Le vacarme des travaux se calmait peu à peu, au rythme des groupes qui abandonnaient leurs postes, éreintés. Dehors les énormes marmites retrouvées dans les cuisines chauffaient sur des feux de bois, remplies d'une soupe épaisse et odorante : le rituel de la fin de journée allait se mettre en place, chacun mangeant sur les tablées improvisées puis regagnant sa couche avant que le soir ne tombe.
Les deux hommes qui entrèrent dans la cour alors que tout le monde en partait attirèrent les regards mais ils ne s'en rendirent pas compte, tout à leur discussion.
- Je suis pourtant certain que c'était là-bas que j'ai trouvé notre ancien prêtre. Répéta Bohort pour la centième fois en s'effondrant sur un des tas de pierres qui jonchaient la cour du château.
- C'était sans doute là mais depuis hier il ne fallait pas s'attendre à ce que son comparse reste au même endroit sans bouger. Objecta Gareth. De deux choses l'une : soit il vous a vu le frapper et l'emmener au château, auquel cas il a pris ses jambes à son cou pour partir le plus vite et le plus loin possible, soit il l'a attendu un peu et s'est douté que ça commençait à sentir le roussi en ne le voyant pas revenir… et là encore il a pris ses jambes à son cou pour partir le plus vite et le plus loin possible. Bref : c'était perdu d'avance.
- Alors il nous faut aller chercher encore plus loin ! Une tâche aussi simple… Il faut absolument que je la réussisse, vous ne pouvez pas comprendre.
- Je veux bien vous aider à balayer plus large mais à deux c'est un peu compliqué.
- J'ai demandé à plusieurs personnes : vous êtes le seul à avoir répondu positivement à ma requête et ce même si, sur une idée de la reine, j'ai indiqué que c'était un ordre de notre bon Roi Arthur.
- Vous n'avez pas exactement dit ça. Si je me souviens bien des termes ça donnait « Le Roi aimerait vivement, si ce n'est pas trop vous demander et si vous n'avez rien d'urgent par ailleurs, que vous vous joigniez à moi pour aller quérir un vil félon ».
- N'est-ce pas normal d'être poli lorsqu'on demande l'aide de quelqu'un ?
- Poli, oui. Là on est un petit chouille au-delà, vous ne trouvez-pas ? Comme dirait mon père, et là je le cite, quand on discute philosophie avec un bourrin faut pas s'étonner d'avoir du crottin plein les chausses. Autant ses citations latines ne veulent rien dire, autant il a parfois le sens de la formule, vous ne trouvez pas ?
- C'est-à-dire que j'ai un peu de mal à vous suivre.
- La prochaine fois, faites court : au nom du Roi je vous ordonne de venir avec moi chercher un homme en fuite. Avec votre tournure, fort belle par ailleurs j'en conviens, vous en avez perdu un tiers qui s'est lassé ou s'est méfié avant la fin de la phrase et deux tiers qui n'ont rien compris du tout.
- Vous croyez ?
- Ça ne vous a pas paru curieux que les seigneurs Léodagan et Calogrenant déclinent ?
- Ils devaient protéger la Reine et le camp, c'est un motif qui est tout à leur honneur. En revanche votre frère a accepté. Enfin jusqu'à ce que vous lui parliez de loups et d'hommes en armes que nous pourrions croiser.
- Non, mais là ce n'est pas pareil : c'est moi qui ne voulais pas.
- J'aurais pourtant cru que cheminer aux côtés de votre frère après tant d'années de séparation vous mettrait en joie. Avec votre ami vous auriez pu former une troupe de jeunes et courageux chevaliers.
- Oui… ou pas. D'ailleurs Iagu qui a préféré partir avec l'autre groupe et chercher des chevaux, ça non plus ça ne vous a pas fait tiquer ?
- Nous sommes en manque patent de moyens de transport, c'est un fait : il faut que quelqu'un y aille. Mais il est vrai que cela m'a un peu surpris sachant que les jeunes personnes souhaitent généralement prouver leur valeur et qu'entre ramener un traitre ou un équidé, c'est clairement la première option qui paraît la plus pertinente.
- Ou peut-être, juste peut-être, a-t-il pensé qu'en partant à deux à la recherche d'un unique gland dans une forêt immense nous allions tourner en rond pendant des heures et rentrer bredouilles.
Bohort resta les yeux dans le vague quelques secondes avant que tout son corps ne s'affaisse.
- Comment ne l'ai-je pas réalisé plus tôt ? Je n'ai plus qu'à me jeter aux pieds de mon Roi pour implorer son pardon devant un échec qui ne pouvait qu'être évident.
- Ou alors on tente de réussir avant son retour. Par exemple en titillant votre prêtre qui a pu nous mener en bateau et nous cacher une planque quelque part, proposa Gareth en claquant des doigts pour faire jaillir des éclairs.
- Je ne peux y croire : il avait l'air sincère.
- C'est un concept avec lequel j'ai un peu de mal, il faut bien l'avouer : mon père passe son temps à avoir l'air sincère même lorsqu'il vous explique par le menu comment il vous a planté une épée dans le dos.
- Votre père, je ne dis pas : je l'ai vu à l'œuvre à maintes reprises. Mais un croyant comme notre prêtre ? Non, j'ai entendu trop de fois ses sermons pour croire qu'il en viendrait là.
- Par chez nous on n'est pas trop Dieu unique alors dites-moi si je me trompe : il y a bien des conseils du style « tu ne tueras point », « tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain » etc. ?
- Il me semble bien, oui ?
- Et pourtant il s'est acoquiné avec quelqu'un qui s'en tamponnait un peu le coquillard, donc je dirais qu'on n'est pas à l'abri qu'il oublie la partie « tu ne feras pas de faux témoignage ».
- En vérité je me souviens d'un sermon où il nous avait parlé de « tu ne feras pas de faux témoignage contre ton prochain », c'est un peu différent. Il en fait peut-être seulement une lecture un peu trop littérale.
- Seigneur Bohort… soupira Gareth.
Bohort leva la main. Il voyait très bien où le jeune homme voulait en venir : ils avaient tous changé pendant ces années d'horreur, lui y compris, et il devait renoncer à l'idée de voir systématiquement le bon en chaque personne.
- Je ne vois d'autre solution en effet que d'aller lui poser la question. Accepteriez-vous d'être le témoin objectif de nos échanges afin de…
- Mais c'est royal ! Retentit la voix de Karadoc, semblant venir de nulle part.
Bohort se retourna, cherchant le chevalier sans le voir.
- Seigneur Karadoc ? Mon Dieu j'entends des voix, serais-je en train de devenir fou ?
- Vu que je l'entends également je penche plus pour un sort d'invisibilité. Le corrigea Gareth, peu rassuré.
- Mais non, qu'ils sont cons ces deux-là. Je suis en-dessous de vous. Attendez…
Karadoc émergea du sol par le trou précédemment creusé par Merlin, qui se trouvait à un mètre d'eux sans qu'ils l'aient remarqué.
- Alors, qu'est-ce que vous dites de ça ?
- Que nous aurions pu nous rompre le cou en tombant dans ce trou ! Quelle idée de ne pas le signaler ou ne pas le recouvrir !
Merlin apparut à son tour, ronchon.
- C'est parce que je dois le reboucher fissa. Paraît-il que c'est dangereux pour la sécurité du château. Alors qu'avec un garde à l'entrée et un autre à la sortie, c'était tout bénef ! Mais voilà : dès que bibi fait quelque chose, bibi se fait engueuler. J'en ai ras la barbe !
- Mais non, ne vous faites pas de mouron : je vais en toucher deux mots à Arthur et vous verrez qu'il m'écoutera. Le rassura Karadoc. Je lui expliquerai que c'est une route officielle entre mon clan et ici, et que la détruire serait un crime de lèse-majesté.
- C'est-à-dire que vous n'êtes pas roi, Seigneur Karadoc. Intervint Bohort, qui reniflait avec insistance.
- Ben un crime de lèse-chef de clan alors. Il m'a déjà forcé à ébouler une partie de mes souterrains, celui-là il n'y touchera pas : vous imaginez le temps qu'on va gagner pour revenir de la taverne ? Plus de retard lors des réunions de la table ronde : il ne va quand même pas passer à côté d'une telle chance. Et en plus je suis prêt à parier qu'on va aussi gagner du temps pour aller à la taverne en le prenant à contre-sens.
- A contre-sens ? Demanda Gareth.
- Ben oui : en partant d'ici pour aller à la taverne, bougre de benêt. Je suis bien content que ma fille ait choisi l'autre gars parce que vous ne me semblez pas bien réveillé, jeune homme.
- Éveillé, vous voulez dire ?
- Commencez pas à faire votre pointilleux avec moi, hein : c'est exactement ce que je viens de dire.
Merlin, qui se trouvait derrière Karadoc, adressa un signe discret à Gareth pour lui signifier de ne pas insister. Le jeune homme comprit le message et calma le jeu avant que le chevalier ne s'énerve vraiment.
- Vous avez raison, pardonnez-moi. Voulez-vous que je vous mène à Mehgan ?
- Pourquoi faire : on n'est pas bien, là, entre hommes ? Faudrait surtout que je parle à Arthur de la galerie, là, histoire que personne ne la rebouche.
- Notre bon Roi et le seigneur Perceval sont déjà partis il y a plusieurs heures et ne seront pas de retour avant après-demain au mieux, je le crains.
- Zut. Y'a une piaule de libre au château en attendant son retour ? Ça serait sympa de dormir dans un vrai lit pour une fois.
- Il faudrait demander à Dame Séli : c'est elle qui contrôle les travaux du château en ce moment. Répondit Bohort. Dites, vous trouvez pas qu'il y a une odeur bizarre ?
Merlin leva les yeux au ciel et Gareth opina.
- Mais qu'est-ce que vous avez tous à dire que mes nouvelles fringues puent ? Moi je ne trouve pas, et elles sont super classes. Bougonna Karadoc.
- Elles sentent le pipi de dragon, y'a que vous pour ne pas vous en rendre compte. Et vous préviens : si Dame Séli rapplique dans le coin vous lui direz que c'est à cause de vous que la galerie n'est pas rebouchée. Je n'ai pas envie de me prendre une avoine, hein ! Intervint Merlin.
- Mais ne vous en faites pas puisque je vous dis que je gère ! Répondit Karadoc avant de se tourner à nouveau vers Bohort. Mais du coup si elle s'occupe de ça, vous vous faites quoi à la place ? Je croyais que c'était votre job ?
- Le Roi m'a chargé de retrouver le jurisconsulte, qui traîne par ici.
- Il n'est pas parti en Orcanie avec le reste de la troupe de guignols, celui-là ?
- Il est revenu. Avec le Père Blaise, qui lui est dans les geôles et que j'ai capturé hier par mes propres moyens. Annonça fièrement Bohort.
- Le problème c'est qu'on a cherché un moment sans le trouver et qu'on ne va pas battre toute la campagne alentour : on pense qu'il est déjà loin ce type. Marmonna Gareth.
- J'ai quand même du mal à l'imaginer se débrouillant seul en pleine nature, pensa Bohort à haute voix. C'est un juriste, un littéraire pur : je doute qu'il sache ne serait-ce que faire du feu et encore moins chasser !
- Vous voulez que je vous aide à le trouver ? Suggéra Merlin.
- C'est gentil à vous : plus on est nombreux plus on aura une chance de lui mettre la main dessus. Nous repartirons demain matin première heure.
- Ah non, quand je disais vous aider à le trouver je ne pensais pas à aller crapahuter au hasard dans la forêt : y'a quand même plus rapide.
- Ah, vous aussi vous pensez à interroger le Père Blaise ! Vous voyez Bohort ! triompha Gareth. Avec une potion de vérité il nous raconterait tout jusqu'au pire de ses péchés.
- Peut-être, mais pour ça faudrait voir avec Elias : moi je sais pas faire. Objecta Merlin. D'ailleurs il est où le collègue ?
Les quatre hommes se regardèrent jusqu'à ce que Bohort lève le doigt.
- La dernière fois que je l'ai vu c'était juste avant midi : nous sortions des geôles. Il ne doit pas être très loin.
- Ben du coup demandez-lui. Par contre si celui à qui vous faites ingurgiter la potion ne sait rien, c'est comme essayer d'apprendre à un manchot à jouer du luth : beaucoup d'efforts pour pas grand-chose.
- Mais vous proposez quoi alors ? Un sort de localisation ? Ensorceler une carte pour qu'elle indique où il se trouve ?
- Ce serait une vachement bonne idée, ça. Remarqua Karadoc. Imaginez un peu : plutôt que de passer notre temps à se demander « il est où, untel », ben on aurait une grande carte avec tout le royaume et on verrait tout de suite où se trouve le type qu'on cherche. L'autre grand benêt de Lancelot, par exemple, on pourrait aller le cueillir aussi facilement qu'une aubergine. Ou même quand on cherche quelqu'un dans le château : ça nous éviterait de nous cogner les escaliers et les couloirs.
- C'est peut-être une très bonne idée, mais je sais pas faire non plus. Répondit Merlin, un peu plus sèchement. Je vous rappelle que je suis druide, pas enchanteur, à la base.
- Un druide qui ne sait pas faire de potion magique ? Pardonnez mon étonnement mais depuis l'Orcanie jusqu'en Armorique les druides sont connus pour cela.
- Mouais. Enfin par chez vous y'a pas que pour les potions qu'ils sont connus… Parce qu'en bon orcanien de la haute société vous connaissez forcément les druidesses aussi. Persifla Merlin, vexé. Allez, qui de Aoife ou de sa frangine vous a initié aux plaisirs de la guerre horizontale en même temps que de la verticale ?
- Là n'est pas le sujet : je vous rappelle qu'il faut que nous trouvions le jurisconsulte ou le seigneur Arthur en sera fort déçu. Bafouilla Gareth en rougissant.
- Il n'a pas tort, Merlin : si vous pouvez nous aider, par pitié faites-le.
- C'est bien parce que c'est vous, Seigneur Bohort. Du haut des remparts ce sera plus efficace.
Interdits, tous suivirent Merlin dans les escaliers étroits menant aux remparts ouest puis sur le chemin de ronde jusqu'à ce qu'ils soient face à la forêt. Le druide prit alors une grande inspiration, mis ses mains en porte-voix et imita le hurlement du loup à trois reprises avant de tendre l'oreille. N'entendant rien il recommença mais fut interrompu par Léodagan qui le héla depuis une fenêtre de la tour centrale.
- Oh, c'est quoi ce bordel ? Si vous voulez sonner l'alerte soufflez dans un cor comme toute personne civilisée.
- Je ne sonne pas l'alerte, j'appelle des amis.
- Parce que vous gueulez comme si on vous avait marché sur le pied pour appeler des potes, vous ?
- Je ne gueule pas, je hurle. Nuance. D'ailleurs ça y est, ils répondent, fit Merlin en entendant des glapissements.
- Non mais ça ne va pas mieux vous. Qu'est-ce…
- La ferme, comment voulez-vous que je comprenne ce qu'ils disent si vous parlez tout le temps ! En plus y'en a un qui a un accent bizarre, faut que je me concentre.
Merlin hurla à nouveau, et cette fois tous entendirent clairement un aboiement.
- Mais il se fout de ma gueule en plus ! C'est un dingo celui-là !
Un glapissement suivit puis à nouveau des hurlements, plus lointains. Bohort et Karadoc regardaient Merlin qui avait fermé les yeux, tandis que Gareth, les yeux plissés, sembler chercher les silhouettes animales qui se répondaient. Tous sursautèrent lorsque Léodagan, essoufflé et tenant une pelle dans les mains, monta l'escalier.
- Bien, alors le choix est clair : vous préférez arrêter vos conneries ou vous faire défoncer à coups de pelle avant de faire un vol plané par-dessus les remparts ? Vous me dites.
- Seigneur Léodagan, Merlin a l'air de s'avoir ce qu'il fait… glissa Bohort.
- Lui ? Ce serait bien la première fois !
- Force est de constater que les loups lui répondent.
- Qu'est-ce qui vous dit qu'ils ne sont pas en train de gueuler qu'un con d'humain fait des sons bizarres, ou de prévoir une attaque parce qu'ils ont les crocs ?
- Pour une fois vous tapez dans le mille, Seigneur Léodagan. Répondit Merlin, hautain. Y'en a un qui a utilisé les termes « con de druide ». Mais les autres ont vu un type poireauter pendant des heures vers la clairière avant de grimper dans un arbre quand il se sont rapprochés. Il y est toujours d'ailleurs. Sinon on s'organise comment pour les excuses ?
Léodagan avança d'un pas, pelle dressée au-dessus de sa tête, provoquant la retraite de Merlin qui se glissa derrière Bohort.
- Nous pourrions peut-être aller voir, cela ne nous coûte rien ? proposa Bohort avec un sourire conciliant.
- La nuit va tomber dans moins d'une heure, vous voulez vraiment vous retrouver en pleine forêt comme un con alors que ça grouille de bestiaux ? demanda Léodagan, moqueur.
Bohort avala sa salive et baissa les yeux.
- En plus j'ai déjà mis Elias sur l'affaire, repris Léodagan : il s'est enfermé tout à l'heure dans le labo pour nous préparer une baguette ensorcelée qui pointe vers ce qu'on cherche.
- Pourquoi voulez-vous attendre qu'il bricole une baguette de sourcier alors que les loups nous donnent un coup de patte ?
- Parce que lui donne l'impression de savoir ce qu'il fait et qu'il réussit plus souvent son coup que vous, au hasard ?
- Sauf que là j'ai réussi mon coup, comme vous dites, mais vous refusez d'aller voir. Objecta Merlin.
- On ira demain matin après le petit-déjeuner. Là en plus la soupe est prête, si on tarde trop on va se faire avoir. Décida Karadoc en se dirigeant vers les escaliers. Vous venez ?
- Dites ce ne seraient pas mon futal et mes pompes que vous portez, là ? Réalisa Léodagan en regardant Karadoc de haut en bas.
- Je les ai trouvés. Vous n'allez quand même pas me demander de me dessaper ?
Léodagan s'approcha du chevalier, renifla puis secoua la tête en se bouchant le nez.
- Sans façon. Gardez-les, ces fripes, et puis gardez vos distances aussi tant que vous y êtes.
- J'y vais.
La voix de Gareth, claire et décidé, les fit tous s'arrêter net. Le jeune homme les regarda un à un, s'attendant à ce que quelqu'un le soutienne ou au moins admire son courage et déchantant à chaque visage croisé : ils paraissaient surpris, presque incrédules, et il sentit une bouffée de rancœur monter en lui.
- Vous pensez que je ne vais pas le faire ? Ou alors y aller mais le prévenir et le laisser s'enfuir parce qu'il était avec mon père ?
- Tiens, je n'avais pas pensé à ça mais j'aurais dû, s'exclama Léodagan. Non, c'est juste que ça fait bien longtemps que personne ne s'est porté volontaire pour quoi que ce soit d'un tant soit peu dangereux, ça fait bizarre. Mais bizarre positif, hein, attention !
- Moi c'est juste que je trouve ça dommage. Je vais essayer de vous garder une écuelle mais magnez-vous et venez pas vous plaindre si c'est froid. Renchérit Karadoc.
- Quant à moi…
La voix de Bohort était étrange, presque cassée. Gareth se retourna pour lui faire face et fut surpris de voir des larmes monter dans ses yeux.
- Quant à moi, reprit Bohort après avoir dégluti, je regrettais de ne pas avoir été le premier à dire ces mots. Voyez-vous, j'étais beaucoup moins courageux que vous à votre âge et je me suis récemment juré de… de remédier à certaines faiblesses, dirons-nous.
Léodagan, qui avait pouffé à l'évocation du courage de Bohort jeune, ne put se retenir.
- Et bien ! Mieux vaut entendre ça que d'être sourd. Ça veut dire que vous n'allez plus vous évanouir à la première goutte de sang, faire trois pas en arrière quand on monte à l'assaut, ou nous bassiner tous les quatre matins avec la fête du printemps, de l'été, de l'automne, de l'hiver, des fleurs, des fruits, des chatons ou des poissons rouges ?
- Moi au moins j'essaye de m'améliorer !
- Et ça veut dire quoi au juste ? tonna Léodagan.
- Que si rien ne change au sein de Kaamelott l'histoire a toutes les chances de se répéter encore. Que si nous ne regardons que notre petit nombril nous pourrions un beau matin avoir à nouveau un royaume sans chef. Que plutôt que de critiquer chaque décision royale ou de prétendre chercher le Graal en passant la journée à la taverne, ou encore de profiter du rang qui nous a été octroyé il serait temps d'être à la hauteur.
Un silence de quelques secondes s'installa. Merlin regardait ses ongles, Gareth était troublé de voir que les chevaliers de la table ronde n'étaient pas si soudés qu'il l'avait cru, Léodagan serrait et desserrait les dents en fixant Bohort, et Karadoc avait baissé la tête.
- Enfin si je puis me permettre et sans vouloir viser personne. Ajouta Bohort qui semblait soudain rapetisser.
- Ça fait bien longtemps que je ne peux plus voir mon nombril. Ni mes pieds d'ailleurs. Enfin si, si j'appuie comme ça, je peux les voir mais en quoi c'est un problème de regarder ou pas son nombril ?
Léodagan ferma brièvement les yeux, inspira, et s'adressa à Gareth.
- Je vais venir avec vous. Et qu'on soit clair : c'est pas parce que je me méfie de vous, quoi que je vais y réfléchir quand même, mais parce que je ne peux plus voir l'autre glandu, là.
- C'est moi le glandu ? Demanda Karadoc.
- Je confirme : au bal des glandus ici présents, vous êtes effectivement le chef de file.
- Je suis peut-être un glandu, mais moi au moins j'ai pas passé des années à faire pousser des blettes.
- Dites, je ne voudrais pas interrompre mais j'ai des copains qui s'impatientent et qui aimeraient aller eux aussi chasser leur nourriture plutôt que de poireauter en bas d'un arbre. Suggéra Merlin.
- On y va, on y va. Et prévenez-les que le premier qui essaye de me chiquer un cuissot j'en fais une descente de lit. Répondit Léodagan. Tout le monde est armé ?
Seul Merlin répondit par la négative et Léodagan lui tendit sa pelle.
Tous passèrent devant Karadoc, qui ferma la marche, le pas lourd. Il hésita jusqu'à la sortie entre suivre les autres ou renoncer, regarda Merlin attraper une torche en bas de l'escalier en l'interprétant comme le risque que l'expédition finisse de nuit, et se laissa finalement distancer par ses trois compagnons qui marchaient d'un pas rapide puis rejoignit le camp.
Les effluves du repas étaient alléchants pourtant il n'avait plus tellement envie de manger.
- Il doit se passer quelque chose de grave.
Guenièvre, sa cuillère de soupe dans la bouche, se tourna vers Meghan. La jeune fille, assise à sa droite, regardait la tablée qui se trouvait un peu plus loin en fronçant les sourcils.
- Pourquoi vous dites ça ?
- Regardez mon père.
Guenièvre le chercha un moment avant de le voir, assis en bout de table, en train de touiller son bol de soupe.
- Il n'a pas l'air particulièrement soucieux, qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
- Je l'ai vu arriver : ça fait dix bonnes minutes qu'il est en face de son repas. Il a avalé à peine deux gorgées et son bout de pain est intact.
- Peut-être n'aime-t-il pas le repas de ce soir, tout bonnement ?
Meghan n'eut qu'à lever un sourcil et à pencher la tête pour faire connaître le fond de sa pensée.
- D'accord, je vois ce que vous voulez dire. Allez le voir et demandez-lui ce qui ne va pas si ça vous tracasse.
- Je doute sincèrement qu'il me dise quoi que ce soit : les mots, c'est pas son truc. Surtout en public. Je vais garder un œil sur lui mais si jamais vous entendez parler de quelque chose qui puisse expliquer son état vous voudriez bien me prévenir ?
- C'est promis. Mais je persiste à penser que vous ne devriez pas vous faire autant de tracas pour une bête tartine de pain et un bol de soupe. En même temps votre sœur et vous avez toujours été un peu comme ça avec lui, à le couver comme si vous étiez les adultes et lui l'enfant.
Le clin d'œil qui accompagna ses propos fit sourire Meghan. Elle n'avait pas beaucoup de souvenirs de sa vie au château, comme si elle avait occulté cette partie de sa vie, mais en revanche la période qui avait suivi la séparation d'avec sa mère était parfaitement clair dans sa mémoire. Lorsqu'elle avait rejoint le clan de son père Guenièvre avait été une figure maternelle dans un monde quasi exclusivement masculin pendant les quelques mois qui avaient précédé sa capture.
- Mais… Qu'est-ce qu'elle fait là, elle ? fit soudain Guenièvre.
Meghan suivit le regard de la reine : une femme aux longs cheveux roux se tenait près du feu, l'air perdu. La qualité de ses vêtements tranchait avec le maquillage qui coulait sur ses joues et sa façon de se mouvoir, maladroite, hagarde.
- Allez chercher un bol de soupe bien chaude et attendez-nous là.
Guenièvre ne vérifia pas si Meghan l'avait entendue et pressa le pas pour rejoindre la femme, qui avait l'air prête à fuir à tout moment. Comme elle s'y attendait la jeune femme sursauta en la voyant approcher et regarda autour d'elle de plus belle.
- Calmez-vous. Je vous reconnais : vous étiez au rocher, vous avez même essayé d'étrangler Arthur. Vous vous souvenez de moi ?
- Bien sûr que je me souviens de vous, Dame Guenièvre. Où est Arthur ?
- Il est parti mais il…
- Parti ? A nouveau ? Mais c'est pas vrai, alors que c'était en train de s'arranger il fout encore le camp ?
- … mais il revient bientôt, disais-je.
- Vous êtes sûre ? Vous êtes vraiment sûre ?
- Certaine. Et si vous veniez manger quelque chose de chaud, vous avez l'air transie ? Et vous pourriez en profiter pour me dire qui vous êtes : mon époux a un peu oublié de faire les présentations.
- Je ne sais même plus qui je suis : une fée, une mortelle, quelque chose entre les deux… J'en ai marre de tout ça.
- Mais vous avez bien un nom ?
- Viviane. On m'appelait Viviane, ce sera plus simple que l'autre nom.
Guenièvre était inquiète devant l'état dans lequel était la jeune femme. Elle lui prit doucement la main.
- Venez manger. Après vous me raconterez ce qui vous est arrivé. On dirait que vous avez vécu des choses pas très rigolotes.
Viviane regardait la main de la reine qui tenait étroitement la sienne. Depuis qu'elle était devenue humaine elle avait connu quelques rares contacts humains mais toujours à son initiative, jamais à celle de quelqu'un d'autre. Surtout jamais personne n'avait eu une main aussi chaude et douce. Elle se laissa traîner vers la table faite de simples planches posées sur deux tréteaux, vit un bol de soupe que lui tendait une jolie brune et sentit ses yeux piquer. Soudain c'était la plus belle table et le plus beau repas qu'elle eut vus depuis longtemps.
- Racontez-moi. Ou plutôt non : mangez d'abord et racontez-moi ensuite. Je ne crois pas vous avoir déjà vue au château mais vous connaissiez bien mon mari : vous êtes une de ses maîtresses ?
Viviane manqua s'étouffer avec sa soupe. Elle secoua vivement la tête tout en avalant.
- Certainement pas ! Et puis quoi encore !
- Pardonnez-moi mais dans l'entourage du Roi Arthur les femmes se répartissent généralement en trois catégories : les bonniches, les maîtresses, et les épouses. Vous n'avez pas la tenue d'une bonniche et normalement je connais toutes ses épouses alors… A moins que… Non vous êtes trop jeune pour être Aconia.
- Je suis Viviane, la dame du Lac. En tous cas je l'étais avant qu'il ne fiche tout par terre.
- C'est impossible : la dame du Lac seul lui peut la voir.
- C'était vrai. Avant.
- Avant quoi ?
- Avant qu'il commette la pire des insultes envers les dieux en fautant avec la femme d'un chevalier.
- Ah, ça, ça doit être ma mère. Observa Meghan.
Viviane la dévisagea, ne sachant trop quoi répondre, mais Meghan lui fit signe de continuer.
- J'ai tout tenté pour le remettre sur le droit chemin, pour lui rappeler la mission du Graal, pour l'empêcher de replanter l'épée mais il s'en fichait comme de ses premiers langes. Ensuite il a tout bonnement disparu de la surface de la Terre : j'ai attendu des années, comme une conne, qu'il revienne. J'ai bien essayé de partir le chercher mais à chaque fois mes pas me ramenaient au rocher. Vous savez ce que c'est vous, d'être coincée pendant des années ?
- J'ai une vague idée, oui… Mais il est revenu, c'est fini tout ça. Tenta Guenièvre pour apaiser Viviane.
- Tant que j'aurai les pieds dans la bouse ce ne sera pas fini : je veux retourner là-haut et il va m'y aider. Les dieux m'ont dit de venir ici et de me tenir prête.
- Prête à quoi ?
- J'en sais rien. Mais je suis là, et je serai prête.
- Vous serez encore plus prête lorsque vous aurez le ventre plein et que vous serez débarbouillée. Et que vous aurez changé de tenue : la vôtre est toute crottée. Jolie, mais crottée.
- Merci. Il est possible que je l'aie empruntée lors d'un passage à Kaamelott il y a bien longtemps. J'aimais bien le côté argenté : ça me rappelait les reflets du soleil sur l'eau. Répondit Viviane d'une voix triste.
- Alors en attendant le retour d'Arthur on vous fera une robe couleur du lac. D'accord ?
Viviane acquiesça, émue. Elle ajouta mentalement une ligne sur sa liste de choses à faire : forcer Arthur à reprendre la quête du Graal, le contraindre à s'excuser un milliard de fois pour la conduite qu'il avait eu, le plonger dans l'eau glacée du lac, le faire dormir dans une cabane à outils comme elle avait dû le faire, l'obliger à épouser à nouveau Guenièvre… et être gentil avec elle.
- Alors, c'est qui qui avait raison ? Demanda Merlin, triomphant, en regardant en l'air.
- Là, faut reconnaître. Vous êtes sûr que vos informateurs ne vont pas nous niaquer le derche, hein ? Parce que je ne les trouve pas très amicaux. Demanda Léodagan, en surveillant un loup qui s'approchait de lui.
- Je ne peux rien promettre : je ne suis pas leur chef de meute après tout. Répondit le druide en faisant un clin d'œil discret à un gros loup gris, qui se mit à montrer les dents à Léodagan.
- Je trouve qu'il serait prudent de partir au plus vite dans ce cas. Chuchota Bohort qui était adossé à un arbre et semblait terrorisé.
- C'est l'idée mais encore faut-il savoir comment on le fait descendre, l'autre. Répondit Léodagan.
- JAMAIS vous entendez ? Je ne descendrai jamais.
La voix du jurisconsulte résonna dans la forêt. Ils ne voyaient que ses jambes, qui dépassaient de part et d'autre d'une énorme branche sur laquelle il était assis. Sans les loups qui avaient encerclé l'arbre et s'étaient dressés sur leurs pattes de derrière pour leur montrer leur découverte, ils auraient pu passer cent fois juste en dessous sans le voir.
- Ne faites pas l'enfant. Vous allez bien finir par avoir trop faim pour rester perché comme une grosse mésange, ou par vous endormir et vous casser la gueule. Allez descendez, quoi.
- La grosse mésange elle vous dit merde ! Elle n'a pas envie de se faire égorger comme un poulet !
- Mais puisqu'il vous dit qu'il ne vous fera rien. Insista Merlin.
- Ben voyons. Vous allez aussi me dire que Léodagan le Sanguinaire accueille les traîtres avec un repas et une tape dans le dos, aussi ?
- C'est pas de gaieté de cœur, croyez-le bien, mais vous n'êtes pas loin de la vérité. Répondit Léodagan en pensant au Père Blaise à qui un repas, certes sommaire, avait été livré.
- Et si on rentrait en laissant ces messieurs-dames les loups le surveiller ? Tenta Bohort.
- J'ai une autre solution. Ecartez-vous. Soupira Gareth, lassé.
Bohort resta dos au tronc, n'osant pas bouger, mais les autres suivirent le conseil. Gareth se frotta les mains puis se concentra avant de les lever, paumes serrées et index tendus, en direction du Jurisconsulte. Un éclair bleuté jaillit du bout de ses doigts et frappa la jambe gauche du jurisconsulte qui tomba comme une masse un instant plus tard, manquant Bohort de peu.
- Oh le con ! J'espère que vous ne l'avez pas buté ? Demanda Léodagan en secouant le corps du jurisconsulte.
- Assommé seulement. Enfin s'il est mort c'est à l'atterrissage : j'ai dosé soigneusement.
Merlin tâta le cou du jurisconsulte.
- Il est vivant. Dans quel état, ça, on verra plus tard : avec une chute comme ça il a pu se briser deux ou trois jambes !
- Tant que la tête fonctionne, ça nous suffira. Répondit Léodagan. Et puis s'il gueule au moment du transport on saura pourquoi. Allez hop, vous deux : les bras. Moi et le petit on prend les jambes. Dites-moi Seigneur Gareth, à part votre père et vous y'en a d'autres qui crachent des éclairs ?
- Malheureusement non.
- Dommage… J'aurais bien organisé une petite réunion de famille avec vos frangins sinon.
Le jurisconsulte n'avait pas hurlé lorsqu'ils l'avaient transporté jusqu'au camp. Pesté, insulté, juré : oui. Mais par miracle seul son amour-propre en avait pris un coup.
Pour éviter un lynchage en règle les quatre hommes avaient contourné le camp à distance puis avaient transporté le Jurisconsulte dans les geôles où ils l'avaient jeté sans ménagement.
- Regardez ça, ils ne sont pas mignons tous les deux ? Les deux rats réunis dans la même cage. Et maintenant les rats vont se mettre au travail.
- Qu'est-ce que vous attendez de nous ? Demanda le jurisconsulte.
- Du cureton : rien pour le moment. De vous en revanche le Roi attend certaines choses et je vous préviens tout de suite : si jamais vous faites mine de protester un tant soit peu je demande au petit de vous griller les moustaches. Seigneur Gareth, une petite démonstration s'il vous plait ?
- Avec joie. Vous avez un endroit préféré ?
- Je vous laisse le choix, voyons : je vous fais toute confiance.
- Dans ce cas…
Une décharge frappa le jurisconsulte au pied. Il sursauta et sautilla sur place.
- Mais vous êtes tous aussi sadiques les uns que les autres dans la famille ! Je ne sais même pas ce que vous voulez en plus, comment voulez-vous que je proteste ?
Léodagan sortit de l'intérieur de sa tunique le document qu'Arthur avait écrit le matin même.
- C'est pas compliqué : vous allez rédiger un acte d'annulation d'échange d'épouses. Comme le dernier qui avait disparu à cause de vous, mais en deux pages ce coup-ci : le roi a souligné trois fois « en deux pages distinctes », ça doit être important. Il veut que Guenièvre redevienne sa femme et vu que ça m'arrange, je suis tout prêt à l'aider. Et quand vous aurez fait ça il veut aussi un autre document : une annulation de mariage répondant aux règles de droit du Pays de Vannes. Là encore, « règles du pays de Vannes » c'est souligné trois fois au cas où je serais assez con pour oublier. Au boulot.
- Qu'est-ce qui me dit que vous n'allez pas me zigouiller une fois que j'aurai terminé ?
- Rien.
- Alors pourquoi je le ferais ?
- Seigneur Gareth, un petit coup d'aide-mémoire s'il vous plaît ?
- NON ça va. Je vais vous le faire. Donnez-moi de quoi écrire. Il me faudrait aussi quelques volumes de la bibliothèque : je ne me souviens pas de tout. Demanda le jurisconsulte, résigné.
- Bohort, allez lui chercher ce qu'il lui faut. Seigneur Gareth, si ça ne vous ennuie pas j'aimerais assez le plaisir de votre compagnie jusqu'à ce qu'il ait fini. Ça vous dit de nous faire livrer ici ? C'est pas la grande classe question salle à manger mais on a de quoi se distraire.
- Avec plaisir, Seigneur Léodagan.
- Merlin ?
- J'ai compris : maintenant que je ne sers plus à rien faut que je fasse le service.
- Si ça peut vous faire plaisir, j'annoncerai moi-même à Elias et en votre présence qu'il peut arrêter d'ensorceler son bout de bois parce qu'on l'a trouvé grâce à vous et vos copains à grande gueule. Ça vous va ?
- Vous voulez du vin avec votre repas ? Demanda Merlin, ravi.
- Sire, je sais que vous voulez faire un maximum de chemin avant qu'on s'arrête mais là j'ai la raie des fesses qui fait cheneau.
- Vous avez quoi ?
- Je sue autant que mon cheval, ça me coule le long du dos et arrivé en bas…
- C'est bon j'ai compris ! On va éviter les détails, merci bien.
- J'ai aussi le cul plat et les jambes en compote.
- La prochaine ferme qu'on croise on demande le gîte et le couvert, ça vous va ?
- Vous pouvez pas savoir à quel point vous me faites plaisir, là. Sans vouloir abuser, vous pensez que je pourrai faire sécher mes chausses devant le feu, histoire d'avoir les fesses au sec demain ? Non parce que ça colle aux...
- STOOOOP ! Encore un mot et on continue sur cinq lieues.
- Compris Sire. Plus un mot. Je me tais. A partir de maintenant. Enfin après vous avoir remercié, je vais me taire. Donc merci, et après…
- Cinq lieues, Seigneur Perceval !
- J'arrête.
Arthur était impressionné : Perceval avait tenu beaucoup plus longtemps qu'il ne l'aurait parié avant de crier grâce. Lui-même en avait plus qu'assez et avait commencé à chercher du regard un abri pour la nuit une dizaine de minutes plus tôt en voyant le jour décroitre.
Ils avaient changé deux fois de montures depuis le départ de Kaamelott, leur permettant de parcourir une plus longue distance que prévu en limitant le temps de repos des bêtes entre deux galops. Pour autant le projet initial de rejoindre Londinium afin d'échanger le « trésor » contre de la monnaie sonnante et trébuchante puis de dormir à Cair Caient avait été vite abandonné. Un détour par Silchester et la vente de quelques objets leur avait permis de récupérer largement de quoi convaincre les fermiers de leur prêter des chevaux, de les nourrir ou même de les accueillir pour la nuit. Ce n'était pas l'option rêvée : Arthur aurait préféré de loin dormir dans une taverne et récupérer au maximum avant de rencontrer les saxons, mais à moins d'un portail démonique capable de leur faire parcourir le reste du trajet en une seconde il allait falloir se satisfaire d'un lit de paille.
Une odeur de fumée lui piqua soudain le nez et il regarda alentour en se dressant sur étriers pour voir le plus loin possible malgré la végétation qui bordait la route. Des volutes grises s'élevaient dans le ciel, provenant de quelque part sur sa droite, et il prit le premier embranchement qu'ils purent trouver.
- Vous pensez que c'est une ferme ?
- En tous cas c'est un feu de bois. Que ce soit une ferme ou un feu de camp comment voulez-vous que je le sache ? Tiens, ça peut même être un crétin qui s'est paumé au milieu de la forêt et qui essaye d'attirer l'attention ! Ajouta-t-il en se rappelant d'une vieille mésaventure.
- S'il est paumé faut pas y aller, sinon on va se paumer aussi, non ?
Arthur ne répondit pas et se contenta de sourire en mettant son cheval au trot, nostalgique, sans que Perceval ne puisse le voir : sans le savoir il avait résumé cette mésaventure datant de plus de dix ans dont le souvenir lui revenait en détail, aussi frais que si la scène s'était déroulée la veille. Léodagan et lui observant une fumée blanche monter depuis la forêt, décidant d'y aller pour en avoir le cœur net, trouvant Calogrenant et Lancelot perdus et n'ayant trouvé que cette solution pour appeler à l'aide et s'en sortir. Il leur avait fallu quatre jours avant de pouvoir revenir au château. Trois jours d'attente et d'espoirs déçus émaillés de disputes plus ou moins larvées avant de se décider à s'en sortir par leurs propres moyens, et un jour à errer jusqu'à finalement retrouver la route. Au début Lancelot avait joué les éléments pondérateurs entre les trois autres, cherchant à calmer le jeu lorsque le ton montait, mais cette vie en communauté forcée lui avait vite porté le système et ils auraient fini par s'entre-tuer s'ils étaient restés plus longtemps sur place. L'aventure était restée un secret dont ils n'avaient jamais reparlé : par un accord tacite ils avaient accepté d'oublier la piètre image que cela aurait donné d'eux, comme des complices jurant de ne jamais trahir l'autre.
Une haie plus basse lui permit de voir au loin un corps de ferme dont une des fenêtres était éclairée. Arthur entendit Perceval presser sa monture : le chevalier fut rapidement à son niveau puis commença à le dépasser.
- Pressé, Seigneur Perceval ?
- Comme une orange, Sire.
- Comme un citron.
Perceval tira sur les rênes et se replaça légèrement en retrait du cheval d'Arthur.
- Pardon Sire.
- Pourquoi ?
- Ben y'a pas une histoire de bienpensance ? Comme quoi un chevalier ne doit pas chevaucher devant le Roi ?
- Bienséance. Si en effet, sauf quand le chevalier en question joue le rôle d'éclaireur.
- Voilà. Sauf que là c'est trop tôt : je peux pas.
- Vous ne pouvez pas quoi ?
- Jouer le rôle d'éclaireur.
- Attendez, j'ai un peu peur de poser la question mais : pourquoi vous ne pourriez pas ?
- Parce qu'il fait encore jour pardi. Et puis même s'il faisait nuit je ne pourrais pas : j'ai pas de torche.
- C'est bien ce que je craignais. J'avais oublié que ne devrais jamais vous poser ce genre de question. Je vais reprendre l'habitude, hein. Un éclaireur c'est quelqu'un qui va en première ligne pour s'assurer qu'il n'y a pas de danger.
- Rien à voir avec un gars qui fait de la lumière alors ?
- Rien. Ni avec un gars qui est une lumière, ce qui tombe bien vous concernant.
- C'est pas faux. Conclut Perceval après un bref silence.
- Faites-moi plaisir : laissez-moi parler avec les pécores, sinon on risque de passer pour des mabouls. Demanda Arthur en arrivant dans la cour de la ferme.
Perceval acquiesça au moment où deux femmes sortaient de la ferme : l'une, dont les cheveux grisonnants étaient noués en chignon, tenait un long bâton à deux mains et l'autre, une jolie rousse âgée d'à peine vingt ans, pointait un couteau dans leur direction.
- Qui que vous soyez, barrez-vous. On n'aime pas les inconnus ici. Cria la plus vieille.
- Mesdames, nous ne vous voulons pas de mal : nous voulons juste un abri pour la nuit et de quoi nous restaurer.
- Allez voir ailleurs, et loin de préférence.
- Mais elle va arrêter la mégère ? On ne parle pas comme ça au roi. Intervint Perceval. Pardon Sire, mais faut pas qu'elle continue à vous causer comme ça ou je vais m'énerver.
- Le roi, ben voyons. Et moi je suis la Reine de Carmélide. Persifla la plus âgée.
- Vu l'accueil c'est vrai que je vous trouve déjà des points communs avec ma belle-mère.
- Ça m'étonnerait que le roi il ait une telle dégaine. Il a déjà vu une paire de ciseaux depuis sa naissance le vagabond ou c'est juste un style qu'il se donne ?
- En plus le Roi est blond, avec des yeux bleus cruels qui vous transpercent comme des dagues. Tout le monde le sait. Ajouta la plus jeune.
- Fermez-là, ma fille. Commencez pas à critiquer, on ne sait jamais qui peut nous écouter. Coupa l'autre femme en désignant du menton les deux cavaliers.
- Apparemment la nouvelle n'est pas arrivée jusqu'à vous, mais il y a eu du changement dernièrement… commença Arthur.
- C'est ce qu'a voulu nous faire croire un jeunot il y a deux jours. Je l'ai envoyé raconter ses bêtises ailleurs à coups de bâton, vous voulez y tâter aussi ?
- Bon on va calmer le jeu tout de suite, reprit Arthur : est-ce qu'il y a une autre ferme alentour où on pourrait se poser ?
- Des fermes, y'en a. Faudra juste leur remettre un toit et de quoi vivre dedans vu que tout a brûlé grâce à vos saxons. Partez, je vous dis.
- Venez Perceval, pas la peine d'insister.
Arthur tira sur les rênes pour faire demi-tour mais fut stoppé par la voix de la jeune femme.
- Perceval ? Comme Perceval le Gallois ?
- Ben oui, pourquoi ? répondit Perceval.
- Et vous, c'est qui ? demanda la jeune femme en désignant le Roi, sans répondre à la question qui lui était posée.
- Je viens de vous le dire : le Roi Arthur, faut vous le chanter sur quel ton ?
- Maman, vous ne vous souvenez pas de ce que racontait le sieur Yvain quand il nous parlait de ses aventures avec ses amis ?
- Si vous croyez que j'écoutais ce qu'il pouvait bien dire, cet imbécile. Et ses aventures sentaient le mensonge à plein nez ! Comment voulez-vous qu'un garçon capable de bouffer des champignons toxiques parce que « le rouge c'est trop classe » soit à la cour du Roi ? Un roi, ça ne s'entoure pas de crétins pareils.
- Attendez, attendez. Vous connaissez Yvain ? demanda Arthur.
- Ben voyons, comme par hasard : on vous donne un nom et vous sautez dessus. On ne me la fait pas, à moi.
- Mais s'ils disaient vrai, maman ?
La jeune fille fit un pas en avant et les regarda tour à tour avant de poser ses questions en regardant Perceval.
- Est-ce que vous pourriez me donner des détails que seul lui pourrait savoir ? Nous prouver que vous le connaissez vraiment ?
- Vous voulez quoi comme détails ? Répondit Arthur avant que Perceval n'ouvre la bouche. Il est le fils de Séli et Léodagan de Carmélide, sa sœur s'appelle Guenièvre, son meilleur ami Gauvain, il se fait surnommer « chevalier au lion » bien qu'il change tous les quatre matins, il a une trouille bleue des guêpes et la dernière fois que je l'ai vu il vivait dans une bicoque avec sa femme Démétra. Ça vous va ou faut aussi que je vous dise qu'il chante comme un baltringue et qu'il a le sens du rythme d'un poulet sans tête ?
La jeune fille se tourna vers sa mère, qui hocha la tête.
- Faut reconnaître que le portrait est assez ressemblant.
- Vous l'avez vu quand ? Insista Arthur.
- On a partagé la maison pendant quelques semaines avec sa femme et lui, l'hiver dernier. Après il sont partis vers le sud : il voulait s'installer sur la côte. Répondit la vieille.
- Vers le… Vous n'allez quand même pas me dire que ce con là est parti se promener sur les terres de Dagonet ?
- Moi je ne vous dis rien de particulier : je vous réponds, c'est tout. Et si ça ne vous va pas vous pouvez aller vous faire voir, de toutes façons je n'en sais pas plus et je ne vous dirai rien de plus.
- D'accord, d'accord.
Arthur leva une main en geste d'apaisement. Ainsi donc Yvain était en vie, ou en tous cas l'était encore plusieurs mois auparavant. Avec un peu de chance il apprendrait la nouvelle de son retour, ainsi que celle de la présence de ses parents et de sa sœur à Kaamelott et finirait par revenir. Il l'espérait en tous cas.
- Et sinon, se lança Perceval devant le silence d'Arthur, niveau gîte et couvert on en est où sur une échelle de « barrez-vous » à « venez vous réchauffer au coin du feu » ? C'est juste pour savoir, hein, c'est pas comme si on était trempés. Enfin si un peu, justement.
- Maman…
- Tu ferais confiance à n'importe qui, toi. Vous pouvez entrer mais vous dormirez dehors avec les ânes. Et ces messieurs vont se démerder pour s'occuper de leurs bêtes avant d'entrer : ici c'est les animaux d'abord et les humains ensuite.
Elle avait tenu parole : ils avaient pu se réchauffer devant l'âtre, avaient eu de la soupe et un bout de pain. Arthur avait tout tenté pour l'amadouer lors du repas, lui démontrer qu'elles n'avaient rien à craindre : en vain puisqu'au moment du coucher elle avait repris son bâton et leur avait demandé de sortir en leur montrant de loin la cahute où ils devraient dormir. Il n'avait même pas pu apprendre leurs noms.
- Ça ira, Sire ? S'inquiéta Perceval en le voyant aplanir de la paille avant de s'installer.
- Et pourquoi ça n'irait pas ?
- Vous, dans une étable, ça me fait tout drôle. Et plus ça souffle à décorner les cocus.
Le vent s'était effectivement levé, sifflant entre les planches de bois de l'étable et faisant filer les nuages qui cachaient la lune. L'absence quasi-totale de clarté rendait leur installation plus difficile encore.
- J'ai dormi dans des endroits bien pire que ça. Ne vous en faites donc pas pour moi et allez plutôt vous pieuter parce que demain on file vers Thanet, et que j'ai dans l'idée de faire le chemin inverse dans la foulée.
- On pourrait faire une petite pause avant de rentrer non ?
- Mais oui voyons : vous préférez le faire où, chez les saxons ou chez Dagonet ? Parce que je vous rappelle que pour aller sur l'île on va devoir se taper une incursion en zone ennemie et qu'on a un peu plus de risque de tomber sur des adorateurs de l'ancien régime. Donc : bonne nuit.
Arthur s'enveloppa de sa cape, se tourna dos à Perceval et ferma les yeux. Il l'entendit bouger pendant un moment, puis se coucher à son tour. Il se concentra sur les bruits alentours pour se calmer : la respiration des deux ânes et de leurs chevaux qui partageaient les lieux, celle de Perceval, le vent dehors… Bientôt il sombra dans un semi-éveil qui précédait les songes.
- Sire, vous dormez ?
- Oui. Répondit Arthur après un soupir.
- Ah. Je voulais juste vous dire : ça fait bizarre de chevaucher à nouveau avec vous. Mais bizarre en bien hein ! Déjà remonter après toutes ces années je vous raconte pas : j'ai mal aux fesses et aux cuisses depuis la promenade à la Tour de Ban alors demain je vais marcher comme un petit vieux. Mais avec vous en plus, là, c'est comme si j'étais dans un rêve. A moins que… C'est un rêve, en fait ?
- Si je vous dis non, vous serez sûr que ce n'en est pas un ?
- Ben non. C'est exactement ce que vous diriez si vous étiez dans mon rêve.
- Alors oui : on est dans un rêve. Je ne suis jamais revenu, Lancelot est toujours au pouvoir et vous êtes en train de vous taper un petit roupillon dans un coin de souterrain. Continuez à dormir et en silence.
- Sauf que si c'était un rêve j'aurais pas aussi mal au derrière. Donc c'est vrai.
Perceval s'arrêta de parler mais Arthur l'entendait se tourner et se retourner. Il remonta sa cape au-dessus de ses oreilles pour étouffer le bruit et essaya de retrouver cet état de calme qui précède le sommeil.
- Vous savez aussi ce qui est bizarre ?
- Que je ne vous aie pas encore fait bouffer une balle de foin pour vous faire taire ? Je pense bien mais l'envie monte doucettement.
- Que la fille soit rousse. Continua Perceval sans paraître déconcerté par l'interruption. Je n'en connais pas beaucoup, des rousses, et ça m'a fait penser à Angharad. Je me demande ce qu'elle devient.
Arthur se retourna brusquement vers son compagnon et se dressa sur un coude, toute trace d'agacement disparue, ne sachant trop comment réagir. Il se refusait à taire la vérité et lui laisser de faux espoirs puisqu'un jour ou l'autre il l'apprendrait mais comment aborder la mort de la jeune femme ?
- Perceval… Je suis désolé mais…
- Je sais, il faut se lever tôt demain.
- Non ce n'est pas ça. Il est arrivé quelque chose à Angharad.
- Comment le savez-vous ?
Il ne distinguait qu'à peine sa silhouette, devinant juste que le chevalier s'était tourné vers lui, et le regretta : il aurait aimé voir son visage, ses yeux, pour savoir à quel moment ce qu'il s'apprêtait à lui révéler dépasserait le supportable.
- Par la reine. Je ne connais pas tous les détails, la raison pour laquelle Angharad s'est retrouvée avec elle alors qu'elle n'était plus à son service mais le fait est qu'elles se sont retrouvées captives ensemble, au château puis à la Tour de Ban.
Arthur s'arrêta un instant. Perceval était immobile mais la tension perceptible dans sa façon de respirer, dans ce silence gardé qui ne lui correspondait pas, montrait qu'il avait déjà compris.
- Elles ont voulu s'enfuir et elles ont été interceptées par Lancelot. Angharad a été… Angharad ne reviendra plus.
- Oh. Oh… D'accord.
Perceval s'allongea à nouveau. Dans la pénombre, à la faveur d'un moment où les nuages laissèrent filtrer la lune, Arthur pouvait voir qu'il était sur le dos, les mains jointes sur le ventre. Il attendit une réaction, des questions, mais rien ne vint.
- Ça va ?
Les mots étaient sortis naturellement et il grimaça devant la stupidité de sa propre question.
- Ce que je veux dire c'est que si jamais vous avez besoin d'en parler je suis là, Perceval.
- Je sais, Sire. Faut juste que je me fasse à l'idée qu'elle était là y'a pas deux minutes et que maintenant elle ne l'est plus. Enfin elle n'était déjà plus là y'a deux minutes mais vous voyez l'idée. Un peu comme une étoile : on voit sa lueur dans le ciel mais si ça se trouve elle n'existe plus depuis des centaines d'années. Sauf que pour Angharad c'était il y a… C'était il y a longtemps ?
Arthur essaya de se remémorer ce que lui avait dit Guenièvre.
- Il y a cinq ans environ, je crois.
- Cinq ans… Vous allez me trouver con mais je n'avais jamais pensé qu'elle puisse ne plus être dans mon paysage.
- Non, je ne trouve pas ça « con », loin de là. Au contraire.
Le roi chercha une idée pour relancer la conversation : habituellement c'était Perceval qui tenait le rôle du bavard et lui qui répondait ou gardait le silence. L'inversion des rôles et la gravité du moment le rendaient malhabile et il posa la première question qui lui passa par la tête.
- Vous aviez avancé tous les deux depuis que je suis parti ?
- Vers où ?
- Avancé dans votre histoire est-ce que vous vous étiez rapprochés.
- En général quand on discutait on était assis : je comprends pas bien.
- Est-ce que vous lui aviez déclaré votre flamme, quoi.
Perceval se tourna vers lui et il imagina parfaitement le regard perdu qu'il devait lui lancer.
- Oh zut, je vais pas vous faire un dessin quand même ! Elle était amoureuse de vous, vous d'elle, est-ce que vous avez…. Vous voyez ?
- Elle était amoureuse de moi ? Et moi j'étais amoureux d'elle ? Comment vous le savez ?
- Vous vous cherchiez dans les couloirs, vous passiez du temps à discuter, vous aimiez passer du temps ensemble…
- C'est vrai. C'est ça être amoureux ? On m'a jamais dit comment on le savait. Je pensais qu'il fallait être marié d'abord et que ça venait après.
- Quoi ? Bien sûr que non : on peut être marié sans amour, ou être amoureux de quelqu'un avec qui on n'est pas marié, ça n'a rien à voir là-dedans. Enfin si, un peu mais… Vous m'embrouillez, à force.
Perceval resta pensif un moment puis reprit :
- C'est pour ça qu'elle avait l'air d'attendre quelque chose à chaque fois qu'on se voyait. C'est con, si j'avais su ça avant… Dites, pour éviter de passer à côté si jamais ça m'arrive à nouveau, vous pourriez m'apprendre comment on sait qu'on est amoureux ?
- Comment on sait, comment on sait. Vous en avez de bonnes, vous. On sait, c'est tout.
- On ressent un truc particulier, on voit quelque chose ?
- Oui… et non. Quand vous étiez avec Angharad par exemple, c'était comment ?
- Ben normal. On parlait, des fois je ne comprenais pas alors ça m'agaçait, des fois c'était elle qui ne comprenait pas alors ça m'agaçait aussi. Mais sinon j'étais… bien. Tranquille. J'avais envie de faire des trucs pour elle aussi.
- Comme quoi ?
- Lui faire plaisir. La faire sourire. Ça me donnait l'impression d'être important. Vous c'est pas pareil, vous êtes déjà important alors ça ne doit rien vous dire mais parfois elle me regardait d'une certaine manière et j'avais l'impression d'être… quelqu'un de bien. C'est ça être amoureux ?
- Entre autres. C'est difficile à expliquer : c'est différent pour chaque personne, chaque relation. Mais grosso modo être amoureux c'est vouloir le bonheur de l'autre, se sentir bien avec lui, à l'extrême c'est être même prêt à risquer sa vie pour l'autre.
- Ne vous fâchez pas mais… Tout ça je pourrais le faire pour ma famille, pour Karadoc, pour vous. Ça veut dire que je suis amoureux de tout ce monde-là ?
- Non. Enfin vous faites comme vous le sentez mais y'a des limites. Y'a un petit plus : on a envie de la proximité de l'autre. De faire des choses… euh… de l'embrasser, des trucs comme ça.
- Ouais mais ça j'ai jamais réussi à m'y faire : se baver dessus et faire des trucs avec la langue, là, c'est quand même pas normal.
La voix dégoûtée de Perceval fit sourire Arthur : par moments il avait des réflexions enfantines et il l'imagina plus petit, à l'âge où garçons et filles s'observent tout en refusant de se mélanger.
- Du coup, si je n'ai jamais embrassé Angharad ou eu envie de le faire, je n'étais pas amoureux.
- On peut être amoureux de quelqu'un sans l'avoir embrassé. Observa Arthur.
- C'est quand même super compliqué. Pour que je comprenne : vous et la reine vous êtes amoureux ou pas ? Je vous demande ça parce que j'ai bien vu que vous étiez prêt à risquer votre vie pour aller la chercher : un moment vous ne teniez pas sur vos guibolles et le moment d'après vous voilà prêt à faire des bornes pour aller à la Tour du roi Ban. Vous étiez mariés mais vous ne passiez pas beaucoup de temps avec elle alors que maintenant que ce n'est plus votre femme c'est l'inverse, mais je ne vous ai jamais vu l'embrasser ni avant ni après. Du coup si je suis vos exemples j'ai du mal à comprendre.
- Je… Comme vous dites : c'est compliqué. Et faudrait vraiment dormir, d'accord ?
- D'accord, Sire.
Perceval s'installa et quelques minutes plus tard se mit à ronfler doucement. Arthur, lui, eut beaucoup plus de mal à trouver le sommeil. Il se caressait les lèvres en repensant aux jours passés, à la conversation de l'instant, au besoin qu'il avait eu de parler avec Guenièvre ces derniers temps.
- Oh et puis la barbe, j'ai vraiment pas besoin de ça en ce moment. Maugréa-t-il en rabattant la cape sur ses yeux.
Un gros chapitre pour me faire pardonner des MAJ plus qu'espacées.
Arthur fait enfin route vers Thanet, depuis Kaamelott (situé non loin de Salisbury si on en croit les épisodes des cercles de culture) en faisant escale aux alentours de Cair Caient, ancien nom de Canterbury, soit une distance de 162 miles, ou 54 lieues, ou 260 km. Même un cheval et un cavalier entraînés peuvent au mieux se faire au max de max 160 km en alternant les allures: autant vous dire que le trajet ne doit pas être de tout repos et qu'il est difficile d'accélérer ce passage.
Si je pose 2 et je retiens 3, j'obtiens la somme suivante: expédier Thanet pour arriver à repartir dans l'autre sens vers Tintagel va prendre plus longtemps que je l'espérais. Mais on y arrive !
Bonne lecture!
