Guenièvre avait fui la grande salle dès qu'elle avait été certaine qu'il ne reviendrait pas, filant dans des boyaux qu'elle connaissait à peine dans l'espoir de ne croiser personne et de cacher les larmes de douleur et de colère qui coulaient sur ses joues.
Elle s'était arrêtée brusquement en se rendant compte qu'elle avançait dans une zone plus étroite que les autres, plus récente, et mal éclairée.
- Idiote, idiote, IDIOTE. Mais vas-y, perds-toi aussi pendant que tu y es ! Prouve à tout le monde que tu es plus bête qu'une chèvre ! On va te coller une clochette autour du cou et ce sera bien fait pour toi. IDIOTE !
Elle voulut frapper dans un caillou pour évacuer sa frustration et le manqua, ce qui la fit rugir. Elle était furieuse. Contre Arthur pour sa façon de lui parler, contre Perceval et Karadoc pour avoir voulu absolument montrer leurs trouvailles, contre elle-même pour avoir oublié les inscriptions laissées ça et là par Lancelot et, plus encore, pour avoir dit le mot de trop.
Allant et venant dans le couloir étroit, elle laissa son esprit rejouer la scène qui venait de se passer.
Bien sûr elle se savait en tort, bien sûr elle aurait préféré qu'il ne se doute de rien et éviter une confrontation, et bien sûr espérer qu'il ignore son expédition était totalement utopiste. Ce n'était pas la dispute en elle-même qui l'avait blessée : au contraire au début cela avait été comme retomber dans un rythme routinier, souvenir de bêtises commises plus ou moins inconsciemment suivies de discussions dans le lit où il s'énervait jusqu'à lui tourner le dos ou sortir en claquant la porte.
Et puis soudain la partition qui lui semblait parfaitement rodée tant ils l'avaient joué ensemble s'était émaillée de fausses notes. Son allusion à Lancelot, qui l'avait déstabilisée : il avait appuyé sur une blessure encore à vif et la douleur avait été presque physique. Il n'avait jamais été volontairement cruel à ce point par le passé. Méchant, oui : elle avait encore des frissons dans le dos quand il lui arrivait de penser à sa démonstration d'engins de torture, elle avait perdu le compte des petites insultes ordinaires, et leur échange lorsqu'elle l'avait trouvé avec Mevanwi resterait gravé à jamais. Mais cette simple évocation de la compagnie de son geôlier avait été un cap jamais franchi, qui avait décuplé sa réaction à l'idée d'être enfermée en punition. En retour elle avait voulu lui faire aussi mal et avait réussi.
Le silence d'Arthur, sa façon de lui tourner le dos avait été comme une gifle qui lui avait fait réaliser à quel point ils avaient été trop loin.
- Je suis une idiote et vous êtes un salopard ! Prononça-t-elle à haute voix. Un crétin volage qui ronfle comme un vieux sanglier. Et qui met des miettes partout dans le lit en bouffant son petit déjeuner. Et qui pète quand il mange des œufs !
Les murs lui renvoyaient ses insultes, prononcées à voix de plus en plus forte, et à chaque phrase elle sentait sa fureur s'amoindrir. Elle se mit à crier sans chercher à se maîtriser, lâchant une bonne fois sa bonne éducation.
- Un pauvre type qui ne respecte que les promesses qui l'arrangent ! Qui est parti je ne sais où pendant dix ans pendant que d'autres se battaient à sa place ! Et vous faites chier parce que malgré ça je vous aime ! Alors vous n'avez pas le droit de partir sans un mot, comme ça. Pas encore.
Elle se rendit compte de ses propres mots et arrêta brusquement de crier. Elle était en colère, elle avait mal, mais plus que tout elle avait peur. Peur que leurs derniers mots soient des mots de rancœur alors qu'elle s'était promis de ne plus jamais faire la même erreur qu'avec son père. Peur surtout de ne plus jamais le revoir.
- Ça y est, vous avez fini ?
Guenièvre sursauta en entendant une voix qui lui semblait familière mais qui lui parvenait trop déformée pour pouvoir la reconnaître.
- Qui est là ?
Merlin apparut devant elle, une carte dans une main, intégralement maculé de terre.
- Qui voulez vous que ce soit ? Vous en connaissez d'autres des couillons qui se baladent dans le quartier alors que tout le monde a arrêté de creuser ? Remarquez oui, vous en connaissez puisque vous êtes là. Sans vouloir vous vexer hein ! Euh… il fait beau aujourd'hui mais le temps se couvre on dirait, vous trouvez pas ?
- Laissez tomber. Je suis désolée de vous avoir dérangé, et encore plus que vous ayez entendu tout ça.
- J'étais très loin, du coup je n'ai pas entendu grand-chose. Mais un peu quand même pour être honnête. Vous voulez m'en parler ?
- Je ne veux pas vous embêter avec mes petites histoires. C'était une crise stupide.
- Depuis qu'on est revenus je passe mes journées tout seul à faire des cartes et creuser des bouts de galerie histoire d'éviter les autres débiles. Je ne sais même plus quel jour on est, alors une petite pause serait pas de refus.
Merlin s'installa par terre et fit signe à Guenièvre de s'asseoir près de lui. Elle n'hésita pas longtemps : elle parlait rarement avec lui mais il s'était toujours montré patient et gentil avec elle.
- Deux jours. Ça fait deux jours qu'on est revenus ici. Et c'est l'après-midi, si ça vous intéresse.
- Ah ben c'est pour ça que j'ai faim ! Quel con.
- Vous avez passé tout ce temps sans boire et sans manger ?
- Non, j'avais prévu un petit frichti et je suis tombé sur une des planques à fromage de Karadoc tout à l'heure. Mais quand même. Bon et en deux jours j'ai loupé quoi ?
- Pas grand-chose… Mon père s'est fait uriner dessus par un dragon, j'ai ramené un trésor de la Tour de Ban, et je me suis engueulée avec Arthur.
- Ah oui quand même. C'était à propos de l'engueulade votre petite séance de vocalises, je suppose. Qu'est-ce qu'il a encore fait ?
- Il m'a reproché d'être allée là-bas, il m'a demandé si c'était pour rejoindre Lancelot, et il m'a dit qu'il allait me faire enfermer aux geôles.
- Quand même.
- Oui, enfin il a retiré une partie de ce qu'il avait dit… On a parlé tous les deux sans réfléchir, en réalité.
Merlin regarda longuement Guenièvre, s'attardant sur les traces de larme sur ses joues, sa posture, la façon qu'elle avait de jouer avec ses ongles. Ce n'était pas dans son habitude d'intervenir dans ce genre d'affaires mais quelque chose qu'il avait entendu le poussait à le faire.
- Vous voulez que je vous dise un truc ? Arthur je le connais depuis qu'il est minot. C'est moi qui l'ai porté la première fois qu'il a retiré l'épée : il lui aurait fallu une échelle pour l'atteindre tellement il était petit. C'était un gamin souriant, curieux de tout, parlant avec tout le monde. On s'est perdus de vue un moment et quand je l'ai retrouvé c'était un adulte qui souriait rarement, qui se méfiait beaucoup et qui râlait tout le temps.
Guenièvre eut un petit rire désabusé : c'était bien l'homme qu'elle connaissait.
- J'ai presque toujours été dans le coin depuis qu'il est revenu de Rome, continua Merlin. Même quand je suis parti j'ai gardé un œil sur lui.
- Comment ?
- Je suis druide, je parle aux animaux je vous rappelle. J'avais des nouvelles par les piafs du pays.
Guenièvre fronça le nez à l'idée d'oiseaux espions. Elle avait bien raison de se méfier de ces animaux.
- Donc, j'ai presque toujours été dans le coin. Je m'en suis pris, des engueulades en règle. Plein ma pomme pour pas un rond. Et pourtant je suis resté, vous savez pourquoi ? Parce ce type est peut-être un ours, mais un ours avec un grand cœur. Il gueule, il peste, il nous en met plein la poire, mais quand on est dans la mouise il rapplique fissa. Vous en avez eu la preuve, d'ailleurs.
- Comment ça ?
- C'est vrai que vous ne pouvez pas savoir. Quand on l'a sorti des geôles il était pas franchement vaillant. OK, il était totalement inconscient à vrai dire, avec une blessure à l'épaule qui s'était bien infectée. Du pus de partout, de la fièvre : même avec mes onguents ça a continué à être pas terrible à voir pendant des jours. Bref, on le sort des geôles et à peine réveillé voilà-t-y pas qu'un type lui passe une cordelette autour du cou et l'étrangle.
- Quoi ?
- Nan mais c'est bon, on l'a assommé avant qu'il l'étrangle pour de bon, hein. Donc on libère Arthur et là le type avec la cordelette nous explique que s'il a voulu le tuer c'était parce qu'il vous convoitait. Ben je peux vous dire que ça l'a réveillé net, Arthur, de savoir que vous étiez en vie et enfermée quelque part. Après ça impossible de lui demander d'attendre d'être totalement guéri : il voulait aller vous chercher. Qu'est-ce que ça vous raconte, tout ça ?
Merlin prit un malin plaisir à regarder Guenièvre réfléchir et à voir les émotions successives sur son visage. Incompréhension, joie, doute, joie à nouveau… Lorsqu'elle se tourna vers lui avec un sourire d'espoir timide, il se releva et lui tendit la main pour l'aider.
- Merlin… Peu importe ce que les gens disent, pour moi vous êtes un vrai magicien.
- Un druide, pas un magicien. Quand est-ce que les gens feront la différence entre les deux ?
- Et sinon… vous sauriez pas où je dois aller pour retrouver la sortie ?
Il récupéra la carte et la pencha dans plusieurs sens avant d'indiquer un chemin.
- Allons par là. Normalement ça devrait nous conduire vers la sortie. Enfin j'espère.
Ils progressèrent un moment en silence jusqu'à ce que Merlin pose la question qui le turlupinait depuis un moment.
- Dites, l'histoire des œufs… C'était bien pour lui hein ?
- Oui pourquoi ?
- Ah, ouf. Je me demandais aussi comment vous pouviez être au courant.
Après avoir laissé Guenièvre, Arthur eut besoin d'un long moment avant de se sentir suffisamment calme pour aller chercher Léodagan, le seul à pouvoir l'aider. C'est à la voix qu'il parvint à le trouver, pestant devant un tas de vêtements : torse nu et agenouillé, il reniflait chaque habit avant de le jeter par-dessus son épaule.
- Qu'est-ce que vous fabriquez ?
- J'en ai ras le bol de jouer à la lavandière et personne ne veut approcher mes fringues à moins de trois mètres. Rien à faire : l'odeur passe pas. J'ai même demandé à Merlin s'il n'aurait pas une idée, sauf que tout ce qu'il a trouvé c'est faire bouillir le tout avec de l'ail et des herbes de Provence. Autant dire que j'ai décliné. Résultat : ou je me balade à poil, ou je trouve quelque chose là-dedans. Soit dit en passant vos petites leçons sur l'hygiène ça n'a pas été intégré par tout le monde apparemment. Dits, vous n'auriez pas une tenue en rab à me passer, par hasard ?
Léodagan se tourna enfin vers lui et se figea instantanément avant de se relever. Arthur réalisa qu'il ne devait pas paraître si calme que cela.
- Un problème ?
- Votre fille a encore fait une connerie. Une belle. Devinez où elle a été se promener hier avec les deux andouilles ?
- J'en sais rien moi. Dans la forêt ?
- Pire : à la tour de Ban. Oui Monsieur. Les Dieux doivent l'avoir à la bonne parce qu'elle est revenue sans avoir croisé personne, mais autant vous dire qu'il est hors de question de la laisser à nouveau sans surveillance.
- Quoi ? Mais qu'est-ce qu'elle a été y foutre encore ?
- Chercher des machins qui selon elle pourraient valoir cher et remonter les finances. Tu parles, si ça se trouve c'est du fer blanc et des bouts de verre. Enfin pas l'encrier que j'ai tenu en main : lui c'était du costaud.
- Mais c'est pas vrai d'avoir enfanté deux crétins pareils ! Pas un pour relever l'autre. Des fois je me demande si c'est vraiment les nôtres. Vous voulez que je lui en touche deux mots histoire de lui remettre le cerveau d'équerre ?
- M'est avis que vous utiliseriez des baffes pour ça : merci mais non merci. Le but c'est de lui faire rentrer du plomb dans la cervelle, pas de lui défoncer le crâne. Non, c'est juste qu'il est hors de question de la laisser sans surveillance et que ça change un peu les plans.
- Vous ne croyez tout de même pas qu'elle va y retourner à nouveau ?
- Non, quand même pas. Enfin remarquez on n'est pas à l'abri : imaginons qu'elle veuille carrément aller chercher les meubles ! Y retourner ou pas, il va falloir resserrer la sécurité d'un cran et à part vous, ici je ne vois pas à qui la confier quand je ne serai pas là.
- J'en déduis que je n'aurai pas la chance de discuter avec Horsa en direct ?
- Non. Remarquez je craignais un peu la rencontre, rapport à quelques échanges un peu musclés par le passé.
- J'ai buté un de leurs chefs, ok, mais c'était de bonne guerre et y'a prescription depuis le temps.
- C'est pas tant le buter que de renvoyer par baliste interposée en lui gravant sur le front « au suivant » qui n'a pas plu, non ?
- Ils parlent pas la langue, ils n'ont pas dû comprendre ce que j'avais marqué. C'est juste qu'ils se vexent facilement.
- Quoi qu'il en soit, on va changer un peu le plan initial. Je vais prendre Perceval avec moi, des deux clampins c'est celui qui sait le mieux la fermer, Karadoc va rester avec son clan, et vous, vous vous chargez de votre fille.
- Et jouer les vers de terre avec les autres cons ? Non merci. Vous voyez un inconvénient à ce qu'on aille crécher à Kaamelott ? De toutes façons ma femme y va. Et puis je trouverai peut-être quelque chose de moins crade à me mettre.
- Dans l'absolu non… Sauf que je ne suis pas certain qu'il y ait une seule piaule où vous ne risquiez pas de vous prendre le plafond sur le coin du crâne.
- Vous en faites pas. Une fois qu'elle va se lâcher ça va être réglé en deux coups de cuillère à pot. Chez moi les ouvriers en avaient tellement marre de la voir et de l'entendre que la constuction a pris trois fois moins de temps que prévu.
- Faites gaffe à ce qu'ils choisissent pas de se barrer, quand même.
- Non, même ça ils n'osaient pas. Elle est douée, ma femme. Dites pourquoi vous ne venez pas avec nous, voir si Bohort pourrait pas venir à la place ? C'est une poule mouillée mais il un peu moins branquignol que le gallois en plus ça éviterait quelques frictions concernant les travaux.
- J'ai pas trop envie de devoir lui tapoter les joues toutes les deux secondes s'il tombe dans les pommes : je ne connais pas ce Horsa mais par définition un saxon c'est pas la joie incarnée. Je préfère éviter d'être en tête-à-tête avec un type qui a collaboré avec Lancelot et foutu le feu au pays, et j'ai besoin de connaître un minimum le type avec qui j'y vais.
- Allez-y au moins avec une dizaine de types : vous n'avez que le mot sécurité à la bouche depuis votre retour et vous compter vous rendre en territoire ennemi en mode touriste. Ça fait pas très sérieux.
- Je vais là-bas pour une discussion diplomatique, si je me ramène avec une douzaine de fantassins ça risque de tourner court.
- Comme vous voulez, venez pas dire que je ne vous ai pas prévenu si jamais vous êtes dans la merde. Vous décarrez demain au lever du soleil je suppose ?
Arthur ouvrit la bouche puis se ravisa et réfléchit une seconde.
- Vous savez quoi ? J'en ai ras la couenne de partir à l'aube. J'irai demain, quand j'aurai dormi suffisamment d'heures pour avoir deux neurones qui se connectent et que j'aurai fait un bon repas assis sur une chaise et pas vautré autour un feu de camp. Voilà. Et vous ?
- Dès que possible : le moins de temps je passe ici, le mieux je me porte. Je préfère les burgondes aux croustillants.
- Semi-croustillants.
- Ouais, ben grouillez-vous de fédérer tout ça parce que les clans autonomes, déjà, ça fait désordre, mais celui-là il fait franchement tâche dans le paysage breton. Avait lâché Léodagan en partant, une chemise et un pantalon tout aussi douteux l'un que l'autre sous le bras.
Arthur s'était ensuite donné un peu de temps, seul, en trouvant une zone de plaine, à trois cents mètres environ et un peu en contre-bas de la taverne, d'où il pouvait voir suffisamment loin pour ne pas être surpris par un être vivant, bien ou mal intentionné. En tant qu'esclave dans la tannerie les moments où il pouvait être réellement seul étaient réduits à portion congrue : son maître n'était pas parmi les plus rudes mais il n'aimait pas perdre de l'argent. Un esclave qui ne pouvait pas correctement travailler, qui s'enfuyait ou qui mourrait était de la perte d'argent : ils étaient donc correctement nourris pour travailler dur, deux atouts qui lui avaient donné suffisamment de forces pour partir le moment venu, et très surveillés.
Son seul instant de solitude avait été dans les bois, après la disparition soudaine et miraculeuse du Duc d'Aquitaine. Et encore, cela avait été relativement bref.
Il allait falloir qu'il contacte rapidement le Duc pour lui rendre son argent et ne plus être redevable. Et pour l'enguirlander un peu, aussi. Et pour le remercier, peut-être.
Il aurait dû se douter de quelque chose dès l'instant où le Duc avait proposé de faire un bout de chemin seul : non seulement la démarche était inhabituelle, mais avec toutes les tentatives pour le contraindre à reprendre son titre il était évident qu'il n'allait pas laisser tomber aussi facilement. Il aurait dû comprendre plus tôt aussi : c'est bien gentil de protester au moment où, de nuit, il avait repéré l'étoile polaire, mais il aurait pu se repérer au soleil. Ça aussi il l'avait appris au camp d'entraînement. C'était à se demander s'il avait vraiment voulu s'en rendre compte : peut-être, inconsciemment, avait-il eu envie de faire quelque chose pour cette terre et ces hommes tout en jurant sur tous les tons qu'il ne s'y intéressait pas.
N'avoir personne auprès de lui à lui demander quoi faire, ou à lui dire quoi faire, lui permit de se recentrer un peu : beaucoup pensaient à l'époque que ce qu'il appelait ses séances de méditation n'étaient que des siestes sauvages. En réalité elles étaient des moments essentiels où il pouvait laisser vagabonder sa pensée et avoir un regard presque extérieur sur ce qui se passait. Comme si une petite voix se posait sur son épaule pour apporter un avis critique. Une petite voix qui, ô soulagement, ne se contentait pas de lui crier dessus ou de contester le moindre de ses actes : elle lui donnait juste tort ou raison.
Il lui était souvent arrivé de faire taire cette petite voix. Surtout à une certaine époque où il voulait se faire passer lui en priorité, plus les autres : ni les dieux et leur Graal, ni le pouvoir et ses obligations, ni les paysans et leurs réclamations. Il voulait agir pour lui : vivre librement ses amours et ses désirs sans devoir passer l'essentiel de la journée à courir après un objet qui n'existait peut-être pas, secondé par un équipe de décérébrés qu'il avait lui-même réunis.
C'était sans doute aussi pour cela qu'il avait laissé un à un des chevaliers fidèles partir pour fonder des clans autonomes : ils faisaient exactement ce qu'il aurait voulu faire. Etre autonome.
Il avait même envié Lancelot : désireux de trouver le Graal il était libre de s'entourer ou non, amoureux de Guenièvre il pouvait enfin l'avoir sans contraintes, esprit supérieur il ne s'encombrait pas avec un royaume et des manigances politiques.
Oui il l'avait envié, mais sans pour autant lui en vouloir : il restait un ami qui certes avait choisi une autre voie, aidé il faut le reconnaître par de vifs échanges peu glorieux, mais qui restait quelqu'un qu'il admirait et dont il appréciait la présence. Son comportement avec Guenièvre l'avait fait baisser dans son estime sans pour autant faire disparaître totalement son affection quelque chose que peu autour de lui avaient compris. Seuls les êtres qui, comme lui, mettaient la fidélité en amitié au rang de valeur essentielle, pouvaient l'entendre.
Pourrait-il le tuer s'il menaçait quelqu'un ? Il avait répondu par la positive à Léodagan et le pensait vraiment. Pourrait-il le tuer s'il le menaçait, lui ? Rien n'était moins sûr. Même maintenant.
Peut-être était-ce en partie pour cela qu'il était hors de lui à l'idée que Guenièvre ait prit des risques inconsidérés : si jamais elle était tombée à nouveau entre les mains de Lancelot, il aurait été contraint de le tuer, avec la douleur que cela aurait représenté. La vague de fureur s'était déjà apaisée, ce n'était plus un tsunami, pourtant elle restait suffisamment importante pour qu'il n'ait aucune envie de lui parler jusqu'à ce qu'il soit certain qu'elle ait compris. Si jamais elle pouvait comprendre… Innocente, naïve, optimiste, altruiste, sans une once de méchanceté en elle : autant de traits de caractère qui étaient autant des atouts que des faiblesses. Aurait-elle un jour la capacité de réfléchir à plusieurs coups d'avance ? Avait-il envie de tenter de lui apprendre ? S'il le tentait et qu'elle s'en montrait incapable, saurait-il passer outre ou fustigerait-il son manque d'intelligence ? Il avait envie d'être un meilleur époux. Il en avait vraiment, réellement, envie. Il appréciait certains traits de sa personnalité, il appréciait son sourire, son rire, son courage aussi… tout en se sachant intolérant aux esprits lents, trait de caractère préoccupant lorsqu'on est soi-même doté d'un esprit particulièrement rapide. Et puis outre le caractère et l'intelligence un jour où l'autre il lui faudrait se poser la question du lien charnel.
Arthur grimaça : ses minutes d'introspection commençaient à durer trop longtemps et surtout à l'entraîner vers des terrains risqués. Il regarda le soleil, déjà bas sur l'horizon. Léodagan était peut-être déjà parti, et il lui fallait encore parler à Perceval et Karadoc. Il soupira et se dirigea vers les ruines de la taverne. Plus il montait la côte plus il percevait des voix qui se disputaient, une furieusement mâle et une autre qui montait dans les aigus. Il accéléra le pas, reconnut assez vite un échange tendu entre Léodagan et Guenièvre, et finit par les voir une fois en haut de la côte. Il prit son temps pour arriver jusqu'à eux, cherchant à comprendre à quel jeu ils jouaient : Dame Séli était sur un cheval, prête à partir, et tenait les rênes de deux autres montures tout aussi prêtes ; Léodagan pourchassait quant à lui Guenièvre, qui utilisait les chevaux comme des obstacles pour ne pas se faire rattraper par son père. Arthur eut une bouffée de frayeur lorsqu'il la vit se diriger vers le train arrière d'un des chevaux : il craignait que l'animal rue par réflexe et ne la blesse, mais il la vit toucher l'animal pour le rassurer puis faire un tour suffisamment large pour ne rien risquer. Elle avait manqué ce faisant de perdre du terrain, mais l'avait repris bien vite. Il croisa le regard de sa belle-mère : elle avait un air lassé et blasé mais ses yeux trahissait un rire intérieur. Léodagan en revanche était rouge vif et ses yeux lançaient plutôt des éclairs.
- Mais vous allez arrêter oui ? Je vais vous tanner le cul jusqu'à ce que vous deviez voyager à plat ventre. Venez ici tout de suite.
Guenièvre ne répondait rien, se contentant de l'éviter au mieux. Arthur devait lui reconnaître un certaine technique et une certaine endurance : ce petit jeu devait durer depuis un moment à en croire le visage cramoisi de Léodagan.
Soudain au détour d'une manœuvre Guenièvre aperçut Arthur et courut droit vers lui. Il s'attendait à ce qu'elle se cache derrière lui pour lui demander sa protection et fut stupéfait en la voyant déraper en essayant de s'arrêter puis rester à genoux devant lui.
- Je vous demande pardon ! Je sais que ce n'était pas très malin de ma part de ne pas avoir pensé au pire, j'en suis consciente maintenant, j'ai dit des choses que je regrette et que j'espère vous me pardonnerez.
Tout avait été dit presque d'une traite, seules deux inspirations rapides ayant coupé son discours. A peine le dernier mot prononcé tout son corps s'affaissa, comme vidé d'énergie, avant qu'elle ne prenne appui au sol pour se relever. Arthur prit les devant et la prit par les coudes pour l'aider à se relever.
- C'était quoi, ça ?
- Je ne voulais pas partir sans vous avoir remandé pardon. Maintenant, c'est fait.
Elle tenta de se dégager pour rejoindre Léodagan qui, bras et écarté et visage levé, demandait au ciel ce qu'il avait fait pour mériter ça.
- Vous savez que je vais sans doute passer par Kaamelott demain avant d'aller à l'île de Thanet ? ça pouvait pas attendre ?
- Non. Répondit-elle calmement en le regardant droit dans les yeux, si quelque chose arrive, je sais que vous saurez que je n'étais plus fâchée.
Elle eut un petit sourire et un signe de main à peine esquissé avant d'aller vers les chevaux. Son explication était une réponse à son air interloqué, juste ça : il n'y avait aucune demande de réciproque, aucune volonté de le culpabiliser ou de le forcer à lui présenter la moindre excuse. Il en fut soufflé et la rejoignit au pas de course.
- Hé, je ne regrette pas ce que je vous ai dit, je ne comprends toujours pas votre décision, mais je ne suis plus autant fâché. Un peu quand même, faut pas pousser. Donc histoire que je reste dans cette optique, pas de nouvelles conneries, promis ?
- Promis. Et juste pour que ce soit clair : je ne regrette pas ce que j'ai fait, juste que ce que vous ai dit. Mais je resterai sage en attendant.
Elle semblait incapable de s'empêcher de sourire et il leva les yeux au ciel de façon exagérément dramatique.
- Maintenant vous arrêtez de faire tourner votre père en bourrique et vous vous grouillez. A ce rythme vous allez arriver de nuit. Mais une dernière chose : la Reine ne se prosterne pas devant le Roi. Elle est à ses côtés, pas à ses pieds. Jamais. Compris ?
- Compris.
Cette fois elle n'avait pas souligné qu'elle n'était de facto pas la Reine mais la femme d'un simple chevalier, et il était certain qu'il n'entendrait plus jamais la moindre allusion en ce sens.
Il les regarda partir tous les trois et vit Léodagan faire un signe très explicite à Guenièvre qu'il ne pouvait traduire autrement que « ma fille, vous me les gonflez bien comme il faut ».
- Attention beau-père, murmura-t-il pour lui. Attention. C'est ma femme à qui vous parlez.
Il l'avait retrouvée, enfin. A présent il ne la quitterait plus des yeux. Il avait commis une erreur en s'enfuyant après l'avoir confondue avec une autre : à son retour elle n'était déjà plus là et il avait dû rester caché dans un arbre pendant des heures interminables à regarder ces idiots de villageois arriver les uns après les autres, comme autant de rats qui sortent d'un caniveau.
Voir arriver Arthur et Léodagan avait fait renaître l'espoir : eux savaient forcément où elle était. Il les avait suivi, ombre silencieuse, perdant parfois leur trace mais les retrouvant grâce aux crottins de leurs chevaux ou à des branches cassées. Ils avaient la délicatesse de butors.
Combien il avait été difficile, à la nuit tombée, de ne pas tout simplement les égorger. Seule sa mission lui avait permis de tenir : la retrouver, la sauver coûte que coûte.
Lorsqu'ils étaient enfin repartis il avait espéré qu'ils le conduisent directement à son aimée, mais non : encore une fois ils avaient perdu du temps dans des quêtes stériles. Pire, ils l'avaient forcé à endurer l'odeur insupportable du dragon pendant qu'il les pistait.
Lorsqu'enfin Arthur s'était arrêté près des ruines de l'ancienne taverne où certains chevaliers perdaient leur temps et leur argent et qu'il avait fait détruire, il n'avait pas compris tout de suite. Et soudain elle était apparue, si belle. Elle était affaiblie : il l'avait vue défaillir au point de devoir s'asseoir par terre. Elle était dos à lui, le privant de pouvoir la contempler.
C'est là qu'ils la séquestraient pour l'empêcher de le rejoindre. Il devait la sauver mais comment : seul, s'aventurer dans un territoire inconnu sans savoir le nombre d'ennemis à affronter était du suicide. Il fallait trouver un moment où elle serait autorisée à sortir, sans garde.
Alors il avait attendu, encore et encore, jusqu'à la voir à nouveau. Mais cette fois ses parents l'accompagnaient. Ils avaient voulu la forcer à monter sur un cheval et là encore elle s'était vaillamment rebellée. Si Léodagan n'avait pas été là il aurait pu en profiter, mais il connaissait la valeur de cet homme… et le tuer devant sa fille n'était pas forcément la meilleure des options.
Il réfléchissait à une autre option lorsqu'il l'avait vue courir vers Arthur et se jeter à ses pieds : une preuve encore une fois qu'elle tentait de convaincre ses bourreaux de la laisser partir.
- Je viendrai vous sauver, ayez confiance. Murmura-t-il.
- Guenièvre, Guenièvre, Guenièvre…
Lancelot se retourna, dague à la main, en entendant la voix venir de derrière lui.
- Vous ?
- Encore une fois la corneille avait raison : vous voilà à nouveau, porteur de la même plainte. Pauvre petit homme, faible et perdu. Je vous avais préparé un bon repas, tout chaud, tout rôti, tendrement préparé à force de désillusion et de désespoir. Arthur était entre vos mains et vous l'avez sauvé, pauvre petit homme débile. Ah certes le contraindre à vous donner volontairement le pouvoir était une réussite : je vous ai applaudit des deux mains. Mais quoi que vous ayez entre vos doigts vous le laissez filer.
- Laissez-moi tranquille, je n'ai pas besoin de vous.
- Bien sûr. Lancelot du Lac, l'homme qui gâche chaque moment, chaque chose. L'homme qui avait Guenièvre à ses côtés par deux fois et qui se retrouve seul, par deux fois. A moins que vous n'ayez renoncé à elle ?
- Jamais.
- Bien… Bien. Ne me dites pas que vous comptez la reprendre maintenant, l'enlever à nouveau ?
- Et si c'était le cas ?
- Si c'était le cas vous seriez encore plus faible et plus idiot que ce que la création est prêt à supporter. Parce qu'il vous la reprendrait une troisième fois. Ne voyez vous pas ce que vous avez à faire ? C'est comme ces arbres qui sortent de terre où on ne les veut pas et qu'on coupe. Ils restent enracinés et donnent des rejets, toujours et encore, jusqu'à prendre toute la place. Le seul moyen est de couper les racines.
- Tuer Arthur ? C'est prévu, figurez-vous.
- Essayez de réfléchir, je suis certain qu'avec un peu d'effort vous devriez y arriver. Ce n'est pas seulement cette racine-là qu'il faut supprimer, mais toutes les racines. Y compris celle qu'il a pu mettre dans le cœur de votre aimée… L'espoir, mon ami, l'espoir est le pire des rejets.
- Je ne comprends rien à ce que vous racontez ! Laissez moi, vous dis-je.
- Vous n'avez pas besoin de comprendre, vous avez besoin de me suivre et de faire ce que je vous dis. Souvenez-vous, ne vous ai-je pas aidé la dernière fois ? N'auriez vous pas pu réussir si vous ne l'aviez pas sauvé ?
Lancelot hésita encore. L'autre le regardait comme s'il sondait son âme quelque chose dut lui plaire car il se mit à sourire puis à lui faire signe.
Il jeta un dernier regard à Guenièvre, qui s'éloignait de son côté, avant de suivre l'homme en noir.
- C'est pas les burgondes, là-bas ? demanda le Père Blaise en posant son sac et en s'éventant avec son chapeau en feutre.
- Non, c'est un congrès de clowns. Non mais vous en avez beaucoup comme ça, des questions débiles ? Je suis à ça de rebrousser chemin, hein. Répondit vertement le jurisconsulte.
- Allez-y, je suis sûr qu'ils vont vous accueillir à bras ouverts. Avec une flèche dans une main et un arc dans l'autre.
- Une tentative d'humour ? Félicitations, vous faites des efforts pour devenir moins chiant.
- Chiant, moi ? Dites, qui a passé son temps à se plaindre depuis qu'on est partis ? Et j'ai mal aux pieds, et c'est trop lourd, et j'aime pas me lever trop tôt, et le sol est trop dur…
- Si vous m'aviez dit qu'on allait se taper la route en mode sacrificiel, j'aurais décliné l'invitation ! le coupa le jurisconsulte. Pas un seul arrêt dans une taverne, pas une goutte de vin, des pauses toutes les Saint Glinglin ! C'est pire que les années passées avec Lancelot ! Vous avez même ruiné mon moment avec la fille du fermier, à Nottingham. Vous savez depuis combien de temps j'ai pas fait la bête à deux dos, moi ?
- J'en sais rien et je n'en ai rien à faire ! Vos bas instincts vous pouvez vous les carrer où je pense. Sans compter que si vous pensiez avec votre tête plutôt qu'autre chose on n'en serait pas là aujourd'hui ?
- De quoi ?
- Ne faites pas l'innocent. Je vous rappelle qu'à une époque que je me tapais le confessionnal tous les jours après les Vêpres, et que les gens de maison ça aime bien parler.
- Et ? Je ne vois toujours pas le rapport.
- Le rapport c'est qu'on vous a vu sortir d'une piaule à moitié à poil, y revenir avec des parchemins, dix minutes plus tard Dame Mevanwi sort de la même pièce et nomme Karadoc régent. Bizarrement des gens mal intentionnés y ont vu comme un rapport. Ça vous rappelle vaguement des souvenirs ou pas du tout ?
- Vous saviez depuis tout ce temps ?
- Oui Monsieur Je-me-crois-supérieur-aux-autres. Ah ça fait son fier, ça clame partout que c'est un grand juriste et rédacteur mais ça trempe sa plume dans n'importe quel encrier, y compris celui qu'il ne fallait surtout pas toucher !
- Au moins j'ai déjà trempé ma plume quelque part, gros frustré !
- Faquin !
- Puceau !
- Orchidoclaste !
- Nodocéphale !
Les deux hommes se tournèrent le dos, chacun souhaitant frapper l'autre sans l'oser, ou partir sans savoir où aller. C'est le jurisconsulte qui brisa le premier le silence obstiné dans lequel il s'était muré.
- Je suppose que vous allez tout raconter à votre roi Arthur, histoire de maximiser vos chances de ne pas finir aux geôles ?
- Non Monsieur, parce que je suis tenu par le secret de la confession et mon sacerdoce.
- Parce que vous allez respecter les règles, vous maintenant ?
- Faut bien que je commence par quelque chose si je dois faire la paix avec… le Père Blaise montra le ciel du doigt, discrètement.
Le jurisconsulte scruta son visage et ne vit rien qui puisse indiquer un mensonge. Il se jura de rester prudent et de trouver de quoi faire chanter l'homme d'église le plus vite possible, cependant il avait besoin de lui : d'eux deux le Père Blaise était le seul qui puisse avoir encore une chance d'être écouté.
- Et sinon on fait quoi maintenant ? Demanda-t-il, un peu calmé. Parce qu'on va avoir du mal à se faire passer pour des bardes ambulants traversant la Bretagne, ici : nos bobines sont un peu trop connues.
- Quoi, « on fait quoi » ? On n'a pas fait tout le chemin pour renoncer maintenant. On y va et voilà.
- Je ne vous ai pas dit que je renonçais, bougre d'andouille ! Je vous ai demandé ce qu'on fait : c'est bien gentil d'aller toquer à la grande porte mais il va falloir convaincre Arthur de nous écouter, et avant de se faire zigouiller de préférence.
- Et si on le chantait depuis l'extérieur des remparts ? On dit bien que la musique adoucit les mœurs ?
Le jurisconsulte fit passer le oud qu'il avait en bandouilière au-dessus de sa tête et en prit le manche comme s'il s'agissait d'une arme.
- A la première note je vous le fous en collier, alors essayez pour voir.
- N'empêche ça nous a bien aidés jusqu'ici.
- Ah mais c'est sûr, ça nous a bien aidé à nous faire chasser à coups de pompes dans le train et de pommes dans la gueule, oui !
- Elles étaient très bonnes, ces pommes ! Et si vous saviez chanter à la quinte juste on aurait eu moins de problèmes !
- Ecoutez, je reconnais que votre idée de sortir planqués dans la brouette à purin était brillante. Absolument infâme, mais brillante. Mais pour le reste, pardonnez-moi, vous êtes un gros zéro.
- Bon, ben trouvez-vous en une à vous, d'idée, dans ce cas !
Le jurisconsulte posa son oud et s'appuya dessus, regardant tour à tour les tâches multicolores qui s'agitaient autour des tentes burgondes, et le château de Kaamelott.
- On ne sait même pas s'il est là, votre roi Arthur. Ni s'il sera assez coulant pour nous laisser caser deux mots avant de nous foutre en taule.
- Alors quoi ? On fait comment : on lui écrit ?
- Et après on attrape un pigeon et on le dresse pour le lui apporter ? On fait un avion avec et on le lance ? Non mais franchement vous pourriez faire au moins un petit effort. Répondit le jurisconsulte en levant les yeux au ciel.
- Oh et puis zut à la fin !
La Père Blaise reprit son sac et prit la route de Kaamelott. Le jurisconsulte le regarda avec des yeux ronds et trottina pour le rattraper.
- On peut savoir ce que vous comptez faire ?
- Y aller. Voir sur qui on tombe et supplier qu'on nous laisse la vie sauve le temps de négocier nos peaux. Ramper, même, s'il le faut. J'm'en fous mais j'en ai ras le bol de vous, de la situation, de tout.
- Et du coup vous avez opté pour le suicide ?
- Chhhhut ! C'est un mot interdit dans ma religion.
- J'veux bien ne pas utiliser le mot mais vous reconnaîtrez que l'acte s'en rapproche un peu.
- Non. J'ai la foi, Dieu veillera sur moi.
Le jurisconsulte s'arrêta net.
- Dans ce cas allez-y tous les deux, votre Dieu et vous. Moi j'attends ici. Si je les vois creuser un trou et vous mettre dedans je saurai que pour profiter de l'hospitalité bretonne faudra voir ailleurs.
Le Père Blaise continua son chemin en s'attendant à entendre son compagnon de voyage le rejoindre ventre à terre à un moment ou à un autre. Au cours de leur périple il avait appris que le jurisconsulte, qui ne lui avait toujours pas donné son vrai nom, ne supportait pas la nature et était encore plus peureux qu'il n'était lâche. Il sursautait au moindre bruit d'insecte volant et ne passait pas une nuit sans se relever d'un bond, persuadé d'avoir entendu un bruit suspect. Rester seul en pleine nature ? Il n'allait pas tenir bien longtemps.
« Sauf s'il craint encore plus ce qui nous attend devant » réalisa l'homme d'église au bout d'un moment en jetant un coup d'œil derrière lui : la silhouette du jurisconsulte était encore visible au loin. Il n'avait pas bougé.
Le Père Blaise déglutit en observant le château de Kaamelott : la tour principale, éventrée, était particulièrement impressionnante à voir. Peut-être le jurisconsulte avait-il raison : le roi Arthur n'aurait pas pu prendre le risque de dormir dans une bâtisse qui risquait l'effondrement à tout moment. Ils s'étaient fourvoyés, il ne restait plus que les burgondes qui allaient lui sauter dessus à tout moment.
Il regrettait amèrement avoir cru à la mort d'Arthur et d'avoir cédé à toutes ces peurs qui s'étaient abattu simultanément sur lui. S'il avait eu la force d'avoir la foi, aussi bien dans le divin que dans l'homme, il ne se serait pas retrouvé à pactiser avec le diable. La décision de partir avait été une évidence, par crainte de ce qui allait leur arriver. Celle de revenir à Kaamelott avait été bien plus difficile à prendre : ils risquaient gros et il n'en aurait pas voulu au jurisconsulte de l'abandonner sur le chemin. Plus d'une fois il avait hésité, cherchant des signes où il n'y en avait pas pour l'aider à continuer : un bâton tourné dans la direction du château, le son d'une cloche porté par le vent, un rêve dans lequel Arthur le laissait partir après avoir tué les autres… A chaque fois ces signes lui permettaient d'espérer qu'il pourrait trouver le pardon. A présent, à deux pas de ce château qui avait abrité le meilleur et le pire, il hésitait et avait réellement peur : lui, l'homme d'église, était à peine capable de se pardonner alors comment espérer un tel geste d'hommes de guerre ?
Décidant de continuer quand même il se débrouilla pour arriver jusqu'au camp en restant aussi discret que possible. De près il pouvait voir qu'aux tenues bigarrées se mêlaient des gens du pays, les échanges se faisant par gestes plus ou moins compris, et qu'entre deux yourtes des échoppes avaient été installées. Il scruta les visages, espérant reconnaître quelqu'un qui pourrait le renseigner. Un bruissement derrière lui le fit sourire.
- Alors ça y est, vous vous êtes décidé à venir ?
- MECREAAAAANT !
Il eut à peine le temps de reconnaître cette voix avant de basculer dans l'inconscience.
