Léodagan arrêta Arthur en haut de l'escalier, laissant partir Bohort et Elias devant.

- C'est quoi cette nouvelle passion pour les rats ?

- Pardon ?

- Le rat d'église et le rat des lois, les deux petites saloperies qui ont pour habitude de bouffer à tous les râteliers avant de quitter le bateau quand il prend l'eau. Qu'est-ce qu'on en a à foutre du jurisconsulte ? Si c'est pour lui apprendre deux ou trois règles de politesse laissez-moi faire : pas besoin d'envoyer Bohort le chercher, je peux m'en occuper.

- Je le veux vivant lui aussi. Si je vous dis « échange d'épouse » ça vous rappelle des trucs ou vous avec ENCORE oublié ?

- C'est vrai que j'ai tendance à vouloir effacer ça de ma mémoire mais je ne vois pas le rapport.

- Vous croyez que je vais le pondre tout seul, l'acte d'annulation ? Même si en tant que Roi je peux créer certaines lois, là en l'occurrence c'est l'application d'une loi du Pays de Vannes sur laquelle je n'ai pas la maîtrise. En outre si je me plante sur certaines formules, certains mots, l'acte est invalide avec de grosses conséquences derrière pour votre fille et moi. Faut pas que je me loupe.

- N'importe quel jurisconsulte pourrait vous le faire, votre acte. Si vous voulez je fonce dans le bled le plus proche et je vous en ramène trois par la peau du cou.

- C'est vous qui allez vous charger de leur expliquer le contexte et de trouver la bonne loi ? Non parce que si c'est le cas pensez à me réserver un siège au premier rang pour que je puisse me marrer un peu. Enfin juste avant de passer pour un guignol qui change d'épouse comme on change de chemise.

- Donc il vous faut ce jurisconsulte-là. On vous le trouve, on vous le ramène, et après ?

Arthur ne répondit pas tout de suite : il n'avait pas le temps d'attendre qu'on trouve cet homme tout en souhaitant que tout soit fait au plus vite. Peut-être serait-il retrouvé seulement après son retour de l'île de Thanet mais au cas où la chance lui sourirait le meilleur moyen de concilier les deux était de laisser ses instructions.

- Vous savez où je peux trouver de quoi écrire sans avoir à grimper dans les étages ?

- J'ai vu mon épouse griffonner des plans pour montrer aux péquenots ce qu'elle voulait, tout à l'heure dans la cour, pour quoi faire ?

- Pour dessiner un mouton. Non mais franchement faut pas poser des questions débiles comme ça : j'ai l'impression de parler à votre actuel gendre. Pour que vous sachiez exactement sur quoi doit bosser votre rat des lois quand vous l'aurez retrouvé et qu'il puisse plancher dessus. Je veux qu'il respecte absolument ce que je vais demander, compris ?

- Compris. Par contre la prochaine fois que vous me comparez à Karadoc je vous fourre votre Excalibur dans l'oignon jusqu'à ce que des éclairs vous sortent par les trous de nez. Ça aussi c'est compris ?

Arthur et Léodagan échangèrent un bref sourire avant de reprendre un visage impassible et de se rendre dans la Cour. Si les murs épais du château les protégeaient du bruit, ils furent assaillis une fois sortis : le vacarme mêlait les bruits de marteau, le fracas des pierres qu'on entasse, et des voix qui se hélaient. La tonalité aiguë et rocailleuse de Dame Séli, venant des étages supérieurs, était tout particulièrement reconnaissable.

Ils durent s'écarter à plusieurs reprises du chemin de brouettes lourdement chargées et finirent par trouver, non loin du laboratoire de Merlin et d'Elias, une table jonchée de parchemins et de fusains.

- Qu'est-ce qu'elle fabrique avec des plans au fait ? Le but est de reconstruire, pas de faire un nouveau château ? cria Arthur pour se faire entendre.

- Parce que vous croyez que j'ai idée de m'en mêler ? Ah pardon : je préfère m'enfoncer des clous trempés dans du piment sous les ongles plutôt que de poser la moindre question là-dessus. Merci bien, j'ai déjà donné en Carmélide.

Arthur jeta un œil sur les documents : il n'y avait pas de plan à proprement parler, uniquement des croquis de pièces avec des flèches, des ronds, et des symboles sans rien qui lui permette de se repérer dans le château.

- Dites j'espère qu'elle n'est pas en train de transformer Kaamelott en hôtel de passe, votre femme, par ce que ça, ça ressemble furieusement à une piaule avec une baignoire.

- Mouais. Si on tourne d'un quart de tour on dirait une serrure un peu bizarre vue de face. Ou un bonhomme avec une grosse tête. Suggéra Léodagan

- Elle est aussi douée en dessin qu'en cuisine, et c'est pas peu dire.

- M'en parlez pas : quand elle stresse soit elle gueule, soit elle fait la gueule, soit elle cuisine. Pendant l'absence de notre fille elle a beaucoup stressé. Résultat j'y ai perdu une moitié de molaire et mon estomac est plus troué qu'une passoire.

Arthur ne répondit pas, occupé à chercher un bout de parchemin vierge. Il finit par renoncer et griffonna de longues notes au dos du dessin qu'ils avaient trouvé avant de le plier et de le remettre à Léodagan.

- Tout est là. Chaque détail est important, et il faudra la signature de Karadoc sur les deux documents : ce serait bien si… Oh putain !

Il attrapa Léodagan par le bras et le tira vers lui avec suffisamment de force pour les faire chuter tous les deux.

- Mais qu'est-ce qui vous prend, vous êtes marteau ?

Arthur lui fit signe de regarder derrière lui : à deux pas de là où il se trouvait auparavant un trou d'un mètre de diamètre était apparu. Tous deux pensèrent immédiatement aux prémices d'un d'effondrement global : si le sous-sol n'était pas stable tout Kaamelott pouvait leur tomber dessus à tout moment. Léodagan se relevait, prêt à aller chercher sa femme et faire sortir tout le monde lorsque les montants d'une échelle apparurent par le trou, bientôt suivis par la tête de Merlin.

- Pile-poil dans le mille, Emile ! Je deviens vraiment bon ! Vous avez vu ça ? Je visais mon labo et j'arrive presque en face !

- C'est pas vrai ? Espèce de grand malade, vous voulez tous nous faire crever ? hurla Arthur. Vous essayez de continuer le boulot et faire tomber ce qui reste ?

- Mais non, j'ai fait attention : j'ai fait du bien profond, bien consolidé, avant de remonter pile poil à la verticale. Un vrai travail d'orfèvre : j'ai pris des conseils auprès d'un groupe de campagnols et je peux vous dire que ce sont des pro.

- Auprès de qui ?

- Pas de qui : de quoi. Des campagnols. Ils trouvent qu'on a fait un boulot correct mais ils m'ont donné des idées pour améliorer les galeries.

- Mais j'en n'ai rien à foutre ! Vous auriez pris conseil auprès de mineurs de fond que ce serait pareil : d'où est-ce que vous continuez à creuser ? La résistance c'est fini, il n'y a plus aucune raison de transformer le royaume en gruyère !

- Je m'ennuyais. Et puis à pied entre la taverne et ici ça fait une trotte quand on suit les routes, alors que là je passe tout droit à travers champ.

- Quand on s'ennuie on joue aux billes, on fait du tricot, on révise son druidique, n'importe quoi sauf creuser sous un bâtiment déjà fragilisé !

- Vous avez fini de m'engueuler ? Laisser un druide se dessécher sous terre alors qu'il est fait pour vivre dans la nature, c'est sadique. J'ai déjà passé des années en ne voyant la lumière du jour qu'une fois tous les trente-six du mois, et à peine sorti voilà qu'on m'y renvoie. « Allez là, Merlin, attendez-là, Merlin ». Oui je m'emmerdais alors j'ai creusé. Et je voulais récupérer du matériel alors j'ai creusé par ici. Trois jours sans voir personne ou presque : quelqu'un s'est demandé où j'étais ? Non. Vous m'auriez laissé encore combien de temps là-dessous avant de vous souvenir de mon existence ? Ce n'est pas très gentil.

Arthur était toujours furieux mais sa remarque avait fait mouche, que ce soit en raison de ses mots qui trouvaient un écho douloureux dans son passé ou en raison de la justesse de ses propos : il savait que le druide était quelque part dans les galeries mais s'il y avait pensé c'était dans le but égoïste de lui demander conseil pour ses cauchemars. Avant qu'il ne puisse réorienter la conversation vers le danger de continuer à creuser sous le château, Merlin continua sur sa lancée, sentant qu'il avait marqué un point.

- D'ailleurs je ne suis pas le seul avec qui vous n'avez pas été très gentil : cette dispute avec la Reine, ce n'était pas joli-joli. J'espère que vous lui avez présenté des excuses. Et il faudrait que vous y alliez mollo sur les œufs durs, aussi.

- J'entrave que dalle à ce que vous racontez. Et vous beau-père ?

- Moi je ne n'essaye jamais de comprendre quoi que ce soit venant de lui. Des autres non plus vous me direz. J'observe et je constate, c'est tout. Là par exemple je constate que vous avez failli faire une belle connerie en faisant des trous au hasard.

- Un seul trou. Et pas au hasard du tout. Bougonna Merlin.

- Vous allez me reboucher ça, et fissa. Insista Arthur.

- Ah ben non : j'ai encore toutes mes affaires sous la taverne ! Par en-dessous ça me prend une heure de marche alors que par au-dessus c'est facile trois heures. Protesta Merlin.

- Je vais vous y envoyer à grands coups de pompe dans le train, on va voir combien de temps ça prend. Menaça Léodagan.

- Ça va, j'ai compris, c'est pas la peine de faire cette tête. Je peux quand même aller récupérer ce dont j'avais besoin ?

- Non : on pourrait avoir besoin de vous ici même si ça peut paraître bizarre vu vos faits d'arme. Vous filochez dans l'autre sens, vous foutez vos affaires sur une épaule et Karadoc sur l'autre, vous rappliquez ici et vous comblez tout ça proprement. Pas d'éboulement, je ne veux prendre aucun risque. Compris ?

- Combler avec quoi ? Le tas de terre il est de l'autre côté, je ne vais pas me coltiner des brouettes sur tout le chemin quand même ?

- Je m'en fous. Vous vous démerdez. Un passage direct entre la taverne et ici c'est la garantie qu'un de ces jours on se retrouve avec une invasion directement dans la cour. A ce rythme on peut directement laisser la porte ouverte et mettre une grande banderole : « Ici on envahit gratuit ».

- Sans compter que le jour où la taverne tourne à nouveau va falloir agrandir le passage vu les allers et retours de tous les arsouilles, Perceval et Karadoc en premier. Ça va devenir la première route du pays en termes de fréquentation. Commenta Léodagan.

- MAIS QU'EST-CE QUE C'EST QUE ÇA ?

La voix de Séli sonna la retraite : Merlin descendit le plus vite possible son échelle tandis qu'Arthur fila vers la porte, laissant son beau-père seul.

- Non mais laissez-moi seul à affronter le dragon, je vous en prie : j'ai l'habitude. Bande de pignoufs. Persifla Léodagan entre ses dents.

Arthur s'était dissimulé derrière un tas de pierre le temps que sa belle-mère passe devant lui : un réflexe puéril mais il n'avait aucune envie d'être le destinataire de ses piques acerbes ou d'être rendu responsable de quelque chose sur lequel il n'avait pas de prise. Il jeta un œil de temps à autre, assistant sans entendre ce qui se disait à une dispute à grand renfort de gesticulations, et se félicita d'avoir échappé à cette scène. Il atteignait son seuil de saturation pour la journée question imprévus à gérer : les trois jeunes qui s'étaient joints à lui, le Père Blaise… Il aspirait juste à un peu de calme avant de devoir affronter le voyage et surtout Horsa.

Jusqu'ici ses échanges diplomatiques avec des saxons s'étaient toujours déroulés avec une épée à la main et une armure complète, casque compris, depuis qu'il avait vu ce qu'ils pouvaient faire avec le coutelas qui était leur arme de prédilection : ils avaient un don, lors des combats au corps-à-corps, pour trouver la plus infime des failles et en profiter pour enfoncer leur arme dans le corps de leur ennemi avec une prédilection pour la base du crâne et les yeux.

Ils étaient des guerriers, des mercenaires, des pirates, des ennemis ancestraux. Son instinct se rebellait à l'idée de rencontrer Horsa en dehors d'un champ de bataille, sur son territoire qui plus est, mais il n'avait pas le choix : il devait récupérer cette terre qui avait appartenu au Royaume de Logres. Or le faire par les armes était dans l'immédiat voué à l'échec : même s'il trouvait suffisamment d'hommes en bonne santé prêts à se battre pour lui, il ne pouvait les envoyer sur place qu'après être certain de leur formation afin d'éviter un carnage. Il ne lui restait plus que deux solutions : l'inaction pendant des mois, peut-être plus selon ce que seraient les hivers et les récoltes à venir, au risque de le voir se renforcer peu à peu, gagner du territoire peut-être, ou bien le voyage diplomatique.

Il courait un risque sérieux : Horsa pouvait parfaitement décider de lui trancher jugulaire en guise de salutations. Il en doutait cependant car par ce même geste il se mettrait à dos tous les territoires fédérés et perdrait l'île de Thanet aussi vite qu'il l'avait reçue.

Un nouveau coup d'œil par-dessus le tas de pierre lui permit de voir que le champ était libre : Séli et Léodagan avaient disparu. Arthur se releva prudemment et marcha le plus rapidement possible vers la grande porte en se retournant de temps à autre, ne reprenant un rythme normal qu'une fois sorti. Avant de retrouver Perceval et de partir il tenait à voir Guenièvre et s'assurer qu'elle n'allait pas encore faire des bêtises en son absence : la conversation avec le Père Blaise lui laissait une impression latente de danger, comme si Lancelot avait été présent tout du long. Chaque conversation où le nom de son ancien ami était cité était un coup de pinceau dessinant le portrait d'un homme tourmenté, ancré dans la folie. Un portrait où une ombre le dévorait sans que personne ne puisse le sauver.

Arthur ralentit le pas : n'était-ce pas la mission d'un Roi de sauver les siens ? Comment saurait-il s'il était encore sauvable ou définitivement perdu ? Les autres l'étaient-ils ? Pour le Père Blaise il pensait que oui… Mais pour Mevanwi il n'en était pas certain faute d'informations, informations qu'il pourrait avoir s'il envoyait ses filles espionner. Ce à quoi il se refusait.

Il avait l'impression de tourner en rond et il détestait cela.


Après des heures à être le centre d'attention des couturières qui lui prêtaient main forte et à les entendre parler sans cesse, Guenièvre avait prétexté avoir besoin de lumière et de calme pour se concentrer à son ouvrage. Elle s'était mise à l'écart avec la pièce de cuir destinée à l'avant de sa robe, une pièce fine et douce mais qui devait être percée en cumulant force et précision. Son cou s'ankylosait à force d'être penchée sur son ouvrage et elle tourna la tête de gauche à droite et de haut en bas pour détendre ses muscles. Lors de ce mouvement elle vit Arthur sortir comme un voleur par la grande porte du château puis marcher en direction du camp. A voir son allure il était impatient, énervé. Sans doute à l'idée du périple qui l'attendait.

Elle le regarda arriver à la dérobée, jetant des regards qui se voulaient discrets tout en faisant semblant de coudre. Elle le vit ralentir progressivement le pas une fois à quelques mètres d'elle, comme s'il hésitait à venir lui parler. Guenièvre leva franchement la tête et fronça les sourcils, un peu inquiète.

- Vous faites une drôle de tête. Un souci ?

- Un souci ? UN souci ? C'est la litote du jour voire de la semaine. Non, mettez plutôt du mois. J'en ai plein le tour du bide, des soucis, depuis qu'on m'a tiré de ma petite retraite paisible : certains qui veulent ma peau, mon royaume ou les deux. D'autres qui passent leur temps à gueuler, d'autres qui…

- Oh ça va, pas la peine de le prendre sur ce ton. Je voulais dire « un nouveau souci » ?

- Non, soupira Arthur. Enfin sauf si votre père décide de n'en faire qu'à sa tête et de buter les rats malgré mon interdiction.

- Vous avez interdit de tuer les rats ? C'est quoi cette idée saugrenue ? Je vous préviens tout de suite : si j'en vois un, interdiction royale ou pas, je lui tape dessus à coup de pelle et ne venez pas me le reprocher.

Guenièvre s'était levée et lui faisait face, tête haute, outrée à l'idée de devoir cohabiter avec ces animaux. Elle s'énerva encore plus lorsqu'elle vit Arthur la regarder bizarrement puis secouer la tête en souriant.

- Et en plus ça vous amuse ?

- On se calme. Pas ces rats-là : votre père a décidé de rebaptiser le Jurisconsulte et le Père Blaise. C'est d'eux dont je parle.

- Oh… Je vois. Désolée.

Elle se rassit et reprit sa couture. Arthur se décida à aborder ce qui le chagrinait malgré le départ qui aurait dû être imminent.

- Dites, tant qu'on y est : j'ai eu la vague impression qu'entre vous et le Père Blaise il y avait des frictions. Je me trompe ?

- On dirait que je ne suis pas la seule à faire dans la litote.

- C'est ce qu'il me semblait. Allez-y, videz votre sac.

- Il n'y a pas grand-chose à en dire, en réalité.

Arthur leva les yeux au ciel en soupirant bruyamment.

- Pourquoi faut-il que je vous arrache la moindre information ? J'en ai besoin pour comprendre tout ce qui s'est passé en mon absence et savoir comment gérer au mieux la situation, ce n'est pas pour vous emmerder que je fais ça.

- Peut-être que vos « informations » correspondent à des choses pas très rigolotes dont je n'aime pas particulièrement me souvenir ? Et ce n'est pas non plus pour vous emmerder que je n'en parle pas : je ne vois aucun intérêt à vous raconter des trucs qui datent de plusieurs années. Parce qu'au cas où vous ne vous en souviendriez pas, les seules nouvelles fraîches que je pourrais vous donner concernent les différentes couleurs des tentures des murs de ma prison ! C'est pas folichon, folichon.

Il eut un temps d'arrêt puis grimaça.

- Vous marquez un point. C'est juste que…

Il s'arrêta à nouveau et sembla absorbé par la vue des brins d'herbe qu'il poussait du bout de sa botte.

- Que quoi ? Que vous êtes frustré de découvrir que la vie a continué pendant votre absence et pas de la meilleure manière qui soit ? Que vous avez envie de tout savoir mais que personne ne peut vous donner une vision globale et chronologique des dix dernières années ? Que vous voudriez tout savoir sans vous taper les discussions, les non-dits, les ressentis qui vont avec ?

- Euh… oui. C'est résumé, mais c'est assez proche de la vérité.

- Et là, à voir votre tête, vous vous demandez si vous êtes aussi transparent que ça. Je me trompe ?

- Non. Vous savez que c'est limite flippant cette façon que vous avez de verbaliser ce que je pense ?

- Rassurez-vous : vous êtes loin d'être transparent. En ce qui me concerne vous êtes même totalement opaque les trois quarts du temps. Seulement il se trouve que pour une fois vous et moi nous partageons quelque chose qui est la frustration de se sentir étrangers dans notre propre pays. Enfin c'est ce que je ressens, moi : si ça se trouve ce n'est pas le cas pour vous, je me plante totalement et vous êtes en train de penser que je suis une grosse gourde.

- Vous ne vous plantez pas, et vous n'avez jamais été une grosse gourde.

Guenièvre leva un sourcil en penchant la tête.

- D'accord j'ai souvent agi comme si vous en étiez une, mais je vous rappelle qu'on a changé tous les deux et…

- … et que c'est comme si on devait refaire connaissance, je sais.

Le silence qui suivit n'était pas fait de gêne : c'était comme un armistice tacite. Arthur évalua la hauteur du soleil et soupira.

- Il est plus que temps qu'on y aille. Avant je voudrais juste savoir une chose : est-ce que je vais regretter d'avoir empêché votre père de trucider le Père Blaise ? Je veux dire : est-ce qu'il a fait des choses qui seraient impardonnables ?

- A ma connaissance il n'a jamais participé aux massacres ou aux tortures. Et très sincèrement je ne le vois pas dans ce rôle-là.

- Moi non plus mais votre réaction à sa présence m'a surpris. C'était comme si vous vouliez l'éviter à tout prix.

- C'est le cas.

- Dites, avant je passais mon temps à essayer de vous faire taire et maintenant j'ai l'impression de passer mon temps à vous arracher le moindre mot : y'aurait moyen de trouver un équilibre quelque part entre les deux ? Demanda un peu sèchement Arthur, frustré à la fois de ces réponses brèves et du manque de contact visuel puisqu'elle s'obstinait à percer un bout de cuir sans paraître porter le moindre intérêt à la conversation.

- Que voulez-vous que je vous dise ? Quand j'ai été capturée c'était le seul au château en qui Angharad et moi espérions trouver un allié. Enfin surtout moi parce qu'Angharad disait que c'était un faux-jeton qui en avait encore moins qu'une dame sous la robe. Elle l'appelait « la cloche sans battant », je n'ai jamais très bien compris ce qu'elle voulait dire d'ailleurs. Vous savez, vous ?

- J'ai une vague idée oui… Continuez, je vous expliquerai plus tard.

- Donc au début je pensais avoir trouvé un allié : je l'ai fait appeler à plusieurs reprises en prétextant vouloir me confesser, uniquement pour lui parler. A chaque fois je lui demandais s'il savait où vous étiez, comment allaient mes parents et mon frère, ce que devenaient les chevaliers de la Table Ronde. A chaque fois il me disait qu'il allait se renseigner et me posait des questions en retour « pour être rassuré ». Tu parles. Quelle idiote j'ai été.

- Vous lui avez révélé des choses et il a tout répété à Lancelot ?

- Si vous voulez être crédible avec votre histoire de renouveau, là, ce serait gentil d'éviter d'agir encore et toujours comme si j'étais une gourde : j'ai des impressions de déjà-vu.

Cette fois elle avait levé les yeux de son ouvrage, vraiment fâchée.

- Donc vous n'avez rien dit ?

- Je suis peut-être une idiote, mais y'a une limite à tout ! Protesta Guenièvre, avant de sembler se rappeler de quelque chose et de se concentrer à nouveau sur sa couture. Bon, d'accord, j'ai sans doute été aidée par le fait que je ne savais objectivement pas grand-chose en dehors de ce qui était advenu des Semi-Croustillants et qu'il a longtemps posé exclusivement des questions sur vous, mes parents, Bohort… Bref ceux avec lesquels je passais le plus de temps à Kaamelott. Et puis aussi par le fait qu'Angharad l'a grillé en train de rapporter notre conversation à votre sœur, ce qui a coupé court à toute conversation après ça.

- Demi-sœur. Corrigea Arthur automatiquement. Attendez : Anna ? Qu'est-ce qu'elle vient faire dans cette histoire, celle-là ?

- Je ne vois pas pourquoi ça vous étonne ? Quand Lancelot a fait courir la nouvelle qu'il était devenu roi, Loth et elle ont rappliqué plus vite que des mouches sur un bout de viande en été : lui pour proposer ses services et elle pour vérifier que la nouvelle était authentique. Elle est restée un moment et puis elle est partie. A en croire Angharad, elle était fâchée de ne pas avoir vu votre cadavre et a demandé à être appelée lorsqu'on vous retrouverait. Et je ne pense pas que c'était pour fêter votre retour.

- Je pense bien : le seul cadeau d'anniversaire qui lui ferait plaisir c'est ma tête sur un plateau. Elle a une dent contre moi depuis qu'on est mômes.

- Ah non : elle a une dent contre moi et au sens propre puisque notre dernière rencontre, le soir où elle a essayé de vous égorger à la taverne, lui a coûté une canine. En ce qui vous concerne c'est tout un dentier qu'elle a contre vous. Si elle avait pu aller vous trouver et vous ramener par la peau du cou elle-même, elle l'aurait fait. Elle voulait qu'on aille vous chercher à Rome, sur une idée du Père Blaise d'ailleurs, mais son mari était certain que vous n'aviez pas quitté le royaume et Lancelot n'avait pas encore les moyens de dépêcher des soldats aussi loin.

Guenièvre s'interrompit et leva les yeux vers lui, pâle.

- Mon Dieu j'y pense… Vous m'avez dit l'autre soir que vous y aviez été pendant un temps : ils auraient pu vous y trouver et vous tuer sur le champ !

- Ils auraient pu, je suppose. Peu de personnes encore en vie connaissent la villa où je m'étais réfugié mais le Père Blaise en fait partie : si j'avais su qu'il allait rejoindre l'ennemi j'aurais trouvé une autre planque.

- S'installer dans une maison à Rome, faut reconnaître qu'il y a plus discret comme endroit ! C'est pas comme si le pays ne regorgeait pas de petites cahutes ou de grottes tranquilles que vous auriez pu utiliser. Comment se fait-il que notre prêtre la connaisse, d'ailleurs ?

- Le lieu en question était abandonnée et suffisamment loin pour être à l'abri, justement : vous me voyez, faiblard et malade dans une grotte ? J'aurais passé l'arme à gauche en deux jours. Et il connaissait l'endroit parce qu'il a célébré mon mariage là-bas.

- Oh.

- Oui, oh.

- Retourner sur les lieux de vos premières amours, c'est un geste romantique.

- Vous voulez dire pathétique plutôt, non ?

- Romantique, j'insiste. Et ne faites pas votre gros ours ronchon : je sais très bien que vous maîtrisez parfaitement le concept et que vous êtes capable de très jolies choses, précisa-t-elle avec un sourire. D'ailleurs dites-moi, c'est quoi le geste le plus romantique qu'on ait fait pour vous ?

Arthur voyait très bien à quoi elle faisait allusion, sa volonté de tourner la conversation vers eux plutôt que vers des souvenirs pénibles. Il aurait pu la suivre sur ce chemin mais, par gêne ou par habitude, préféra le terrain du cynisme.

- Le plus romantique ? J'sais pas… Me proposer de bouffer une rose, ça compte ? Pas n'importe quelle rose, hein, attention ! Une que j'avais fait créer, magnifique, parfumée.

- Manger des roses ? S'offusqua Guenièvre. J'avais déjà du mal avec le concept d'offrir des fleurs cueillies qui vont mourir une fois offertes mais là c'est le pompon. Ils sont vraiment bizarres ces romains.

- Ce n'était pas pour une romaine. Répondit mécaniquement Arthur.

- Ah bon.

Guenièvre se demanda pour qui il avait pu faire spécialement créer une fleur : parmi les maîtresses connues elle n'en voyait aucune admirer particulièrement les fleurs, à part peut-être Mevanwi. De là à les manger il y avait quand même de la marge. Refusant de penser à Mevanwi et Arthur ensemble, elle se força à imaginer Arthur, faible et malade, dans une maison abandonnée. Il avait forcément eu de l'aide là-bas : il était incapable de se lever à son départ de Tintagel et n'aurait pas tenu longtemps.

- Vous avez revu votre première épouse là-bas ? Je veux dire : c'est parce que vous saviez que vous auriez de l'aide dans cette maison que vous vous y êtes réfugié ?

- A la base tout ce que je voulais c'était un endroit où me poser, je n'ai aucun souvenir de comment je m'y suis retrouvé : j'avais les jambes et le cerveau en autopilote. Et non je ne l'ai pas revue : je viens de vous dire que la villa était abandonnée. Et heureusement parce que c'est sans doute ça qui m'a permis de me refaire à mon rythme. Le silence, le ciboulot qui se met en pause pendant que je ne sais pas combien de temps et le corps qui suit. Dormir, dormir, dormir.

- Mais comment vous mangiez ?

Arthur la regarda de travers, surpris par la question. Il était en train de lui raconter son exil et la première chose qui lui venait à l'esprit c'était la bouffe, un peu comme Dame Séli qui passait son temps à se soucier des réserves en cuisine dans les pires moments. Il se retint de faire la comparaison : il vit qu'elle était authentiquement et naïvement inquiète sur ses repas.

- Au début, rien. Enfin si, j'ai bouffé du miel qui était resté sur place. C'est increvable, le miel. Quand j'ai eu trop la dalle j'ai été mendier sur les marchés : avec ma tronche et ma dégaine je peux vous dire que ça marchait pas mal.

- Vous avez passé combien de temps seul là-bas ?

- Six, sept mois peut-être ? J'en sais rien à vrai dire. Et puis il y a eu des moments où j'ai eu du monde : un coin abandonné ça attire les gens qui n'ont plus rien et qui veulent lécher leurs plaies. Ce n'était pas tout le temps non plus, l'histoire de quelques jours à chaque fois, et on ne se marchait pas dessus : chacun sa piaule, d'autant que j'avais pas forcément l'humeur à tailler une bavette. Mais j'ai croisé du monde, des types aussi paumés que moi. Du moment qu'ils ne me faisaient pas chier, je les laissais rester.

- Et… il y a eu des femmes ?

- Il y en a eu une. Elle aussi fuyait quelque chose ou quelqu'un. J'ai l'impression que vous pensez que j'ai passé mon temps à batifoler : ce n'était pas un lupanar si c'est ce que vous sous-entendez ! S'énerva-t-il soudain.

- Je ne sous-entends rien, je m'intéresse, c'est tout. Pas la peine de vous braquer.

- Je ne me braque pas, mais vous reconnaitrez que vos questions, là, elles donnent l'impression que j'étais parti en vacances dans un club au bord de la Méditerranée pour bâffrer et lutiner la gueuse !

Arthur en faisait trop. Il le savait et au regard de Guenièvre elle s'en rendait également compte L'attaque était disproportionnée pour quelqu'un qui n'avait rien à cacher mais il n'avait pas envie de parler de cette rencontre particulière. Il ressentait une impression bizarre de honte et de malaise inexplicable à chaque fois qu'il repensait à ce moment. Comment expliquer ce qui s'était passé avec cette femme dont il ignorait le nom ou le visage et qui pourtant avait partagé son lit ?

Elle était entrée dans la Villa un jour où il s'était absenté pour aller mendier. Au soir, lorsqu'il était rentré, il avait rejoint l'atrium sans s'apercevoir de sa présence. Il avait soudain entendu un cri rauque puis avait senti une masse le percuter et un poing le frapper à l'estomac. Dans l'état où il était à l'époque il n'avait pu que s'effondrer, à moitié inconscient, même si le coup n'était pas si violent que cela. La femme avait d'ailleurs paru étonnée que son geste ait eu un tel effet et s'était réfugiée à l'autre bout de la pièce, comme une bête apeurée. Il s'était redressé péniblement sur un coude et il lui avait fallu un moment pour discerner dans la pénombre un amas de vêtements et de foulards masquant sa silhouette recroquevillée. Les heures qui avaient suivi elle avait continué à maintenir une distance maximale entre eux, prête à sauter sur lui s'il s'approchait, se déplaçant à l'opposé à chacun de ses pas. Il lui avait donné son nom, elle n'avait rien répondu. Il lui avait répété qu'il ne lui ferait rien, qu'il n'avait pas du tout la tête à ça, lui avait proposé de partager son repas, rien n'y avait fait. Le voile qui lui masquait les cheveux et le visage ne laissait apparaître que des yeux noirs tellement maquillés qu'ils paraissaient immenses, inhumains. Des yeux méfiants qui ne le quittaient pas une seconde et dont il sentait le poids à chaque seconde.

De guerre lasse, il avait fini par se coucher. Il avait feint le sommeil tout en restant sur le qui-vive, une étrange tension dans la nuque. Au bout d'un moment il l'avait entendue manger et avait commencé à se détendre : avec un peu de chance une fois le ventre plein elle allait se calmer et s'endormir à son tour. Ensuite il y avait eu un silence si long qu'il avait fini par sommeiller il s'était réveillé en sursaut en sentant le matelas s'affaisser et avait roulé de l'autre côté par réflexe pour fuir une éventuelle attaque avant de sentir une main le retenir par l'épaule, une main qui n'agressait pas mais demandait. Il l'avait regardée, interloqué : les yeux sans visage l'avaient dévisagé, avaient parcouru son corps comme s'ils voyaient un autre être humain pour la première fois. Il avait ouvert la bouche pour lui parler et avait senti sa main se poser sur sa bouche, intimant le silence. Il avait obéi, comme hypnotisé par cette femme sauvage. Il s'était laissé faire lorsqu'elle l'avait chevauchée et avait écarté du chemin leur deux tuniques avant d'onduler sur lui jusqu'à faire naître une réaction physique qu'il aurait cru impossible. Il avait alors posé ses mains sur ses hanches pour la guider mais elle les avait pris dans les siennes et les avaient plaquées contre le lit, ne lui permettant pas de la toucher. Là encore il s'était laissé faire et ne s'était concentré que sur ses sensations, sur son corps qui renaissait.

Il n'y avait eu aucun geste de tendresse entre eux, aucune parole ils ne s'étaient pas cherchés pour partager la descente du plaisir, ne s'étaient même pas regardés. A sa grande honte il s'était endormi rapidement sans même avoir replacé sa tunique. A son réveil elle était partie et il aurait pu croire avoir rêvé si ses muscles ne lui avaient pas crié le contraire.

- Vous m'en voulez vraiment ? Je vous promets que je sais pertinemment que ce n'était pas une partie de plaisir pour vous.

La petite voix de Guenièvre le fit revenir au présent : il avait dû se perdre dans ses souvenirs et elle mordillait sa lèvre inférieure, inquiète.

- Mais non… Comment on en est arrivés à parler de moi alors qu'à la base on parlait du Père Blaise ? Ah oui : le fait qu'il connaissait la Villa Aconia et que Lancelot aurait pu y envoyer du monde. C'est vrai que sur ce coup-là j'ai eu de la chance.

- De la chance, ou bien c'est le fait que j'ai prié de toutes mes forces pour qu'on ne vous trouve pas.

- Un prêtre vous trahit et vous ne trouvez rien de mieux que de prier ? Faut apprécier les paradoxes. A votre place j'aurais largué le Dieu Unique au profit des dieux habituels. Tiens en parlant de ça, la Nouvelle Trinité ça vous parle ?

- Non, c'est quoi ?

- Rien. Enfin si, ajouta Arthur en voyant Guenièvre rouler des yeux : Lancelot avait apparemment dans l'idée de créer encore une autre religion. Comme si on n'avait pas déjà assez d'emmerdes avec celles qui existent et les dieux qui vont avec. D'où le sigle bizarre avec les deux triangles sur la tenue du Père Blaise.

- Quand je suis partie pour la Tour sa tenue n'avait pas de « sigle bizarre » comme vous dites : il avait sa robe de bure et sa croix autour du cou, comme d'habitude.

- OK. En même temps on s'en fout s'il admire les dieux celtes, égyptiens, romains ou saxons : ça n'explique pas comment le trouver. Et en parlant de Dieux saxons, ce coup-ci je suis vraiment très à la bourre sur le planning. Par contre interdiction de vous éloigner du camp, hein ? Vous n'allez pas aller cueillir des fleurs dans la forêt ou que sais-je encore, accompagnée ou pas, et vous restez en visuel tout le temps.

- Vous ne voulez pas m'attacher pour être tranquille, tant qu'à faire ? Non parce qu'il y a des précédents, faudrait pas vous gêner si vous pensez que j'ai tant de mal que ça à comprendre.

- C'est pas dans la comprenette que ça se situe, c'est plutôt dans le caractère : vous n'en faites qu'à votre tête quand vous avez décidé d'un truc. Observa Arthur.

- Ben là j'ai décidé de rester là, ça vous va ? Répondit froidement Guenièvre.

- Parfaitement ! Ça me changera, je n'aurai pas à aller vous chercher.

- Tant mieux ! Et si ça vous emmerde tant que ça de venir me chercher, ne venez pas la prochaine fois !

- Ah faut pas me le dire deux fois, hein !

- Ça tombe bien : je vais vous le redire. La prochaine fois, ne venez pas me chercher.

- Très bien !

- Très bien !

Ils se regardèrent fixement sans qu'aucun des deux ne détourne le regard.

- Vous savez que vous êtes devenue la reine des casse-bonbons ?

- Fallait bien ça pour aller avec le roi des connards !

- Plus ça va plus vous ressemblez à votre mère.

- Et vous à mon p… Oh mon Dieu, attendez. C'est vrai que ça ressemble à un déjeuner, et encore : un plutôt calme. On va finir comme eux vous croyez ?

- Si vous commencez à faire des tartes immangeables et moi à collectionner les instruments de torture, on saura que c'est trop tard.

- Vous parlez quand même de mes parents, faut pas exagérer… oui bon, je vois ce que voulez dire. Ajouta Guenièvre en voyant Arthur hausser un sourcil.

- Écoutez j'ai besoin de pouvoir partir sans me demander toutes les cinq minutes si je ne vais pas retrouver une taupinière dans la cour du château, le camp incendié, ou vous dans une nouvelle piaule à trente mètres de hauteur. J'ai l'impression de me prendre des seaux d'emmerdes par paquets de douze depuis que j'ai mis un pied dans le royaume, une petite pause ça ferait du bien.

- En même temps, les emmerdes peuvent venir jusqu'ici sans mon aide, hein.

- Déjà si vous évitez d'aller les chercher ailleurs ce sera un début. Et si vous voulez mon avis vous devriez vous balader accompagnée et armée en permanence.

- Mais je suis armée.

- Hein ?

Guenièvre montra son aiguille, suffisamment pointue et épaisse pour pouvoir traverser le cuir.

- Je pensais plutôt une dague, un poignard, même un couteau à beurre s'il le faut : quelque chose un peu plus conventionnel, quoi.

- Eh ben ce sera mon arme secrète, mon Excalibur à moi mais sans les éclairs.

- Bien sûr, alors on va faire un truc : vous allez éviter de comparer votre petit machin à Excalibur et vous trouver quelque chose d'efficace et discret.

- Si ça peut vous faire plaisir. Dites-moi, non pas que ça m'embête que vous me filiez conseil sur conseil mais vous n'aviez pas un chef saxon à aller voir ?

Arthur bougonna quelque chose à propos des femmes et de rentrer dans les ordres, puis hurla à la cantonade.

- PERCEVAL !

- Oui Sire ? répondit Perceval en accourant.

- Si vous êtes prêt, on calte. Si vous n'êtes pas prêt aussi d'ailleurs : moi j'y vais.

Guenièvre les accompagna jusqu'aux chevaux. Arthur prit juste le temps d'extraire du sac contenant le « trésor » de la Tour de Ban quelques objets faciles à transporter et à échanger, des bijoux principalement, avant de laisser le reste à Guenièvre en lui demandant de faire fondre ce qui pouvait l'être en pièces de monnaie. Elle laissa nonchalamment tomber le sac à ses pieds en promettant de faire le nécessaire et leur fit un signe de la main lorsqu'ils se mirent en route, auquel Perceval répondit par le même salut et Arthur par un hochement de tête. Une fois seule elle regagna son poste et son ouvrage, le sac à ses pieds.

- Il est bien gentil avec son conseil, dit-elle à haute voix en regardant son aiguille, mais où voulez vous que je mette une dague dans une robe ? Comme si on avait des poches dans nos habits, nous autres les femmes…

Il ne s'était pas écoulé dix minutes lorsqu'elle fut dérangée à nouveau, par Bohort cette fois.

- Ma Reine, je suis à la recherche de notre Roi, ne me dites pas qu'il est déjà parti ?

- Je veux bien ne pas vous le dire, mais dans ce cas ça ne va pas vous aider dans vos recherches ?

- J'arrive trop tard, alors. Mon Dieu comment vais-je faire ?

- Et si vous me disiez ce qui vous tracasse, Seigneur Bohort ? Je pourrais peut-être vous aider ?

- Hélas ma Reine, j'en doute.

- Et bien ça fait plaisir de voir que certaines choses n'ont pas changé et qu'on me pense toujours aussi incapable de quoi que ce soit.

- Loin de moi cette idée, je vous assure, c'est juste que je ne vois vraiment pas comment vous pourriez résoudre mon dilemme.

- Si vous ne me lâchez rien vous et votre dilemme vous pouvez aller poireauter sous le chêne pendant deux jours. Ou bien allez demander à quelqu'un qui puisse vous conseiller : mon père par exemple.

Bohort ouvrit grand les yeux à cette suggestion, se tourna brièvement vers le château avant d'aller chercher un tabouret pour s'installer aux côtés de Guenièvre.

- Voyez-vous le Roi m'avait chargé de surveiller les réparations du château. Tout à l'heure il m'a également chargé d'aller à la recherche de ce traître de jurisconsulte qui semble-t-il rôde quelque part dans les environs. Sachant que le Roi m'avait confié ces missions certains ont commencé à croire que j'étais une sorte de ministre et à me demander de transmettre des requêtes au Roi, dont certaines assez pertinentes je dois l'avouer. Sauf que je ne suis pas un ministre et que je ne peux rien transmettre au Roi puisqu'il est parti, que votre mère m'a formellement interdit de m'approcher du château, et que personne ne veut m'accompagner chercher le jurisconsulte. Pour une fois que le Roi me confie des tâches d'importance qui sont dans mes cordes je vais échouer sur toute la ligne. Je vais passer pour un incapable.

- Mais non voyons, vous n'allez passer pour rien du tout. On va détricoter tout ça et vous allez voir, ça va aller. Problème numéro un : les réparations du château. Là c'est tout simple : lâchez l'affaire.

- Pardonnez-moi mais j'ai cru vous entendre dire de…

- De lâcher l'affaire, oui. Ne vous fâchez pas mais vous n'êtes pas de taille à vous opposer à ma mère quand elle a une idée dans la tête. J'irai lui demander comment ça avance, je vous ferai un petit topo pour que vous ne soyez pas totalement dans le noir mais pour le reste : asseyez-vous dessus. Bien, problème numéro deux : le jurisconsulte. A qui avez-vous demandé de vous aider ?

- A votre père, qui dit qu'il préfère éviter pour ne pas le tuer accidentellement, et aux deux gars les plus costauds du chantier, qui m'ont répondu en des termes peu châtiés qu'ils avaient d'autres choses à faire.

- Mon brave Bohort, avez-vous vu mon époux demander gentiment à quelqu'un de l'accompagner lors d'une de ses missions.

- Euh… Peut-être ?

- Laissez-moi reformuler. Si jamais quelqu'un lui dit non, que se passe-t-il ?

- Je l'ignore, je ne lui ai rien refusé.

- Exactement. Personne ne lui dit non. A part mon père, mais c'est une autre histoire. Personne ne dit non au Roi Arthur parce qu'il ne demande pas : il annonce. Faites la même chose !

- Mais lui il a une autorité naturelle, un charisme… Et puis surtout c'est le Roi, il pourrait faire couper la tête de quiconque refuse ses ordres !

- Si c'était le cas y'aurait pas eu grand-monde avec la tête sur les épaules autour de la table ronde, je vous le dis ! Vous allez trouver des hommes et leur dire que le Roi a exigé qu'ils vous accompagnent pour faire une battue et trouver le jurisconsulte. Tiens, prenez les deux jeunes avec vous : ils adoreront l'idée de faire leurs preuves.

- Justement ce sont eux qui m'ont transmis la requête la plus pertinente et je comptais demander l'autorisation au Roi d'y faire droit. Ils seraient donc accaparés par cette autre mission.

- Dites, vous allez dévider votre pelote en entier oui ou flûte ? Je veux bien vous filer un coup de main mais faudrait voir à y mettre du vôtre.

- Pardonnez-moi ma Reine. Il se trouve qu'ils se proposent d'aller chercher des chevaux supplémentaires à la ferme d'un Sieur Fulbert, dont la localisation m'a paru bien trop compliquée pour la retenir aisément.

- Et ils savent tous les deux où elle est, cette ferme ?

- Il me semble, oui.

- Alors c'est simple : vous prenez un des deux avec vous et vous envoyez l'autre avec quelques compagnons aller chercher les chevaux. Et ne venez pas me demander lequel, on s'en fiche : choisissez au hasard.

- Ma Reine… Je ne sais pas comment exprimer ma reconnaissance.

- Moi si : par pitié, quand vous aurez à nouveau une crise de conscience comme celles-là, avant d'aller emmerdez le Roi essayez de réfléchir tout seul, ou demandez-moi. Parce que franchement si personne n'y met du sien pour lui lâcher la grappe je ne pourrai pas lui en vouloir s'il décide de partir à nouveau.

- Il ne nous laisserait pas seul à affronter l'ennemi !

- Il a déjà baissé les bras par le passé, Seigneur Bohort, au point d'abandonner le trône et plus tard de vouloir passer de l'autre côté. Tout à l'heure il m'a dit qu'il avait de multiples soucis depuis qu'il était revenu, et je dois avouer que dans mon empressement à l'aider j'en ai déjà rajouté une couche il y a quelques jours. Je voudrais juste éviter qu'il ne craque à nouveau.

- Ne vous mettez pas martel en tête : les Dieux l'aideront, comme ils l'ont fait en lui redonnant Excalibur.

- Parce que vous croyez que ça l'intéresse, les dieux ? Quand il a replanté l'épée il y a pensé ? Dans l'échelle de ses préoccupations ça doit être au ras du sol.

- Bien au contraire : c'est quand même pour apaiser les Dieux qu'il a quitté Dame Mevanwi !

- Pardon ?

Guenièvre s'était brusquement raidie. Bohort se mordit les lèvres et se leva dans l'espoir de s'échapper au plus vite. La reine se leva à son tour et se dressa devant lui.

- N'essayez même pas de faire un pas, Seigneur Bohort. Il a quitté Dame Mevanwi pour apaiser les dieux, est-ce bien ce que vous venez de dire ?

Bohort soupira et baissa la tête.

- Oui, ma Reine, et je le sais parce que j'étais là. Je ne pourrais me rappeler mot pour mot ce qui a été dit mais en résumé il devait renoncer à leur histoire d'amour parce que les Dieux n'aimait pas cette relation.

- A leur histoire d'amour… Ce sont ses mots ?

- Je ne me souviens pas de tout, mais entendre son Roi dire « je vous aime » à son épouse, ça on ne peut l'oublier : le début de cette entrevue était si romantique et la fin si dramatique. Pardon ma Reine, je suis absolument navré : j'aurais dû me taire. Quel lamentable chevalier suis-je pour ainsi meurtrir ma Reine.

- Ne le soyez pas. Vous ne dites que la vérité et aucun de vos mots n'avait vocation à me blesser, je n'en doute pas. Les choses sont ainsi.

- Étaient. Étaient ma Reine : cette scène s'est déroulée il y a des années et je ne peux imaginer le Roi Arthur nourrir encore ne serait-ce qu'une once de sentiment à l'égard de cette harpie qui a fait tant de mal.

Guenièvre repensa à la nuit qui avait suivi l'assaut : elle lui avait clairement demandé s'il était encore amoureux d'elle et sa réponse avait été claire. Il n'était plus amoureux mais il n'était pas non plus totalement indifférent à son sort.

- Assez parlé d'elle : maintenant que nous avons vu comment gérer un à un vos problèmes c'est à vous d'agir. Au travail.

Bohort acquiesça et partit, non sans un dernier regard à la Reine. Celle-ci lui fit son sourire le plus rassurant, un sourire qui disparut dès qu'elle fut certaine qu'il ne se retournerait pas.

Ainsi ce n'était pas pour la libérer de Lancelot qu'il était venu la chercher au camp, et ce n'était pas pour se faire pardonner de l'avoir trompée qu'il lui avait offert de reprendre sa place de Reine de Bretagne : ses actes avaient eu pour but d'apaiser la colère des Dieux et avaient été faits à contre-cœur alors qu'il en aimait encore une autre.

Aimait-il encore Mevanwi lorsque par manque de place ils avaient partagé tous trois le même lit, une nuit, à la taverne ? Est-ce qu'il avait été heureux d'apprendre qu'à ce jour il était officiellement l'époux de Mevanwi et non le sien ? Pourquoi alors lui demander de venir avec lui à Tintagel, de lui parler de son rôle de Reine ?

Guenièvre se força à avaler sa salive malgré la boule qui lui bloquait la gorge elle voulut reprendre son ouvrage mais sa vue était brouillée par des larmes qu'elle refusait de verser, son cerveau incapable de se concentrer sur autre chose que le visage de Mevanwi.

Ses yeux se portèrent sur le sac qui venait de la tour de Ban, cette tour où il y avait eu un moment vrai entre Arthur et elle, et elle reprit un peu confiance. C'était elle qu'Arthur était venu sauver des griffes de Lancelot, pas l'autre. C'était à elle qu'Arthur avait proposé un nouveau départ, pas l'autre.

Elle allait lui prouver qu'elle était capable d'être à la hauteur, et lui ferait oublier la sorcière aux yeux d'or.