pas en marmonnant tout seul tout en jetant régulièrement un coup d'œil aux deux jeunes femmes et au blessé. Quant à Léodagan, il n'était nulle part : Arthur espérait qu'il fut caché sous une yourte avec Guenièvre mais même s'il avait envie de vérifier il devait avant toute chose tenir son rôle de chef.

- Sire, c'était Lancelot. Annonça Karadoc, plus sérieux qu'il ne l'avait jamais connu.

- Je sais. Que s'est-il passé ?

- On était là-bas, commença Mehben entre deux reniflements, Gareth a entendu un bruit et avant que j'aie eu le temps de comprendre Lancelot était devant nous. Il l'a poignardé, j'ai hurlé et ça a dû lui faire peur : il m'a regardée comme si j'étais un fantôme et s'est enfuit. Je suis désolée, j'étais tellement focalisée sur le sang que je n'ai pas pensé à vraiment regarder où il allait.

- Ça va ? demanda Arthur en se baissant un peu pour se mettre à sa hauteur.

Mehben acquiesça et se réfugia à nouveau contre sa sœur et son père.

- Et lui ? poursuivit-il en désignant Gareth

- Apparemment c'est juste une entaille un peu profonde, répondit Karadoc. Il y a discussion entre ces trois-là pour la conduite à tenir : le burgonde veut le recoudre au point croisé, Merlin préfère du surjet, et Elias dit qu'il a un sort qui permet de coller à peu près n'importe quoi mais Gareth ne veut pas : il a peur de ne plus pouvoir bouger le bras après.

Arthur leva les yeux au ciel et se rapprocha des trois soigneurs improvisés.

- Dites Merlin, vous ne pourriez pas faire un sort à l'ancienne, là ? Le machin que vous faisiez quand on pissait le sang et où deux secondes après on galopait comme des lapins ?

- Je vous ai déjà dit que ça ne faisait plus, ces choses-là. J'ai pas envie qu'on me reproche d'utiliser des remèdes de grand-mère.

- Peut-être mais ça marchait. Allez, hop exécution.

- Mais… J'ai pas ce qu'il faut sur moi, là.

- Vous avez oublié comment faire ? Demanda Arthur après un temps de silence.

- Peut-être.

- Elias, vous me le collez, mais vous faites gaffe : si vous nous le rendez dans un mauvais état vous allez avoir affaire à elle, prévint-il en désignant Mehben. Merlin, venez.

Merlin suivit Arthur à l'écart, maussade, certain qu'il allait encore se faire remonter les bretelles alors qu'il essayait de faire de son mieux.

- Dites, hier soir, quand vous disiez que je ne risquais rien avec Mevanwi, vous pensiez à quoi exactement ?

- A propos de quoi ?

- A propos de broderie, railla Arthur. A propos de magie, bougre d'âne : vous êtes un druide et c'est pour cette qualité que je vous emploie. Ne me dites pas que vous avez tout oublié ?

- Ah non, pas tout ! Je me souviens de la fête, d'une petite danseuse burgonde qui nous a fait un numéro tout à fait passionnant…

- Notre conversation, vous vous en souvenez ?

Merlin fit mine de réfléchir, puis secoua la tête.

- Vous avez dit que si Mevanwi voulait me faire flamber comme un rôti, je ne risquais rien, et après vous avez marmonné un truc à propos de disputes conjugales.

- Ah ben oui, normal.

- Je… Bon sang. Qu'est-ce qui est normal ?

- Vous êtes son époux et c'est votre femme, d'après ce que j'ai compris. Ben tant que c'est comme ça, vous ne risquez rien.

- D'accord, ça je pense avoir compris, mais pourquoi ?

- Le type qui a fait les règles en matière de magie, c'était pas la moitié d'un con et il était marié à une sorcière qui, elle, était une vraie harpie.

- Je vous interrompt deux secondes : il y a des règles en matière de magie ?

- Ben oui, comme partout. Vous croyez que ça me fait plaisir de devoir me transformer en bestiole quand le moment vient ? On a des règles, et si on ne s'y plie pas, on risque le conseil de discipline, ou pire.

- Poursuivez.

- Donc, le type en question, Ostanès qu'il s'appelait, il était super fort : il pouvait jeter des sorts à distance, deviner l'avenir et même le passé. Tenez, si vous lui montriez la paume de votre main, il…

- Merlin, venez-en au fait, gronda Arthur.

- D'accord. Ostanès, il était marié à une vraie harpie, elle aussi grande magicienne, qui passait son temps à lui jeter des sorts à la tronche. Dans un couple de magiciens vous comprendrez qu'on ne se balance pas des assiettes à la gueule comme les simples mortels : on fait dans le suave. Une fois, elle lui a réduit le…

- Venez. En. Au. Fait !

- Donc pour pallier toute difficulté, il a jeté un sort sans viser personne mais qui s'applique à toute créature faisant de la magie au sens large, sans limite de temps ou d'espace. Je vous avais dit qu'il était fort.

- Vous la crachez, votre Valda, ou je vous fous un pain ?

- Nul sorcier, magicien, druide, enchanteur, envoûteur, ne peut nuire à celui ou celle qui lui sera par le serment lié. Ça comprend le mariage. Du coup, si Mevanwi veut vous jeter un sort ça sera pareil que pisser dans un oud : elle ne peut rien vous faire.

Arthur resta silencieux. C'est bien ce qu'il avait espéré et cela lui permettait de cocher comme réalisable une partie de son plan. Il commença à s'éloigner, plongé dans ses pensées, et se retourna brusquement.

- Dites, vous êtes sûr que vous ne vous souvenez pas de la conversation d'hier soir ?

- J'ai comme un trou noir jusqu'à ce matin. D'ailleurs je me suis réveillé avec tous les poils verts et je n'ai toujours pas compris pourquoi ni comment. Avoua Merlin.

- Dommage. Je vous ai dit quelque chose et je pense que vous seriez content de vous en souvenir.

Merlin, sourcils froncés, regarda Arthur partir en fouillant dans sa mémoire. Soudain son visage s'éclaira et il eut un grand sourire.

- DE RIEN !


La question de la sécurité de Guenièvre taraudait Arthur : d'elle dépendait une grande partie de ce qui pourrait être la réussite de la lutte contre Lancelot et, potentiellement, d'une reconquête du territoire. Il chercha Léodagan et sa fille dans la grande tente avant de se rendre dans les plus petites, passant juste la tête en présentant ses excuses lorsqu'il interrompait ceux qui s'y abritaient. A la quatrième tentative, seuls ses réflexes lui permirent d'éviter le pire lorsque, en poussant le bout de peau qui tenait lieu de porte, la lame de Léodagan s'abattit sans prévenir vers son crâne.

- Mais vous êtes malade ! Vous avez failli m'ouvrir la carafe en deux !

- La prochaine fois vous vous annoncerez : on n'est jamais trop prudent, j'ai préféré frapper avant de faire les présentations. C'est bon, vous pouvez sortir. Finit-il d'une voix plus forte.

En entendant son père, Guenièvre s'extirpa de sous un tas de vêtements et de couvertures jetés dans un coin. Ses yeux parcouraient Arthur de la tête aux pieds.

- Vous n'avez rien ?

- Non, on n'a même pas croisé son chemin : il est soit bien caché dans la forêt, soit déjà barré très loin.

- Tout le monde est sauf alors ?

- Oui. Enfin sauf Gareth mais Elias est en train de le recoller.

- Ah tant mieux. Attendez, de le quoi ?

- Je vous expliquerai. Beau-p… Léodagan, est-ce que vous avez de quoi vous protéger d'une attaque en Carmélide ?

- Je peux les recevoir à coup de bêche, sinon ça va être tendu. Les saxons ont raflé tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une arme depuis la côte jusqu'au mur d'Hadrien. J'ai même plus un couteau à pain.

- Merde. J'espérais un peu que vous puissiez vous planquer là-bas en attendant.

- En attendant quoi ? On ne va pas se terrer comme des lapereaux alors qu'on est en train de parler d'un mec tout seul qui se balade dans la forêt en costume d'iguane, non ? On y va, on le trouve, on le bute, fin de l'histoire.

- Ce n'est peut-être pas si simple.

- Quoi, vous pensez que les abrutis de son état-major sont avec lui ? Laissez-moi rire : Loth est peut-être né pour comploter mais il est aussi couillu que ma grand-tante. Je suis prêt à parier qu'il est en Orcanie sous son pieu, la queue entre les jambes. Le seigneur Galessin c'est pas mieux, et ne me lancez même pas sur cet imbécile de Dagonet.

- Qu'ils aient décarré, c'est à peu près certain. Que Lancelot soit actuellement un homme seul, aussi. Répondit très calmement Arthur. Mais c'est aussi un homme intelligent, en colère, décidé et amoureux. J'ajoute à cela qu'il est parvenu à pousser les saxons, qui sont je vous le rappelle nos ennemis jurés et des barbares de premier ordre, à rester loin de leur pays pendant des années pour mettre la Bretagne à feu et à sang. Je veux bien que le pognon soit une bonne motivation mais vous ne m'ôterez pas de l'idée qu'au bout de quelques années de cache-cache ils auraient dû se lasser de chercher ma pomme et regagner leurs pénates, surtout quand il a commencé à râcler le fond des coffres.

- Jusqu'ici je vous suis.

- Par ailleurs, si j'avais été à la place de ces alliés j'aurais viré Lancelot du trône plus vite qu'il n'y était monté histoire de faire main-basse sur Kaamelott et ses richesses. Non mais sans déconnez, imaginez deux secondes : si j'avais fait la moitié du quart de ses exactions je me serais retrouvé avec des révoltes de partout et la guerre civile. Le premier péquenot qui aurait mis ma tête au bout d'une fourche aurait été d'emblée porté en sauveur. Pourtant personne n'a tenté le coup d'Etat, même pas cette petite salope de Loth. Vous n'avez pas l'impression que ça sent bizarre ?

- Admettons… Ceci étant le gars est malin : ça s'est fait en douceur au début, y'a pas eu d'entubage à sec non plus. Des petites augmentations de taxes par-ci par-là, des réquisitions pour le bien du royaume… On a gueulé pour la forme au début, vous voyez le topo, sauf qu'avant de dire ouf on était tous sur la paille et on n'avait plus les moyens de nos ambitions. On avait plus qu'à fermer notre gueule, quoi. Et je ne parle même pas de la garde personnelle qui le suivait en permanence.

- Je ne dis pas que j'ai raison, attention ! Mais l'autre hypothèse est que Lancelot était bien pratique pour focaliser l'attention et les rancunes en attendant d'être certain que personne ne puisse retirer Excalibur du rocher et prétendre à une priorité au trône. En d'autres termes, en attendant d'avoir la preuve que j'aie passé l'arme à gauche.

- Buter Lancelot ou vous buter vous, quelle différence ?

- Un type qui bute Lancelot, c'est un sauveur du peuple. Un type qui me bute, il défie la volonté des Dieux.

- Donc « on » attend de voir votre cadavre, « on » dézingue l'iguane en mode héros du peuple, et « on » s'installe ses miches au chaud pour régner sur la Bretagne ? Pas con.

-Exactement. Et si je devais suivre ce programme c'est maintenant que j'en profiterais : tant que Kaamelott est encore synonyme de peur pour la population, que la nouvelle du retour du Roi élu des Dieux ne s'est pas encore répandue, et que nous avons les capacités de défense d'un chaton nouveau-né.

- Qu'est-ce que vous proposez ?

- Nous avons besoin d'armes, d'hommes, et d'argent. Et plus que tout nous aurions besoin de temps, mais nous n'en avons pas. Je vous assure que rien ne me ferait plus plaisir que de mettre la main sur Lancelot : je préfère avoir mes ennemis à l'œil. Sauf qu'à mon sens se focaliser sur lui et uniquement sur lui ce serait une ânerie.

- Je peux dire quelque chose ? demanda timidement Guenièvre

Arthur, qui avait oublié sa présence, leva une épaule : il ne voyait pas ce qu'elle pouvait apporter à la discussion mais il n'avait aucune raison de l'empêcher d'intervenir.

- Je crois que j'ai compris ce que vous avez expliqué, mais si on avait un moyen de capturer Lancelot rapidement et en mobilisant un minimum d'hommes, ça nous ferait un problème en moins et ça vous permettrait de vous focaliser sur le reste, non ?

- Oui dans l'absolu, mais je ne vois pas comment le faire.

- Vu la fixette qu'il a sur moi, il suffirait que je me promène sans surveillance, je veux dire sans surveillance évidente, et qu'on lui tombe dessus au moment où il m'attaque ?

Léodagan ouvrit la bouche pour lui répondre mais Arthur l'arrêta d'un geste de la main.

- Pendant combien de temps pensez-vous tenir à vous balader seule, dans la forêt ou ailleurs, sans savoir si des hommes sont là à vous protéger ou s'ils ont tous été zigouillés par Lancelot ou un de ses amis, parce qu'on ne peut pas exclure qu'il en ait encore même s'il a tendance à la jouer solo ? Combien de temps à sursauter au moindre bruit, à vous retenir d'aller pisser parce que vous vous sentirez observée ? Un jour ? Deux ?

- Laissez-moi essayer au moins ! Je vous promets que je ferai tout ce que je peux pour jouer la meilleure chèvre possible.

Devant la formulation, les deux hommes dissimulèrent un sourire qui n'allait pas du tout avec la solennité du moment.

- Je ne peux pas vous demander ça et je ne veux pas le faire.

- Si c'est le fait d'être à ciel ouvert qui vous gêne, on pourrait me mettre à un endroit, faire courir l'information, et attendre qu'il vienne ? Je pourrais retourner dans ma Tour, ou bien dans une cabane quelque part, ou même à la maison en Carmélide. Comme ça je mène ma petite vie et au moment où il m'attrape, hop-là.

Guenièvre mima le fait de lui sauter dessus et voulait paraître sûre d'elle mais sa lèvre inférieure tremblait par moment. Arthur s'approcha et la prit par les épaules.

- Ecoutez-moi bien. Je sais que vous voulez participer à sa capture, par vengeance ou pour rendre service, mais primo nous n'avons ni les hommes ni les armes nécessaires pour mener à bien un tel plan, et secundo je n'ai pas envie de vous mettre en danger de cette manière : j'ai besoin de vous pour autre cho...

- Ce n'est pas par vengeance. La coupa Guenièvre. Je le hais, je vous l'ai dit. Je ne pourrai jamais lui pardonner ce qu'il a fait et pour moi l'ancien Lancelot est mort. Mais si jamais il zigouillait quelqu'un d'autre parmi nos proches, comme il aurait pu tuer le seigneur Gareth et la petite, je ne me le pardonnerais jamais. J'ai le sentiment que c'est à cause de moi, tout ça.

Cela surprit Arthur : il s'était vraiment attendu à ce qu'elle soit motivée par une volonté de punir Lancelot, de lui faire subir ce qu'il avait lui-même fait subir à Angharad par exemple. Que sa priorité soit la protection des autres au mépris de sa propre sécurité le touchait plus qu'il ne l'aurait cru.

- Décidément, entre Bohort et vous… Qu'est-ce que vous avez tous à vous sentir coupable ? se moqua gentiment Arthur en roulant des yeux. Non laissez tomber, ajouta-t-il en sentant deux regards interrogateurs sur lui, ce serait trop long à expliquer. Figurez-vous que vous aurez un rôle à jouer, Guenièvre, je vous le promets, mais pas comme ça. Alors pas de mission suicide, d'accord ?

Elle acquiesça, les yeux baissés, déçue que ses propositions aient été balayées de la sorte même si elle reconnaissait la justesse des objections d'Arthur, bien plus rôdé qu'elle à ce genre de chose. Elle connaissait ses qualités de stratège : elle le revoyait planifier des attaques sur le papier, dans leur lit, sans qu'elle y comprenne grand-chose lorsqu'il revenait de campagne elle apprenait que tout s'était déroulé comme il l'avait prévu. C'était la première fois qu'elle le voyait faire sur le terrain, développant son raisonnement et plusieurs hypothèses, et ne pouvait qu'admirer et respecter son expérience.

Arthur fit quelque pas, plongé dans ses pensées, et s'arrêta devant Léodagan.

- Je dois voir Karadoc pour un petit détail et j'ai besoin de votre fille : je vous l'emprunte. Sans vouloir vous commander, est-ce que vous pourriez réunir tout ce que vous trouvez d'hommes à peu près cortiqués et sachant monter à cheval ? Dans trente minutes à côté de la tourelle. Et j'ai besoin de Perceval aussi.

Léodagan eut un sourire carnassier.

- Heurement que vous précisez : c'est sûr qu'il sait monter à cheval, mais pour le reste il ne remplissait pas trop les critères.

Arthur adressa un regard noir à son ex-futur-beau-père et sortit à la recherche de Karadoc, entraînant Guenièvre à sa suite. Elle marcha un moment à ses côtés, pressant le pas pour rester à sa hauteur, jusqu'à ce qu'à sa grande surprise il oblique soudainement et les entraîne à l'écart.

- Je n'ai été tout à fait honnête avec vous à l'instant: pour sauver la Bretagne je vais peut-être devoir vous mettre en danger et je vous présente par avance toutes mes excuses. Pas comme vous le proposiez, pas en faisant de vous un appât, mais en vous exposant à d'autres types de danger. Si on en arrive là, c'est que je n'aurai pas eu d'autre choix : je vous promets que tout sera fait pour que vous soyez sauve et que vous n'ayez jamais, jamais, à revivre ce que vous avez vécu.

- Je ferai ce que vous voudrez si c'est pour vous aider, vous et le royaume.

Elle le regardait droit dans les yeux, déterminée, sans peur apparente, et il ne douta pas un instant d'elle. Bénie soit sa naïveté qui la protégeait apparemment d'imaginer le pire.

- La première étape c'est annuler l'échange d'épouse, encore. Suivez ce que je dis et ça devrait bien se passer.

Il leur fallut peu de temps pour trouver Karadoc, malheureusement en discussion avec Perceval : Arthur aurait préféré un tête-à-tête pour éviter tout risque de perdre le fil de ses idées, ou son calme, voire les deux. Si gérer chacun des deux semi-croustillants séparément était déjà une épreuve, la logique des deux cumulés était capable de lui filer la migraine en quelques minutes. Or il avait déjà, encore et toujours, ce fond de mal de crâne. Impossible de faire demi-tour cependant puisqu'ils vinrent à sa rencontre spontanément.

- Sire, j'en ai gros comme une montagne ! attaqua Perceval sans même saluer Guenièvre qui s'était mise un peu en retrait.

- D'accord, mais à propos de quoi ?

- Lancelot. Fallait pas s'attaquer aux petites : c'est un peu comme mes filles. Continua Karadoc.

- En fait ce sont vos filles. Nous venions justement aux nouvelles : comment vont Mehben et Gareth ?

- Lui il va bien, il est juste furax parce qu'Elias a fait du trop bon boulot : y'a même pas une cicatrice. C'est con, il avait une super histoire à raconter sur son combat à mort et là, personne ne va le croire. Et Mehben est remontée comme un ressort. Elle et les jeunes sont prêts à aller zigouiller Lancelot, il a fallu qu'on les calme pour les empêcher de partir. On a prévu de leur montrer des techniques de combat avec Perceval histoire qu'ils sachent se défendre avant d'y aller.

- C'est une bonne idée. De les empêcher de partir, je veux dire : je vais vous demander d'attendre un peu avant d'aller à sa recherche.

- Quoi ?

Arthur leva une main devant la double objection spontanée et simultanée.

- C'est au programme, je vous le garantis, mais pour l'instant j'ai besoin de vous et des autres pour quelque chose de plus important.

- Plus important que de raccourcir ce salopard ? objecta Perceval. Sauf votre respect, Sire, Karadoc et moi on est comme cul et pantalon : ses gamines à force c'est un peu les miennes et je n'aime pas qu'on s'en prenne à mes enfants même j'en n'ai pas.

- Croyez-moi, je déteste ça tout autant que vous, mais on ne va pas courir à travers tout le territoire à dix ou quinze à sa recherche sinon on y sera encore dans un an.

- Ah ben non : mettons qu'on soit 15, à raison d'une zone de 7km2 par homme et par jour, sachant que le territoire est d'environ 130 500 m2, ça nous fait trois ans, quatre mois et vingt-cinq jours s'il n'y a pas d'année bissextile. Mais ça c'est uniquement si Lancelot ne change pas d'endroit et qu'aucun gars ne va à la taverne parce que sinon ça augmente.

- Je… Non, rien. Bref, c'est pas faisable. Donc va falloir attendre qu'on soit mieux lotis en hommes et en armes. Et après je vous garantis qu'on s'en occupera.

- Vous le promettez, Sire ? insista Karadoc.

- Je promets.

- Faut cracher par terre, sinon ça vaut pas.

- Mais je ne vais pas cracher par terre, c'est dégueulasse enfin !

- Alors ça vaut pas.

Arthur leva les yeux au ciel et s'exécuta d'un petit crachat de principe, qui eut l'air de satisfaire Karadoc.

- Bien, du coup j'ai un autre petit souci : il a été porté à ma connaissance qu'il y avait eu un incident avec l'acte d'annulation de l'échange d'épouses et que par conséquent Guenièvre, ici présente, était actuellement votre femme, seigneur Karadoc.

A l'évocation de son nom Guenièvre, qui jusqu'ici suivait la conversation en ouvrant des yeux ronds, se tint bien droite et avança d'un pas.

- Tout à fait, répondit fièrement Karadoc, menton dressé.

- Seulement voilà : je souhaiterais que nous échangions à nouveau. Je veux dire qu'un nouvel acte d'annulation de l'échange soit signé puisque le précédent a été brûlé.

- Non.

- Comment ça non ?

- Non, je ne veux pas. La première fois, passe encore : j'ai récupéré ma femme un peu tristoune mais ça allait jusqu'à ce qu'elle nous fasse chier quand on a déménagé à la taverne. Mais là, j'ai pas envie. D'une ça va être méga la galère de la retrouver vu que je ne sais même pas où elle est, de deux Guenièvre est quand même moins chiante.

- Moins chiante ? Attendez, ça veut dire que vous avez vécu ensemble ? demanda Arthur, ébahi, en regardant alternativement Guenièvre et Karadoc.

- Mais non, pas du tout ! intervint Guenièvre

- Ben si, un peu quand même : on a partagé la même galerie. Lui répondit le chevalier.

- Mais nous n'avons jamais dormi ensemble ni quoi que ce soit d'autre, seigneur Karadoc !

- Non, j'aime pas ça et en plus ça me laissait plus de place dans le pieu pour stocker mes en-cas. Mais justement : vous ne m'avez pas fait chier sur la bouffe, vous ne m'avez jamais tapé sur la tronche au prétexte que soi-disant je ronflerais, vous ne m'avez jamais forcé à me laver, vous…

- D'accord, on a compris Karadoc, interrompit Arthur. Mais vos enfants, ça leur ferait sans doute plaisir de retrouver leur mère ?

- Les deux grandes elles peuvent plus la saquer depuis qu'elle pête plus haut que son cul…

- Elle l'a toujours fait, hein : même à la taverne elle prenait de grands airs. Glissa Perceval.

- … quant aux plus petits, ils sont chez ma mère donc y'a pas besoin de s'en occuper. Non vraiment je préfère rester comme ça : je suis marié mais je fais ce que je veux, c'est tout bénèf.

- Bien. Je sens qu'il va falloir que j'éclaircisse quelques points sur ce qui s'est passé entre vous, mais en attendant…

Arthur s'interrompit, pris d'une soudaine inspiration.

- … en attendant il ne faudra pas oublier les règles quand vous mangerez avec votre femme et vos beaux-parents.

- C'est-à-dire ?

- Ils mangent des blettes. En fait ils ne mangent plus que ça, maintenant, une nouvelle marotte de Léodagan apparemment.

- Ah bon ? Je ne suis pas un grand fan mais avec de la crème et du fromage c'est comme tout : ça passe. Fit Karadoc, stoïque.

- Ah mais vous ne savez pas ? Guenièvre a développé une allergie au fromage.

- Hein ? demanda Guenièvre. Depuis quand j'ai…

- Laissez, laissez, la coupa Arthur. Elle a une très grave allergie au fromage. Tenez, si vous en mangez et que vous la touchez, même par accident, elle risque de faire une crise mortelle ! Va falloir oublier le fromage.

Karadoc fronça le nez, visiblement dépité. Arthur profita de l'aubaine.

- Le saucissons, aussi. Les secs, les à l'ail, les à cuire, les briochés : tous les saucissons. Elle gonfle, elle gonfle : c'est une horreur.

- Mais vous ne me l'aviez jamais dit, ça, quand vous viviez avec nous ? Je ne vous ai jamais vu gonfler ?

Guenièvre avait le regard d'un lapin face à un renard. Du coin de l'œil elle voyait Arthur lui faire le signe de continuer son mensonge, sans savoir quoi dire.

- C'est parce que… parce que je me suis cachée, je ne voulais pas que vous me voyiez dans cet état. J'étais si gonflée que j'ai à peine pu passer par la trappe.

- Vous voyez ? ça pourrait même être dangereux. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas plutôt échanger ?

- Dans ces conditions, faut que je voie. Mais du coup ça veut dire qu'il faut que j'aille chercher Mevanwi ?

- Pas forcém… si, si en fait ce n'est pas bête, faudrait essayer de la retrouver, se corrigea Arthur. Et après peut-être que vous pourriez faire un nouvel échange d'épouse, avec quelqu'un d'autre ? Vous trouver une cuisinière par exemple ?

- C'est pas con. Pourquoi pas, alors.

Arthur soupira de soulagement : une bonne chose de faite.

- Je fais préparer l'acte dès que possible. Vous n'aurez plus qu'à signer et je me chargerai du reste. Sur ce un conseil : commencez à entraîner les jeunes, on ne sait jamais quand on aura besoin d'eux.

Guenièvre se sentit poussée vers la sortie et se retrouva dehors avant d'avoir pu dire quoi que ce soit. Arthur se tourna vers elle, mains sur les hanches et regard suspicieux.

- Vous avez vécu avec Karadoc dans les galeries ?

- Je me suis abritée dans les souterrains avant de me faire prendre, si vous voulez tout savoir.

- J'aimerais assez oui.

- Dites, vous n'allez pas commencez à me faire une crise ? Elle ne manque pas de sel, celle-là : je me sauve de chez moi, je me débrouille tant bien que mal pour survivre toute seule, et voilà que je me fais engueuler par-dessus le marché !

- Je ne gueule pas !

- Et bien moi si ! Dites-moi, quand on sera marié à nouveau, vous comptez me tenir au courant de vos petites manigances ou pas ?

- Qu'est-ce que ça a à voir avec la conversation ?

- Tout. Vous savez la différence entre être une gourde ou faire la gourde ? Connaître vos plans ! continua Guenièvre lorsqu'Arthur fit signe de ne pas comprendre. Ne pas être contrainte d'essayer de deviner ce que vous espérez de moi en guettant le moindre signe. Ça vous aurait pris dix secondes pour m'expliquer que vous comptiez convaincre Karadoc que je n'étais pas faite pour lui et on aurait été beaucoup plus vite.

- Mais je ne savais même pas qu'il allait refuser ! J'ai improvisé, comment voulez-vous que je vous prévienne ?

Guenièvre s'arrêta net et se remémora le fil de la conversation.

- Ah oui tiens… C'est vrai. Au temps pour moi.

Heureusement pour elle, Guenièvre avait un air absolument contrit. Enervé, Arthur s'éloigna à pas rapide, fit vingt mètres puis rebroussa chemin.

- En revanche, j'avoue que vous n'avez pas tout à fait tort pour la suite. Je vous dirai ce que je compte faire, mais attention : vous ouvrez grand vos esgourdes, vous réfléchissez avant de poser une question, et je ne veux pas avoir à vous répéter le tout vingt fois !

Elle acquiesça, serrant les dents pour ne pas lui voler dans les plumes. Il était vrai qu'avait pu faire exactement ce genre de choses par le passé : lui poser des questions dont elle n'écoutait que distraitement les réponses et lui faire répéter. C'était à une époque où elle ne s'intéressait pas réellement puisqu'elle était femme, faite pour se taire et pratiquer des activités de femme. En outre les réponses peu amènes de son époux n'encourageaient pas particulièrement la curiosité. Mais à présent elle avait envie de comprendre et de participer, un peu comme Mevanwi. D'agir au lieu d'attendre passivement que les jours passent : elle avait perdu déjà trop de temps comme cela. A elle de montrer à Arthur qu'elle pouvait changer, s'améliorer.

- Très bien. Une fois que l'acte sera signé, et je ne vous cache pas que ce n'est pas pour aujourd'hui parce qu'il faut que je trouve un juriste pour le faire, vous reprendrez officiellement votre place de Reine. Exit Mevanwi. Il va falloir que tout le royaume le sache, et vite. Dont ma mère, qui ne va pas être particulièrement jouace d'apprendre mon retour par la voie indirecte et qu'il va falloir calmer fissa. Vous vous souvenez de votre dernière rencontre avec ma mère et ma tante ?

- Vous vous foutez de moi ? Est-ce que j'ai oublié ma visite à Tintagel alors que je vous croyais mort ?

- Non, pas ça: la façon dont vous leur avez tenu tête. Quand vous avez traité ma tante de…

- De grosse gouine... continua Guenièvre. Je suis encore mortifiée à ce souvenir, merci de me le rappeler. Autant vous dire que l'ambiance était glaciale jusqu'à mon départ après ça.

- Je vais vous demander de leur tenir tête de nouveau : ma mère adore écraser les autres mais dès que quelqu'un lui tient tête ça lui plaît, même si elle a un drôle de façon de le montrer. Je vais vous demander aussi de me faire confiance quand je vous dis que je veux que vous soyez reine de Bretagne, vous et pas Mevanwi, quoi qu'il se passe par la suite.

- Vous commencez à me filer les miquettes avec votre air grave. Qu'est-ce que vous mijotez ?

- J'ai les grandes lignes mais pas encore les détails. Il y a des trucs qui ne vous plairont pas, comme le fait de vous mettre en sécurité un moment. Quoi qu'il en soit j'ai besoin de savoir si vous me faites confiance.

- Vous avez vraiment besoin de poser cette question ?

- Oui ou non ? J'ai besoin de l'entendre.

- Oui. Même si vous m'avez traité comme de la merde pendant notre mariage, pardonnez-moi mais vous reconnaîtrez que ce n'est pas faux, même si j'ai toujours du mal à avaler l'insulte suprême de votre relation avec une femme de chevalier, même si j'ai dernièrement l'impression d'être en face d'un inconnu après ces dix années, même si j'ai souvent envie de vous étrangler, même si vous me regardez parfois comme si j'étais con comme une valise sans poignée, je vous fais confiance. Vous au moins vous ne m'avez jamais fait miroiter amour et bonheur pour me ficeler à un pageot ou m'enfermer dans une tour. Et surtout je vous connais, mieux que ce que vous pensez. Quand vous avez cette voix et ce regard-là, je sais que je peux vous faire confiance.

Arthur aurait voulu lui répondre, protester pour la forme ou peut-être lui expliquer plus en détails ce qu'il comptait faire, mais la boule dans sa gorge aurait trahi son trouble et il voulait donner le change. Devant lui se tenait à la fois la Guenièvre qu'il avait toujours connue et une femme différente, tout comme le jour où il avait réalisé qu'elle s'était toujours occupée de lui sans qu'il le remarque, tout comme la veille au soir. Il avala sa salive et lui fit un signe de tête pour la remercier.

- Oh une dernière chose, il vous faut combien de temps pour vous trouver une tenue royale et assez provocante ?

- Provocante à quel point ?

- Outrageusement sans tomber dans la vulgarité.

- Avec de l'aide, deux ou trois semaines ?

- Parfait. Nous irons donc à Tintagel dans trois semaines.

- Super. Trois semaines. Ça vous ennuie si je fais une petite crise d'angoisse pendant quelques minutes à cette perspective ?

Arthur ne put s'empêcher de rire à ce qu'il pensait être un trait d'humour volontaire. Quant à Guenièvre, elle fit son possible pour éviter de réellement s'évanouir.