Léodagan avait suivi consciencieusement les ordres : moins de trente minutes après sa discussion avec Arthur Pendragon, dix-neuf hommes étaient réunis au pied de la tourelle. Il n'avait eu qu'à dire aux deux premières personnes croisées que le roi avait une mission pour eux et le bruit avait suivi, au point qu'il avait dû ensuite trier pour ne garder que ceux qui lui paraissaient le plus en forme. La plupart venait du clan des semi-croustillants, reconnaissables à leur peau pâle et leurs vêtements sales, mais il avait eu la surprise de constater que des nouveaux avaient rejoint le camp depuis la veille : quatre fermiers du coin qui avaient perdu leurs terres, un forgeron, et deux va-nu-pieds qui visiblement le connaissaient sans qu'il puisse les remettre. A ce qu'ils lui avaient dit la révolte n'était pas passée inaperçue et la campagne bruissait déjà d'hommes et de femmes qui voulaient les rejoindre.
Il attendait depuis quelques minutes lorsque Perceval et Karadoc le rejoignirent. Lorsqu'ils lui demandèrent à mi-voix s'ils allaient devoir entraîner tout ce groupe à leurs techniques de combat, Léodagan se contenta de les fusiller du regard et de s'éloigner de quelques pas en leur tournant ostensiblement le dos.
Que des abrutis pareils, incapables d'aligner deux phrases sans se ridiculiser, aient pu être chevaliers de la Table Ronde l'avait toujours stupéfait. Voilà que les mêmes abrutis avaient indéniablement eu un rôle essentiel à jouer dans la destruction de Kaamelott et ça, il avait du mal à l'accepter. Lui qui avait toujours juré par la force brute, celle qui avait valu à son père Goustan le Cruel d'être victorieux et respecté, voyait quelques convictions chamboulées : cette fameuse force brute ne lui avait pas permis de défendre la Carmélide, et n'aurait pas suffi à gagner aussi facilement. Arthur avait réussi à mettre les burgondes d'équerre en peu de temps en jouant du tambourin, là où il avait échoué même en gueulant à y perdre la voix. Arthur était parvenu à mener une résistance à bien en tirant avantage d'une équipe de rats taupiers, une peuplade dont il ne parlait pas la langue et une poignée d'hommes dont la moitié n'avait que du duvet au menton. Arthur lui avait ramené sa fille quelques jours après avoir mis le pied sur le territoire alors qu'elle avait disparu depuis des années.
Il allait falloir qu'il redouble d'efforts pour ne pas montrer qu'il appréciait cet homme.
Goustan lui aurait sans doute botté les fesses, voire pire, en le voyant obéir aux ordres sans même protester. De même il se serait moqué de lui en le traitant de mauviette et de couille molle, deux de ses insultes préférées, en le voyant s'inquiéter pour Guenièvre ou ne rien dire à Yvain lorsqu'il avait fui plutôt que de l'envoyer au casse-pipe.
Couille-molle toi-même, murmura-t-il affectueusement en regardant le ciel.
Perdu dans ses pensées il ne remarqua pas l'arrivée du Roi mais dissimula un sourire en entendant quelque chose qu'il avait presque oublié : des murmures qui enflent puis s'arrêtent, signe annonciateur d'Arthur qui fend la foule. Même s'il n'était pas toujours d'accord avec son gendre il devait lui reconnaître une chose : quand il parlait les gens l'écoutaient, quand il entrait dans une pièce les discussions s'arrêtaient, quand il souriait les visages s'éclairaient. Il aurait préféré se faire arracher les dents et couper la langue avec un couteau à beurre que de l'avouer mais il respectait cette espèce d'aura. Si seulement le fils Pendragon avait eu aussi un peu plus de poigne et moins tendance à cogiter, il aurait été un roi parfait.
En se tournant pour lui faire face il eut la surprise de voir Guenièvre dont le teint oscillait entre le blanc et le vert, le suivre. Il arrêta Arthur d'une main sur le bras au moment où il passait à sa hauteur et désigna sa fille
- Qu'est-ce que vous lui avez fait ?
- Apparemment nous partageons la même répugnance des dîners avec nos belles-familles respectives.
- Je vous demande pardon mais vous n'avez jamais paru à deux doigts de vomir à l'idée de claper en notre compagnie !
- C'est là où je constate que je suis assez bon comédien.
- Charmant, comme toujours. Attendez c'est quoi cette histoire, votre mère va se pointer ici ?
- Je préfèrerais éviter : quand elle pionce dans la meilleure chambre du château elle se plaint déjà de l'accueil, je n'ose même pas imaginer la scène si je lui demande si elle préfère un pieu sous les arbres ou entre deux pâquerettes. Non, on va devoir se farcir un petit séjour à Tintagel histoire de faire dans le diplomatique et de gagner quelques soutiens.
- Je croyais que c'était la dernière option pour récupérer de l'oseille ?
- ça l'est toujours : si je pouvais éviter de faire l'aumône ça m'arrangerait grandement, croyez-moi. Vous vous doutez bien qu'en apprenant mon retour on va avoir droit au défilé des chefs de clans, or il est hors de question de leur montrer un château dans cet état ou la prestance de Kaamelott va en prendre un coup. Tant que je ne sais pas qui est avec ou contre nous, je ne tiens pas à ce qu'on nous sache en position de faiblesse.
- Le bruit est déjà en train de courir : on a des pécores qui ont déboulé pour aider. Six pour l'instant mais m'est avis qu'avant la fin de la journée on en aura plus.
- D'où la nécessité de reconstruire Kaamelott, et fissa : pour l'image mais avant tout pour la sécurité puisque tout le monde va savoir où on est et radiner. On n'a aucune solution de repli fiable tant qu'on restera ici. Je sais qu'ils seront tous au courant un jour ou l'autre : quand on recevra les messages on pourra aviser et faire trainer dans le temps. Sauf qu'il il y en a une dont la grande spécialité est de se pointer sans prévenir : ma mère.
- Loth aussi vous a fait le coup, souvenez-vous de sa visite avec son petit panier de champi. Vous auriez dû m'écouter à l'époque et lui faire bouffer son acte de naissance : on se serait économisé pas mal d'emmerdes.
- On devrait être assez tranquilles sauf s'il a vraiment envie de repartir au pays avec ses baloches dans un sac de voyage et ses intestins en écharpe. En plus c'est plus la saison des champignons. Niveau emmerdeur c'est ma mère qui est en donc en haut de la liste, et y'a du niveau. On devrait être quand même tranquilles pendant un bon mois, le temps que la nouvelle arrive jusqu'à Tintagel et qu'elle et ma tante préparent leur stock d'arguments pour me faire chier. Raison pour laquelle nous partons dans trois semaines, un peu moins si ça se goupille bien.
- « Ça » étant ?
- J'y arrive. Si vous le permettez on va d'abord vite fait se débarrasser des autres qui poireautent depuis une plombe.
Arthur monta sur l'amas de bois qui tenait lieu de tourelle, se tourna vers la petite assemblée et inspira profondément. Il allait devoir mentir, ou en tous cas enjoliver la vérité pour motiver ses troupes : cela lui donnait l'impression de nier ses erreurs alors qu'il les assumait pleinement. Si quelqu'un l'avait interrogé sur ce qui s'était passé là-bas il aurait tout raconté : chose étrange, personne ne lui avait vraiment demandé de détails. Sans doute supposaient-ils qu'il n'y avait pas eu confrontation, que Lancelot avait fui avant son arrivée. Si seulement ils avaient été témoin de sa décision, s'ils savaient qu'il le tenait à sa merci et l'avait laissé partir, est-ce qu'ils lui parleraient encore ? Est-ce qu'ils lui feraient confiance ? Non.
Un jour où l'autre la vérité apparaîtrait car Lancelot disposait d'une arme puissante pour saper son autorité : les faits. Il l'utiliserait un jour ou l'autre. Dans l'immédiat Arthur devait s'en tenir à une version officielle parce qu'un roi qui laisse partir un ennemi alors qu'il avait la possibilité de le tuer ou de le mettre au cachot n'aurait que peu de chance de gagner l'adhésion d'un peuple. Ne pouvant prétendre l'avoir tué il ne restait lui qu'une possibilité.
Avant de tirer Excalibur de son fourreau, il regarda tour à tour Perceval, Karadoc et Léodagan. Les deux premiers étaient inquiets : ils s'attendaient manifestement à ce qu'Excalibur ait l'apparence d'une épée normale et que la petite troupe qui s'attendait à des flammes divines soit déçue. Léodagan était blasé, impatient, s'attendant à voir pour la millième fois la même scène. Guenièvre, qui se tenait à l'écart, attendait simplement la fin du discours pour le rejoindre.
Arthur tenait absolument à voir l'expression des trois hommes, une distraction bien venue dans cette période pénible. Il s'amusa de la surprise et de l'incompréhension qui apparut simultanée sur les trois visages avant de se muer en réactions diverses : curiosité et regard appréciateur pour Léodagan, relative indifférence pour Karadoc… et véritable peur pour Perceval. Il s'en étonna et se promit de lui en parler dès que possible. Mais avant il avait une foule à motiver. Il se racla la gorge et fit attention d'être audible par tous.
- Peuple de Bretagne, votre nouveau roi a besoin de vous. Lancelot du Lac, roi félon qui a rendu le pays exsangue, a fui devant Excalibur. Je veux que chacun d'entre vous chevauche à travers le pays, que par votre bouche les hommes et les femmes du royaume apprennent qu'Arthur Pendragon est de retour. Qu'il a fait fuir celui qui les a volés et appauvris. Qu'il fera tout pour qu'ils aient bientôt de quoi s'abriter et se nourrir. Et qu'il a besoin d'eux pour reconstruire le château de Kaamelott, détruit lors de la lutte qui nous a opposés, et la gloire du royaume de Logres. Et qu'une récompense sera offerte pour tout renseignement sur Lancelot, dont la tête sera mise à prix.
Certains se redressaient déjà, fiers de la mission confiée. D'autres regardaient autour d'eux, gênés, avec dans le regard une expression qu'il avait vu mille fois chez certains de ses chevaliers.
- Et pour ceux qui n'ont pas compris : Lancelot a fui, je suis de nouveau votre chef, dites à tout le monde que ça va bientôt aller mieux mais qu'avant j'aimerais qu'un maximum de gens ramènent leurs miches par ici pour me filer un coup de main. Et que si quelqu'un a des tuyaux fiables sur Lancelot et sa clique, il aura du pognon en échange. Ça me rendrait bien service et vous seriez utiles pour votre pays. Voilà.
Cette fois tous s'étaient redressés.
- Niveau organisation pratique, voyez avec Léodagan, il saura gérer mieux que moi.
Arthur sauta au bas de la tourelle et rejoignit ses trois chevaliers.
- Dites, ils n'étaient pas censés être cortiqués, vos gars ?
- Mille pardon, vous avez dit « à peu près cortiqués », je vous ai trouvé ce que je pouvais. Vous ne voudriez pas que je vous ponde des fraises en plein hiver, non plus ? Et c'est quoi ce que je dois gérer ?
- Vous voyez des canassons autour de nous ? Moi non.
- Y'en avait un, mais on l'a bouffé. Observa Karadoc.
- Elle claudiquait, cette vieille carne, on ne pouvait rien d'autre.
- S'ils parcourent le pays à pied on en a pour des jours voire des semaines avant que ça bouge. Si vous pouviez leur trouver un truc ce serait bien. Profitez-en pour voir ce qu'ils ont retenu : j'aimerais être sûr qu'ils transmettent le bon message et qu'ils ne l'oublient pas entre maintenant et dans une heure.
- J'en ai vu de l'autre côté de la vallée quand j'ai été pisser tranquille, donc oui y'en a, avec les armoiries de Kaamelott tatouées sur le cul même : ils ont dû paniquer et s'enfuir. Votre problème il est donc déjà en partie géré. Dites pas merci, surtout. Et vous allez faire quoi pendant que je briefe votre équipe de communication ?
- Gérer d'autres conneries : rassurez-vous j'en ai tout le tour du ventre si vous voulez partager.
Arthur fit signe à Perceval et Karadoc d'approcher, avant de reprendre lorsqu'ils furent suffisamment proches. Guenièvre restait en périphérie, discrète, à la fois curieuse et ne se sentant pas tout à fait à sa place dans une telle réunion.
- Parce que pour répondre à la question de tout à l'heure, on a tous du pain sur la planche pour remettre le royaume sur rail en partant de zéro ou presque.
- On est prêts à aider, Sire. Interrompit Perceval. On a une équipe entraînée et motivée, vous verrez, Lancelot n'a pas intérêt à pointer ses fesses à nouveau.
- Lancelot est un des problèmes à gérer, il y en a bien d'autres : on a un peuple à requinquer pour pouvoir le mobiliser, des alliances à recréer, des attaques à prévoir dont il faudra se protéger.
- Le peuple, le peuple : ils peuvent bien se démerder les péquenots non ? grommela Léodagan.
- Ils viennent d'où vos lanciers, vos balistaires ? Du peuple. Qui forge vos armes, tanne les peaux pour vous habiller, nourrit vos soldats et la cour ? Le peuple. Ils viennent de vivre des années dans la terreur et la faim, les plus vieux sont morts et les plus jeunes nous connaissent uniquement de réputation voire pas du tout. On a besoin qu'ils soient de notre côté. On a du bol, Lancelot et ses sbires ont déjà fait une partie du boulot : ils béniront leur sauveur pour peu que le sauveur en question ne les laisse pas croupir dans la merde et qu'ils voient le changement. Il y a un grand homme qui avait compris ça et qui est allé très loin dans les conquêtes de territoire en misant sur la satisfaction du peuple. Je vous rappelle qu'en arrivant j'ai fait pas mal de choses pour les routes, la santé, la nourriture, ce n'était pas uniquement par grandeur d'âme.
- Mon petit doigt me dit que votre grand homme il se baladait avec des lauriers dans la tignasse et portait plus la toge que les braies, je me plante ? Vous n'en avez pas marre de jouer au romain ? s'énerva Léodagan.
- Je ne suis pas romain, nom de nom, arrêtez avec ça. Mais quand y'a un truc qui marche ce serait con de ne pas l'utiliser uniquement parce ça vient de là-bas, non ?
- Admettons l'idée, pour voir : il faudra des années avant de remettre le bordel d'équerre. On fait quoi en attendant, on se construit une petite ferme à côté des ruines de Kaamelott et on plante des choux ?
- Si vous préférez ça aux blettes, ne vous gênez pas pour moi. Et je ne vous ai pas dit qu'on allait attendre que les greniers soient pleins, je vous ai dit qu'il fallait qu'on montre qu'on va les aider, suffit d'un peu de pognon lancer le chantier.
- Il suffit d'un peu de pognon, qu'il dit ! Vous en avez, vous ? Non. Moi non plus. Et vous deux vous en avez de planqué dans vos taupinières ?
- Non mais… commença Karadoc
- Voilà, ils n'en ont pas.
- Je peux peut-être vous… commença Guenièvre, vite interrompue.
- C'est bien pour ça que vous et moi nous allons commencer à en chercher, du pognon : je vous rappelle qu'on est supposés aller courir le pays à la recherche de deux ou trois hydres en espérant qu'elles aient le cul posé sur un trésor.
- Je n'avais pas oublié, figurez-vous. Pourquoi croyez-vous que j'aie été jusqu'au champ pour voir les canassons ? Par contre sans vouloir donner l'impression de me défiler est-ce qu'il ne serait pas judicieux d'y aller avec des jeunots un peu moins… un peu plus…
- Moins rouillés ?
- Voilà. Le soupirant et ses camarades ont l'air bien motivés, par exemple.
- Gareth fils de Loth d'Orcanie pour assurer vos arrières, vous le sentez, vous ?
- Ils sont quand même venus rejoindre la résistance ! tenta Karadoc, décidé à soutenir son futur gendre Petrok.
- Ouais… C'est con qu'ils l'aient annoncé à tout le monde sur la route. Observa Perceval.
Arthur jeta un regard entendu à Léodagan, qui haussa les épaules.
- Bon, on y va tous les deux comme au bon vieux temps. Et pendant qu'on se fait une promenade de santé, on laisse les autres se tourner les pouces en espérant que personne de mal intentionné ne leur tombe sur le râble peut-être ?
- Je peux dire quelquech… tenta à nouveau Guenièvre.
- Pourquoi croyez-vous que j'aie demandé aux deux autres d'être là ? répondit Arthur, de plus en plus agacé. Perceval, Karadoc, dans vos souterrains on peut abriter combien de personnes ?
- Vingt ou trente, à une vache près. Ça dépend de l'état du bousin, on n'y est pas retournés depuis l'éboulement.
- Donc en serrant un peu, tout le monde tient. Conclut Arthur, rassuré.
- Parce que vous croyez que Léodagan le Sanguinaire va ramper sous terre comme un lombric ? Non mais vous imaginez la gueule de mon peuple ?
- Déjà, d'une votre peuple c'est un peu le mien, et de deux vous préférez avoir une flèche dans le dos ou de la terre sur les fringues ? Parce qu'à un moment ça va finir comme ça si on ne la joue pas un minimum sécurité.
- On n'était pas si mal en Carmélide.
- Trop loin, et plus une seule arme de défense ou d'attaque : vous me l'avez dit vous-même.
- Le Pays de Galles ?
- C'est à côté mais vu qu'ils gueulent depuis 200 ans pour avoir leur indépendance, je me méfie un peu. Et puis je connais mal les lieux.
- Moi je connais bien ! proposa Perceval
- Et en dehors de la ferme de vos parents vous connaissez un endroit susceptible d'abriter une trentaine d'hommes, de voir arriver l'ennemi et de se défendre en cas d'attaque ?
- Ah ben non.
- Voilà. Tintagel, on oublie aussi, merci bien, donc restent les souterrains.
- On ne va pas réussir à abriter tout le monde : rien que les burgondes ils sont déjà quoi ? Quatre-vingt-dix ? Cent ? observa Léodagan.
- Quatre-vingt-sept. Ils étaient quatre-vingt-huit mais y'en a un qui s'est pris un coup de baliste en pleine tronche. Répondit Perceval du tac au tac.
- Les burgondes, ils ont leur camp et ne risquent pas grand-chose : au moindre pépin ils plient les gaules et ils décarrent, voilà tout. Les autres, tant que Kaamelott est un gruyère c'est sous terre qu'ils seront le plus à l'abri. Et vous deux vous allez me faire le plaisir de faire plusieurs sorties parce qu'une seule c'est un coup à se retrouver coincés dedans comme des glands. Discrètes, les sorties !
- Faut faire plusieurs entrées aussi ? demanda Karadoc.
Arthur s'arrêta net : après des années de pratique il n'aurait pas dû être surpris d'une question aussi saugrenue, ne pas consacrer un centième de seconde à se demander si l'intervention était au premier ou au second degré, et pourtant… Guenièvre profita de la pause dans la conversation.
- J'ai de l'argent !
Les quatre hommes se tournèrent vers elle, interloqués.
- Pas une cassette pleine d'or, mais j'ai de multiples objets qui valent très cher.
- Comme votre petit peigne offert par votre père ou je ne sais plus qui ? railla Arthur. On va se débrouiller, merci bien.
- Pas comme mon peigne ! Enfin si mais pas seulement : sur mes…
- Vous ne voudriez pas laisser faire les hommes, dites ? C'est pas pour rien que les bonnes femmes ne font pas partie des discussions sérieuses, on n'a vraiment pas de temps à perdre sur des conneries.
Guenièvre resta bouche bée devant la remontrance de son père. Espérant un minimum de soutien elle jeta un œil aux trois autres qui soudain trouvèrent un particulier intérêt à leurs chaussures.
- Très bien. Eh bien je vais aller faire un peu de broderie pendant que ces messieurs parlent de choses sérieuses. Et même si une dame ça n'a pas le droit de vous dire d'aller vous faire empapaouter chez les grecs tant pis : je vous le dis quand même.
Tête haute, elle partit vers le camp.
- Finalement c'est une bonne idée, l'échange d'échange d'épouse. Fit Karadoc, songeur. Elle a l'air aussi chiante que l'autre, j'avais pas souvenir de ça.
- Commencez-pas, vous : elle est peut-être chiante mais c'est ma fille. Et vous voulez échanger qui avec qui ?
- Mevanwi avec Guenièvre. Répondit Arthur distraitement.
- Ben oui, votre fille c'est ma femme. Pour l'instant du moins.
- Oh putain c'est vrai. Ça remonte à tellement loin que j'avais fini par oublier, ou plutôt j'ai préféré oublier… se souvint Léodagan. Mais attendez : la sorcière elle n'est pas devenue la femme de l'autre trou du cul ?
- Je ne sais pas si c'est de l'officiel ou pas. Karadoc, ça s'est passé comment ? demanda Arthur.
- Elle m'a envoyé péter quand je suis revenu à Kaamelott, après que je vous ai passé le pouvoir, en me disant que j'étais qu'un connard. Après Lancelot a débarqué et j'ai bien vu que ça commençait à sentir le graillon si vous voyez ce que je veux dire. Comme j'avais des fromages à retourner à la taverne je suis parti le matin tout seul, et le soir elle était sur le trône à me dire que si je ne décarrais pas fissa j'allais finir dans les geôles.
- En même temps on s'en fout que l'autre mocheté soit la femme de Lancelot ou pas, non ?
- Je ne m'en fous pas, non. J'aimerais être sûr qu'elle soit toujours mariée, à moi en l'occurrence. Avec le jurisconsulte dans la manche elle a pu bidouiller un truc ou prétendre qu'elle était séparée ou veuve pour épouser Lancelot. Normalement devant les dieux et la loi elle est toujours mon épouse. Enfin pour l'instant puisqu'on va changer ça dès que possible. Ajouta Arthur en regardant Guenièvre avec insistance. Et se débrouiller aussi pour qu'elle ne puisse plus nuire à personne.
- Vous avez intérêt : je ne garde pas ça comme gendre, hein ! annonça Léodagan en désignant Karadoc.
- Quand vous dites « ne plus nuire », vous ne voulez quand même pas la buter ? Parce que je crois que ça me ferait bizarre. Un peu comme manger le cheval sympa, l'autre soir. Vous ça ne vous fait rien à vous ?
- Je… Est-ce que vous venez de comparer votre femme à un cheval ? Non ne répondez pas, finalement je ne veux pas savoir. Je n'ai pas prévu de la tuer si je peux l'éviter, si vous voulez savoir.
- Ben voyons, ça m'aurait étonné que vous fassiez preuve d'un minimum d'autorité, je vois que rien n'a changé et que vous avez toujours une main molle dans un gant en mousse. Ronchonna Léodagan. Venez pas faire l'étonné si l'un ou l'autre rencontrent accidentellement mon poing dans la gueule et mon épée dans le ventre : j'ai pas aimé leur hospitalité avec ma fille. Je peux me casser maintenant ? On parle, on parle, mais faudrait peut-être se sortir les doigts du fion.
- Je ne sais plus où on en était, vous m'embrouillez. Le peuple c'est fait, la protection c'est fait, les battues c'est fait…
- Les battues ? A cette époque de l'année, avec les marcassins, ça va être chaud non ? Les lapins je veux bien, y'en a tout le temps, mais pour ça faudrait plutôt des collets. Intervint Perceval.
- Manifestement on en était là. Soupira Arthur. Une battue dans le sens chasse à l'homme, pas au sanglier, triple abruti. Dès qu'on a suffisamment de monde, j'en veux une partie sur la reconstruction et l'autre dans la forêt. Si Lancelot est là quelque part, il est peut-être possible de le faire sortir de son trou en le rabattant progressivement sur une zone déterminée.
- Et il y aura du monde pour l'accueillir. Annonça Léodagan avec un mauvais sourire, vite soutenu par les hochements de tête de Perceval.
Arthur faillit leur demander de l'attraper vivant mais resta silencieux : quelle justification pourrait-il leur donner ? Comment leur expliquer qu'il aurait voulu comprendre le pourquoi de certains de ses actes, qu'il s'inquiétait encore pour son sort même s'il n'aurait pas dû avec qu'il avait appris depuis leur duel. Il ne parvenait pas encore à le voir comme une âme définitivement perdue, à faire sienne la haine de Guenièvre, même s'il était prêt à tout pour la protéger. Il acquiesça simplement en espérant que le destin se chargerait de choisir pour lui.
- Dites, une dernière chose qui me taquine le ciboulot depuis votre petite annonce, là : vous allez faire quoi quand les premiers indics vont abouler avec des informations sur Lancelot et réclamer le pognon que vous promettez ? demanda Léodagan.
- Faire comme vous avec les burgondes : leur promettre de l'argent que je n'ai pas. Ça ne vous gêne pas si je leur propose le vôtre ?
Arthur eut un sourire poli et satisfait avant de les laisser seuls.
- Couille-molle ! grommela Léodagan dans sa barbe.
- Ces deux bonnes femmes sont des malades, je vous dis. Les autres ne sont pas mieux : on doit se tirer d'ici. Chuchota le jurisconsulte.
- Et allez où, gros malin ? Au Nord, au Sud, à l'Est, c'est de la flotte et même si on arrivait à trouver un bateau on se retrouverait chez des barbares qui en bouffent six comme nous au petit déjeuner. Si on redescend il faudra traverser le territoire de Logres pendant des jours voire des semaines avant de trouver un endroit où recommencer à zéro.
- Si on reste on va finir par se faire tuer ou même pire.
- Pire que tuer c'est-à-dire ? Une fois qu'on est mort on ne craint plus grand-chose. Enfin si… oh punaise…
- Quoi ?
- Je viens de penser à ce qui va se passer quand je serai mort. Vous croyez que Saint-Pierre va comprendre que j'ai eu les miquettes ou il va m'envoyer directement…
Le Père Blaise désigna le sol du doigt, ne voulant pas dire le mot.
- Ah ben je pense qu'effectivement vous allez avoir les panards au chaud pendant une ou deux éternités avec le paquet de casseroles que vous vous coltinez. Trahir le Roi passe encore, mais renoncer à votre Dieu Unique, là, ça risque de coincer. Je doute qu'Il ait le sens de l'humour à ce point.
- Je n'ai pas vraiment renoncé.
- Ah parce que maintenant une croix ça se dessine avec deux triangles ? ironisa le jurisconsulte. Bravo, belle défense. Commencez déjà par changer de tenue avant de tenter d'aller gruger là-haut.
- Mais c'est une religion de pardon ! Et Il doit savoir que je n'avais pas d'autre choix.
- Vous aviez le choix de rejoindre la résistance. Tout comme moi, vous me direz, mais moi je suis un lâche. Vous, avant d'avoir le pardon vous allez passer un bon moment à vous rôtir les miches en enfer, je vous le garantis.
- CHUUUUT ! Ne dites pas ce mot-là.
- Je résume pour que ça fasse la connexion dans votre cervelle : si on meurt on est cuits au sens premier du terme, or si on reste on est certains de se faire buter un jour ou l'autre, donc il faut qu'on se barre d'ici. Le syllogisme est clair, non ?
- Qu'est-ce qui vous dit qu'on va se faire tuer si on reste ici, d'abord ?
- Premièrement, nous sommes des hommes. Rien que ça, c'est une bonne raison pour les deux donzelles : je pense qu'il ne vous a pas échappé que la reine d'Orcanie déteste tout individu de sexe masculin, à part peut-être ses fils ?
- J'avais plutôt l'impression qu'elle détestait tout le monde.
- Elle est moins hargneuse en tous cas. Spécialement avec l'autre.
Le Père Blaise hocha la tête : le jurisconsulte n'avait pas tort. Depuis leur arrivée en Orcanie ils avaient vu à plusieurs reprises Anna d'Orcanie et Mevanwi, dont le jurisconsulte refusait à présent de prononcer le nom, en pleine discussion.
- Deuxièmement, ici nous n'avons strictement aucun intérêt pour eux : je vous rappelle qu'initialement Lancelot m'avait gardé pour trouver des informations sur Arthur dans les archives, et qu'il voulait vous avoir sous la main au cas où vous auriez des informations que vous n'auriez pas mises par écrit. Si on ne s'était pas rendu utiles par la suite on aurait fini avec les autres à nourrir les rats dans les geôles.
Le Père Blaise déglutit à cette idée : il haïssait les rats.
- Troisièmement, notre bon roi Arthur a peut-être menacé de nous pendre, mais est-ce que vous pouvez me citer une seule fois où il a fait exécuter quelqu'un ? Même des traîtres comme Loth et les autres sont ressortis indemnes de leurs différentes tentatives de coup d'état. On parle quand même du type qui paye ses esclaves et parle de supprimer la peine de mort.
- Parce que maintenant c'est redevenu votre « bon roi Arthur » ?
- Il faut savoir vivre avec son temps. Quatrièmement, pour maximiser nos chances, on pourrait peut-être profiter d'être ici pour grapiller quelques informations qu'on lui apporterait en gage de notre repentance et qu'on échangerait contre nos peaux ?
- Quelles informations ? Qu'on se gèle les miches, que le roi Loth est un traître, qu'il passe son temps à ramper devant sa femme et parfois à se prendre des pains ? Je pense qu'Arthur est vaguement au courant, merci.
- Dites donc, vous et moi ne serions-nous pas réputés pour savoir chercher dans les archives ? C'est quand même bien le diabl…
- CHUUUUUT !
- Bien le comble si on ne trouvait rien à se mettre sous la dent. Et au pire on invente et basta.
- Imaginons que j'adhère, pour voir : vous envisagez comment la suite du programme ? On se tire, sans se faire prendre, on traverse le territoire picte, sans se faire dépecer, puis le mur d'Antonin et celui d'Hadrien, on débaroule en Carmélide où, sans vouloir doucher vos espérances, on ne doit pas avoir nos portraits au-dessus des cheminées, avant de se pointer la bouche en cœur à Kaamelott ? On a le temps de claquer vingt fois sur le chemin.
- Dites, pour voir, vous ne pourriez pas essayer de trouver une idée à vous au lieu de chier sur les miennes ? Au moins j'essaye de nous sortir de ce bourbier. Alors essayez un peu vous aussi. Grogna le jurisconsulte avant de se diriger vers la bibliothèque du château.
Le Père Blaise soupira et parcourut les couloirs, songeur. En longeant les jardins il vit Anna et Mevanwi, discutant à voix basse tout en surveillant le dernier héritier du trône d'Orcanie qui jouait avec une épée en bois. Mevanwi releva soudainement la tête et se tourna vers lui.
Le regard glacial qu'elle lui jeta et les reflets jaunes qui y dansaient le terrorisèrent. Il se précipita dans sa chambre et s'affala sur le lit, la tête entre les mains.
