Tout comme la nuit précédente, il se retrouvait à regarder les étoiles pendant que d'autres étaient en train de boire et chanter sur des rythmes burgondes. La fête était plus contenue cependant en raison de la fatigue bien présente, des stocks de vin amoindris et d'une vague tension qui faisait son chemin.
Le groupe d'hommes chargés de colporter la nouvelle de son retour était parti après déjeuner, une fois les animaux rescapés des écuries de Kaamelott capturés et brossés. Par chance aucun des chevaux n'avait été blessé physiquement ils étaient juste à cran au point de devoir être calmés avant de pouvoir en tirer quoi que ce soit. Léodagan ayant préféré garder quatre montures par sécurité, plusieurs hommes étaient partis à pied pour couvrir un premier cercle, les autres devant parcourir le reste du territoire. Arthur avait expressément demandé que Tintagel soit rejoint à pied pour gagner encore un peu plus de temps il plaignait les pauvres bougres qui allaient devoir s'y coller et s'était promis de les récompenser si l'occasion se présentait.
Avec ce départ en masse, les différents colloques pour régler qui devait faire quoi et dans quel ordre, les disputes qui s'ensuivaient systématiquement, tous avaient compris qu'une nouvelle page de l'histoire de la résistance était en train de s'écrire. Tous sauf les burgondes, et encore : ils n'étaient pas si bêtes ou si insouciants que cela à en voir les regards qu'il avait surpris, les conversations plus fréquentes que la veille.
Rien ne lui avait paru agressif cependant et Arthur avait choisi de s'isoler un instant, loin de la forêt, juste pour tenter d'évacuer le stress qui lui nouait les entrailles, sans craindre qu'un burgonde lui saute dessus pour l'égorger.
Des années qu'il n'avait pas eu cette boule dans l'estomac, et voilà qu'elle ne le quittait plus. Elle avait commencé à réapparaître au moment où il avait cédé à Bohort et s'était assis à la table ronde de fortune, au pays de Gaunes. Elle avait grandi lorsqu'il avait appris que Guenièvre était toujours vivante, quelque part, pour arriver à son paroxysme devant le rocher et Excalibur.
Parfois il arrivait à l'oublier quelques minutes ou quelques heures. Parfois, comme en ce moment, elle lui bouffait l'intérieur comme un rapace et le privait de la beauté des choses. Les étoiles devaient être belles… pourtant il ne voyait que le bleu sombre de la nuit, la forme inerte et noire de Kaamelott qui se détachait au loin. Noire comme son costume. Noire comme les traces du maquillage de Guenièvre quelques heures plus tôt.
En quittant Léodagan, Karadoc et Perceval, il avait continué à mettre en place ses pions peu à peu : trouver quelqu'un pouvant faire l'interface entre lui et le Roi Burgonde. Réussir, tant bien que mal, à expliquer à ce petit tonneau jovial et gueulard qu'il souhaitait qu'il reste sur place encore un peu avec son arsenal bien visible mais qu'il était libre de partir pour la sécurité de ses hommes. Demander à Merlin les cartes des différents souterrains pour évaluer les risques à contrer et les avantages potentiels. Recueillir l'avis d'Elias sur l'étendue des capacités de Mewanwi au vu de ce que Guenièvre avait pu lui dire. Demander à Bohort de gérer la reconstruction du château en son absence.
Il y avait passé le reste de la journée, prenant juste une petite heure pour manger et se reposer un peu. Il l'avait totalement oubliée. Comme toujours.
En fin de journée Guenièvre l'avait attendu derrière une yourte, invisible, pendant qu'il parlait avec Bohort. Une fois seul, elle avait fait irruption devant lui et lui avait tendu sans un mot une bourse cousue à la va-vite, fermée par un ruban rouge ridicule.
Il lui avait demandé ce que contenait la bourse, avait observé bêtement qu'elle avait encore changé de robe et que ses cheveux étaient vraiment longs une fois défaits : il n'avait eu aucune réponse, aucun regard. Elle fixait la bourse, attendant qu'il l'ouvre, droite comme un i, mâchoires serrées.
Il avait fini par tirer sur ce satané ruban rouge. Elle s'était précipitée pour que les bords ne s'ouvrent pas trop vite au risque d'en faire choir le contenu sa proximité lui avait permis de remarquer des traces de larmes mal effacées et il avait eu envie de se gifler lui-même.
A l'intérieur du sac elle avait rassemblé toutes les perles qu'il avait vu précédemment dans ses cheveux, tous ses bijoux, et une ficelle dorée enroulée autour d'un bout de bois.
- C'est quoi tout ça ? Enfin je vois ce que c'est mais pourquoi vous me donnez ça ?
- Les perles sont des vraies, les pierres des bijoux aussi. Le fil, c'est la broderie de ma robe et c'est de l'or. Il y a encore des bijoux et divers objets aux ruines de Ban : Lancelot voulait le plus beau pour son innocente Guenièvre. Vous vouliez du pognon, en voilà. Faites-en ce que vous voulez.
Elle avait fait volte-face et s'était éloignée aussi vite qu'elle le pouvait. Il avait dû courir, une fois le sac refermé, pour la rattraper et l'arrêter en la prenant par le bras.
- Je suis désolé pour tout à l'heure. On aurait dû vous écouter.
Il pouvait voir à ses dents qui mordillaient sa lèvre inférieure, à son regard qui l'évitait, qu'elle se retenait de lui répondre. Il n'avait pas trente-six façons de gérer la crise : fuir ou affronter, au besoin en titillant exactement où elle avait mal au risque de se prendre la plus magistrale gifle qu'il ait connu.
- C'est à cause de ça que vous avez pleuré ? tenta-t-il. Parce que votre père vous a envoyé paître ?
Des yeux furibonds qui trouvent les siens, un nez qui se retrousse et s'élargit : la victoire était proche.
- Ou est-ce que parce qu'il ne vous écoutait pas ?
- Qu'IL ne m'écoutait pas ? Dites donc mon petit père vous avez fini de vous payer ma fiole ? Que mon paternel ne s'occupe absolument pas de ce que je peux penser ou ressentir ça fait bien longtemps que j'en ai pris mon parti et que ça me passe très au-dessus de la couenne. Mais que vous, VOUS, osiez me parler confiance et considération pour me traiter comme une gamine débile quelques heures plus tard, ça, j'ai du mal. Ça vous coûtait quoi de m'écouter deux minutes ? De demander à mon père de la fermer ? C'est quoi pour vous la confiance : suivre les ordres et la boucler ? Faut me dire hein, au moins je n'aurai pas de faux espoirs.
Sa voix se cassa un peu sur les derniers mots et il vit la douleur remplacer la fureur. Il avança la main vers sa joue mais elle se recula brusquement : il y avait dans son expression de la colère et un zeste de peur qui le questionna. Il avança de nouveau la main, plus doucement, comme on apprivoise un animal. Cette fois elle laissa le contact se faire même si elle restait immobile et raide, tête haute.
- Je suis désolé.
- J'en ai marre. Marre, marre, marre. De vous, de tout ce foutoir, de… D'essayer de faire au mieux pour tout le monde et que finalement personne… Merde, voilà.
Elle essaya de repousser sa main mais il insista et s'accrocha à l'arrière de son cou.
- Je suis désolé. Et vous avez raison. Vous avez essayé de nous aider, de m'aider moi, corrigea-t-il, et je n'ai même pas cherché à comprendre.
La chaleur de sa main, son pouce qui bougeait contre sa nuque : tout était en train de distraire Guenièvre de sa colère. Elle devait partir, et vite, avant de perdre toute contenance.
- Je vous pardonne. Après tout je ne suis qu'une femme, qui écouterait les femmes dans un conseil de guerre, même informel ?
- Moi. Je l'ai déjà fait. Pas de très bon gré, mais ça m'est déjà arrivé.
- Avec Mevanwi, c'est ça ?
- Non. Avec la nièce du Duc d'Aquitaine, si vous voulez tout savoir. Et elle était enceinte, pas de moi, et ce n'était pas pour la séduire mais uniquement pour rendre un service. Ajouta-t-il avec un sourire en coin.
- Oh. D'accord.
Arthur lâcha son cou pour tenter à nouveau d'essuyer la trace de maquillage séché, en vain.
- Dites… Tout à l'heure j'ai eu l'impression que vous avez eu peur de moi. Vous savez que je ne suis pas un violent, non ?
- Je sais. Vous jetez des trucs, vous balancez des tables, vous insultez tout le monde, mais me frapper ça, jamais. Ce n'était pas contre vous.
Elle eut un haussement d'épaules et une moue qui voulaient tout dire.
- On pourrait peut-être en parler, non ? Ça vous ferait du bien.
- Vous voulez parler de vos moments difficiles, vous ?
- Pas trop.
- Pareil.
Il y eut un silence gêné. Il retira sa main, serra le poing un instant puis leva la bourse à sa hauteur.
- Merci pour ça. J'aimerais vous promettre de vous le rendre quand tout sera fini mais ce serait un mensonge. Dites-moi juste s'il y a là-dedans quelque chose auquel vous tenez : je ne veux pas utiliser un de vos souvenirs ou un truc qui vous tient à cœur.
- Vous pouvez tout utiliser, répondit-elle en secouant la tête. Les objets de la vie d'avant j'ignore s'ils existent encore ou si Lancelot les a fait fondre. Ça vous aidera ?
- Oui. Merci.
- De rien. Dites, vous partez quand avec mon père ?
- Demain, à l'aube.
- A l'aube, comme toujours… ça ne vous quittera jamais, cette habitude. Alors bonne chance, à tous les deux.
- Juste une chose : pendant notre absence j'ai demandé à Karadoc et Perceval…
- … de me mettre à l'abri sous terre avec interdiction de sortir, oui je sais. Perceval m'a prévenue. Vous avez de la chance, il est resté discuter avec moi jusqu'à ce que l'envie de vous crever les yeux me soit passée. Il m'a aussi dit pourquoi et m'a promis que ce n'était pas pour des années, ce coup-ci.
- Je suis désolé.
- Encore ? Décidemment. Lancelot aussi me disait ça : « je suis désolé ». Mais il ne faisait rien pour ne plus être désolé. Ne faites pas cette tête-là : la différence c'est que vous, je vous crois. Je sais que vous regrettez vraiment. Essayez de vous reposer, au moins. Se farcir mon père ça va vous donner envie de repartir dans le sud.
- Je reviendrai.
Elle hocha la tête.
- Si vous le dites…
Le silence était inconfortable soudain. Arthur se creusa la tête pour ne pas la laisser partir sur une note aussi mélancolique et eut un éclair.
- Dites, « se faire empapaouter chez les grecs », vous étiez au max niveau insulte ? Parce qu'autant vous dire qu'il en faudra un peu plus pour clouer le bec des deux mégères une fois à Tintagel. Prenez des leçons avec votre mère, par exemple.
- Rassurez-vous : j'ai enduré suffisamment de repas avec mes parents pour avoir un vocabulaire bien garni. J'ai juste du mal à l'utiliser devant mon père ou même devant vous. J'ai peut-être moins de pratique qu'eux question fions balancés du tac-au-tac, mais quand on est élevée par deux gorets c'est difficile de rester aussi blanche qu'une colombe.
Le regard malicieux qu'elle avait le fit sourire.
- C'est noté. Bon ben… Bonne nuit ?
- Bonne nuit.
Elle s'éloigna de quelque pas, puis il entendit un « oh et puis zut » et elle fit demi-tour, l'air décidé. Elle mit les mains sur ses épaules et regarda ses lèvres, puis ses yeux, et déposa finalement un baiser sur sa joue avant de s'enfuir en courant.
Depuis la boule dans son estomac avait une compagne, quelque part dans sa poitrine, à chaque fois qu'il repensait à cette scène. Des souvenirs d'autres regards effrayés, d'autres larmes roulant sur des peaux plus dorées et plus jeunes s'y invitaient jusqu'à confondre les visages et les lieux.
Il n'était peut-être pas amoureux d'elle mais il ferait tout son possible pour ne plus voir ces traces sombres sur ses joues et que personne, jamais, ne lève la main sur elle.
Il s'endormit en pensant à Shedda, à Aconia, à ses maîtresses, à toutes ces femmes qui avaient traversé sa vie et qu'il avait voulu sauver de quelque chose. Une fumée noire envahit progressivement ses rêves, dessinant encore la forme d'un château avant de s'envoler en l'emportant au-dessus des nuages. Mais cette fois il faisait partie d'elle et il se sentit chuter vers le sol à toute vitesse, parcourir la lande pour s'arrêter face à Guenièvre. Une larme noire coulait le long de sa joue et s'évaporait en laissant subsister un nuage sombre qui l'entourait progressivement jusqu'à l'envelopper et la faire suffoquer.
Il se réveilla en sursaut, un goût métallique dans la bouche, au moment où le soleil apparaissait à l'Est du royaume.
- S'il vous plaît, s'il vous plaît, s'il vous plaît. Allez !
Dans la grotte qui servait de salle de réunion aux Semi-Croustillants, Guenièvre trépignait d'impatience devant Karadoc, debout bras croisés, et Perceval, assis sur la table. Elle voulait les convaincre à tout prix et avait jusqu'ici tenté la cajolerie, l'aide à une faible femme, mais rien ne marchait. Epuisée par le manque de sommeil et le stress, à fleur de peau, elle commençait à perdre son calme.
Elle s'était réveillée en sursaut deux nuits auparavant en proie à un cauchemar, et pour éviter de se rendormir avait réfléchi jusqu'à l'aube à un moyen de se montrer utile. Les ronflements de ses parents, dont elle partageait la tente faute de place ailleurs, l'avaient bien aidée. Lorsqu'elle avait entendu son père se lever pour retrouver Arthur elle avait fait semblant de dormir puis les avait rejoints en feignant le sommeil. Elle avait regardé avec attention les provisions qu'ils emmenaient avant de demander innocemment pour combien de jour ils pensaient partir avec autant de nourriture. « Trois jours maximum, moins si on a de la chance », avait répondu Arthur. Il avait semblé vouloir en dire plus mais la conversation avait tourné court et il s'était contenté de lui adressé un au-revoir de la main une fois en selle.
Deux ou trois jours. Elle en avait déjà perdu un : Karadoc et Perceval avaient passé une bonne partie de la journée à houspiller leur équipe pour vérifier les tunnels et les salles, puis il avait fallu quitter le camp. Gardant en mémoire la demande d'Arthur, elle avait pris soin avant de prendre la route de rassembler des étoffes et des rubans glanés dans le camp burgonde en essayant d'éviter les couleurs les plus criardes. Nessa et un semi-croustillant qui paraissait n'avoir d'yeux que pour la servante l'avaient aidée à porter son fardeau jusqu'à destination. Empêtrées dans leurs robes les deux femmes avaient failli tomber à plusieurs reprises. Guenièvre s'était souvenue de ses marches aux côtés d'Arthur lorsqu'il cherchait un potentiel enfant : elle avait alors suggéré de se confectionner des pantalons larges, plus pratiques, ayant à l'idée qu'ils pourraient servir bientôt. Ils avaient ensuite perdu un temps fou à organiser l'installation.
Lorsque le clan n'était constitué que d'hommes les choses était simples : les salles les plus grandes devenaient des dortoirs. En tant que filles du chef de clan, Mehben et Mehgan avaient un coin à part près de leur père, préparé pour elles. Avec l'arrivée d'autres femmes et de couples, les choses étaient plus complexes : creuser de nouvelles « chambres » aurait été trop long et la seule possibilité était d'utiliser des tronçons abandonnés, suffisamment éloignés pour préserver leur intimité en restant suffisamment proches pour ne pas les isoler. Guenièvre, Seli, Nessa, deux couples de fermiers avaient ainsi été répartis tant bien que mal.
Pendant cette journée elle avait tout fait pour amadouer Perceval et Karadoc afin de les préparer à sa future requête, leur préparant un en-cas pour leur « si difficile tâche », aidant à déplacer des paquetages sans rien dire, acceptant avec un grand sourire le recoin qui lui était réservé, proposant de partager avec Nessa ou une autre femme au besoin si cela pouvait les aider. Résultat, elle s'était retrouvée avec sa mère et avait passé une deuxième nuit blanche : elle avait eu droit à de multiples questions sur Lancelot, sur Arthur, sur ce qu'elle comptait faire pour regagner sa place sur le trône, sur ses menstruations, sa virginité… La conversation avait été policée dans un premier temps mais plus elle éludait plus Dame Seli s'agaçait et insistait. Elles avaient fini par se coucher dos à dos, fâchées. Guenièvre avait fini par regretter cette dispute : dans un coin de sa tête l'idée que toute discussion pourrait être la dernière était ancrée. Lors de sa séquestration elle avait tellement regretté ses derniers mots de colère à son père, ses derniers mots de reproche à Arthur, qu'elle s'était jurée de ne plus jamais quitter un proche sur des propos acides. Après des années d'isolement social voilà qu'elle recommençait au bout de quelques jours. Elle avait hésité toute la nuit à réveiller sa mère puis y avait renoncé.
Tôt le lendemain matin, avant même que sa mère ne se lève, elle avait parcouru les galeries pour trouver de quoi s'habiller : elle avait bon espoir de pouvoir mener son projet à bien et il était hors de question de se promener à nouveau en robe, surtout si elle devait monter à cheval sans sambue. Il était matériellement impossible de préparer le pantalon qu'elle aurait souhaité dans les temps et il avait fallu se résoudre à chercher ailleurs. Elle avait finalement pu emprunter une chemise et un pantalon à un homme qui l'avait regardée comme si elle était totalement folle. Le pantalon était si large qu'elle avait dû faire une ceinture de fortune avec une ficelle il la gênait horriblement à l'entrejambe mais il était suffisamment long pour cacher ses chaussures à léger talon, totalement inadaptées à la situation. La chemise, d'une couleur indéfinissable mélangeant blanc, gris et beige, avait connu des jours meilleurs tout en restant relativement propre.
Une fois prête elle avait cherché Perceval et Karadoc pour leur demander un entretien privé, ne les lâchant pas d'une semelle jusqu'à ce qu'ils cèdent : si elle voulait aller aux ruines du château de Ban et revenir avant la nuit c'était maintenant ou jamais.
- Vous êtes les seuls que je connaisse suffisamment pour demander un coup de main : Bohort passe son temps à Kaamelott et je n'ai jamais trop accroché avec le chevalier De Rinel. Supplia-t-elle.
- Non. Le Roi a dit de rester ici, on reste ici. Répéta Karadoc pour la dixième fois.
- Mais ça ne risque rien. C'est juste un aller-retour vite fait.
- Vite fait, c'est facile à dire : à pied ça nous fait quoi, quatre bonnes heures de marche, facile ? Objecta Perceval. Et encore, pour des hommes entraînés comme nous : vous ça vous prendra plus de temps. Sauf si vous restez ici.
Guenièvre résista à l'envie de sauter de joie : ses arguments commençaient à porter si Perceval commençait à envisager d'y aller sans elle.
- Je sais précisément ce qu'il faut prendre, vous vous auriez à fouiller la Tour. On gagnera du temps sur place et en prenant les deux chevaux qui restent ça ira vite : je vous promets que je ferai des efforts pour ne pas vous ralentir. Et puis c'est mon idée. Je vous signale que Lancelot venait régulièrement me voir : ça ne devait pas lui demander tant de temps que cela.
- Deux chevaux pour nous trois ? Là c'est certain, ça peut pas : le compte est pas bon.
- Je monterai avec l'un d'entre vous ?
- C'est trop dangereux. Arrêtez de nous casser les pieds : on n'ira pas et puis c'est tout.
Elle se mordit les lèvres : pour convaincre Karadoc ce n'était pas gagné, il allait falloir tout miser sur Perceval.
- Seigneur Perceval, vous avez entendu comme moi ce qu'a dit le Roi. Notre royaume a besoin d'argent et nous ne pouvons rester là sans rien faire pendant qu'il endure mille périls avec mon père.
- C'est pas faux.
- L'aider à sortir le pays du marasme dans lequel il est plongé est notre devoir en tant que sujets, vous êtes d'accord ?
- C'est pas faux.
- Donc vous acceptez ?
- Mais arrêtez, vous voyez bien qu'il a pas pigé un broque à ce que vous venez de lui raconter ! Et c'est quoi cette manière de faire des phrases, là ? « Endurer milpéril », « maramse », c'est quoi ça ?
- Ça veut dire qu'Arthur se crève le cul et risque sa peau pour sauver le royaume, et qu'on pourrait quand même l'aider. Répondit Guenièvre, de plus en plus énervée par l'attitude hautaine de Karadoc.
- Ben voilà, fallait le dire, pas la peine de gueuler.
- Je ne gueule pas, je m'exprime. S'il vous plaît, vous pourriez devenir des héros. Si vous voulez je ne dirai pas d'où ça vient, vous pourrez raconter partout que vous avez mené votre propre quête et que vous êtes tombés par hasard sur un trésor. Proposa Guenièvre, tentant une nouvelle approche.
- Sauf qu'on n'est pas doués pour raconter des quêtes. A chaque fois on se plante. En plus s'il n'y a pas de vieil homme dans l'histoire, il vont se douter que c'est des conneries.
- Un vieil homme ? Qu'est-ce que vous me chantez là, seigneur Perceval ?
- Remarquez pour une fois je peux remplacer par une vieille femme, là ça pourrait passer.
- C'est moi la vieille femme ? Ah ben merci bien, ça fait toujours plaisir ! objecta Guenièvre dont la patience était franchement émoussée.
- C'est pas la peine de vous énerver, on n'ira pas et puis c'est marre. On va quand même pas laisser les autres tous seuls uniquement pour suivre une bonne femme et aller chercher des trucs dans une vieille tour. On est des chefs de clan, on a des responsabilités.
- Une vieille femme, maintenant une bonne femme ! Dites, je vous rappelle que je suis votre reine, vous me devez le respect, seigneur Karadoc. Prononça Guenièvre d'une voix altière.
- Non, pour l'instant vous êtes encore ma femme et je dis ce que je veux.
Perceval, très mal à l'aise devant la tournure que prenait la conversation, arrêta son ami d'une main sur l'épaule et se pencha vers lui.
- C'est vrai qu'il est prévu qu'elle redevienne la reine bientôt, alors faudrait peut-être pas trop pousser le couvercle, non ?
- Je sais mais j'y peux rien : plus ça va moins je supporte qu'on me donne des ordres.
Guenièvre n'entendait pas ce qu'ils se murmuraient. Perdant confiance et désespérée elle avait craqué, trépignant en les suppliant : aucun effet.
- J'ai compris, laissez tomber : j'y vais toute seule. Et si je ne reviens pas vous expliquerez vous-même à mon père et au roi Arthur que vous avez laissé une « bonne femme » faire votre boulot de chevalier.
Elle attrapa un sac qui traînait dans un coin, en renversa le contenu pour y glisser la gourde de vin et l'en-cas qu'elle avait prévus pour les motiver puis se dirigea vers l'échelle qui menait à la sortie la plus proche. Elle se ravisa et revint sur ses pas pour prendre un second sac qu'elle vida par terre en regardant Karadoc droit dans les yeux, puis escalada l'échelle aussi vite que possible. Une fois dehors, éblouie par le soleil, elle se mordit les lèvres : c'était bien gentil de prétendre être forte mais elle crevait de peur à l'idée de se perdre ou de croiser des âmes mal intentionnées.
- Pour Arthur et le royaume, murmura-t-elle en se dirigeant vers les chevaux qui paissaient non loin.
Aucune couverture, aucune selle n'étaient en vue. Comment avait-elle pu oublier ce genre de détails ? Elle se frappa le front en se traitant de tous les noms : elle était une idiote, plus bête qu'une chaise, incapable de faire quoi que ce soit. Ils avaient tous raison. Elle n'aurait même pas su comment accrocher cette foutue selle, de toutes façons.
Elle s'assit sur ses talons, au bord des larmes, repoussant à plusieurs reprises le museau du cheval qui s'était rapproché d'elle. Renoncer lui faisait mal : elle n'était plus physiquement enfermée, pourtant son manque de sens pratique, son éducation de princesse dressée à sourire et se taire la limitaient en la rendant dépendante des autres. C'était dans ce genre de moments qu'elle aurait voulu naître homme, ou avoir reçu la même formation que son frère. Lui au moins aurait pu l'aider un peu, même si elle se serait méfiée de ses conseils et qu'il aurait tout autant que les autres refusé de l'accompagner en prétextant un rhumatisme dentaire ou une piqûre de moustique. Cet idiot…. Il lui manquait horriblement.
- Vous montez derrière moi, Karadoc prendra les sacs.
La voix la fit sursauter et se retourner : Perceval, une selle en équilibre sur la tête et un mors dépassant d'une poche, avançait vers elle. Karadoc suivait non loin, lourdement chargé lui aussi. Elle se prit à sourire sans pouvoir s'arrêter.
- Merci… Merci mille fois à tous les deux.
Elle les regarda préparer les chevaux, essayant d'aider dès qu'elle en voyait la possibilité, ne s'offusquant pas de l'air ronchon de Karadoc qui manifestement était venu à contre-cœur. Perceval se hissa sur un des chevaux puis lui tendit la main tout en demandant demanda à son ami de s'approcher.
- Ma Reine… Ex-Reine ? Ou future Reine, on s'en fout : prenez appui sur Karadoc et accrochez-vous à moi.
Elle n'eut pas un instant d'hésitation et se trouva en selle, collée à Perceval qui la força à mettre ses bras autour de lui avant de faire avancer son cheval. Etre assise ainsi était étrange pour elle qui ne montait que rarement et toujours en amazone : la proximité physique avec Perceval lui paraissait presque inconvenante mais aucun des deux hommes ne paraissait y faire attention. Elle tenta une ou deux fois de se reculer sur la selle pour garder une distance entre eux deux : en vain puisque le mouvement du cheval la faisait glisser en avant.
- Ma Reine ou future Reine ?
- Et si vous m'appeliez Dame Guenièvre pour simplifier ?
- Dame Guenièvre… Ce que vous disiez tout à l'heure à propos de quête et de trésor : si ça tient toujours, vous pourriez essayer de vous charger d'inventer une histoire qui tienne debout ? Avec un vieil homme ? Quelque chose de pas trop difficile à retenir.
- Tout ce que vous voudrez, Seigneur Perceval.
Ils progressèrent un moment en silence, Guenièvre devant serrer les dents pour ne pas manifester sa peur à chaque fois qu'il passaient du pas à un rythme plus soutenu. Pour se distraire elle se mit à répéter la liste des objets qu'elle pensait avoir la plus grande valeur : les bijoux bien sûr, faciles à emporter, mais aussi des couverts en or qu'il avait fait fondre pour elle, peut-être même les deux vases en métal qui pourraient être fondus et réutilisés, et si possible les robes les plus richement ornées. L'essentiel était dans la pièce unique qu'elle avait partagé avec Nessa les vêtements étaient stockés juste en dessous, dans un pièce qui n'avait pas été réhabilitée, pour ne pas encombrer inutilement. Elle imaginait déjà les protestations de ses deux compagnons à l'idée de promener des robes mais il lui serait impossible d'en ôter les breloques rapidement. Il allait falloir négocier. Et cacher le tout à Arthur : les bijoux pouvaient passer pour le résultat d'une quête, le reste non.
- Faut pas lui en vouloir, vous savez.
- Pardon ? En vouloir à qui ?
- Karadoc. Faut pas lui en vouloir s'il fait son ronchon, il n'en cause jamais mais ça a été coton pour lui. La mocheté qui se barre avec un autre, ne pas réussir à vous récupérer alors qu'il savait que vous n'alliez pas bien, récupérer la mocheté, devenir roi, voir que ce n'était pas sa came, la mocheté qui se re-barre avec un autre mais pas le même, se faire cramer la taverne, devoir vivre sous terre… Il essaye, vraiment. Comme ça on dirait qu'il s'en fout, mais c'est pas si simple. Heureusement qu'on est comme des frères. Sauf que son frère, il est con. Le mien aussi d'ailleurs. Non vraiment faut pas lui en vouloir.
Guenièvre jeta un coup d'œil par-dessus son épaule à Karadoc. Il les suivait, avec ce même air nonchalant qu'elle lui avait toujours connu. A bien y réfléchir elle n'avait pas souvenir d'un seul moment, même lorsqu'elle avait vécu dans les souterrains avec eux, où il s'était vraiment plaint. Râler, faire preuve d'un autoritarisme mal placé, oui parler de ce qu'il ressentait ? Jamais.
- Je ne lui en veux pas. Vous savez j'ai parfois mauvais caractère mais pour survivre il en faut.
- Vous, mauvais caractère ? Je pourrais vous en présent…
- Attendez, c'est quoi ça ?
Guenièvre désignait deux formes à l'écart du chemin, l'une noire et l'autre brune, qu'on distinguait entre les arbres à une quinzaine de mètres d'eux.
- Des emmerdes, à tous les coups. Croyez-en mon expérience : vaut mieux se tirer sans regarder.
- Mais ils se battent ! HEY, LA BAS !
De loin ils virent la forme noire se redresser : un homme vêtue d'une tunique, le visage couvert d'un capuchon, les regarda fixement un moment avant de s'enfuir. La forme brune restait à terre, presque immobile.
- Allons-y.
- A travers la forêt ? On va se prendre une branche à travers la cafetière !
- Alors aidez-moi.
- C'est des emmerdes je vous dis ! si ça se trouve des types attendent qu'on y aille pour nous tomber sur la couenne.
Guenièvre glissa du cheval et courut aussi vite que ses chaussures inadaptées lui permettaient vers la forme brune. Dans sa tête se mêlait le souvenir d'Angharad et de sa jupe marron, effondrée au sol, baignant dans son sang celui d'Yvain, disparu depuis longtemps, souvent vêtu d'une tunique de couleur identique celui d'inconnus qui étaient morts seuls pour avoir soutenu la résistance.
Elle glissa et failli tomber sur l'homme étendu sur le sol. Sa barbe blanche et son visage émacié, marqué par un coup qui lui avait fendu la pommette, lui firent peur. Il était peut-être déjà mort et elle refusait de toucher un cadavre. La main au-dessus de lui, essoufflée par sa course, elle n'osait plus rien faire.
- Mon brave ? Vous êtes mort ?
L'homme ouvrit péniblement les yeux et tenta un sourire qui se mua en rictus.
- Apparemment non. Bon, qu'est-ce que je dois faire maintenant ?
- A boire. Pitié, à boire.
Ça elle pouvait faire. Elle cria à ses compagnons de s'approcher et de lui apporter son sac : à nouveau ce fut Perceval qui s'en chargea, Karadoc restant sur le chemin pour tenir les chevaux. L'homme tenta de se redresser maladroitement et Guenièvre l'aida à s'asseoir contre un arbre, avant de lui tendre sa gourde.
- Buvez doucement : c'est du vin. J'aurais préféré vous donner de l'eau, ça désaltère mieux, mais je n'ai que ça.
L'homme eut un petit rire, comme si elle lui avait raconté une plaisanterie, et avala plusieurs gorgées avant de lui rendre la gourde.
- Merci mon enfant. Vous n'auriez pas aussi quelque chose à manger par hasard ? prononça-t-il d'une voix éraillée, avec un léger accent qu'elle n'arrivait pas à situer.
Fouillant dans son sac elle en sortit un des en-cas qu'elle avait confectionnés avec les moyens du bord : un morceau de pain coupé en deux, dans lequel elle avait fourré du fromage pour éviter au gras de tout salir, le tout reprenant une idée de Karadoc. Lui utilisait habituellement une miche entière et glissait dedans tout ce qui lui tombait sous la main, principalement de la charcuterie, mais elle avait espéré que la nouveauté lui plaise.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda le vieil homme
- C'est une invention du seigneur Karadoc, le gentilhomme que vous voyez là bas : ce n'est que du pain et du fromage. La croûte est un peu dure, ça ira quand même.
- C'est parfait mon enfant. Et les rares dents qu'il me reste pourront la casser. Merci d'être intervenue : j'étais mal en point et j'ai vu ma dernière heure arrivée.
- Attaquer un vieil homme sans défense, c'est quand même dégueulasse si vous voulez mon avis. J'aime pas qu'on s'attaque aux vieux. Aux jeunes non plus, mais les vieux encore plus. Marmonna Perceval.
Le vieil homme se tourna vers lui et le regarda longuement. Guenièvre s'étonna qu'il ait soudain des yeux si perçants, si éveillés, comme si le simple fait de boire un peu de vin et de manger deux bouchées l'avait totalement requinqué. Finalement il fit signe qu'il voulait se relever et ils l'aidèrent en le soutenant chacun par un bras.
- Ça va déjà mieux. Ne vous en faites pas pour moi, je ne veux pas vous retenir dans votre périple.
- On fait juste une promenade, comme ça. Répondit Perceval, soudain soupçonneux.
- Les dames s'habillent ainsi pour se promener, maintenant ? répondit gentiment l'homme en désignant la tenue de Guenièvre. Je suis décidément trop vieux pour suivre la mode. Allez vous promener alors.
- On ne va pas vous laisser tout seul comme ça, l'autre pourrait revenir ! objecta Guenièvre.
- Il est déjà loin, le connaissant. Je ne risque rien, et puis j'habite tout près. Partez en paix.
- Vous savez qui était ce type ? demanda Perceval
- Un vieil ennemi. Il ne reste jamais bien longtemps dans le même coin, ne vous en faites pas. Partez vite ou vous allez finir par être en retard.
Il ne les laissa pas répondre et leur fit un signe de la main avant de s'enfoncer dans la forêt.
- Il est bizarre, ce vieux, vous trouvez pas ?
- Assez oui. Encore que je n'ai pas une grande expérience de ce genre de rencontre.
- Moi si. Des vieux, j'en ai croisé des palanquées et je peux vous dire que celui-là, il était bizarre. Mais il avait raison : faut qu'on se grouille..
Il aida Guenièvre à remettre sa gourde dans son sac et ils rebroussèrent chemin pour rejoindre Karadoc.
- Dites, vous en avez encore de votre pain au fromage là ? demanda-t-il avant de remonter en selle.
Guenièvre chercha et lui tendit un autre morceau, en réservant un pour Karadoc pour le remercier de les avoir attendus.
- C'est quoi ça ? demanda Karadoc
- Un casse-croûte, répondit Perceval, la bouche pleine.
- Mais c'est mon fromage, ça !
- J'ai pris soin d'utiliser un morceau qui était fait parfaitement à cœur, oublié derrière ceux qui devaient encore affiner et qui risquait d'être perdu. Je n'ai pas oublié, vous voyez. Et c'était pour vous deux, donc c'était un emprunt pour vous le rendre ! se défendit maladroitement Guenièvre.
Karadoc croqua dans le pain, pencha la tête, puis mastiqua avec attention.
- Ça ira pour cette fois. Mais maintenant on trace : si on doit s'arrêter pour tous les types qui se font maraver on n'a pas fini d'arriver ! Allez venez que je vous donne un coup de main pour remonter.
Guenièvre accepta son aide pour ce qu'elle était : un remerciement et un signe tacite de paix.
Ils accélérèrent un peu sur le reste du chemin, puis sans se concerter passèrent à un pas de plus en plus lent lorsque la Tour de Ban devint visible. Baignée de soleil elle paraissait presque belle avec ses pierres ocres pourtant Guenièvre y voyait un reflet du sang et des larmes qui y avait été versés. Karadoc plaça son cheval à côté de celui de Perceval, la distrayant de ses souvenirs et lui rappelant la raison de leur présence.
- C'est pas maintenant qu'il faudrait s'arrêter et faire 200 pas pour voir s'il y a des gardes ?
- C'est une bonne idée, on va faire ça. Mais en pas de cheval ça fait combien ?
- J'en sais rien. Moins sans doute… Si on se plante ça va peut-être tout foirer : faudrait descendre et compter.
Une fois à terre, Guenièvre se demanda si elle avait choisi les bons compagnons : soudainement elle ne se sentait pas vraiment en sécurité.
- Vous êtes sûrs qu'il ne faudrait pas d'abord essayer de se cacher quelque part et s'assurer qu'il n'y a pas de garde avant de se rapprocher autant ?
- C'est Arthur lui-même qui nous l'a appris : on fait 200 pas, on regarde s'il y a quelqu'un, et on recommence. Soupira Karadoc.
- Et s'il y a quelqu'un ?
- On refait 200 pas. Faudrait écouter un peu.
Guenièvre leva les mains en signe d'apaisement et les regarda commencer à avancer en comptant. Au bout d'un moment ils s'arrêtèrent, firent un tour sur eux-mêmes puis recommencèrent à avancer. Elle attacha les chevaux à un arbre et suivit à son tour, à bonne distance, jusqu'à ce qu'ils parviennent au pied de la tour et l'appellent.
- Maintenant c'est à vous : on surveille.
- Vous ne venez pas avec moi ?
- Non, il faut qu'on continue en faisant tout le tour. Montez, on se retrouve ici.
Ils recommencèrent à compter, partant chacun d'un côté des ruines. Elle secoua la tête, de plus en plus inquiète sur la pertinence de son choix, et entra dans la tour. Un frisson la traversa mais elle serra les dents et se concentra sur la dernière fois où elle était montée, à ce moment de grâce qui s'était déroulé tout là haut. S'accrochant à ce seul souvenir elle entra dans la chambre où rien n'avait été déplacé : elle avait craint que les saxons qui l'avaient gardée profitent de son départ pour tout piller.
En quelques minutes elle avait ouvert tous les tiroirs du bureau et vidé le contenu dans un premier sac qui devint vite trop lourd. Elle le posa dans un coin et fit méthodiquement le tour de la chambre pour rassembler tout ce qui pouvait servir sur le lit : plus elle fouillait et plus elle trouvait de petites choses pouvant être monnayées. Un encrier en argent, une boîte sertie de pierres précieuses, un vase en métal : tout pouvait être vendu. Elle descendit ensuite avec le sac restant jusqu'à l'endroit où ses robes étaient stockées dans de lourdes malles et en sélectionna trois. La pièce était dépourvue de la moindre ouverture, sombre et lugubre. Un craquement la fit sursauter et elle décida de remonter au plus vite pour rassembler ses affaires.
Lorsqu'elle tenta de reprendre ses sacs il devint évident qu'elle ne pourrait pas tout descendre seule. Elle se pencha à la fenêtre, espérant apercevoir un des deux chevalier mais il n'y avait personne. Elle s'avança un peu plus mais le vertige la prit. Comment Arthur avait-il pu grimper le long de cette tour sans peur, alors qu'il pouvait utiliser l'escalier, cela la dépassait. Pourtant il l'avait fait. Pour elle. Juste pour un baiser qu'il aurait pu lui donner plus tôt.
Ils n'en avaient pas parlé. Il ne l'avait pas embrassée à nouveau depuis et elle avait été trop lâche pour le faire. Son cœur se mit à battre plus fort à l'idée de sentir à nouveau ses lèvres sur les siennes. Si lui ne se décidait pas et que elle n'y parvenait pas, pourquoi ne pas tenter de trouver un geste aussi fort que le sien ? Pas grimper le long d'une tour bien sûr, mais autre chose. Quelque chose qui lui prouverait qu'elle serait prête à tout pour lui.
La silhouette de Perceval apparut finalement et elle le héla.
- Seigneur Perceval ! Vous pourriez m'aider à tout descendre ?
- Mais je fais un tour de garde de tour !
- Demandez au seigneur Karadoc alors ?
- Il est de l'autre côté, il fait un tour de tour aussi. Il va arriver : on tourne chacun en cercle circonflexe.
- Quoi ?
- En cercle circonflexe ! On fait un demi-cercle, lui dans un sens moi dans l'autre, on se croise et on recommence.
- Vous pourriez pas faire un petit détour par en haut avant de reprendre ? S'il vous plaît ! ajouta Guenièvre en le voyant hésiter.
- Faudra pas venir chouiner si quelqu'un arrive, hein ! En plus ça va totalement me fausser mon compte de pas. KARADOC ? Faut faire deux demi-cercles : je monte.
Il s'engouffra dans la tour, bien décidé à intégrer cette nouvelle technique dans l'apprentissage des Semi-Croustillants : elle était très efficace puisqu'ils n'avaient croisé personne.
De l'autre côté des ruines, Karadoc entendit vaguement son nom mais, plongé dans son compte, n'y prêta pas vraiment attention. Il ne prêta pas non plus attention à la silhouette drapée de noir qui s'approchait de lui.
- 52, 53, 54, 55…
- Mais que vois-je ? Ne seriez-vous pas le célèbre Seigneur Karadoc de Vannes ?
Surpris par une voix grave, Karadoc se retourna, main sur le pommeau de son épée : devant lui un homme assez mince, à la fine barbe blanche et vêtu d'un manteau à capuche noire, lui souriait.
- Si. On se connaît non ? Vous êtes qui ?
- Personne comparé à un homme de votre envergure. Je n'aurais jamais cru vous croiser si loin de chez vous, je remercie le hasard.
- On est en mission secrète.
- Une mission d'importance sans doute. Savez-vous ce qu'on dit par chez moi ? Que vous étiez de loin le meilleur roi que le royaume ait connu depuis des siècles. Quel dommage que vous ayez dû renoncer au trône.
- J'ai pas renoncé : j'en voulais pas, nuance.
- Ou peut-être quelqu'un a-t-il réussi à vous faire croire que vous n'en vouliez pas. Quelqu'un de proche. Quelqu'un qui se dit votre ami mais dont la fidélité va à un autre. Ajouta l'homme en voyant Karadoc froncer les sourcils.
- Quelqu'un de proche ? Mais y'a personne autour à part moi et vous.
- Réfléchissez. Un ami, un compagnon d'aventure, qui pourtant veut vous empêcher de tenter de retirer l'épée. Qui était certain que le roi Arthur était toujours en vie. Suggéra l'homme d'une voix qui se faisait plus grave, portée par une rythmique lente, presque chantante.
- A part le seigneur Perceval je ne vois personne qui…
- Perceval : n'est-ce pas lui qui déjeunait fréquemment avec le Roi Arthur, seul, sans personne pour savoir ce qu'ils se racontaient ? Lui qui vous a monté contre votre femme, Dame Mevanwi ? Etrange, non, qu'un confident du roi cherche à séparer des époux et que soudainement l'épouse se retrouve dans le lit de ce même roi ? C'est ce qui se dit par chez moi. Ces rumeurs qui volent de châteaux en masures, légères, suffisamment légères pour que le vent les portent dans tout le pays. Pauvre seigneur Karadoc, trompé, moqué.
- SEIGNEUR KARADOC ? ON A TOUT, VOUS VENEZ ?
Le cri de Perceval brisa l'espèce de langueur qui commençait à envelopper Karadoc.
- Réfléchissez-y. Fit l'homme avant de marcher à pas rapide vers la forêt.
Karadoc, soucieux, rejoignit les deux autres.
- Vous en faites une tête. On dirait qu'on vous a bouffé votre dîner. Ça va pas ? demanda Perceval en le voyant.
- Y'a un type qui m'est tombé sur le râble, il m'a soulé à force de me parler.
- Un saxon ? Un homme de Lancelot ? Demanda Guenièvre, effrayée.
- Non, un type avec un manteau pourri, un vieux mais pas trop vieux. Il m'a parlé de vous mais j'ai pas tout compris. Une histoire de vent et de rumeur.
- C'était important ?
- Je crois pas non. Bon on peut rentrer maintenant ? Sinon on ne sera jamais au camp avant l'heure de dîner.
- Nous sommes prêts. Et tenez : je vous donne mon pain au fromage. Répondit Guenièvre
Karadoc accepta le quignon de pain distraitement, sans que son air sombre ne disparaisse.
- Vous êtes sûr que ça va ?
- Ouais mais… Un confident, c'est pas un type qui est en couple avec quelqu'un ?
- Un concubin vous voulez dire ? suggéra Guenièvre.
- Punaise oui ! Un concubin, voilà. Du coup confident ça veut dire quoi ?
- Quelqu'un qui écoute ce qu'un autre lui confie. Lui raconte, quoi.
- Ah ben j'aime mieux ça. Non mais c'est bon, oubliez, c'était juste un truc que j'avais mal compris. Vous venez ?
Après avoir passé un peu de temps à attacher les sacs en équilibrant leurs poids, ils reprirent tous les trois la même configuration qu'à l'aller. Guenièvre ne put s'empêcher de fouiller la forêt du regard, cherchant la silhouette brune du vieil homme qu'ils avaient aidé, mais ne vit rien. Progressivement la tension qui la portait depuis des heures, des jours, s'apaisa. Lorsqu'ils arrivèrent à ce qui restait de la taverne, point d'entrée principal et discret des souterrains, elle était presque endormie, le front appuyé sur le dos de Perceval.
- Ma Rein… Dame Guenièvre ? On est arrivés.
- Quoi ? Oh merci.
- Attendez, je vais porter vos sacs jusqu'à votre coin.
- Non, gardez tout. Je vais juste récupérer les robes : le reste, vous allez dire que vous avez été tous les deux dans la forêt pour voir si tout allait bien, là vous avez croisé un vieil homme qui se faisait agresser, vous l'avez aidé, et pour vous remercier il vous a donné des souvenirs que sa femme gardait depuis longtemps et dont il voulait se débarasser parce que cela lui rappelait trop de souvenir. Ça ressemble à ce qu'on a vécu, ce sera facile de s'en rappeler. D'accord ?
- Dit comme ça, oui, ça pourrait aller.
- Et surtout pas un mot de ma présence ou de la Tour, hein ? Tout s'est passé dans la forêt.
- Promis juré craché. Mais je peux pas cracher : j'ai trop soif.
Guenièvre lui tendit la gourde en souriant, récupéra les robes pendant qu'il buvait, et se laissa glisser par la trappe qui menait aux galeries.
Perceval bût quelques gorgées avant de passer la gourde à Karadoc.
- Rêvez pas, en fait c'est de l'eau : elle a dû se planter.
Karadoc vida la gourde d'un trait et se moqua de Perceval.
- Vous avez dû vous choper un coup de chaud : c'était du pinard, et du bon.
Perceval pencha la tête, surpris, puis haussa les épaules. Chacun son goût, après tout : Karadoc avait bien le droit d'avoir parfois des goûts de chiotte et trouver qu'un fond de gourde ressemblait à du vin.
- En parlant de pinard, vous trouvez pas qu'on aurait bien le droit de fêter la réussite de notre quête ? suggéra Karadoc.
- Totalement.
- Il reste des boutanches de Kaamelott ?
- Absolument.
- Murgette ?
- Murgette !
