Elle était dans sa chambre, dans « sa » tour. Seule. Quelque chose n'allait pas, sans qu'elle parvienne à savoir quoi. Certaines choses n'étaient pas à leur place, comme si quelqu'un les avait déplacées légèrement. Elle entendait des craquements, une respiration dehors. Arthur. Il montait par l'extérieur. Il était là dans la chambre avec elle. Il s'approchait d'elle, se penchait vers elle, l'embrassait. Il la prenait par la taille, la serrait contre lui, cherchait à lui retirer sa robe. Soudain elle était nue devant lui, sans savoir comment. Il l'embrassait à nouveau, la touchait. Quelque chose n'allait pas mais il n'avait pas l'air de s'en rendre compte. Il fallait qu'elle lui parle mais aucun son ne sortait de sa gorge. Derrière elle, elle sentait une présence. Elle détacha ses lèvres de celles d'Arthur et regarda par-dessus son épaule : Lancelot, épée dressée au-dessus de la tête, les regardait avec des yeux exorbités.

« MEURS ! »

Guenièvre se réveilla en sursaut dans un noir complet et commença à paniquer : quelque chose bloquait ses bras, l'empêchant de se mouvoir. Elle tenta de se libérer et entendit un grognement à côté d'elle qu'elle reconnut immédiatement. Sa mère se retourna en ronchonnant, tirant les couvertures avec elle. Guenièvre expira, soulagée : elle était en sécurité dans les souterrains, ce qui bloquait ses bras n'était rien d'autre que les couvertures dans lesquelles elle s'était enroulée la veille, glacée. Elle se redressa en grimaçant : tous ses muscles protestaient et elle avait mal aux fesses, souvenir du périple de la veille. Elle suivit le couloir à tâtons jusqu'à l'endroit où la torche, maintenant éteinte, était accrochée et la prit dans le but de l'échanger avec une autre.

Elle progressa dans les couloirs, se guidant grâce à une lueur qu'elle discernait plus loin, en espérant ne réveiller personne. Elle hésita plusieurs fois devant des portions de couloir : elle ne voulait pas prendre une torche dans un endroit déjà peu éclairée. Elle opta pour la plus grande salle, là où elle savait qu'un point d'éclairage de moins ne gênerait personne.

Des restes de nourriture sur la table prouvaient que Karadoc avait fait ses pauses rituelles. Lorsqu'elle avait vécu avec eux il avait des réserves dans le coin qui lui était réservé mais aimait toujours faire un tour au beau milieu de la nuit, comme s'il était encore au château, ou à la taverne. Elle supposait que cette habitude ne l'avait pas encore quitté. Deux souris se disputaient un bout de pain et elle les regarda un moment, l'esprit toujours embrumé.

Elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il était : sous terre il faisait toujours nuit, ou plutôt toujours jour à cause des torches. Retourner dormir la rebutait : ses cauchemars se faisaient plus fréquents depuis sa libération, plus violents. Avant ils n'arrivaient que quelques fois par mois et n'impliquaient qu'elle et Lancelot : une fuite, une course effrenée sans pouvoir avancer, la certitude qu'il va la rattraper puis sa main sur son épaule, ses bras autour de sa taille. Parfois les cauchemars allaient plus loin. Elle en avait l'habitude et ces rêves étaient supportables. Depuis qu'elle était libre ce n'était plus à elle seule que Lancelot s'en prenait et elle avait peur que son imagination lui impose la vision du sang d'Arthur, d'un visage blâfard aux yeux vides.

Elle frissonna et se mit à ranger la salle, ou plutôt pousser d'un côté ce qu'elle trouvait de l'autre puisqu'aucun rangement n'avait été prévu. Elle ne s'arrêta qu'en entendant d'autres personnes se réveiller et marcher dans les galeries. Alors seulement elle regagna son bout de couloir, tenant une torche allumée haut au-dessus de sa tête, en espérant pouvoir réchauffer son corps au soleil le plus vite possible.


Arthur vit apparaître les ruines de la taverne avec soulagement. Il était épuisé, les bêtes aussi, et il rêvait d'un bain. Le cheval de Léodagan commença à ralentir pour brouter un peu d'herbe, l'obligeant à tirer sur la longe de fortune qu'il avait dû créer avec les rênes pour le faire avancer. Sans cavalier pour le tenir il se montrait particulièrement capricieux et commençait à lui courir sur les nerfs.

Le premier jour Léodagan et lui avaient chevauché un peu au hasard, s'enfonçant dans toutes les zones les plus sombres de la forêt, dans toutes les carrières les plus reculées, à la recherche d'endroits pouvant sembler vaguement magiques. La conversation était réduite à son strict minimum, ce qui n'était pas pour leur déplaire. Ce n'est qu'en fin d'après-midi qu'ils avaient croisé un squelette humain avec des traces de dents de gobelin à quelques mètres d'une grotte.

- Vous voyez ce que je vois et vous pensez ce que je pense ? demanda Léodagan avec un sourire ravi.

- Ouaip. On se la joue à l'ancienne ? Moi devant et vous aux arrières ?

- Dites-donc, faudrait voir à pas se garder tout le plaisir hein ! Pourquoi est-ce que je me taperais l'arrière ? C'est toujours par là que ces saloperies nous tombent sur le poil !

- Alors prenez l'avant, je m'en fous moi !

- Et qui me dit que vous avez toujours les réflexes ? Parce que dix ans sans tenir votre épée ça commence à taper : si ça se trouve vous avez des biceps de femmelette et vous n'allez pas être foutu d'en buter la moitié d'un.

- Vous voulez que je vous fasse une démonstration en vous en mettant une ?

- J'aurais préféré que vous en mettiez une aux autres cons. Sauf que vous n'avez pas été foutu d'en ramener un seul par la peau des roustons et que vous vous êtes même évanoui, alors vous comprendrez que j'ai la confiance qui plie des genoux.

- Je me suis quoi ?

- Faites pas celui qui ne comprends pas, hein. Vous avez tourné de l'œil au château.

- Mais jamais de la vie !

- Vous allez me dire que vous faisiez la sieste peut-être ? J'ai entendu les gamins en parler alors en sourdine, les basses. Même qu'ils étaient hyper inquiets en pensant que vous alliez être incapable de revenir.

- Non mais c'est pas ça… Oh et puis merde : vous voulez vraiment en parler maintenant ? Sans déconner, on pourrait se garder le sujet pour plus tard non ? Dans deux heures il fait nuit et vous savez très bien que les gobelins redoublent de puissance une fois que le soleil disparaît.

- On va y aller, mais à deux, côte à côte. Au cas où vous tourneriez de l'œil à nouveau.

Arthur avait suivi, l'esprit préoccupé par ce que venait de lui dire Léodagan et par la conversation à venir. Cette distraction avait failli lui valoir un mauvais coup et il n'avait dû le salut de son crâne qu'à un réflexe. Heureusement les gobelins, qui n'avaient plus eu de visite depuis des années, étaient aussi rouillés qu'eux et avaient fini par fuir.

Le butin avait été très correct : cent quarante-deux pièces d'or, deux poignées de pierres précieuses, de quoi commencer à améliorer les finances. Ils étaient remontés à cheval en se congratulant et s'étaient éloignés avant que le reste des gobelins ne décide de se venger.

- Qui c'est les meilleurs ? C'EST NOUS !

- J'en ai dérouillé au moins trente. Et vous ?

- A peu près pareil. Y'en a un qui a failli me refaire le portrait, vous aviez raison : j'ai un peu perdu la main.

- C'est pas bien grave ça, c'est comme tirer à l'arbalète : ça revient vite.

- Y'a plus qu'à se trouver un coin pour se faire un frichti, je sais pas vous mais moi, casser du gobelin, ça me creuse un trou.

- J'ai vu un ruisseau par là-bas, on va être comme des coqs en pâte.

- Après vous beau-p… Après vous, je vous suis.

- Qu'est-ce que vous avez à ne plus m'appeler beau-père ?

- Pour l'instant vous ne l'êtes plus, je ne voudrais pas abuser du titre.

- Bon sang, je crois que je fais un blocage. Pas moyen que ça rentre. Tenez c'est là. Pas mal non ?

Arthur n'avait pu qu'acquiescer en observant le ruisseau accessible pour les chevaux et les rochers qui pourraient les abriter du vent. Léodagan s'était occupé des chevaux pendant qu'Arthur se consacrait au feu et à leur repas, faisant redescendre l'euphorie. Le silence confortable s'était mué en tension latente jusqu'à ce qu'Arthur craque.

- Allez-y, ça se voit que vous crevez d'envie de soulever le lièvre.

- Si vous ne vous êtes pas évanoui, qu'est-ce qui s'est passé là bas ?

- J'ai pas envie d'en parler.

- Non mais oh, vous avez fini oui ?

- J'ai dit que vous pouviez poser votre question, pas que j'allais y répondre.

- On est entre nous, vous pouvez bien me raconter non ? Vous reconnaîtrez qu'on a été plutôt coulants jusqu'ici. Personne pour vous tomber sur le râble, on vous a laissé tranquille en attendant que vous lâchiez le morceau, mais rien, que dalle. J'en ai marre d'attendre, voilà.

- Comment ça, « on vous a laissé tranquille » ?

- Demandez à Bohort. C'est lui qui nous a pris à part une fois l'attaque lancée. Pour faire simple il nous a dit que vous aviez un pied dans la place et l'autre n'importe où ailleurs. Que si jamais on vous mettait la pression vous alliez vous barrer aussi vite qu'un pet sur une toile cirée. Qu'il fallait vous laisser reprendre votre place à votre rythme si on voulait avoir une chance que vous remontiez sur le trône et surtout pas vous faire chier. Je peux vous dire qu'il a été convaincant.

- Le geste est beau. Ça m'étonne quand même que mon confort soit plus important que savoir ce que j'ai fait de Lancelot et ses sbires.

- On sait. Enfin les gamins ont vu les débiles sortir du passage secret en courant, la queue entre les jambes, et les ont entendu parler de fuir en Orcanie avant que vous ne changiez d'avis. Deux et deux ça fait quatre, non ? On a capté.

- Et Lancelot ?

- Lui, ils l'ont vu s'enfuir, de loin. C'est pour ça d'ailleurs qu'ils ont pris le passage secret : ils pensaient que Lancelot vous avait fait avaler votre extrait de naissance. Soit dit en passant ils ont du cran : aller vérifier si un type est refroidi au risque de se prendre un plafond sur le museau, j'admire.

Arthur avait acquiescé tout en attisant le feu et en vérifiant la cuisson du lapin qui constituait leur repas.

- Vous savez, j'ai remarqué un truc : une conversation ça marche mieux quand on parle chacun son tour. Vous devriez essayer, pour voir. railla Léodagan.

- Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ?

- On pourrait commencer par la recette du pot-au-feu, sauf que j'en ai rien à foutre. Et si vous m'expliquiez pourquoi les mouflets ont cru que vous étiez dans le sirop ? On a tous pensé que vous aviez pris un mauvais coup ou que c'était l'épuisement, maintenant vous venez me dire que non. Vous comprendrez que je me pose quelques questions !

- Si j'avais été sonné vous vous doutez bien que Lancelot ne m'aurait pas laissé vivant.

- En vous laissant sur place il vous laissait peu de chances : quelques tonnes de pierre ça rafraîchit aussi bien qu'un surinage en règle.

- C'est vrai. Sauf que ça ne s'est pas passé comme ça.

Arthur avait soufflé bruyamment par le nez. Une partie de lui avait envie de se confier l'autre se méfiait de la réaction de Léodagan, peu connu pour son indulgence ou son flegme. Il avait gagné un peu de temps en coupant le lapin en deux puis avait tendu une écuelle à Léodagan. Arthur ne l'avait pas lâchée tout de suite et avait attendu que Léodagan le regarde avant de parler.

- Je n'ai pas réussi à le tuer. J'aurais pu, je le n'ai pas fait. Et après, j'avais juste envie de calme. De me reposer. Le genre de repos qui dure très, très longtemps. Faites attention, c'est chaud.

Léodagan n'avait rien répondu pendant un moment puis avait commencé à arracher un morceau de viande avec les doigts.

- Là, j'avoue que vous m'en bouchez un coin.

- Si vous voulez me mettre un pain dans la tronche vous gênez pas. Je ne suis même pas sûr d'avoir envie de vous en empêcher.

- L'envie monte petit à petit je vous rassure. Avoir l'occasion d'être débarassé de ce sale type et ne pas la prendre… Je vous savais mou mais pas à ce point là. Vous vous rendez compte de ce qu'il a pu faire subir à tout le monde ? A ma fille ?

- Je sais. J'avoue que c'était ma motivation principale à un moment. J'ai voulu le tuer. J'ai vraiment voulu.

- Ben vous auriez dû. Je n'ai même pas envie de savoir pourquoi vous avez renoncé : ça m'énerverait encore plus parce qu'il n'y a rien, vous m'entendez rien qui puisse expliquer et encore moins pardonner. Tout ce que je sais c'est que maintenant c'est moi qui me chargerai de Lancelot puisqu'on ne peut pas vous faire confiance. Vous savez quoi ? C'est pas mon poing que j'ai envie de vous foutre dans le ventre, c'est mon épée. Sauf que je ne peux pas, pour la petite.

Léodagan s'était levé, bouillonnant de fureur contenue. L'image d'Arthur étendu, attendant de mourir, avait été facile à imaginer. La réaction de Guenièvre en apprenant qu'elle ne le verrait plus jamais aussi : il l'avait déjà vécu une fois et n'avait aucune intention de le revivre, de même qu'il ne voulait pas avoir à revivre la peur à l'idée de ce que Lancelot pourrait faire à Guenièvre si jamais il la retrouvait. C'était un miracle qu'elle ait pu passer ces années en s'en sortant indemne physiquement et psychiquement, une chance qu'elle n'aurait pas deux fois. En tant que père il ne savait pas ce qui le mettait le plus en colère, de la souffrance qu'Arthur avait failli causer ou celle qu'il aurait pu empêcher.

Arthur avait baissé les yeux. Lorsqu'il lui avait proposé de le frapper il avait réalisé, juste après avoir prononcé ces mots, qu'il voulait que cela devienne réel. Il voulait sa colère, il voulait la douleur physique, quelque chose qui lui apporte peut-être un peu de rédemption. Léodagan le dominait à présent de toute sa taille et il attendait, immobile : il le laisserait faire quoi qu'il décide. Dans son champ visuel il ne voyait que ses poings qui se serraient et se desserraient, ses jambes qui venaient vers lui puis s'éloignaient.

Finalement Leodagan s'était planté juste devant lui et il avait attendu le coup sans savoir s'il choisirait le visage ou la poitrine. L'alternative l'avait surpris.

- Dites moi deux choses.

- Ce que vous voudrez.

- Que vous mourriez, sincèrement, je m'en tape. On passe tous l'arme à gauche tôt ou tard. Mais entre se faire buter dans le feu de l'action, claquer dans son lit, ou se trancher les veines devant sa femme, il y a une marge. Et j'ai vu la façon dont elle vous regarde, c'est encore pire qu'avant. Alors je veux savoir : est-ce que vous pouvez me garantir que ma fille ne sera pas obligée de voir votre cadavre parce que vous aurez décidé que vous en aviez marre ?

- Formulé comme ça, oui, je peux vous le garantir.

- Deuxième question : est-ce que vous allez être capable de tuer Lancelot la prochaine fois que vous le croisez ?

- J'aimerais vous dire oui. Après avoir entendu deux ou trois choses ces derniers jours, je penche pour le oui mais très sincèrement je n'en suis pas certain.

- Et s'il menace quelqu'un ? Directement, je veux dire ?

Arthur avait levé la tête : il savait très bien de qui Léodagan voulait parler.

- Dans ce cas précis je n'ai pas de doute.

Léodagan avait hoché la tête, regagné sa place sans s'asseoir puis après un temps d'arrêt s'était installé, avait repris son écuelle et s'était tourné vers Arthur.

- Si jamais vous déconnez ne serait-ce qu'une seconde, je vous fous mon poing dans la gueule si profondément que vos dents vous sortiront par le fondement. Et dites vous que si je ne vous règle pas votre compte maintenant c'est parce que je n'ai pas envie de me coltiner une tartine de gobelins tout seul ou courir le risque d'avoir Karadoc à la tête du pays.

- C'est noté. Avait articulé Arthur, gorge serrée.

- Je vous reconnais une chose. Vous avez bien merdé votre premier suicide mais là ça avait un peu plus de gueule tout en restant discret. Y'avait de l'idée. Une idée de con, mais une idée quand même. Par contre, qu'on soit clair, la cuisine c'est vraiment pas votre truc. Demain c'est moi qui m'y colle. Et vous prenez le premier tour de garde.

- Un tour de garde ?

- Ouais je sais, c'était pas prévu, mais là j'ai envie de vous faire chier, roi ou pas. Sur ce moi je vais ronquer un peu alors soyez discret.

Léodagan avait sucé les derniers os du lapin, s'était essuyé les doigts sur sa tunique et s'était allongé en tournant le dos à Arthur, qui n'avait toujours pas pu avaler une seule bouchée de son repas. Il y avait eu un long moment où seuls les craquements du bois qui flambe avaient meublé le silence. Arthur était certain que Léodagan allait lui balancer une dernière insulte ou une dernière menace, mais un ronflement sonore lui avait donné tort.

Ce bruit lui avait rappelé d'autres périples passés, à deux ou à plusieurs. Léodagan et lui avaient eu leur lot de disputes mais aussi pas mal de bons moments. Jamais pourtant il avait eu cette impression de parler à un… camarade ?

Les années les avaient changés, tous, et pas seulement physiquement. Paradoxalement il y trouvait un certain réconfort, comme s'il avait une chance non pas de reprendre sa vie d'avant mais de trouver une nouvelle place.

Il avait joué avec l'idée pendant une partie de la nuit, jusqu'à ce qu'il sente le sommeil venir et réveille Léodagan en le secouant.

- Dans tour de garde y'a tour. Alors puisque vous voulez jouer à ça, c'est à vous. Bonne nuit.

Léodagan lui avait jeté un regard noir puis avait remonté la couverture sur son visage. Aucun d'eux n'avait mis longtemps avant de sombrer dans les bras de Morphée.

Arthur s'était réveillé brutalement au lever du jour et avait mis un moment avant d'oublier la fumée noire qui avait enveloppé Guenièvre dans son rêve. Léodagan, déjà réveillé, avait ravivé le feu et était en train de préparer les chevaux.

Il s'était approché de lui sans savoir de quel humeur il allait être et avait été surpris de le trouver en forme, impatient à l'idée de partir.

Le matin avait été à nouveau fructueux, comme si la chance était avec eux : plus de deux cents pièces d'or gardées par une hydre à deux têtes. « Une promenade de santé », avant dit Léodagan. Devant leur succès et sachant qu'ils étaient proches de Kaamelott ils avaient décidé de faire un détour par le château pour voir si tout se passait bien.

Ils avaient été stupéfiés de voir la masse de gens au travail : selon Bohort, qui était aux anges bien que fatigué et débordé, vingt personnes étaient arrivées peu après leur départ l'après-midi une centaine de plus avait offert leurs services. Des groupes arrivaient en continu, avertis soit par les hommes qu'Arthur avait envoyés, soit par le bouche-à-oreille, tous avec une même idée : aider à reconstruire le royaume et surtout aider le Roi.

Des équipes se chargeaient de libérer la cour du château, une autre de sécuriser les ailes les moins touchées des forgerons s'était mis à redresser ou réparer les armes qu'ils avaient pu trouver sous les décombres, des menuisiers se chargeaient des charpentes, d'autres préparaient des tables, des chaises, des abris... Chacun se focalisait sur une tâche dans un vacarme de cris et de chants.

Bohort avait cependant du mal à être partout, et surtout peinait à faire preuve d'autorité pour diriger les travaux. Léodagan avait émis l'idée de demander l'aide de Dame Séli, qui avait contrôlé l'intégralité de la construction du château en Carmélide. Bohort n'avait pas eu l'air enchanté par l'idée mais n'avait pas dit non, ce qui avait été d'emblée traduit par un « oui » par Léodagan.

Ils étaient repartis en milieu d'après-midi, comptant faire une dernière quête avant de rentrer le soir même. Malheureusement ils avaient combattu à nouveau des gobelins pour trouver des coffres vides. Epuisés, ils avaient renoncé à renoncer et avaient dû dormir à nouveau à la belle étoile.

Le lendemain Arthur avait voulu rentrer directement mais Léodagan avait vu des traces dans l'herbe évoquant la présence d'un dragon : surexcité il avait réussi à convaincre le roi de faire un tout dernier détour en répétant dix fois à quel point il adorait combattre des dragons.

Arthur avait accepté.

Ils avaient tous les deux regretté.

Arrivé près des ruines de la taverne il descendit de sa monture, récupéra les sacs contenant le fruit de leurs batailles, puis libéra le cheval de Léodagan avant d'amener les deux animaux auprès de leurs congénères. Il était trop épuisé pour s'occuper d'eux et comptait bien trouver quelqu'un pour le faire au plus vite. Un mouvement anormal du feuillage d'un buisson attira son attention et il fit semblant de caresser son cheval pour se donner le temps d'identifier l'intrus. Reconnaissant un membre du clan des semi-croustillants il laissa la tension redescendre.

- Je vous ai vu, vous pouvez vous montrer. Oui, vous là, avec le chapeau ridicule.

L'homme se leva et le salua maladroitement, un genou en terre et une main sur son couvre-chef, puis fonça sur une corne enfoncée dans la terre et se coucha pour y hurler « le roi est de retour ».

- Vous êtes obligé de hurler comme ça ? râla Arthur.

- C'est-à-dire que c'est Hugon qui est de garde aux écoutes et il est sourd comme un pot.

- Vous avez un type qui est dur de la feuille et vous le collez à la surveillance ? Non mais c'est bien, c'est bien. On verra ça plus tard. Ajouta Arthur devant l'air fautif de son interlocuteur.

Deux minutes plus tard Karadoc et Perceval firent leur apparition derrière un fourré, bientôt suivis de Dame Séli et de Guenièvre. Il n'eut pas le temps de les saluer qu'il vit les deux femmes blêmir.

- Vous êtes seul ? demanda Séli.

Guenièvre porta les deux mains à sa bouche, les yeux écarquillés et Arthur comprit le quiproquo.

- NON NON NON on se calme, on se détend : il va bien, il arrive. Regardez : le voilà.

Léodagan, l'air particulièrement revêche, venait de sortir de la lisière, ses vêtements sur un bras et entouré de sa cape comme s'il s'agissait d'une toge. Avec sa couronne on aurait dit un acteur voulant jouer César avec des oripeaux de fortune.

- Qu'est-ce qu'il fout à se balader tout nu, cet imbécile ? Demanda Séli.

- C'est une longue histoire que je lui laisse raconter, répondit Arthur, goguenard.

Une odeur pestilentielle les fit se boucher le nez lorsque Léodagan fut à quelque pas. Plus il s'approchait plus l'odeur devenait insupportable. Les chevaux commencèrent à s'agiter et à se cabrer, avant de galoper à l'autre bout du champ.

Léodagan jeta ses habits à terre et se campa devant le groupe, mains sur les hanches.

- Je me suis fait pisser dessus par un dragon. Le premier qui fait un commentaire, je lui arrache la langue, je fais un nœud avec, et je lui colle dans l'oignon. Compris ?

- Vous pourriez commencer par vous couvrir avant d'attaquer les hostilités ? Non parce que là on est à deux doigts de voir votre oiseau et vos menaces perdent un peu en crédibilité. Observa Séli.

Léodagan baissa les yeux et récupéra in extremis les pans du manteaux qui s'écartaient, avant de récupérer ses habits et de s'éloigner en direction du ruisseau le plus proche avec autant de morgue que sa situation le permettait, rapidement suivi par sa femme.

Arthur se tourna vers Karadoc et Perceval avec l'intention de leur demander de s'occuper des sacs mais s'arrêta net en voyant derrière eux Guenièvre, blanche comme un linge.

- Hé, ça va ? demanda-t-il en s'approchant. Il n'a rien, pas de blessure en dehors de son amour-propre. Respirez.

Il se baissa jusqu'à accrocher son regard tout en glissant sa main sous son coude au cas où elle finirait par flancher. Le contact sembla la sortir de sa torpeur et elle acquiesca. Ses joues reprirent un peu de couleur, rassurant Arthur.

- J'ai juste cru que… Il n'a rien. Vous n'avez rien. C'est bon, c'est passé.

- Vous avez vraiment une sale tronche.

- Vous savez parler aux femmes, vous, répondit Guenièvre en levant un sourcil.

A présent rassuré, Arthur interpella Karadoc et Perceval en désignant les sacs.

- Vous auriez un endroit où mettre ça à l'abri ? Du style discret et sécurisé, histoire qu'on ne se fasse pas tirer l'oseille à peine ramassée ?

- On va le mettre avec le trésor qu'on a ramené. Répondit fièrement Karadoc.

- Non mais là on est dans du sérieux niveau moisson, faudrait pas mettre deux cul-de-jatte pour les garder. D'ailleurs faut qu'on parle du type que vous avez collé à la surveillance.

- Nous aussi on a ramené du sérieux. Faut que veniez voir : vous n'allez pas en croire vos oreilles. Un vrai trésor, avec des bijoux et tout. Même que c'est un vieux qu'on a sauvé qui nous l'a donné. Continua Perceval.

- Quoi ? Vous étiez censés rester ici pour assurer la protection du camp ? s'inquiéta Arthur.

- Oui… On est restés ici. C'est le vieux qui est venu nous l'apporter. Tenta Karadoc maladroitement.

Arthur les regarda tous les deux, soupçonneux. Guenièvre, sentant la catastrophe imminente, surjoua un malaise et s'appuya sur lui pour le distraire.

- Pardon, je ne me sens pas très bien. Un petit coup de fatigue.

- Occupez-vous des sacs vous deux, demanda Arthur en l'asseyant par terre. Et ramenez-moi de l'eau.

Les deux chevaliers obtempérèrent, conscients d'avoir échappé à des questions auxquelles ils n'auraient pas pu répondre. Au moment de se laisser glisser par la trappe de la taverne, Perceval s'aperçut qu'Arthur s'était assis aux côtés de Guenièvre et lui tournait le dos. Il attira l'attention de la reine et mis un pouce en l'air pour la remercier, avant de se laisser tomber.

Guenièvre soupira, soulagée. Arthur se méprit sur sa réaction.

- Vous n'allez pas tourner de l'œil hein ?

- Non, promis. C'est juste la fatigue, j'ai mal dormi trois dernières nuits. Je vais déjà mieux.

A voir ses cernes, sa façon de cligner trop fréquemment des yeux, il penchait plutôt pour une absence quasi-totale de sommeil.

- Cauchemars ? devina-t-il.

- Pas que. Des discussions presque toute la nuit avec ma mère, aussi.

- Pour peu qu'il y ait une différence entre les deux, je préfére les cauchemars.

Guenièvre pouffa devant l'expression dégoûtée d'Arthur puis tiqua sur les mots utilisés et le regarda plus attentivement.

- « Préfère », pas « préfèrerais », et vous avez une tête à faire peur. Vos nuits n'ont pas l'air d'être plus reposantes que les miennes.

- Oh j'ai réussi à pioncer. Peu et mal, mais j'ai réussi. Quatre nuits avec plus ou moins le même rêve : les Dieux essayent de me faire passer un message mais j'ai toujours pas réussi à capter lequel. Un jour on m'expliquera pourquoi des mecs tout-puissants sont pas foutus d'envoyer des messages clairs. « Allez chercher le Graal », pas une indication de ce que je cherche ou d'où je peux le trouver. « Rendez-vous à Avalon », ben oui mon gars mais si je savais où c'est j'aurais une chance d'être à l'heure au rendez-vous. Et cette fumée noire, là, qui représente je ne sais pas quoi…

- Qui vous dit qu'elle représente quelque chose ? Je vous ai parlé de ces nuages noirs, à la Tour de Ban : c'est peut-être la même chose ?

- Ben s'ils pouvaient me lâcher la couenne, j'apprécierais : je commence à rouler sur la jante.

Karadoc les interrompit, portant une gourde et un torchon donc les coins étaient noués et d'où dépassait du pain. Arthur se leva, tendit les bras pour récupérer ce qu'il apportait mais grimaça et se ravisa.

- Tenez, sire. Je vous ai mis un peu de charcuterie, du pain avec du fromage dedans, des fruits. Goûtez le jambon : je l'ai frotté avec un mélange à moi, épices et miel. C'est une tuerie.

- L'eau c'est pour elle, pas pour moi. Merci quand même, je suis sûr que c'est une de vos grandes réussites, mais là tout de suite ça va pas être possible.

- Vous voulez pas y goûter maintenant ?

- Non, parce que… Parce qu'un bon jambon, ça se déguste à table et pas dans l'herbe. Voilà. Tenez, on le dégustera ensemble tout à l'heure si vous voulez, en bonne compagnie. Vous en profiterez pour me raconter l'histoire du vieux, là. Je suis sûr que c'est absolument passionnant.

Arthur regarda Karadoc s'éloigner fièrement avec son torchon.

- Désolée, j'espère que vous n'aviez pas besoin de manger un truc, mais là j'ai encore l'odeur dans le pif et l'estomac qui fait des saltos arrière. Rien qu'à l'idée de son jambon, là, j'suis déjà limite.

- Il s'est passé quoi précisément avec mon père ?

- On avait un bol monstrueux : un tas d'or comme ça, gardé par un dragon qui se tapait le roupillon du siècle. On avance, mode discret, on commence à s'en fourrer plein les poches, et là la bestiole commence à gigoter. Je tire votre père par la manche, sauf qu'il en voulait encore. Il a fini par se décider au moment où le machin commençait à faire des étincelles par les naseaux. On fonce vers la sortie, on avise deux buissons. Je plonge à gauche, lui plonge à droite… Et là le dragon sort et se met à pisser sur son buisson. Pas le petit truc, hein, le style vidange intégrale : il a dû nous lâcher l'équivalent d'un étang. Une horreur. Et ça pue comme vous avez pu le remarquer, même après rinçage à la flotte. Résultat : impossible d'approcher les chevaux qui paniquaient en sentant l'odeur, il a marché derrière nous tout le chemin. Heureusement qu'on n'était pas loin. Remarquez entre entendre votre père râler et l'odeur, je ne sais pas ce qui était le pire. Si ça se trouve ça va lui tenir à la couenne pendant des jours alors qu'on doit aller rencontrer les saxons sur l'île de Thanet. Ça va raccourcir les échanges, remarquez !

Il avait raconté en forçant volontairement l'histoire, les gestes, les mimiques. Guenièvre s'était mise à rire et il avait soudain envie que l'histoire soit plus longue, juste pour le plaisir de voir encore cette étincelle dans ses yeux. Il se promit de trouver d'autres histoires à lui raconter, lorsqu'il serait un peu plus propre et un peu moins épuisé.

- Oh mon Dieu, ça fait longtemps que je n'ai pas ri autant !

- Je ne suis certain de vous avoir déjà entendu rire comme ça pendant tout le temps où nous avons vécu ensemble, en fait. Répondit Arthur pensivement. Et ça fait un joli paquet d'années.

- Vous dites ça comme si nous n'avions jamais eu de bons moments.

- Parce qu'on en a eu ? Bougez pas, je résume notre mariage : j'ai passé les premières années à vous ignorer, les suivantes à vous gueuler dessus, pour finir par vous filer à Karadoc. Vous n'aviez pas franchement de raison de rire.

- Nous avons aussi partagé de jolis instants. De mon côté en tous cas, parce que je sais bien que je n'ai pas pu vous en apporter beaucoup. Un chant, une attention comme m'offrir de la pâte d'amande ou comme me soutenir contre mon frère ou mes parents. Ce sont ces instants que j'ai voulu retenir : par exemple je préfère me souvenir du moment où vous êtes venu me chercher et pas celui où j'ai décidé de partir. Vous devez me trouver un peu bête ?

- Honnêtement ? Oui, un peu. rétorqua Arthur avec un sourire qui démentait ses paroles. Surtout je n'arrive pas à comprendre. Quand est-ce que vous arrêterez d'être… comme ça ? Je ne vous ai jamais aidée, j'ai passé la moitié de mon temps à vous critiquer et l'autre à vous envoyer paître, on n'est même plus mariés, et vous êtes encore là.

- Ou voulez-vous que je sois ?

- J'sais pas… Chez vos parents ? Ou bien à vous trouver un nouveau prétendant, vu qu'on a un peu cassé le dernier ? Ou profiter de la vie un peu ?

- Et qui s'occuperait de vous ? N'allez pas me dire que vous vous occupez très bien de vous tout seul, parce que nous savons vous et moi que c'est de la connerie. Osez me dire le contraire.

- Dites j'ai quand même survécu jusqu'à maintenant, je dois pas faire un si mauvais boulot ? Oui, bon, je vois ce que voulez dire, mais c'était y'a un moment. Se sentit-il obligé d'ajouter quand elle leva les yeux au ciel..

- Je croyais que vous me preniez un peu moins pour une conne mais en fait non.

- Qu'est-ce que vous voulez dire ? demanda Arthur, soudain très sérieux. Il savait que Léodagan n'avait pas partagé leur discussion avec sa fille : il n'en avait pas eu le temps. Peut-être avait-elle entendu les mêmes rumeurs en arrivant à des conclusions différentes, plus proches de la vérité ?

Guenièvre plissa le front en le regardant mais décida de ne pas creuser plus avant.

- Je veux dire qu'il suffit de vous regarder deux minutes pour voir que vous êtes toujours en colère et toujours fatigué. Pas fatigué par manque de sommeil mais fatigué qu'on ne vous lâche pas avec les responsabilités, avec le pays, l'épée des Dieux et tout le tintouin. Donc oui, il faut que quelqu'un s'occupe de vous parce que sinon vous allez remettre ça, ce qui est hors de question. Et comme vous tenez vos promesses, bon à part notre mariage mais ça c'est autre chose, comme vous tenez vos promesses disais-je, tant que je suis là vous ne recommencerez pas vos âneries.

- Parce que je vous ai promis quelque chose moi ?

- Vous m'avez dit que vous ne le referiez plus. C'est vrai que vous n'avez pas expressément promis, mais ça compte quand même, non ?

Arthur se remémora des bribes de conversations où il était question de sang versé qui avait vocation à empêcher les autres de fermer l'œil, à souligner leurs fautes.

- C'est vrai. Je ne chercherai plus à vous empêcher de dormir. Confirma Arthur en jouant sur les mots. Donc si je résume vous comptez passer votre vie à surveiller que je ne fasse pas de connerie ? Vous savez que question projet d'avenir ça vole un peu en rase-motte. Plus bas on creuse, en fait.

- Dans ma vie d'avant mon projet d'avenir c'était de prendre soin de vous et de me contenter d'être une potiche avec une couronne en guise de couvercle. Ça vole à quel niveau, ça ?

- Vu comme ça. Qu'est-ce qui vous dit que ce sera différent dans l'avenir puisque j'ai toujours le moral dans les chaussettes selon vous ?

- Primo vous êtes toujours là. Vous auriez pu prendre vos cliques et vos claques à n'importe quel moment mais vous êtes resté. Secundo tout le monde sait maintenant à quoi ça ressemble, un royaume sans vous. M'est avis qu'ils vont passer moins de temps à vous dire ce que vous devriez faire et plutôt faire que ce vous dites.

- Faut-il encore qu'ils comprennent quand je leur parle. Et ça ne répond pas à ma question : tout ça, ça ne change rien pour vous.

- Vous trouvez ? Parce que passer plus de deux minutes à parler sans se bouffer le nez, ça fait déjà une grosse différence si vous voulez mon avis. Du coup je préfère continuer à espérer, être positive, même si vous allez finir par en avoir marre et m'envoyer bouler. Et puis ça compense votre pessimisme débridé.

- Ça m'agace quand vous faites ça, si vous saviez à quel point !

- Quand je fais quoi ?

- Quand vous avez raison. Bon, ça va mieux ? Parce que même si je ne me suis pas fait arroser par de l'urine de dragon je ne sens pas la rose. Je suppose que prendre un bain est hors de question ici ?

- Je pourrais vous faire chauffer de l'eau, mais question baquet je doute de trouver plus grand qu'un plat à tarte.

- Ben oui, voyons, très pratique. Je vais prendre un bain debout. Faites breveter l'idée, on va gagner de la place dans les salles de bain. Tant pis, va pour le ruisseau, je n'arrive même plus à me supporter tellement je pue l'haleine de fennec.

- Le quoi ?

- Une espèce de petit renard à grandes oreilles que j'ai vu là bas. Ça parait mignon comme ça mais c'est capable de bouffer des scorpions comme un rien. Et là vous allez me demander ce qu'est un scorpion mais sincèrement j'ai pas tellement envie de vous faire un topo sur la faune locale, là. Vous voulez que je vous aide à descendre ou vous pouvez gérer ?

- Non pas besoin. Vous voulez avez besoin de quelque chose ? Je commence à bien connaître les souterrains, je peux vous trouver des habits par exemple.

- Je me lave tout seul depuis que j'ai quatre ans, ça va le faire. Filez. Et profitez-en pour dormir un peu si vous le pouvez.

Guenièvre se releva en grimaçant lorsque ses courbatures se rappelèrent à elle.

- Vous vous êtes fait mal ?

Réalisant qu'elle ne pouvait pas lui parler de ses courbatures sans se faire prendre en flagrant-délit de mensonge, Guenièvre orienta sans y penser l'attention vers la seule partie du corps qui ne lui faisait pas mal : le cou.

- Ce n'est rien, j'ai dû me froisser la nuque.

Arthur tendit le bras, effleura son cou fin de trouver et détendre le muscle concerné, et réalisa au moment où elle écarquilla les yeux qu'il venait d'initier un contact qui était anormal pour eux.

- Je voulais juste… Vous aviez une bestiole juste là. Improvisa Arthur.

Guenièvre, rougissante, esquissa un sourire timide et bredouilla un « merci » avant de s'enfuir vers l'entrée du souterrain. Arrivée en bas elle se frappa le front du poing : encore une fois elle avait eu l'occasion de tester où en était leur relation et encore une fois elle avait tout gâché. Etre une midinette à son âge devenait pénible mais elle ne savait pas auprès de qui demander des conseils. Il allait falloir improviser.

Quelques pieds au-dessus d'elle, Arthur était songeur : le résumé des années de leur mariage était peu glorieux et pourtant elle parvenait à y trouver du positif. Lui aussi se souvenait de quelques moments de partage, qui étaient soient liés à une certaine culpabilité de sa part, soit à des instants surprenants où ils se trouvaient des points communs. Des instants brefs qui se finissaient inélucablement par des claquements de porte ou des insultes. Un mariage de chien et chat. Il avait envie de faire mieux, sans pour autant lui donner de faux espoirs : il ne serait jamais un chevalier blond et grand, romantique, déclamant des mots d'amour comme elle en rêvait à l'époque de leur mariage. Il n'était que lui, avec ses qualités mais surtout ses défauts.

Est-ce que l'idée de s'unir à nouveau était si bonne que ça ? Est-ce qu'il allait vraiment réussir à être digne de cette quasi-dévotion dont elle faisait preuve ? Il en doutait sérieusement. La seule chose à laquelle il se raccrochait était qu'ils avaient réussi en quelques jours à passer plus de temps ensemble sans qu'il ait envie de l'étrangler que durant tout leur mariage. Ça et le fait qu'il avait enfin arrêté de nier qu'elle avait certaines qualités.

Il était sale, il était fatigué, il était soucieux, mais il y avait cette note d'espoir qu'il avait presque failli oublier et à laquelle il décida de se raccrocher.

Trois heures plus tard, après un passage dans l'eau glacée et une heure de repos, il était propre, il était un peu moins fatigué, et il était hors de lui.

Il s'était mis à faire les cent pas dans la grande salle des Semi-Croustillants pour essayer de se calmer et de résister à l'envie de jeter à la tête de Perceval et Karadoc, assis devant lui à la table, les objets étalés devant lui, mais la paume des mains commençait à le démanger.

Autour de lui tout le clan paraissait fier de la réussite de ses chefs : à la fin de leur récit, qui avait duré un peu trop longtemps à l'idée du Roi, ils avaient même applaudit. Perceval se triturait les doigts, inquiet de voir son roi pas si ravi que ça, tandis que Karadoc donnait l'impression de maîtriser la situation sans qu'Arthur parvienne à savoir s'il était suffisamment stupide pour ne pas comprendre la gravité de leurs actes ou s'il pensait vraiment s'en sortir. Il choisit un homme au hasard, n'y tenant plus et souhaitant avoir le fin mot de l'histoire.

- Vous, là, allez me chercher la reine.

- Quelle reine ?

- Quelle reine, non mais franchement. Vous devez pas avoir des masses de bonnes femmes qui trainent par ici, si ? Encore moins avec tous leurs chicots ? La reine Guenièvre : grande comme ça, des cheveux châtains qui lui tombent sous les fesses, une voix de crécelle...

- Ah ben non, la reine elle est blonde et a les cheveux tout bouclés comme un mouton. Mais je vais chercher Dame Guenièvre si vous voulez.

Arthur le regarda partir en roulant des yeux. Certaines choses avait peut-être changé mais pas tout : il était toujours entouré de décérébrés. Notamment les deux chevaliers qu'il avait en face de lui.

- Redites-moi un peu comment ça s'est passé ? La version courte.

- On a aidé un vieux qui se faisait agresser juste là, pas loin, il est parti et pour nous remercier il est revenu avec tout ça. Résuma Perceval.

- Mais attention hein : on l'a sauvé d'un type vraiment dangereux, c'était un vrai acte de chevalerie ! Fit fièrement Karadoc.

- Et vous n'étiez que tous les deux.

Il vit Perceval donner un coup de coude à Karadoc et lui faire un signe du menton. Il le laissait prendre la main, lâchement.

- Qui voulez-vous qui vienne avec nous ? Les gars étaient tous en bas, comme vous l'avez dit.

- Les gars oui.. Mais y'aurait pas une femme en particulier qui n'y était pas ?

- Qui n'était pas où ?

- Est-ce que vous pourriez arrêter juste deux minutes de vous payer ma poire ? Oh et puis j'en ai marre. Barrez-vous. Barrez-vous tous.

- Mais vous avez dit qu'on devait rester sous terre ? intervint Perceval.

- Vous pouvez aller courser les taureaux dans les champs, creuser jusque de l'autre côté de la terre ou vous planquer n'importe où ailleurs dans un cul-de-sac de votre taupinière je m'en fous, mais je ne veux plus voir vos gueules. Cassez-vous ou je vous ouvre le bide de là à là. Explosa Arthur en joignant le geste à la parole.

Ceux qui connaissaient le Roi savaient que lorsqu'il utilisait ce ton il fallait obtempérer. Vite. Les autres suivirent le mouvement général de repli, heureusement pour eux.

Lorsque l'homme qu'il avait mandaté pour aller chercher Guenièvre revint avec elle, il lui fit signe de partir également avant de se tourner, souriant, vers elle. Il avait envie de lui crier dessus mais préféra finalement un angle d'attaque qui lui parassait pire : l'amener à avouer.

Le comportement d'Arthur sonnait légèrement faux : son enthousiasme semblait un peu trop poussé et ses yeux ne reflétaient pas son sourire. Guenièvre mit cela sur le compte de la fatigue dont il s'était plaint un peu plus tôt.

- Ça c'est bien passé, l'installation ? demanda-t-il innocemment.

- Parfaitement bien, on m'a trouvé un petit recoin que j'ai partagé avec ma mère, là bas. Mais apparemment il est prévu qu'elle parte pour Kaamelott tout à l'heure, j'ai entendu mon père et elle en parler.

- Super. Et vous ne vous êtes pas trop ennuyée là-dessous ?

- J'ai trouvé à m'occuper. Répondit-elle, souriante.

- Je pense bien. Dites, Karadoc et Perceval vous ont raconté leur petit périple ? Ça a dû faire du bruit quand ils se sont ramenés avec deux sacs pleins de bijoux et de babioles. Je suppose qu'ils ont raconté à tout le monde leurs faits d'arme ?

- Oui… C'est une drôle de chance qu'ils aient croisé ce vieil homme.

- Une drôle de chance, en effet, vous m'otez les mots de la bouche. Vous savez ce qui est aussi une drôle de chance ? demanda Arthur en sortant un encrier de sa poche. « A Guenièvre avec tout mon amour. L. ». C'est gravé là, en dessous. Je suppose que la femme du vieux s'appelait Guenièvre ?

Guenièvre déglutit, ne trouvant aucune réponse, aucune répartie.

- Et ne venez pas me dire qu'ils ont eu l'idée tout seul : il n'y a que vous et Nessa qui saviez pour les breloques et le reste. Alors ?

Le ton de sa voix s'était fait glacial. Cette colère froide était pire que ses explosions verbales et Guenièvre le savait. Pourtant elle espérait encore pouvoir limiter les dégâts.

- Alors quoi ?

- Nessa, ou vous ?

- C'est moi qui leur ai demandé d'aller récupérer tout ça.

- Ah bravo. Dans « rester en sécurité », c'est quel mot dans les trois que vous n'avez pas compris ? Ils auraient pu se faire refroidir vingt fois sur le chemin sans qu'on le sache. Vous êtes au courant qu'on a encore des saxons qui se baladent sur le territoire ou pas ? Lancelot, c'est un nom qui vous rappelle des trucs ?

- Mais on n'a croisé personne !

- Parce que vous étiez avec eux ?

Elle sentit son cœur s'accélérer et le sang affluer dans ses tempes : elle était en train de s'enferrer et n'arrivait plus à penser.

- Vous étiez avec eux ? Vous avez vraiment retournée aux ruines de Ban encore une fois ? Mais c'est pas possible cette manie, vous cherchez à vous faire enlever à nouveau ou quoi ? Faut le dire si vous préférez la compagnie de Lancelot.

Ça, il n'avait pas le droit. Elle ouvrit la bouche pour répondre vertement mais il l'arrêta, main levée.

- Je retire la dernière phrase. Pas le reste : vous vous rendez compte que ce n'est pas pour le plaisir ou pour vous emmerder, tout ce que je fais, mais pour votre sécurité ?

- Mais moi non plus ce n'est pas pour vous emmerder, figurez-vous ! C'était pour aider le royaume, comme une reine doit le faire. Et surtout c'était la seule toute petite chose que je pouvais faire pour vous aider, vous ! En plus cette fois j'avais pris soin de ne pas y aller toute seule mais accompagnée par deux chevaliers. J'étais en sécurité !

- En sécurité ? Avec Perceval et Karadoc ? Ceux qui pensent que si ils ferment les yeux l'ennemi ne les voit pas ? On parle bien des mêmes, là ? Bravo, niveau stratégie vous êtes au top. Je vais vous coller à la défense, tiens. « J'ai invité des ennemis à dîner mais tout va bien : il y a du dessert alors ils ne vont rien tenter avant la dernière bouchée ». La prochaine fois que vous vous voulez m'aider, prévenez-moi, ça nous évitera des emmerdes.

- Vous n'étiez pas là. Et pour ce qui est d'écouter ce que j'ai à proposer j'ai vu ce que ça donnait, merci bien.

- Non mais je rêve, vous allez me ressortir le coup des machins sur vos robes ? Arrêtez de me prendre pour un lapin de trois semaines : ça ne vous a pas sauté dessus comme une envie de pisser, c'était prévu et vous vous êtes démerdée pour faire l'aller-retour pendant que je n'étais pas là, avouez ! Ils étaient dans le coup depuis quand, les deux autres ?

- Ne vous en prenez pas à Perceval ou Karadoc : j'ai tout fait pour les convaincre, et ils ne sont venus avec moi que parce que… ils n'ont pas eu le choix. Se corrigea Guenièvre, consciente qu'annoncer qu'elle avait finalement pris la décision d'y aller seule était peu pertinent. Et puis je savais que vous en aviez besoin rapidement et je savais que vous ne voudriez pas y aller.

- Oui, en effet, et pourquoi justement j'aurais refusé ?

- Ben…

- Parce que c'était trop dangereux !

- Mais puisqu'il ne s'est rien passé au final c'est pas la peine d'en faire des tonnes. S'énerva-t-elle.

- D'en faire des… Je me demande ce qui me retient de ne pas vous coller aux geôles tous les trois pour vous apprendre à respecter les ordres.

- Parce que je dois respecter les ordres maintenant ?

- Ceux de votre roi et de votre époux, oui, certainement.

- Le Roi ne m'a pas interdit de le faire, et mon époux était avec moi à la Tour.

Arthur blémit. Elle allait trop loin et il se sentait perdre le contrôle au point que les prochains mots ou les prochains gestes allaient être impardonnables. Il la toisa, mâchoires serrées, espérant qu'elle comprenne à quel point elle avait franchi les limites. Il ne tira aucune satisfaction cependant à la façon qu'elle eut de baisser la tête et de se mordre les lèvres.

Il fit volte face et se dirigea vers la sortie, sans répondre aux mots d'excuses qu'elle lui criait déjà, sans céder devant sa voix qui contenait déjà les premières larmes.