Devant les portes de Kaamelott, toujours éventré, un petit attroupement s'était formé : les gens travaillant à la reconstruction l'avaient vu de loin portant le corps du Père Blaise, inconscient, et étaient venus l'aider. Son visage était inconnu de ceux qui n'avaient jamais travaillé au château ou assisté à ses messes et personne n'avait encore fait le lien : Bohort espérait que la situation perdure sous peine de devoir le protéger contre une foule en colère.

Il vit avec soulagement trois cavaliers apparaître : de loin il identifia deux femmes et un homme à leur façon de monter et en profita pour détourner l'attention, demandant aux autres d'aider les nouveaux arrivants ou de retourner à leurs tâches.

Léodagan fut le premier à descendre de cheval et à s'approcher, rapidement suivi par Dame Séli et Guenièvre. Cette dernière jeta un regard au Père Blaise et sembla s'en désintéresser aussitôt, filant vers le camp qui avait été établi. Le Roi et la Reine de Carmélide en revanche regardaient l'homme allongé à leurs pieds avec une hargne évidente. Bohort fut bientôt gêné par leur silence.

- Je crains d'avoir frappé un peu trop fort.

- Bof. J'ai tendance à penser que tant que le cerveau ne sort pas par les oreilles on n'a pas frappé assez fort, mais c'est personnel comme avis.

- Mais s'il ne se réveillait pas ?

- Ah, si c'est le cas la pendaison sera moins plaisante à voir, c'est sûr. Ce serait dommage. Ça fait combien de temps qu'il roupille ? demanda Léodagan en poussant le Père Blaise du bout du pied.

- Une petite demi-heure. Je l'ai trouvé peu de temps avant votre arrivée, j'ai eu juste le temps de le traîner jusqu'au camp et alors que nous le ligotions nous avons vu vos chevaux.

- Un cadeau d'accueil rien que pour moi, comme c'est touchant. Vous allez me le foutre au trou, ça le gardera au frais jusqu'à demain : là j'en ai plein les pattes.

- Est-ce bien prudent, Sire Léodagan ?

- Ah oui merde, j'avais oublié le tunnel de Merlin. Il n'a pas été comblé ?

- A vrai dire je pensais surtout au risque d'effondrement… Normalement toute cette partie-là du château est mise en sécurité mais imaginons qu'il y ait un accident.

- Ben ça nous économisera de la corde, voilà tout. Vérifiez juste que tout est solide, je m'en voudrais de laisser partir l'oiseau alors qu'il nous tombe tout chaud tout rôti dans l'assiette. Au fait en parlant de chevaux, il faudrait me trouver un clampin pour en ramener deux au camp des imbéciles : le Roi en aura besoin pour partir à Thanet. Et après Madame aura des choses à voir avec vous.

- Un peu que j'ai des choses à voir. Vous en êtes où avec les travaux ? Demanda un peu abruptement Dame Séli.

- Il y a eu un peu de retard car les burgondes partent demain matin et il nous fallait trouver de nouveaux abris : cela nous a pris un peu de temps de confectionner des tentes. Mais nous avons déblayé la cour, consolidé l'étage inférieur, et nous attendons d'être certains que plus rien ne bouge avant de progresser. Annonça fièrement Bohort.

- Ben voyons. Comme ça si le haut s'effondre et que le reste suit comme un château de cartes tout le monde se sera esquinté la santé pour que dalle. Les piaules, elles sont dans quel état ?

- Nous n'avons pas été jusqu'aux chambres.

- Eh bien après votre tour aux geôles on fera tous les deux une petite visite. Allez, hop là ! S'agirait pas d'y aller à la nuit tombée !

Bohort regarda le corps inerte du Père Blaise et chercha autour de lui quelqu'un pour l'aider à le transporter. Bizarrement toutes les personnes présentes trouvèrent une occupation pressante et il se retrouva à le charger tant bien que mal sur son épaule. Pliant sous son poids il progressa lentement vers l'entrée du château mais dut rapidement déposer son fardeau pour reprendre son souffle.

- Aïe !

- Comment ça, « aïe » ? Vous êtes réveillé ?

- Alors en fait ça fait un moment que je suis NON NE ME FRAPPEZ PAS ENCORE !

Bohort resta le bras levé, épée au poing, hésitant à lui asséner à nouveau un coup de pommeau.

- Pitié ! J'ai des informations de la plus haute importance pour le Roi Arthur. Je suis revenu exprès pour me livrer.

- Et quelles sont ces informations ?

- Je ne… les dirai qu'à lui. Voilà. Si je lâche tout maintenant l'autre taré va me pendre avant la nuit, alors vous comprendrez que je préfère garder mes cartes en main.

- Je doute très fortement que le Seigneur Léodagan vous fasse pendre avant la nuit. Ben oui : vous savez comme il aime qu'on puisse voir les pendus de très loin et il faut un peu de temps pour construire un gibet de la bonne taille. Ajouta Bohort devant l'air étonné du Père Blaise.

- Super. Non vraiment je le sens bien ce retour au bercail. Est-ce qu'il vous serait possible de négocier avec lui pour que je puisse parler au Roi ? En souvenir du bon vieux temps.

- Je suppose que je pourrais…

Bohort baissa un peu son arme et se mit à réfléchir à ce que cela impliquerait de manœuvres pour gagner un répit, à ce fameux bon vieux temps. Soudain il réalisa que ce temps était fini depuis longtemps.

- Mais vous avez rejoint ce traître de Lancelot, ce bourreau sanguinaire. Vous ne valez pas mieux que lui et j'ai juré à notre roi que je le tuerais si je le croisais. Vous êtes un de ses suppôts, vous êtes donc un peu lui.

- STOP ! Stop, on se calme. Est-ce que vous pensez vraiment que j'aurais pris le risque de faire la route depuis l'Orcanie jusqu'à ici, sans arme, si j'étais encore du côté de Lancelot ? J'ai failli gravement, c'est certain. Mais vous me connaissez, vous savez que je ne suis pas un homme de guerre.

- Vous êtes un lâche, et en ce qui concerne vos motivations pour venir ici vous pourriez tout simplement être un espion à la solde de Lancelot, prêt à lui donner la moindre information sur notre Roi !

- Sauf que je ne le suis pas ! Enfermez-moi pour garantir votre sécurité, méfiez-vous de moi, mais promettez-moi de tout faire pour que je puisse parler à Arthur.

- Je vais surtout trouver un moyen de vous faire avouer la vérité !

- Mais je vous dis la vérité, gros cornichon ! Pardon, pardon, je ne voulais pas dire ça. Au temps pour moi. Faites ce que vous voulez. Sauf la torture parce que ça, je supporte pas : je tourne de l'œil avant même que ça commence.

- Je suis certain qu'Elias trouvera une solution. En attendant marchez devant, mécréant.

- Oui, alors techniquement ce n'est pas exactement le qualificatif qui me… Non, je n'ai rien dit. J'y vais. C'est toujours par-là ?

Bohort prit son air le plus revêche pour le suivre, épée collée contre son dos, jusqu'aux geôles où il l'enferma bien vite avant de repartir. Au milieu de l'escalier il lui jeta un coup d'œil pour s'assurer qu'il ne tentait pas déjà de s'enfuir et fut frappé de le voir à genoux, tête baissée, embrassant un crucifix. Le regard que le Père Blaise lui lança lorsqu'il se rendit compte qu'il n'était pas seul le chamboula : ce n'était pas le regard d'un traître mais celui d'un ami qui cherche le pardon. Bohort espéra que ce regard ne le suive pas toute la nuit à venir.


Les galeries souterraines étaient un enfer pour dormir : l'aération présente mais sommaire rendait l'atmosphère vaguement moite, l'odeur des torches qui brûlaient en permanence pour empêcher le noir complet finissait par lui porter sur le cœur, et chaque bruit était répercuté par les boyaux étroits. Des ronflements de différentes fréquences et différents rythmes parvenaient jusqu'à lui, légèrement étouffés mais parfaitement audibles. Dès que quelqu'un se levait pour satisfaire un besoin naturel il pouvait entendre les pas et le chuintement d'un liquide qui tombe au sol. Dormir dans ces conditions relevait du miracle ou de l'habitude.

Cela lui rappelait son voyage de Rome à Alexandrie : des jours à naviguer dissimulé dans la cale, ravitaillé par Venec avec de la nourriture souvent trop salée et de l'eau en quantité insuffisante, avec de rares sorties la nuit pour limiter le risque d'être trop remarqué. Il avait passé la moitié de son temps à étouffer, les cheveux et la barbe collés à la peau par la sueur. Au début il avait essayé de se plaindre, avec pour seul effet une journée entière sans nourriture, puis avait renoncé en comptant les jours.

Des bruits étranges attirèrent son attention : des bribes de mots, des gémissements… Il pensa un instant à quelqu'un qui rêvait ou cauchemardait avant d'entendre un son plus rauque.

- Ben mon cochon, faut en avoir vraiment envie pour se faire plaisir dans ce cul de basse fosse. Marmonna-t-il avant de hausser le ton. Hey, machin, sors tes paluches de ton froc : y'en a qui voudraient pioncer !

Un couinement féminin le surprit : ce qu'il venait d'entendre impliquait un couple, ce qui limitait déjà les possibilités, situé dans des galeries se trouvant sur sa gauche. Les plus anciennes, celles qui abritaient les « logements » des chefs de clans et surtout de leurs proches.

Il se promit de regarder avec insistance les deux filles de Karadoc pour voir qui rougirait le plus la prochaine fois qu'il les croiserait, juste par curiosité, mais il misait déjà sur l'une d'entre elles, promise au mariage. Grand bien lui fasse : profiter de la vie tant qu'elle nous le permet était une priorité en ces temps troublés.

C'était en regardant les deux jeunes filles qu'il avait réellement perçu le nombre des années passées loin de ce pays : la dernière fois qu'il les avait vues elles n'étaient que des enfants. Aujourd'hui elles étaient des femmes dotées d'un caractère qu'il ne pouvait qu'apprécier même s'il préférait éviter de s'y frotter trop souvent. Elles avaient fait un choix difficile : celui de tenir tête à leur mère et gagner la résistance. Comment et quand la transition s'était déroulée, voilà une question qui l'intéressait mais qu'il ne se voyait pas poser de but en blanc.

Restait à savoir si elles avaient hérité de la jugeote de leur père ou de celle de leur mère en matière de choix d'alliés : dans l'absolu les trois jeunes aspirants chevaliers qu'elles avaient ramenés au camp paraissaient volontaires et désireux de faire leurs preuves mais il n'arrivait pas à mettre le doigt sur ce qui le gênait. Peut-être la présence du fils de Loth.

Un éclair se fit soudain : Gareth, fils de Loth et donc frère de Gauvain. L'un et l'autre s'étaient retrouvés mais il ne se souvenait d'aucune effusion, d'aucune démonstration d'attachement fraternel. Cela pouvait ne rien signifier : dans les geôles il était à peine conscient, par la suite les évènements s'étaient succédé très rapidement et il n'avait pas été systématiquement en leur présence. Gauvain et Gareth pouvaient également ne pas être particulièrement liés, que ce soit par éducation ou par différence d'âge : après tout Loth avait eu quatre fils et Gauvain ne mentionnait jamais ses frères.

Gareth avait pourtant accepté d'être celui qui avait transmis ses ordres par signaux de lumière interposés, au risque de blesser son père, voire pire, alors qu'il était à l'intérieur du château. Il était aussi celui qu'il l'avait sorti du château avec Mehgan. Etait-ce sur sa propre initiative qu'il avait emprunté le souterrain ou sur celle de la jeune fille ?

Les questions s'enchainèrent, sans logique et sans réponse, jusqu'à ce qu'il sombre dans un sommeil agité.

Au matin, il se sentait épuisé et ne parvenait pas à se défaire d'une des images de son rêve : encore une fois la fumée noire avait entouré la forme blanche et avait dessiné un plan sur le sol, encore une fois il avait eu l'impression de s'envoler haut vers le ciel jusqu'à voir tout le territoire de Logres. Mais alors qu'il s'attendait à tomber vers le sol et à voir l'image de Guenièvre la fumée avait pour la deuxième fois pris la forme d'une main, cette fois pour lui montrer les points lumineux. Tandis qu'il identifiait leurs positions il vit certaines lueurs s'éteindre tandis que d'autres gagnaient en intensité. Une en particulier, vers la frontière de la Cornouailles, paraissait presque aveuglante et semblait attirer les autres. Lorsque l'habituelle chute survint Guenièvre était bien là, mais pas seule. La voir assise sur un trône aux côtés de Lancelot fut encore plus violent : elle le fixait d'un regard triste et semblait vouloir lui dire quelque chose mais aucun son ne sortait de sa bouche.

Depuis la deuxième nuit il avait compris qu'il n'y avait rien de normal dans ces rêves. Le fait qu'ils l'empêchent d'avoir des nuits reposantes devenait ingérable et il allait vraiment falloir qu'il se décide à parler à Elias et Merlin en espérant qu'un des deux parvienne à l'aider. Mais Elias était resté au camp burgonde, sans doute pour rejoindre son laboratoire le plus vite possible, et Merlin était introuvable quoique quelque part dans les souterrains.

Arthur avait l'impression de manquer d'air, incapable de savoir l'heure qu'il était faute de voir le soleil, commençait à ne plus tenir en place. Il se leva pour sortir, attrapant au passage une couverture au cas où il ferait nuit, et une carte du royaume pour préparer son périple si par chance il faisait jour.

Le ciel s'éclaircissait à peine et le premier oiseau n'avait pas encore chanté lorsqu'il sortit la tête. Il s'emmitoufla dans la couverture, laissant Excalibur facilement accessible par précaution, et se laissa baigner par le calme de la nature qui s'éveillait.


C'était la première fois en trois jours que Léodagan pouvait enfin profiter d'un petit-déjeuner ,la première fois en près d'une semaine qu'il pouvait en outre s'asseoir à une vraie table, avec une vraie chaise, et on venait lui gâcher son plaisir. Après une nuit fort correcte dans une des pièces déclarées suffisamment sûres pour y vivre, il s'était levé du bon pied. Cela n'avait pas duré. Il regarda sa tartine de pain à la confiture de mûres, son interlocuteur, sa tartine, et renonça finalement à écraser l'une sur l'autre : il prit une bouchée et mâcha volontairement bouche ouverte, contemplant avec délectation l'air de dégoût sur le visage de Bohort.

- Me mettre de mauvais humeur de bon matin c'est habituellement le job de ma femme et même après plus de quarante ans de vie commune elle a parfois du mal à gérer les suites. Vous êtes sûr que vous voulez tenter l'expérience ?

- Je n'y tiens pas, non. Mais j'y ai pensé une partie de la nuit et…

- La voilà la première erreur, cherchez pas plus loin : la nuit, on dort. C'est pas fait pour penser. Encore que vous concernant vous pourriez aussi vous en dispenser en journée.

- Seigneur Léodagan, je me dois d'insister. Nous devrions laisser au Roi le choix de l'écouter ou non.

- Vous le voyez quelque part le Roi ? Moi non plus. Par contre ce que je vois c'est un membre du petit comité de soutien de Lancelot qui se trouve être dans nos geôles et qui serait un parfait moyen de faire savoir à tout le royaume que le prochain qui souhaite soutenir un coup d'état ce ne sera pas une simple tape sur la main. Plus on le garde plus on laisse penser qu'on est mous.

- Sauf que personne ne le sait pour l'instant.

- C'est ça. Radio-pécores vous connaissez ? C'est ça qui vous a permis d'avoir autant de monde à bosser alors que nos émissaires n'ont sans doute fait d'un quart du pays. D'ici la fin de la journée tout le monde à cent lieues saura qu'on a chopé le Père Blaise, où il est, et de quelle couleur sont ses chausses. Remarquez ça m'arrange : on aura du monde pour la pendaison. C'est toujours plus sympa quand on a du public.

- Mais qu'est-ce qu'on risque à écouter ce qu'il a à nous dire ?

- Ah mais je vais l'écouter : j'écoute toujours les dernières volontés juste avant de ça fasse couic.

- Au moins peut-être pourrait-on l'interroger sur ce qu'il sait ? Il pourrait avoir des informations sur les autres, ou même sur Lancelot ?

Léodagan termina sa tartine en mâchant plus lentement : Bohort n'avait pas tort. Il avait très envie d'envoyer un signal fort à tout ennemi souhaitant profiter de la situation politique fragile mais se priver d'une source de renseignement était impossible.

- Là je reconnais que vous marquez des points. Par contre je n'ai plus de matériel de torture un peu moderne alors il faudra le faire à l'ancienne : coups de marteau sur les doigts, brûlures… Des trucs un peu fatigants mais qui sont toujours efficaces.

- Il suffirait peut-être juste de lui demander ?

- Vous êtes un rabat-joie doublé d'un emmerdeur, Bohort.

La porte fut soudain ouverte avec suffisamment de violence pour taper contre le mur, les faisant tous deux sursauter.

- Seigneur Bohort ! Quand vous aurez fini de peler les marrons avec mon époux, je vous rappelle que vous avez été chargé de diriger la reconstruction du château. Vous attendez quoi ?

- Peler les marrons ? répéta Bohort. Mais nous…

- Je m'en fous. Il y a une tripotée de gars dehors qui trimballent des pierres de droite à gauche et dans pas longtemps ça va ressembler au mur d'Hadrien. S'énerva Dame Séli. Alors il serait peut-être temps de leur coller au train et arrêter les conneries. On les envoie dans la tour, ils bouchent les trous et on voit ce qui se passe. Si ça leur tombe sur le pif c'est que c'était pas solide.

- Le seigneur Bohort venait justement me dire que vous n'aviez pas besoin de lui pour les gérer. N'est-ce pas Bohort ?

- C'est-à-dire que…

- Voilà. Donc allez les faire chier eux et lâchez nous la grappe. On a des trucs à faire entre hommes.

- MAIS JE PEUX EN PLACER UNE A LA FIN ? explosa Bohort.

- Ben qu'est-ce qui vous prend ? demanda Séli.

- Il me prend qu'entre le toqué de la torture et la maniaque du mortier je n'arrive même plus à penser ! Donc vous, commença-t-il en pointant Dame Séli du doigt : interdiction de faire quoi que ce soit avant que nous nous soyons assurés de la stabilité des fondations. Et vous : nous devons interrogre le Père Blaise mais ni torture ni pendaison avant que notre Roi ne se prononce sur son sort. Et pour vous dire le fond de ma pensée… Flûte.

Bohort blêmit un peu en se rendant compte de ce qu'il venait de dire et surtout à qui, puis sortit à grandes enjambées. Restés seuls Léodagan et son épouse se regardèrent, étonnés.

- On dirait qu'il a des choses qui ont commencé à lui pousser entre les jambes, il y a de l'espoir. Un jour on en fera un homme. Lança Léodagan.

- On dirait oui. Bon je vais aller remuer les gars là haut. Vous allez voir le prisonnier je suppose ?

- Vous supposez bien : il est gentil mais si on commence à l'écouter on n'a pas fini. Le problème c'est que si je laisse des marques ça va faire toute une histoire.

- Ben tapez là où ça ne se voit pas. Ou alors faites dans l'intimidation : le gars là bas est un ferronier, il a un stock de pinces à faire pâlir un inquisiteur.

- C'est quand vous me dites ce genre de choses que je sais pourquoi je vous ai épousée.

- Vous avez bien de la chance : moi j'ai renoncé à savoir pourquoi depuis belle lurette.

- Et si charmante en plus.

- Gougnaffier !

Léodagan regarda son épouse sortir en claquant la porte, leva les yeux et se fit une seconde tartine.


Assis sur un banc, rare vestige de la taverne, penché sur cette carte qu'il connaissait pourtant par cœur, Arthur hésita longtemps sur la route à prendre : aller directement plein Est, vers l'île de Thanet, ou faire un détour par Kaamelott comme il l'avait évoqué la veille, l'obligeant à aller un peu au Sud. Il voulait se débarrasser au plus vite de l'entrevue avec Horsa, qu'il attendait avec autant de joie qu'une rage de dents : pour autant traverser le royaume jusqu'à la côte nécessitait plus d'une journée, même en changeant plusieurs fois de monture.

Du doigt il traça une première route, pointant les zones où il avait pour habitude de s'arrêter, jusqu'à la cité de Durovernum, ou plutôt Cair Caint, où il souhaitait s'arrêter pour la nuit avant de faire la traversée. Une étape se trouvait sur le territoire de Dagonet et il l'écarta d'emblée, choisissant Londinium à la place. Il hésitait pourtant à passer par ces endroits qu'il connaissait et appréciait après plus de quinze ans d'absence : trouverait-il des zones dévastées, des tavernes détruites comme celle où il se trouvait, ou au contraire pourrait-il retrouver ses marques ? La population serait-elle heureuse de le retrouver ou bien hostile ?

Il traça ensuite une seconde route passant par Kaamelott, avant de descendre encore toujours plus au Sud, jusqu'à ce que son doigt dépasse le bord de la carte pour se perdre sur le banc et qu'il imagine des pays qu'il n'avait pas encore visité, où il serait un inconnu dont tout le monde se désintéresserait. Parfois il avait envie que son visage ne produise aucune réaction chez les autres : ni joie, ni peine. Ni révérence ni haine. Redevenir un inconnu.

Il secoua la tête, amer : inutile de rêver, il n'aurait pas le choix de son existence tant qu'il n'aurait pas trouvé le Graal et satisfait les Dieux. Autant dire jamais. Il se demandait même si après le Graal ils n'allaient pas lui trouver une autre quête, quelque chose de plus inaccessible encore.

- Sire ?

- Quoi encore ?

Mehgan eut un mouvement de recul, surprise par la froideur de l'accueil. Arthur se morigéna : il n'y avait aucune raison d'imposer son humeur aux autres.

- Désolé : que puis-je pour vous ?

- Il paraît que vous partez rencontrer le sieur Horsa. Nous en avons assez de rester à ne rien faire ici et nous voulons vous accompagner.

- « Nous » étant ?

- Iagu, Gareth et moi.

- Et les deux autres ? Petrok et votre sœur je veux dire ?

- Ils passent leur temps à se bécoter, j'ai des haut-le-cœur à chaque fois que je dois passer plus de dix minutes avec eux. S'il vous plaît dites oui !

- Je vois ce que vous voulez dire, répondit Arthur en pensant aux bruits entendus la veille. Je doute que votre père accepte que je vous emmène en territoire ennemi. Et puis c'est une visite protocolaire où je souhaite être accompagné d'une seule personne : Perceval viendra avec moi.

- Trouvez-nous une autre mission alors ? Pitié, tout ce que vous voudrez mais si je passe une heure de plus dans ce trou à rat je vais finir par aller rejoindre ma mère. En plus il y a une odeur insupportable dans nos quartiers, mon père a dû encore oublier de la bouffe qui pourrit quelque part.

L'instinct du chef de guerre s'éveilla en Arthur : il envisagea un instant l'idée de Mehgan, les avantages à avoir des informations sur Mevanwi, voire même la possibilité de l'arrêter sans heurts. Et puis ses yeux se posèrent sur Mehgan et il se revit la porter, enfant, pour voir avec elle un spectacle de marionnettes : il était hors de question qu'il la laisse partir en Orcanie, même si le risque que Mevanwi se retourne contre sa propre fille était infinitésimal.

- Surveiller votre père pour qu'il ne fasse pas trop de conneries c'est déjà une mission en soi, non ?

- Certes. Encore que l'idée qu'il a eue avec Tonton Perceval de créer une résistance sous la Bretagne n'était pas si bête que ça.

- Je reconnais. Ça leur est venu d'où d'ailleurs ?

- La trouille. C'est là où ils sont forts tous les deux : on pourrait croire que ces deux bras cassés auraient été les premiers à se faire prendre lorsque Lancelot a lancé la chasse à l'homme, mais en ayant les jetons de le croiser et en se planquant ils ont réussi à participer à la réussite de la rébellion. Y'a un dieu pour les couillons, vous ne pensez pas ?

La façon de parler de Mehgan fit rire Arthur et la jeune fille lui sourit en retour. Elle s'installa à ses côtés, jetant un œil distrait à la carte qu'il roula pour lui laisser un peu de place.

- J'ai vraiment envie de vous aider, vous savez. Les autres pareils. Je sais qu'on vous paraît jeune mais vous aviez quel âge quand vous avez commencé à faire vos armes ?

- Trop jeune. Bien plus jeune que vous.

- Du coup vous voyez bien qu'on pourrait jouer un vrai rôle.

- Vous avez déjà joué un rôle. Essentiel, même : sans vous et votre camarade je ne serai pas là. C'était un gros risque de venir me chercher et pourtant vous l'avez fait : un acte courageux et totalement débile parce que vous auriez pu y laisser votre peau.

Arthur lui fit un clin d'œil, adoucissant la critique.

- Je n'hésiterais pas à recommencer, et je sais que Gareth pense la même chose. Vous savez qu'il vous voit presque comme un dieu ?

- Moi, un dieu ? Ben va falloir qu'il se nettoie les mirettes à grandes eaux, votre copain.

- C'est à cause de son frère, celui qui était chevalier chez vous. Un grand benêt qui n'est pas le couteau le plus aiguisé du tiroir, à ce qu'il paraît. A chaque fois qu'il revenait de chez vous il racontait à Gareth vos faits d'armes en ne tarissant pas d'éloges : il a grandi en rêvant de vous rencontrer et de s'asseoir à la table ronde avec vous, de pouvoir vous appeler « mon oncle ».

- Pourquoi il m'appellerait « mon… ». Oh putain c'est vrai : c'est mon neveu. Enfin le fils de ma demi-sœur. Vous me croirez si vous voulez, j'avais fait le rapprochement avec Gauvain mais comme je n'arrive jamais à me souvenir que c'est mon neveu je n'avais pas raccordé les bouts. Je fais un blocage. Remarquez niveau filiation ils n'ont quand même pas tiré le gros lot.

- J'ai cru le comprendre. Il en parle rarement, et jamais aux autres.

- A vous, si ? demanda Arthur en levant un sourcil.

- N'imaginez pas qu'il y a breton sous menhir, hein : c'est un peu comme mon frère, on ne fricote pas. Mais je suis la fille d'une andouille et d'une morue, ça lui rappelle un peu la maison. Enfin sans vouloir insulter votre sœur.

- Demi-sœur. Et rassurez-vous : toutes les insultes existantes je les ai déjà dites au moins une fois à son sujet.

- Et si on allait tous les deux en Orcanie ? Gareth et moi ? On serait vos agents secrets ?

- Non. Hors de question.

Mehgan fronça le nez, mécontente, lui rappelant un peu Guenièvre. La jeune fille lui paraissait avoir la tête sur les épaules et son instinct lui disant qu'il pouvait faire confiance au sien.

- Dites, vous êtes certaine que vos deux camarades sont vraiment fiables ? Même le fils du roi d'Orcanie ?

- J'en mettrai ma main à couper.

- Ben espérez avoir raison alors, parce que vous allez venir avec moi. Pour tenir compagnie à la Reine et la protéger aussi : ce serait un peu con de ma part d'avoir quelqu'un doté de pouvoirs magiques et de ne pas en tirer parti.

Mehgan se leva d'un bon.

- C'est vrai ? Vrai de vrai ?

- Allez les prévenir pendant que je parle à votre père. Vous préparez vos affaires et on décolle dès que tout est prêt.

Mehgan sautilla jusqu'à la trappe qui dissimulait le tobogan et s'y engouffra sans hésiter. Arthur soupira en déroulant la carte et en traçant une nouvelle route, partant de Kaamelott pour aller jusqu'à Cair Caint. Londinium et ses marchands était toujours sur le chemin : il rangea la carte et prit une dernière bouffée d'air frais avant de retourner dans le souterrain.

Il alla directement jusqu'à la portion où Karadoc habitait. Il le trouva, sans grande surprise, en train de manger son petit déjeuner au lit : un jambon sur les genoux, il découpait méticuleusement des lamelles qu'il déposait sur une tranche de pain où se trouvait déjà un généreux morceau de fromage. Meghan n'avait pas menti : une odeur rance et acide prenait à la gorge.

- La vache, c'est une infection votre gourbi ! Faut arrêter avec vos fromages, c'est plus possible !

- Ben quoi ? Ils sentent bon mes fromages ! Vous en voulez un bout ?

- Non, sans façon : j'ai déjà du mal à me retenir de vous dégobiller dessus. Faut ébouler la zone et fissa, sinon ça va se répandre !

- Ah mais c'est pas le fromage ! C'est ça. Répondit Karadoc en sortant de sous son oreiller une cape pliée à la va-vite.

- C'est la cape du Seigneur Léodagan, ça ! Ou est-ce que vous l'avez trouvée ?

- Abandonnée au bord de la rivière. Il y avait aussi des bottes, une chemise… Rien que du beau. Il est un peu con d'avoir oublié ses fringues, non ?

- Il ne les a pas oubliées, il les a jetées à cause de l'odeur : c'est pas possible que vous ne la remarquiez pas !

- Moi je ne trouve pas que ça sente mauvais. Et puis de la qualité comme ça, c'est pécher que de le jeter. Vous croyez qu'il va vouloir que je les lui rende ?

- Non, certainement pas.

- Tant mieux. J'aurais refusé de les lui donner de toutes façons.

Arthur secoua la tête, renonçant à discuter.

- Bon je ne suis pas là pour parler chiffons : j'ai besoin de prendre des trucs dans ce que vous avez ramené de la Tour de Ban et dans le butin. Vous les planqués où ?

- Le trésor ? Ben là.

Karadoc désigna le bout de sa couche, où un renflement était visible sous la masse de couvertures.

- Vous gardez ce que Léodagan et moi avons ramené et les objets de Guenièvre dans votre pieu ?!

- Vous avez dit qu'il fallait les mettre dans un endroit « discret et sécurisé ». Ben là, c'est discret, et je peux vous dire que personne ne peut s'approcher de mes panards sans tourner de l'œil. Bon là vous pouvez pas savoir vu qu'ils sont sous les draps, mais je vous assure que si je soulève…

- NON ! Je vous crois ! le coupa Arthur en le voyant joindre le geste à la parole.

S'il devait rajouter une fragrance corporelle à celle qui lui soulevait déjà le cœur, il allait vraiment tourner de l'œil. Il se boucha le nez, inspira et lui fit signe de lui donner les objets. Karadoc souleva les draps et tira vers lui deux sacs qu'il lui donna.

- Berci. Au fait, j'ebbède Béghad et ses cabarades avec boi. Pas d'objection ?

- Vous voulez que je vienne ?

- Don. Vous gardez le camp, je préfère de pas laisser les souterrains sans persodde. On se reparle plus tard !

Arthur rebroussa chemin : rien que respirer par la bouche pour pouvoir faire deux phrases avait été à la limite du supportable. Une minute de plus aurait été la minute de trop. Il retourna dans la grande salle et vida le sac contenant les objets de Guenièvre afin d'en étudier réellement le contenu : la première fois il avait été si furieux en comprenant la provenance qu'il n'avait pas le temps de regarder en détail. Il écarta le sac, donc le cuir était imprégné d'une odeur de pied.

Devant lui s'étalaient des colliers, des boucles d'oreille, des bracelets, tous plus beaux et délicats les uns que les autres. Lancelot n'avait pas lésiné dans ses tentatives de gagner le cœur de Guenièvre : il avait juste oublié qu'elle se fichait éperdument de ce genre d'objets. Ce n'était pas la valeur des cadeaux qui importait, mais celui qui les offrait : si elle adorait son peigne en argent ce n'était pas pour la matière mais pour le souvenir d'un cadeau donné par son père. Même lorsqu'il lui avait révélé que ce n'était qu'un objet sans valeur elle avait continué à y tenir comme à la prunelle de ses yeux il s'était d'ailleurs moqué d'elle plus d'une fois à ce sujet.

Il repoussa les objets un à un à la recherche de ce petit peigne, sans le trouver : il n'y avait là que de l'or, de l'argent, du vermeil. Tout ce qui était suffisamment grand pour porter une marque était griffé, allant des initiales « G & L » à un « De Lancelot pour sa bien-aimée Guenièvre » suivi d'une strophe sirupeuse où il était question d'âmes sœurs liées jusqu'à la mort. Il regarda le plumier en argent qui portait cette inscription avec un dégoût teinté de haine en imaginant Lancelot lui offrir le cadeau puis Guenièvre devoir l'utiliser chaque jour. Il se promit de le faire fondre dès que possible et le remit dans le sac. Bientôt le reste suivit : il faudrait qu'il s'assure que Guenièvre ne tenait à rien mais il était déjà presque certain de la réponse.

Il chargea les deux sacs sur ses épaules, s'assura de ne rien avoir oublié et prit la première sortie : il lui tardait soudain d'être à Kaamelott et de voir sa femme. Il savait depuis longtemps que Lancelot nourrissait un amour malsain pour Guenièvre : l'attacher à son lit ou l'enfermer dans une tour relevait d'un même besoin de la posséder. C'était un miracle que ce besoin de maîtrise corps et âme n'ait pas été jusqu'au viol du moins il espérait que Guenièvre n'ait rien caché à ce propos lors de leurs discussions.

Une fois dehors il leva la tête et regarda le ciel nuageux, pensant aux étoiles dont elle avait parlé la première fois, à la nuit qui avait suivi. Elle n'avait pas marqué la moindre réserve, pas la moindre gêne à dormir avec lui. Lancelot avait en outre poussé l'image jusqu'à la forcer à vivre en recluse vêtue de blanc, symbole virginal par excellence : rien ne s'était passé, il en était certain. Ou plutôt s'il devait être honnête avec lui-même il se refusait à envisager cette possibilité, même si la pensée de Lancelot et sa façon d'agir lui était devenu impossible à comprendre.

Il s'était déjà interrogé la première fois qu'il l'avait libérée, attachée aux montants de ce lit et avait envisagé plusieurs hypothèses : impuissance, respect inconscient de cette femme, désir qu'elle cède d'elle-même… Tout était possible alors.

Les inscriptions évoquaient un autre stade : l'ancien chevalier était en plein délire, capable d'être violent physiquement et psychiquement avec celle qu'il appelait sa bien-aimée sans en avoir le moins du monde conscience. Il pourrait la tuer tout en étant persuadé d'avoir commis un acte d'amour.

Il s'installa sur le banc de la taverne, le pied tapant rythmiquement le sol, en attendant les autres. Il se leva plusieurs fois pour faire quelques pas pendant les minutes qui suivirent, de plus en plus impatient. Lorsqu'il vit deux cavaliers au loin se dirigeant dans la direction de la taverne il tira Excalibur de son fourreau et se rapprocha de la corne de surveillance qui affleurait du sol, prêt à donner l'alerte. Les deux filles de Karadoc et leurs trois amis émergèrent de derrière un buisson peu après : tous s'avancèrent à ses côtés, les garçons tentant de repousser les filles derrière eux mais les deux sœurs ne cessaient de jouer des coudes pour se mettre à leur niveau. A la troisième fois Petrok le bouscula involontairement.

- Oh, c'est pas bientôt fini vos conneries ? Vous essayez de tenir une ligne ou vous faites de la danse bretonne ?

- Pardon sire : c'est de leur faute, elles ne veulent pas que nous les protégions. Se défendit Petrok.

- Qu'est-ce que vous croyez, on est de la résistance, nous. On ne va pas faire du macramé en vous regardant vous battre.

- Et vous battre avec quoi ? Vos ongles ? Se moqua Gareth.

- Non, leurs langues : elles sont bien plus acérées, comme des vipères. Lui répondit Iagu.

- Mais ça suffit à la fin ! cria Arthur. C'est pas une garderie ici. Si vous voulez vous disputer comme des gamins retournez en bas !

Les cinq se calmèrent instantanément. Du coin de l'œil Arthur les voyait jeter des regards respectueux à l'épée qui jetait des éclairs : aucun ne semblait étonné par le nouvel aspect d'Excalibur. Il réalisa que, trop jeunes, ils n'avaient vu l'épée flamboyante auparavant : pour eux c'est ainsi que l'épée exprimait sa puissance. Il fit un pas vers l'avant, prêt à faire barrière.

Lorsque les cavaliers se furent suffisamment rapprochés il reconnut finalement les chevaux que Séli et Guenièvre avaient pris la veille. L'inquiétude monta d'un cran puis il rengaina son épée lorsqu'il identifia deux paysans du coin, déjà rencontrés maintes fois lorsqu'ils venaient se plaindre devant lui ou lui demander d'arbitrer un différend.

Les deux hommes finirent les quelques mètres restant à pied, tenant les animaux solidement, et se prosternèrent maladroitement à ses pieds.

- Sire, nous sommes vos humbles servisseurs.

- Mes quoi ?

- On est là pour vous rendre service, quoi. Expliqua celui qui avait pris la parole. Le seigneur Léodagan nous a dit que vous aviez besoin des bêtes.

Arthur tourna la tête vers le champ où paissait le seul cheval restant et grimaça. Par fatigue ou par distraction il n'avait même pas réalisé qu'il était à court de moyen de déplacement : il aurait eu l'air fin à faire une partie de la route avec Perceval à deux sur le même animal jusqu'au changement de montures.

- J'avoue que sur ce coup-là je lui en dois une.

- Vous ne nous devez rien, Sire, nous sommes vos éternels abêtisseurs. Répondit l'autre paysan avec une courbette ridicule.

- Si vous voulez. Dites, l'un d'entre vous ne saurait pas où je pourrais trouver des chevaux par hasard ? Parce qu'à force de se partager les mêmes bestiaux on va finir par les faire crever d'épuisement.

- Mon cousin en a deux, et puis des ânes aussi. On y allait justement. Vous voulez des ânes ? répondit le premier paysan.

- On va se contenter de chevaux pour l'instant. C'est par où ?

- Par là-bas, environ.

D'un geste vague il avait désigné la route opposée à celle de Kaamelott, ce qui n'arrangeait pas du tour Arthur.

- Et entre ici et le château, vous n'auriez pas d'autres idées par hasard ?

- Ben y'a bien la ferme à Fulbert.

- DE Fulbert, interrompit Mehben.

Arthur lui jeta un regard noir et elle leva les mains en signe d'excuse.

- Continuez, mon brave.

- Il a un élevage, enfin il en avait un la dernière fois que je l'ai vu. Des jolis petits chevaux, tous jeunots. Vous pouvez pas vous tromper : à trois cent pieds vous verrez un tas de pierres posées devant un arbre. Vous tournez à droite, vous passez devant la ferme à Jeannot…

- DE Jeannot.

- … de là, à gauche jusqu'à ce qu'il reste de la masure à Bertille…

- DE Bertille.

- … Et vous serez à la ferme à Fulbert. De Fulbert. Corrigea l'homme.

- Ben voilà, vous voyez que vous y arrivez quand vous faites un effort. Triompha Mehben.

- Dites, vous êtes là pour me les briser ou pour donner des cours de grammaire ? Parce que là la réussite est totale sur les deux plans. Grogna Arthur.

- Ma mère a toujours dit que pour être respecté il fallait apprendre à parler correctement. Bon elle parle correctement et je ne la respecte plus depuis un bout de temps, mais vous voyez l'idée.

- Je vois surtout que vous allez débarrasser le plancher fissa avant que je ne demande à votre père s'il sait ce que vous trafiquez la nuit. Est-ce que je me fais bien comprendre ?

Mehben ouvrit de grands yeux et acquiesça en silence avant de prendre Pétrok par le bras et de l'entraîner à sa suite.

- ET RAMENEZ MOI PERCEVAL ! leur cria Arthur avant qu'ils ne disparaissent par la trappe. Quant à vous messieurs, continua-t-il en se tournant vers les paysans, si vous voulez manger quelque chose avant de repartir, c'est par là.

Les deux paysans suivirent le geste d'Arthur qui montrait les ruines de la taverne puis se regardèrent, interloqués.

- Sans façon. De toutes façons faut qu'on parte chez mon cousin. Viens, toi.

Ils n'avaient pas fait trois mètres qu'ils commencèrent à discuter d'un ton qu'ils voulaient discret mais qui était parfaitement audible.

- Il aurait pas viré zinzin, le Sire, par hasard ?

- Je crois bien : il n'a même pas eu l'air de se rendre compte que la taverne était cramée.

- En plus il nous a appelé « messieurs ». Zinzin, je te dis.

Il leva les yeux au ciel et se désintéressa d'eux mais Gareth s'approcha de lui.

- Sire, ils sont en train de vous manquer de respect. C'est inadmissible. Je suis prêt à les sanctionner durement pour ce méfait.

- Vous voulez faire quoi exactement, leur filer une fessée déculottée ou leur faire recopier 100 fois « Je ne dois pas manquer de respect à mon Roi » ? Bon courage, ils ne savent même pas écrire leurs noms : je n'ai pas encore pu rendre l'école obligatoire.

- En Orcanie toute personne manquant de respect au Roi est éventrée en place publique.

- Eh bien mon cochon, si vous devez étriper toutes les personnes qui disent un mot de trop sur moi j'ai plus vite fait d'aller régner sur un cimetière ! Nous ne sommes pas en Orcanie ici, jeune homme. D'ailleurs en parlant de ça, selon vous quelle sanction serait justifiée pour votre père ? Vous allez aussi me proposer de l'éventrer ?

Gareth serra les dents et baissa la tête un instant avant de se reprendre. Lorsqu'il releva les yeux Arthur y vit un mélange de douleur et de certitude.

- C'est mon père. C'est aussi un inconnu qui n'a jamais prêté d'attention qu'à son fils aîné jusqu'à ce qu'il le traite comme un débile. Mes trois autres frères et moi nous n'avons jamais vraiment existé pour lui. Même mon petit frère, qui n'a que neuf ans, il le traite comme un inconnu. Est-ce que ce serait difficile d'être face à lui ? Oui. Est-ce que je suis incapable de me battre contre lui ? Non. Surtout que je peux le vaincre avec ses propres armes.

Gareth fit jaillir des étincelles de ses doigts, héritage indubitable du Roi Loth.

- Est-ce que vous allez me condamner par avance pour les actes de mon père ? demanda finalement Gareth, plus agressif. Ou croire que je suis un traître parce que lui l'est ?

Arthur le regarda fixement un long moment, visage fermé, jusqu'à ce que Gareth perde un peu de son arrogance et finisse par détourner les yeux : le garçon avait du cran mais manquait encore d'expérience pour tenir ce type de face-à-face. Autour d'eux les autres restaient silencieux, tendus. Perceval choisit ce moment précis pour émerger, annonçant sa présence joyeusement avant de s'immobiliser à son tour, inquiet.

- J'ai loupé un truc ? Demanda-t-il

Arthur leva une main vers lui, lui intimant de se taire, avant de répondre à Gareth.

- Je suis le fils d'Uther Pendragon. Le nom vous dit quelque chose ? Un salaud de la pire espèce capable de dégommer un village quand se levait du pied gauche ou de buter le cuistot quand la soupe était trop salée. Un copain de votre père, soit dit en passant. Je ne l'ai pas connu et heureusement sinon je ne serais pas là à vous parler. Alors pour répondre à votre première question : non. Comme pour votre frère je saurai faire la part des choses. Quant à votre deuxième question : être trahi par des personnes en qui j'avais confiance est devenu une sale habitude dont j'aimerais assez me défaire. Je n'en suis pas encore à voir des traîtres partout mais j'ai appris que tout le monde pouvait en devenir un. Je vous jugerai sur vos actes, sur votre engagement à mes côtés : si je me méfie de vous ce n'est pas pour votre sang mais parce que je n'ai pas encore eu de preuve de votre valeur. Et ça vaut aussi pour vos deux camarades. Message reçu ?

- Fort et clair. Acquiesça Gareth. Et nous ne vous décevrons pas.

- Nous verrons. Sur ce : tout le monde a son paquetage ?

Perceval leva son sac.

- J'ai tout ce qu'il nous faut. Et des casse-croûtes aussi.

- Des quoi ? Demanda Mehgan.

- Cherchez pas : de quoi manger si on a la dalle sur le chemin, même si ce n'est pas loin.

- Nous on n'a rien en dehors de nos armes. Intervint Iagu. On voyageait léger quand on est arrivés.

- Très bonne idée, répondit Arthur en attrapant un des chevaux et en se hissant. Mehgan, vous serez avec Perceval. Gareth, Iagu, vous vous partagez celui-là. J'ai besoin de deux chevaux à peu près frais pour la suite du voyage. Il n'y aura ni pause pipi, ni pause pique-nique : on a déjà suffisamment tardé comme ça. Allez, on se grouille les plumes, là !

Arthur tapa dans ses mains jusqu'à ce que chacun se décide à se mettre en selle. Il soupira ostensiblement lorsque Iagu et Perceval se percutèrent à deux reprises en se précipitant sans regarder où ils mettaient les pieds.

À leur arrivée à Kaamelott il commençait à envisager très sérieusement de rencontrer Horsa seul : Iagu et Gareth n'avaient cessé de se disputer les rênes tandis que Perceval et Meghan avaient décidé de chanter des comptines galloises « en souvenir du bon vieux temps » pendant tout le chemin. Il n'avait pas voulu les couper : Meghan avait une jolie voix et l'entendre rire lui faisait du bien. Perceval en revanche chantait comme une poêle en fonte.

De loin il avait remarqué que les balistes avaient disparu, de même que la plupart des yourtes burgondes. Seules les plus petites étaient visibles, beaucoup plus proches du château que dans son souvenir, et parmi les silhouettes alentour aucune ne portait de tenue bigarrée. En s'approchant il vit des hommes sur les remparts et des établis de fortune dressés juste devant la porte principale. Les travaux étaient en cours, restait à savoir si tout allait bien et surtout combien de temps il leur faudrait attendre avant de pouvoir réintégrer Kaamelott sans craindre l'instabilité du bâtiment.

Bientôt leur présence fut repérée : plusieurs personnes accoururent vers eux et s'inclinèrent à son passage avant de les suivre jusqu'au camp. Arthur en fut rapidement mal à l'aise : il n'avait jamais connu une telle déférence durant son règne et il ne savait pas s'il devait ces nouvelles attentions à son statut de « sauveur » ou à une obligation mise en place par Lancelot.

Avant de mettre pied à terre il vit Guenièvre s'avancer vers lui et saluer les autres : elle avait troqué sa précédente tenue contre un habit plus confortable, pantalon de marche et large tunique beige, qui lui rappela ce qu'elle portait lorsqu'ils avaient cheminé ensemble à la recherche de ses enfants. Sa coiffure aussi était plus simple, presque comme à l'époque.

- Vous avez fait bonne route ?

- Insupportable, merci. Où sont vos parents, Bohort et toute la clique ?

- Au château : ici il n'y a que les femmes et ceux qui se reposent un peu avant de retourner travailler. Les autres sont à l'intérieur.

- C'est pas un peu dangereux ?

- D'après ce que j'ai cru comprendre en discutant à gauche à droite, ça va à peu près. En éboulant les souterrains nous avons fragilisé une partie de la structure mais plus rien ne bouge depuis des jours. Les fondations ont été consolidées, les remparts sont sûrs de même que la partie nord. Bohort et ma mère devaient voir s'il était possible de boucher le trou et de s'installer à nouveau dans le bâtiment principal mais il y a eu un imprévu. Un gros. Enfin pas si gros que ça : un imprévu avec une barbe et une tonsure.

- Une barbe et une tonsure ? Le Père Blaise ?

Guenièvre acquiesça.

- Le Père Blaise est revenu ?

- Si vous voulez en savoir plus, vous trouverez mon père dans les geôles. Moi je dois retourner à ma couture avec les autres.

- Attendez, vous pourriez au moins m'expliquer.

Guenièvre jeta un regard en direction du château et se mordit les lèvres.

- Sincèrement, je n'ai pas voulu en savoir plus et je n'en ai pas envie. Voyez ça avec mon père.

Arthur fronça les sourcils : il ne fallait pas être devin pour sentir qu'il y avait un passif entre eux deux. Le malaise ressenti plus tôt, les doutes sur le fait qu'il y avait encore des détails importants sur ce qu'elle avait vécu, réapparurent et devinrent une certitude. Ils avaient malheureusement trop de témoins pour qu'il l'interroge maintenant.

- Très bien… Mais il va falloir qu'on discute un peu après. De lui et de ça. Ajouta-t-il en montrant le sac renfermant les objets de la Tour de Ban. J'ai besoin d'être sûr qu'il n'y a rien que vous voudriez garder avant de les vendre ou de les faire fondre : si ça se trouve vous avez mis avec votre peigne en simili-argent ou un autre truc comme ça.

Elle pencha la tête et eut un petit sourire.

- Le ferronnier est là-bas, vers le laboratoire de Merlin. Ça vous va comme réponse ?

- Sûre ?

- Sûre et certaine. Je peux retourner coudre maintenant ? On a presque fini la tenue que vous m'avez demandée.

- Déjà ? Vous m'aviez dit qu'il faudrait trois semaines si ma mémoire est bonne.

- Seule ou avec uniquement l'aide de Nessa oui, mais il y a ici pas mal de femmes qui étaient venues aider à la reconstruction et qui ne savent pas quoi faire. Elles m'ont aidée et je peux vous dire qu'elles sont douées : à plusieurs tout est plus facile. Mais elles ont besoin de moi pour les essayages.

- Allez-y, allez-y. Les geôles vous m'avez dit ?

Elle acquiesça avant de partir. De dos ses cheveux laissés libres descendaient jusqu'à ses genoux, marquant la différence avec la Guenièvre d'avant.

Arthur se focalisa sur les tâches à accomplir : il voulait partir vers l'Est avant le déjeuner et la surprise du Père Blaise risquait de contrecarrer ses plans. Il laissa Perceval s'occuper des chevaux, donna des ordres aux jeunes pour qu'ils se trouvent un endroit où dormir en se renseignant auprès des villageois, puis se dirigea vers les geôles.

Franchir le seuil de Kaamelott et traverser la cour pour entrer dans le château avait quelque chose de familier et d'étranger à la fois : il savait exactement le nombre de pas qu'il fallait faire, où se diriger, et pourtant il ne reconnaissait rien. Il était passé par cette porte depuis son retour mais était blessé, inconscient : il n'avait que de vagues souvenirs qui se limitaient à une cage et à l'odeur humide des cachots. Puis il était passé par le souterrain secret qui menait directement à la salle où il avait affronté Lancelot: c'était donc son vrai premier retour à ce qui avait été sa création, sa demeure. Des tas de pierres étaient entreposés là où il s'entraînait habituellement avec le Maître d'Arme, ses blasons avaient disparu de l'entrée, de même que les tapisseries et ornements qui réchauffaient l'atmosphère. Kaamelott avait été vidé de son âme et il se promit de la lui rendre au plus vite.

Il prit l'escalier menant aux cachots et de loin entendit des voix qu'il identifia facilement. Il ralentit sa descente et resta dans l'ombre pour essayer d'en savoir plus. Voir le Père Blaise derrière les barreaux lui rappela sa déception en le voyant aux côtés de Lancelot, et l'expression de Guenièvre lui cachant quelque chose. L'homme était sale, terré au fond de la cellule, et priait à genoux.

- Bohort, arrêtez de faire l'enfant. Donnez-moi la clef ou je vous mets un pain. Attention, je vais le faire !

- Je n'ouvrirai pas cette porte avant d'être certain que vous ne lui ferez rien. Autant dire : pas avant que le Roi Arthur ne soit là.

- Vous l'aurez voulu. S'il faut que je vous assomme pour vous fouiller les poches, je suis prêt à ce sacrifice.

- Arrêtez : vous ne la trouverez pas : je ne suis pas assez fou pour la garder sur moi. Je connais vos méthodes expéditives, espèce de grand malade !

- Oh et puis merde. Elias, ouvrez-moi cette foutue porte.

- Vous m'avez demandé de vous concocter une potion de vérité, pas de vous fabriquer une clé ! Magie, serrurerie : ça finit pareil je sais mais c'est pas très difficile de faire la différence.

- Vous n'allez pas me dire que vous n'avez pas de sort pour faire péter un cadenas, non ?

- Voyons voir… Alohomora. Ah ben non ça ne s'ouvre pas. Non, je plaisante : il n'y a pas de sort pour ouvrir les serrures sinon j'aurais déjà piqué dans les salles des trésors de tous les châteaux où je suis passé et je ne serais pas à votre service. Je peux éventuellement vous concocter un acide super puissant qui rongerait le métal, ça c'est dans mes cordes.

- Et on peut savoir pourquoi vous n'avez pas utilisé cette méthode pour piquer dans les caisses ?

- Il faut plus de douze heures pour que la potion ronge entièrement une serrure : ça ne serait pas tellement passé inaperçu, vous vous doutez bien.

- Douze heures ? La vache. Bon ben allez la préparer pendant que je travaille celui-là au corps, au pire on devra attendre ce soir.

- Il faut aussi deux jours pour la préparer. C'est pas quelque chose qui sort du pis d'une vache, y'a un peu de boulot derrière.

- Qu'est-ce qui se passe ici ? interrompit Arthur.

- Vous tombez à pic, vous. Regardez ce que le chat, ou plutôt le Seigneur Bohort, nous a ramené : un gros rat qui doit avoir pas mal de choses à nous dire. Sauf que celui-là refuse qu'on lui pose gentiment des questions. Répondit Léodagan.

- Sire ! Merci mon Dieu, vous avez exaucé ma prière. Je suis revenu volontairement, je vous le jure : je devais vous parler.

- Je suis là : parlez. Mais faites vite parce que ma prière à moi c'est de pouvoir respecter ce que je vous ai dit la dernière fois. Vous faire pendre. Ajouta froidement Arthur devant le regard interrogatif du Père Blaise.

- J'en appelle à votre pardon au nom de tout ce que nous avons connu ensemble. Je peux vous dire des choses sur Lancelot, sur Mevanwi, sur Loth et Anna d'Orcanie, sur qui vous voudrez mais laissez-moi la vie sauve. Au moins le temps que j'expie mes péchés avant de passer de l'autre côté.

- C'est ça qui vous motive ? Votre rédemption ?

- Il ne manque pas d'air, le cureton. Le coupa Léodagan. Monsieur se pointe ici, on pourrait penser que c'est pour remettre sa veste à l'endroit après l'avoir bien retourné et nous aider contre Lancelot, mais non ! C'est pour sa gueule en fait. Vous avez les doigts de pied qui chauffent déjà, c'est ça ?

- J'aurais pu me repentir n'importe où figurez-vous : me rendre dans les lieux saints en me traînant sur les genoux, me flageller, m'occuper des lépreux jusqu'à tomber malade…

- Voilà une religion pratique : une trahison, une flagellation et c'est pardonné. Y'a un tarif ou c'est à la carte ? Pour avoir contribué à la destruction du royaume c'est combien de lépreux exactement ? Il en faut un entier ou les morceaux qui tombent comptent aussi ?

- Vous êtes dégoutant. Je crois que je vais me sentir mal. Hoqueta Bohort.

- Vous dites ça comme si j'étais à l'origine de tout. J'ai suivi, c'est vrai, j'ai honte d'avoir été si faible mais c'est Lancelot qui avait le pouvoir de vie ou de mort, pas moi ! Je n'étais qu'un simple conseiller.

- Et vous le conseilliez à propos de quoi, exactement ? Demanda Arthur.

- Au début il voulait tout savoir de vous, de vos mémoires, il fallait que je fouille partout pour trouver une piste permettant de vous retrouver. Après ça a été sur les habitudes des autres chevaliers. Et après ça a été pour…

- Pour ? insista Arthur.

- Pour fonder une nouvelle religion capable d'unifier les Esprits, les Dieux et… le Père Blaise leva le doigt en levant les yeux. Il avait même choisi un symbole symbolisant la Nouvelle Trinité.

- Unifier le Dieu unique et les Dieux du coin, faut avoir une sacrée araignée au plafond : il aurait plus vite fait de mélanger de l'eau et de l'huile. Se moqua Léodagan. Vous en avez d'autre des conneries à nous raconter ? C'est pas ça que j'ai envie de vous demander, moi : où est-ce qu'il s'est barré, l'autre enflure ?

Arthur l'interrompit, cherchant à comprendre.

- Pourquoi faire ça ? C'est totalement débile ! Pourquoi penser à ça alors qu'il avait déjà sa vengeance à mener, un pays à diriger… Il s'arrêta dans sa liste juste avant d'ajouter « une femme à conquérir ».

- Vous connaissez le personnage : pas particulièrement causant. Je sais juste qu'il s'estimait avoir été choisi par les Dieux et les Esprits et qu'il avait été écarté injustement de sa mission.

- Et le Dieu unique dans tout ça ?

- Il posait beaucoup de questions, il était intéressé par le Christ, l'Immaculée conception, le message de Dieu.

- Et il est où maintenant ?

- Je ne sais pas. Je vous le jure.

- Arrêtez de jurer, ça devient louche. Gronda Léodagan. Bon ben s'il a tout dit je peux le pendre maintenant ? Ou non tiens, le crucifier. Ça se verrait de loin et ça économiserait de la corde : les gars en manquent pour hisser les pierres jusqu'en haut. Ou le bûcher sinon, mais à chaque fois vous dites que l'odeur vous porte sur le cœur.

- Je sais où sont le Roi Loth, le Seigneur Dagonet et Mevanwi ! S'exclama le Père Blaise.

- Allez, je tente : en Orcanie, à organiser le prochain coup d'Etat. Super, ça c'est du scoop. Vous ne sauverez pas votre peau avec ça. Bohort, la clé s'il vous plait. Demanda Arthur.

- Le jurisconsulte est celui qui a permis à Mevanwi d'annuler l'échange d'épouse. Et je sais où il est ! Tenta le prête, paniqué.

Arthur leva la main.

- Et il est où, celui-là ?

- Pas loin d'ici. Nous sommes venus ensemble, je l'ai laissé à quelques pieds de l'endroit où Bohort m'a trouvé.

- Bohort, retournez là-bas et cherchez partout. Prenez des hommes avec vous. Apportez-lui du singe et de la flotte avant. Allez on sort d'ici.

- Vous n'allez pas me dire que vous allez le laisser en vie parce qu'il vous a livré un gratte-papier ! Et puis vous n'en avez plus besoin s'il a tout dit. Je peux le cramer, dites ? En plus comme vous allez à Thanet vous vous en foutez de l'odeur.

- Je vais le laisser en vie pour l'instant, parce que j'ai des choses plus urgentes à faire et qu'il y a peut-être d'autres détails qu'il passe sous silence et dont j'ai envie de discuter. Compris, beau-père ?

- Vous, comme rabat-joie, vous vous posez là.

- Et vous, Père Blaise, réfléchissez à vos actes. A tous vos actes. Je serai votre confesseur quand je reviendrai. Compris ?

La voix d'Arthur s'était faite plus basse, plus profonde. Une voix qui fit trembler le Père Blaise longtemps après leur départ.


Les récits s'entrecroisent à présent que les personnages sont sur plusieurs lieux et évoluent chacun de leur côté: j'ai choisi de les regrouper en un chapitre pour suivre cette 5è nuit et ce début de 6è jour.

Jusqu'ici j'avais toujours presque un chapitre d'avance sur la publication mais les obligations de la vie réelle me rattrapent et même si j'ai un synopsis complet et des bouts épars rédigés depuis un moment je doute de parvenir à les concilier avec l'écriture dans les jours qui viennent.

Ajoutez à cela le visionnage d'épisodes de Kaamelott pour me remettre de temps en temps les rythmes en tête, l'étude des légendes arthuriennes et de ses différents personnages (et non, je refuse de faire de Gareth un fils potentiel d'Arthur pour la bonne raison qu'il est le quatrième fils de Loth, le roi magicien dont il a hérité les pouvoirs), de la géographie de l'Angleterre médiévale, et des recherches aussi stupides que "quelle est la distance maximale d'un cavalier en une journée", secouez dans un grand shaker et versez froid: cela donne la recette d'une histoire qui en est aujourd'hui à 149 pages et qui prend beaucoup plus de temps que prévu à écrire.

Mais même si la prochaine mise à jour tarde un peu je ne la lâcherai pas: bientôt Arthur va partir sur Thanet, puis à Tintagel pour une scène écrite depuis bien longtemps, avant de croiser la route de Méléagant. Je veux l'y emmener, et plus que tout je veux qu'il continue à faire son chemin: plus d'une fois une scène s'est écrite malgré moi, pas du tout dans le sens où je voulais l'écrire. Meghan par exemple a pris la place de Perceval par surprise, initialement prévu, et a embarqué ses amis. C'est un plaisir d'auteur que de voir les personnages (certes empruntés) vivre malgré soi. J'espère que vous partagerez ce plaisir... le plus vite possible.

Ally