Lancelot ne comprenait pas comment l'homme en noir pouvait marcher à une telle vitesse sans jamais trébucher, en pleine nuit et sur un terrain instable. Lui-même était tombé à plusieurs reprises, s'écorchant les genoux et les mains sur des pierres qu'il ne pouvait qu'à peine distinguer une fois à terre, et avait failli perdre son guide : s'il n'avait pas pu s'orienter grâce au rire à la fois joyeux et glacial qui avait résonné à chaque fois il aurait été perdu.
Il était prêt à demander grâce lorsqu'enfin il avait vu l'endroit où il les menait: une bâtisse ancienne au toit à moitié écroulé qui avait dû être un temps un château modeste mais ne semblait plus habitable, entouré d'une enceinte presqu'entièrement effondrée. Ils avaient dû unir leurs forces pour faire céder la porte aux gonds rouillés, chaque effort étant ponctué par un cri d'encouragement de l'homme en noir.
Il l'avait guidé à travers les couloirs jusqu'à une grande pièce où leurs pas avaient résonné différemment et avait allumé les torches situées à chaque coin de la pièce. Lancelot avait alors admiré, bouché bée, la blancheur du sol, des murs et du plafond. Des dizaines de meutrières avaient été creusées dans la pierre d'un des murs, les autres étant vierges de toute décoration.
- Un écrin de marbre dans une vieille ruine abandonnée. C'est magnifique non ? Poétique, même : une pièce immaculée pour le chevalier vêtu de blanc. Et regardez : l'univers n'a-t-il pas le sens de l'humour ?
Au milieu de la pièce une table ronde, en marbre également, constituait le seul mobilier. Lancelot s'avança vers elle et en caressa la surface froide et douce. L'homme en noir le regarda faire, adossé à la porte, un sourire en coin.
- Bien, nous voilà arrivés. Installez-vous, mais ne prenez pas trop vos aises : dans quelques jours nous saurons si la corneille va faire son nid près du lac ou si elle va s'envoler au loin.
- Encore et toujours de cette maudite corneille. Vous ne pourriez pas parler autrement que par métaphore non ? Je suis trop épuisé pour essayer de traduire votre charabia. S'agaça Lancelot.
- Oh le pauvre, il est épuisé d'avoir un peu marché.
- « Un peu marché » ? Vous m'avez fait traverser des forêts et des champs pendant plus d'une journée en nous laissant à peine le temps de souffler, sans jamais me dire où nous allions, sans jamais utiliser la moindre route.
- Maintenant vous savez. La réponse vient toujours à temps, pourquoi poser des questions avant qu'elle ne soit prête à être révélée ? Vous êtes là où vous devez être. Reposez-vous tant que vous le pouvez, messire, reposez-vous et reprenez des forces. Le vent vient tout juste de se lever, nous avons encore un peu de temps.
- Du temps pour quoi au juste ? Et où sommes-nous ?
- Nous sommes au bout du voyage.
- Certainement pas. Et si vous ne vous décidez pas à me répondre clairement, je…
- Vous quoi ? gronda l'homme en noir en s'approchant.
Lancelot porta la main à sa ceinture avant de se souvenir qu'il n'avait plus d'épée et se trouva coincé entre la table de marbre et l'homme en noir, si proche qu'il pouvait sentir son souffle sur son visage à chaque mot prononcé.
- Vous quoi ? répéta-t-il. Auriez-vous des envies de refuser mon hospitalité malgré votre fatigue ? Aurais-je dû vous faire parcourir la lande un peu plus longtemps ? Ou alors seriez-vous lassé de ma présence ? Oh rassurez-vous : bientôt nous aurons de la compagnie, bientôt vous serez débarassé de moi comme moi de vous.
- Qui ? Qui doit nous rejoindre ?
- Les instruments du destin. Et vous serez là pour les accueillir puisque vous êtes l'un d'eux. Un petit instrument défaillant… Soyez heureux : vous allez avoir l'occasion de corriger vos erreurs et d'avoir ce que vous avez toujours voulu. Pour ça il faut rester sage, sans bouger d'ici et sans poser de questions. Maintenant dormez, j'ai encore une longue route à faire avant que le vent ne se transforme en tempête.
Lancelot avala sa salive. Il ouvrit la bouche pour retenir l'homme en noir mais s'arrêta au dernier moment, soudainement encore plus épuisé. Ses jambes cédèrent et il tomba évanoui au pied de la table ronde.
Sur le champ de bataille Léodagan de Carmélide était plus connu pour ses attaques violentes et bruyantes que pour sa discrétion. Pourtant il savait également se mouvoir dans le plus grand silence, s'immobiliser lorsqu'il craignait que l'ennemi soit sur le point de se réveiller, avant d'avancer au plus proche et de frapper au meilleur moment.
Descendre l'escalier de pierre sans faire le moindre bruit n'avait pas été particulièrement difficile. Faire passer l'extrémité du cor entre les barreaux sans que les deux métaux s'entrechoquent avait pris un peu plus de temps, mais le double ronflement ne s'était pas interrompu une seule seconde. Il pris le temps d'apprécier la scène devant lui, de sortir les deux boules de mie de pain de sa poche et de les enfoncer dans ses oreilles, puis gonfla ses poumons et de souffla de toutes ses forces dans le cor à trois reprises. Le son déjà difficilement supportable à l'extérieur se répercuta sur les murs de la prison dans un écho assourdissant. Le Père Blaise et le Jurisconsulte se redressèrent, blèmes, l'un portant une main à son cœur et l'autre se mettant en position de prière.
- DEBOUT LES DONZELLES ! LE SOLEIL VIENT DE SE LEVER !
- Mais ça va pas non ? Vous êtes le plus grand taré que la Terre ait porté ! Vous avez failli me faire crever, espèce de sadique !
- Oh je suis touché de tant de compliments venant de vous, Jurisconsulte, mais la flagornerie ne vous mènera nulle part. ça va, bien dormi ?
- NON ! Comment voulez vous qu'on dorme correctement dans vos geôles ? En plus votre garde-chiourme ne m'a pas lâché une seconde jusqu'à ce que j'écrive le dernier mot, ça a pris des heures ! Il a fallu que je recommence deux fois à cause de ses décharges électriques.
- Vous deviez le mériter.
- C'est-à-dire qu'il s'endormait de fatigue… Mais plutôt que de le réveiller en douceur le sieur Gareth lui balançait un coup de jus. Intervint le Père Blaise.
- Résultat, ça a fait une grande rayure et j'ai dû tout reprendre à zéro ! Mais j'ai fini ce que vous m'avez demandé alors soit vous êtes venu nous buter et dans ce cas faites-le tout de suite, soit vous me laissez me rendormir. J'ai l'impression d'avoir fermé les yeux à peine quelques minutes.
- ça doit être parce que Gareth vous a quitté il y a quoi… Un quart d'heure, à une vache près ?
- Quoi ?
- Il m'a passé vos parchemins et est parti dormir, le pauvre. Du coup je me suis dit que j'allais vous faire une petite visite histoire de voir si la chambre est à votre goût, si la vue vous plaît…
- Non, et non. Et quand je vois votre trogne c'est encore pire.
- Oh ! Fit Léodagan, la main sur le cœur. Là, vous me faites de la peine, j'en suis tout tristounet. Ce qui est dommage c'est que vous allez la voir jusqu'à ce que vous arrétiez de vous foutre d'elle.
- De qui ?
- De ma tronche, rat débile !
- Mais qu'est-ce qu'il raconte, il est devenu sénile en plus d'être sadique ? Chuchota le Jurisconsulte au Père Blaise.
- Il est pas sénile, il est pas sourd, et il est pas con. Répondit Léodagan froidement.
- Je ne comprends pas un seul mot à ce que vous me chantez alors essayons de communiquer comme des adultes civilisés, si vous arrivez à atteindre le niveau.
- Vous croyez que je n'allais pas vérifier ce que vous avez écrit ? Pas sur le fond : ça c'est du grec et je laisse à mon gendre le soin d'y jeter un œil.
- Ex-gendre.
- Ex et futur gendre, si vous avez fait correctement votre boulot sur ce document-là. Et comme justement vous n'avez pas fait le boulot sur l'autre, j'ai comme des envies de vous pêter les rotules histoire de vous motiver un peu plus puisque les caresses du sieur Gareth n'ont pas suffit.
- Vous m'avez demandé de vous rédiger des machins, vous les avez, qu'est-ce qui vous faut de plus ?
- Arrêtez de vous foutre de ma trogne, je vous dis ! C'est quoi ça ? « Je soussigné », et là y'a un trou, « déclare répudier » et un autre trou, blablabla blablabla, et voilà. C'est du boulot ça peut-être ?
- C'est ce que vous m'avez demandé !
- Et les noms, alors ?
- Mais vous ne me les avez pas donnés, les noms, bougre de décérébré congénital ! J'allais pas vous les pondre ! Comment voulez vous que je sache qui répudie qui ?
- Ah, tiens oui. C'est pas totalement faux : il m'a pas donné l'info, l'autre zouave. Du coup…
- Du coup on peut se rendormir ?
- Mais tout à fait, au temps pour moi, il faut savoir reconnaître ses torts. En revanche, comme je n'aime pas trop être traîté de sénile, je voudrais juste vous prévenir que je vais demander à mes gars de vous jouer un peu de cornet à bouquin histoire de vous bercer. Non, tiens : de cornemuse. J'en ai vu un se balader avec son bouzin sous le bras l'autre jour, il sera content de ne pas l'avoir apportée pour rien. Bonne nuit, les petits !
Le Jurisconsulte suivit Léodagan des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse, avant de se retourner vers le Père Blaise.
- Mais c'est le roi des emmerdeurs, le prince des brise-burnes… Il élève la cruauté au rang d'art !
- Et encore… Soupira le Père Blaise, blasé. Je crois que vous avez déjà rencontré sa femme : question brise-burnes vous reconnaîtrez qu'elle lui tient la barbichette.
- Effectivement… Dites donc mon cher, vous êtes certain que filer d'Orcanie était la meilleure chose à faire ? Non parce que j'ai comme l'impression qu'on va arriver au même résultat mais en empruntant un chemin beaucoup plus pénible.
- Figurez-vous que si je passe mon temps à prier, ce n'est pas exactement pour remercier le Seigneur de l'accueil mais plutôt pour sortir de là au plus vite. En un seul morceau de préférence et sans cravate en corde si vous voyez ce que je veux dire.
- Je vois. On est mal barrés ?
- On est très mal barrés.
Léodagan était, sans bien savoir pourquoi, d'excellente humeur. Il l'avait été presque depuis le réveil et le plaisir de réveiller les deux prisonniers en sursaut l'avait conforté dans cet état d'esprit. En sortant des geôles et en voyant la tente de fortune que Merlin avait dressée juste devant le laboratoire il s'était souvenu de sa promesse de la veille et décida de s'offrir un second plaisir. Il fit le tour de la tente, estima à peu près où devait se situer la tête du druide et hurla en tentant d'imiter un loup sans parvenir totalement à ses fins.
- Qu'est-ce… Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qui se passe ?
- C'est rien, c'est vos copains les loups qui vous disent qu'à rester couché comme une grosse feignasse vous allez finir par vous transformer en huître.
- J'aurais dû me douter que c'était vous. Et qu'est-ce que je peux faire pour le Seigneur Léodagan à part lui servir de souffre-douleur ?
- Oh tout de suite les grands mots. Figurez-vous que c'est moi qui vais pouvoir faire quelque chose pour vous, alors profitez !
- Vous êtes certain que ça va, vous ?
- Oui pourquoi ?
- Parce que c'est la première fois que je vous vois aussi… Souriant. Voire même joyeux. Vous n'auriez pas reçu un sort par hasard ? Ou mangé un truc bizarre ? Un coup sur le crâne ?
- Dites, je pourrais le prendre mal ! ça m'arrive régulièrement d'être joyeux. Tenez, la dernière fois je m'en souviens parfaitement : c'était il y a treize ans, au mois de mars. Ah, ça vous en bouche un coin !
- Du coup quand vous êtes joyeux vous faites chier le monde ?
- Parfois. Mais là, ça va vous plaire.
Léodagan monta les quelques marches du laboratoire et tambourina à la porte.
- ELIAS ! Elias j'ai besoin de vous alors ramenez vos miches et ouvrez cette porte. ELIAS !
La porte s'ouvrit sur un Elias défait, les yeux plus cernés encore que d'habitude et les cheveux en bataille.
- Je vous avais demandé d'être patient : la potion de localisation ça ne se fait pas comme ça !
- Justement, Merlin et moi on a un truc à vous dire.
- Moi d'abord : regardez ça.
Elias brandit une bouteille en verre devant le visage de Léodagan et ajouta une herbe à la mixture qu'elle contenait. La couleur vira du brun foncé à un bleu soutenu avant de devenir aussi transparent que de l'eau.
- J'ai pas arrêté depuis que vous me l'avez demandée : elle est prête. Enfin faut juste attendre que ça refroidisse. Après faut verser sur une carte enchantée et ça vous localisera votre type.
- Alors justement, à propos de ça, on n'a pas voulu vous déranger hier soir mais il se trouve qu'on l'a retrouvé.
Merlin se racla la gorge.
- Plus précisément, ce sont les loups qui l'ont retrouvé.
Après un nouveau raclement de gorge, plus insistant, Léodagan leva les yeux au ciel.
- D'accord, Merlin a demandé un service à des loups, qui ont retrouvé le jurisconsulte et qui nous ont permis de le choper. Ça vous va comme ça ?
- Vous auriez pu le dire avec un peu plus d'admiration mais ça m'ira. Répondit Merlin.
- Attendez vous voulez dire que je me suis cassé le derche à épiler cent-quarante pattes de blatte à la bougie pour rien ? Vous vous foutez de moi ou quoi ?
- Ah mais non, pas pour rien : la prochaine fois qu'on cherche un type on pourra utiliser votre potion. Tiens pourquoi pas l'utiliser pour Lancelot ?
- Parce qu'il faut penser à la personne tout en touillant la potion : ça sert pas à retrouver n'importe qui, ça sert à retrouver un mec seulement ! Vous imaginez le bordel sinon quand on la verse sur la carte ?
- Ben refaites-en.
- J'ai utilisé toutes mes pattes de blatte ! J'ai même dû en chasser sous les meubles pour avoir le nombre !
- Merlin, vous pouvez pas en appeler?
- Pour qu'elles se fassent arracher les pattes ? Ah non, vous imaginez un peu la réputation que je vais avoir ? Les sacrifices d'animaux, on tolère quand c'est justifié, mais là… non vraiment pas.
- Dites, sacrifier des insectes pour retrouver un tordu vous reconnaîtrez que c'est justifié ! insista Léodagan.
- C'est pas la peine de l'emmerder : de toutes façons ce n'est pas le seul ingrédient qu'il me manque, m'est avis que Dame Mevanwi a bien tapé dans les stocks. Il me faudra un peu de temps pour tout rassembler, je vous ferai signe quand faudra jouer les appeaux à blattes. Ajouta-t-il à l'intention de Merlin.
- Faudra me le demander avec un peu plus de politesse, Monsieur Elias.
- Vous savez que je n'ai pas besoin de vous et que c'était déjà par pure politesse, Monsieur Merlin ?
- Pas besoin de…
- Bon ça suffit, démerdez-vous tous les deux, moi ce qui m'intéresse c'est le résultat. Mais vos potes les loups ils ne pourraient pas nous aider pour Lancelot ?
- J'ai essayé, vous pensez bien : les derniers qui l'ont vu ça remonte à deux jours et y'en a pas un qui arrive à remonter sa piste.
- Ben alors, ils ont la truffe bouchée, vos bestiaux ? demanda Léodagan.
- Mes bestiaux ils vous ont filé un coup de main, je vous le rappelle.
- HE LA BAS, à propos de coup de main, quelqu'un pourrait venir m'aider ?
- Karadoc ? Il est où ce con ? fit Léodagan, surpris, en regardant alentour.
- Je crois que je sais, répondit Merlin en se dirigeant vers le souterrain situé à deux pas, mal dissimulé par une plaque en bois, suivi par Elias et Léodagan.
En poussant la plaque du pied, Merlin fit apparaître Karadoc en bas de l'échelle, portant trois baluchons.
- J'ai réussi à les traîner jusqu'ici mais monter l'échelle c'est trop dur. Balancez-moi une corde et vous n'aurez plus qu'à tirer. Commanda Karadoc.
- Ou alors vous pouvez vous démerder. Répondit Léodagan.
- Allez, un beau geste ! C'est quand même un trésor ce que je vous ramène !
Léodagan maugréa mais alla chercher une corde sur le chantier et en lança l'extrémité dans le trou. Au signal de Karadoc il se mit à tirer sans parvenir à faire monter le baluchon de plus de quelques centimètres, au point d'ordonner à Elias et Merlin de venir l'aider. A trois ils parvinrent enfin à sortir le premier baluchon.
- Qu'est-ce qu'il y a dedans pour que ce soit si lourd ? De l'or ? Demanda Léodagan, essouflé.
- Y'en a : le Roi m'avait demandé de garder ce que vous avez ramené tous les deux l'autre fois. Mais y'a mieux encore, un véritable trésor.
Les deux sacs suivants furent sortis avec autant de difficulté. Pliés en deux, les mains sur les cuisses, les trois hommes regardèrent Karadoc sortir en souriant du souterrain.
- J'avais pas souvenir qu'on ait ramené pour aussi lourd de richesses, souffla Léodagan.
- Ah non : vos machins ils sont là. Répondit Karadoc en montrant un sac qu'il avait sur le dos.
- Et tout ça alors ?
- Là c'est tous mes saucissons, là ce sont deux jambons au miel dont vous me direz des nouvelles, et là ben c'est tout le reste de mes affaires : figurez-vous que j'ai décidé que le Clan des Semi-Croustillants ne sera plus autonome. Enfin faut que j'en parle à Perceval mais je suis sûr qu'il sera d'accord. Plus de clan, plus de raison de ne plus dormir à Kaamelott, j'ai donc tout ramené.
- Mais et les autres ? demanda Merlin
- Ceux du clan vous voulez dire ? Je leur ai dit de faire leur baluchon et de ramener leurs fesses.
- On vient de se casser le dos à tirer des sacs de barbaque ? Sans déconner, vous avez vraiment de la chance que je sois à ça de ne plus vous avoir pour gendre, sinon ma fille serait déjà veuve.
- Ben pourquoi vous dites ça ?
- Parce que la prochaine fois vous allez vous carrer vos jambons où je pense.
- Non, pourquoi vous dites que je ne vais plus être votre gendre ?
- Quoi, Arthur ne vous a pas parlé ?
- Ah si, ça me parle maintenant. D'ailleurs faudra faire gaffe à ce que Guenièvre ne tombe pas sur ce sac-là : c'est celui des saucissons. J'ai pas envie qu'elle gonfle. Par contre si vous, vous en voulez un pour aller avec vos blettes pour un jour où elle ne mange pas avec vous, je peux vous en offrir un ?
Léodagan le regarda longuement puis secoua la tête.
- Non y'a pas, ça a forcément un sens mais j'en trouve aucun. Vous savez que vous me faites peur des fois à dire des choses auxquelles je ne bite rien ?
- Ben faut pas. Si vous voulez un conseil, quand ça vous arrive dites « c'est pas faux ». Ça marche avec tout.
Léodagan serra les dents : sa bonne humeur s'envolait doucement. Il avait le choix entre se défouler physiquement ou vocalement, et opta pour la seconde option uniquemement parce qu'il avait mal aux mains à force de tirer sur cette fichue corde.
- Dire merde aussi, ça marche avec tout. Regardez, là par exemple : merde. Merde, et puis-remerde derrière.
- Ben qu'est-ce qui lui prend ? Demanda Karadoc en le regardant s'éloigner.
Guenièvre ne l'aurait jamais cru, mais elle commençait à apprécier de dormir sous une tente. Les bruits de la nuit ne paraissaient pas si effrayants que cela en sachant que tout était bien fermé, particulièrement en dormant avec ses parents, et surtout elle pouvait goûter le soleil dès le réveil, pieds nus dans l'herbe, emmitouflée sous ses couvertures. Ce n'était que le deuxième matin mais c'était en passe de devenir un de ses moments préférés. Elle fit le tour de la tente en laissant les brins d'herbe lui chatouiller la plante des pieds, tournant son visage vers le soleil en fermant les yeux pour profiter de sa chaleur.
- Dites-donc ma fille, un de ces jours faudrait peut-être envisager de se comporter à nouveau comme une reine et pas comme une fille de ferme !
Guenièvre rouvrit les yeux, un sourire aux lèvres, et chercha son père dont le ton moqueur démentait la dureté des mots. Elle le vit avancer vers elle, venant du château, et fut marquée par la façon dont le soleil faisait ressortir ses cheveux blancs. Même en ayant conscience du temps qui avait passé elle avait du mal à se faire à l'idée que ses parents avaient autant vieilli.
- Que je sache je peux faire comme bon me semble : je ne suis ni l'une, ni l'autre ! Répondit Guenièvre en tirant la langue. Si je veux rester pieds nus toute la journée personne ne peux m'en empêcher.
- Je ne vous en empêche pas : quand vous aurez foutu un panard dans une bouse autant vous dire que le goût du champêtre va vous passer tout seul. En plus vous êtes en bonne voie pour redevenir reine, croyez-moi : il ne manque que deux signatures et l'affaire est dans le sac.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Notre bon roi m'avait laissé des instructions pour le jurisconsulte : exit l'acte d'échange d'épouse, on repart comme avant. Et tout est prêt, juste là. Exulta Léodagan en montrant les parchemins qu'il tenait en main. D'ailleurs j'y pense : faut que je demande à votre mère si elle peut faire quelque chose pour mieux insonoriser notre future piaule.
- Comme avant… repris Guenièvre, pensive.
- Votre joie fait plaisir à voir, ne vous sentez pas obligée de me remercier surtout.
- Vous êtes sûr que c'est ce qu'Arthur voulait ?
- Un peu oui ! Mais qu'est-ce qui vous prend tout à coup ?
- C'est que je sais de source sûre qu'il n'a pas renoncé de gaité de cœur à… à une certaine personne. Alors même s'il dit le contraire je me demande s'il ne va pas finir par regretter tout ça et je n'ai vraiment pas envie d'être la cinquième roue du carrosse.
- Vous n'êtes pas en train de me dire que vous voulez rester l'épouse de l'autre glandu, là ?
Guenièvre ne répondit rien, le regard dans le vide.
- Et on peut savoir qui est votre source sûre, là, histoire que je lui explique ma façon de penser ?
- Ne commencez pas à vous énerver, ça ne servira à rien !
- Je m'énerve si je veux ! Alors c'est qui ? Forcément un habitué et quelqu'un à qui le Roi pourrait se confier. Alors qui : Perceval ? Karadoc ? Bohort ?
Guenièvre tourna brièvement les yeux vers son père à l'évocation du troisième nom : il ne lui en fallait pas plus.
- Mais de quoi il se mêle, celui-là ? Vous allez me faire le plaisir d'oublier tout ce qu'il a pu vous dire et d'acquiescer gentiment quand on vous demandera si vous voulez être reine, compris ? D'ailleurs on ne vous demandera pas votre avis, vous mettrez vos miches là où on vous dit de les mettre. Et allez vous habiller, au trot !
- Mais c'est pas fini de gueuler, dehors ? Cria Séli depuis l'intérieur de la tente.
- Je gueule si je veux ! Hurla Léodagan
- Vous ne pourriez pas vous lever une fois du bon pied non ? Répondit Séli sur le même ton.
- C'était le cas, figurez-vous !
- Dites, c'est pas le seigneur Iagu là-bas ? Interrompit Guenièvre. Il ne devait pas ramener des chevaux ?
- Si, et alors ? Répondit Léodagan en cherchant du regard ce que Guenièvre lui indiquait.
- Pourquoi il ramène un troupeau de chèvres ?
Léodagan plissa les yeux : ils étaient trop loin pour qu'il distingue autre chose que des petites taches colorées, trop petites pour être les chevaux attendus. Il attendit que Iagu et ses compagnons se rapprochent, les taches devenant de plus en plus nettes.
- Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
- Oh qu'ils sont mignons ! s'exclama Guenièvre.
- Mais QU'EST-CE QUE C'EST QUE CE BORDEL ? Répéta Léodagan, d'humeur cette fois tout à fait massacrante.
Tout sonnait faux. L'hospitalité d'Horsa, son sourire avenant, la lenteur de ses mots parfaitement choisis. Tout, jusqu'à la posture de Wulfstan qui restait debout, signe de déférence à son chef, mais osait poser une main sur son épaule comme si elle cumulait les fonctions de mercenaire et de compagne.
Il s'était à moitié attendu à sentir le goût d'un poison ou d'un sédatif en buvant la première gorgée de cette tisane étrange qu'on leur avait servi au bout de quelques minutes de discussion il avait changé d'avis : le sédatif n'était pas dans la boisson mais dans les phrases d'Horsa.
Il se présentait comme un futur allié potentiel, aux reins solides grâce à l'argent accumulé, prêt à assurer l'intégrité du royaume de Logres en faisant de Thanet un territoire fédéré contre une très modeste contrepartie : une place à la table ronde… Cet homme se comportait comme un chat face à une proie : il observait, donnait des petits coups de patte en apparence innocents mais attendait le moment opportun pour mordre à la jugulaire.
Mais la proie en question était un Dux Bellorum formé à la politique à Rome, ou plus précisément formé aux politiques. Cette proie-là savait que la gouvernance des hommes et d'un pays n'était pas uniquement faite de décisions officielles mais aussi et surtout de petites manœuvres personnelles, de services rendus dans le seul but que l'adversaire soit redevable des années plus tard, ou de scandales opportunément apparents qui cachent des manœuvres plus odieuses encore.
Horsa était un homme intelligent mais Arthur réalisa assez rapidement, en l'écoutant parler avec mépris de la façon dont Lancelot avait accepté en un instant de morceler le territoire sacré du royaume de Logres, qu'il vouait une telle admiration à Uther Pendragon qu'il en avait oublié de se renseigner sur son héritier.
Il semblait croire qu'Arthur Pendragon serait, tout comme son aîné, sensible aux cajoleries et aux compliments… Il ignorait qu'un quart de siècle auparavant, alors qu'il était encore Arturus, il avait déjà entendu ce genre de discours de la bouche de Sallustius, politicien-prestidigitateur qui avait voulu faire de lui le lapin sur lequel tous les yeux se concentrent afin de faire oublier ses manœuvres.
Arturus voyait parfaitement l'intérêt pour un saxon de se soumettre à l'autorité du Roi de Logres : d'ennemi il devenait allié, un allié dont certes on se méfierait quelques années mais qui pourrait avoir peu à peu les coudées franches et gagner du terrain. Rejoindre la table ronde ? Quel merveilleux moyen de connaître les autres chefs fédérés, de gagner peu à peu leur confiance, voire de diviser pour mieux régner. Prêter de l'argent, qui plus est de l'argent gagné en dépouillant le royaume ? Un pied de nez subtil pour montrer qui a l'ascendant.
L'envahisseur visait la conquête par l'intégration, exactement comme Sallustius avant lui.
Et pendant qu'Arturus analysait la technique militaire et cherchait un moyen de s'en sortir la tête haute, Arthur serrait les dents pour ne pas laisser échapper le « et si vous arrêtiez de vous foutre de ma gueule deux secondes » qui lui brûlait les lèvres.
Soudain, en une question d'Horsa, il se trouva déstabilisé.
- Alors, la quête du Graal… On commence quand ?
Arthur sentit une tension dans sa nuque et essaya d'en analyser la raison : Wulfstan avait retenu un bref instant son souffle au moment où Horsa, affalé dans son fauteuil dans une parfaite incarnation de la nonchalance, avait articulé ces mots. Il y avait une intention cachée, quelque chose qu'il avait du mal à comprendre mais qu'il était bien décidé à découvrir.
- Pourquoi, ça vous intéresse le Graal ? Je vous croyais plus Odin, Thor et compagnie que Dieu unique ?
- Je le suis toujours : nos dieux ont le mérite d'être francs, là où les vôtres sont… joueurs. Et je vous croyais plus elfes, fées et… divinités multiples que dieu unique. Les temps changent et vous en êtes l'exemple vivant : Kaamelott a à la fois un prêtre, un enchanteur, et un druide. Tout ça est… comment dire… contradictoire et pourtant vous parvenez à faire tenir ce curieux mélange.
- Je suis curieux et ouvert au progrès, voilà tout.
- Grâce à ce progrès le royaume de Logres a grandement… évolué pendant votre règne. Pas en termes d'étendue du territoire, mais on ne peut que saluer ce que vous avez fait pour votre peuple. Vous savez, j'ai toujours été un grand admirateur de votre père. Un homme qui savait diriger de façon… efficace.
- Si par efficace vous entendez à grand coup de tartes dans la gueule, alors oui il était très, mais alors très efficace. Je ne vois pas tellement le rapport avec le Graal mais allez-y, galopez…
- Galoper ?
- Poursuivez. C'est ce que ça veut dire. Même moi je le sais ! Intervint Perceval en lançant un regard fier à Arthur.
- Merci. Votre royaume a besoin d'un grand chef, et il vient de le retrouver. Si ce grand chef trouvait le Graal, il serait respecté par tous les peuples. Mais si en quinze ans vous ne l'avez pas trouvé, peut-être qu'un regard neuf pourrait changer les choses. Je pourrais être ce regard neuf.
- C'est étrange, j'ai l'impression que vous avez la certitude de pouvoir le trouver. Vous n'auriez pas des éléments à partager, par hasard ? En tant que futur chevalier de la Table Ronde ?
- Qui peut lire l'avenir ? J'espère seulement être guidé, tout comme vous. La seule différence c'est que vos dieux aiment le mystère alors que les nôtres sont plus… directs.
- Qu'est-ce qui vous fait penser que vos dieux aimeraient trouver le Graal ?
- N'est-ce pas le cas de tout le monde ?
- Je ne sais pas. Comme vous le savez sans doute les dieux m'ont confié Excalibur en contrepartie de la quête du Graal, ce qui est déjà un sacré paradoxe en soit.
- Paradoxe ?
- Deux idées contradictoires : les dieux bretons veulent me faire trouver un objet qui démontrerait l'existence du Christ et donc du Dieu unique, ce qui par définition exclurait leur propre existence. Comique, non ? Du coup ça m'étonne un peu que vos dieux et les nôtres cherchent tous à démontrer qu'il y a quelqu'un au-dessus.
- La lumière pour tous les peuples… Qui ne voudrait pas le bonheur de l'humanité ?
- Certes. Cependant comme vous le savez j'hérite d'une situation un peu tendue sur tout le territoire : mon urgence est de trouver de quoi faire bouffer le peuple avant de nourrir sa spiritualité.
- C'est le rôle du Roi. Comme c'est le rôle des chevaliers de suivre ses ordres et de mener ses quêtes. Car je crois que quiconque s'assoit à la Table Ronde devient chevalier ?
- Vous êtes très bien renseigné.
- Et en tant que chevalier, serait-il possible d'habiter au château ? Pour me rapprocher de vous et mieux offrir mes services bien sûr.
- Lorsqu'il ne sera plus à deux doigts de s'effondrer, je pense qu'on pourra vous trouver une piaule, ou deux ? suggéra Arthur en regardant Wulfstan.
- En attendant, peut-être auriez-vous un endroit disponible et discret ? Quelque part entre Kaamelott et Tintagel ?
- Discret ?
- Je crains que pour l'instant nos visages et nos tenues ne soient pas encore… bien perçus. Je préfèrerais faire profil bas en attendant de montrer ma valeur et mon implication à vos côtés.
- C'est marrant, j'aurais cru que vous auriez hâte de retourner au pays après toutes ces années. Ça ne vous manque pas ?
- Je n'ai pas de famille là-bas depuis que mon frère est mort. Je commence à me faire à votre climat et même à votre nourriture. Et puis je me sens bien ici, aussi bien que chez moi. Vous pourriez m'appeler le premier anglo-saxon : un mélange entre deux peuples.
- Très bien. Je vous ferai signe dès que j'aurai trouvé le lieu adéquat. Et je vous ferai signe dès que j'aurai pris ma décision concernant la Table Ronde.
- Ne tardez pas trop.
Arthur leva un sourcil devant la menace à peine voilée.
- Ne vous méprenez pas, Sire Arthur : c'est juste que nous avons hâte de réparer les erreurs du passé et de trouver la paix. Corrigea Horsa en levant sa coupe.
Arthur mima son geste en forçant un sourire.
Il suivit vaguement le reste de la conversation, le cerveau en ébullition, cherchant à écouter la visite sans paraître trop pressé. Il lui fallut des trésors de patience pour ne pas pousser Perceval vers l'embarcadère, conscient des regards des saxons sur eux.
- J'ai rien compris. Du coup les saxons sont de notre côté maintenant ? Ou pas ? Demanda Perceval une fois monté sur la barque qui faisait la navette entre l'île et la terre.
- Plus tard, Perceval.
- En tous cas, s'il vient avec nous à la table ronde, faudra qu'il travaille un peu la langue : c'est pas possible de ne pas comprendre tout ce qui se dit comme ça. A moins qu'il ne vienne pas ?
- Plus tard, Perceval !
- Du coup on fait quoi maintenant : on rentre à Kaamelott, on cherche Yvain ?
Arthur ne répondit pas. Il aurait bien aimé faire un détour et retrouver la trace d'Yvain mais son instinct lui disait qu'il y avait urgence à rentrer : Horsa savait où était le Graal, il le sentait. C'était une certitude qui avait pris corps au fil de leur conversation : il savait. Pas précisément, sinon il l'aurait déjà entre les mains, mais le saxon était parvenu à déterminer une zone relativement restreinte, quelque part à l'Ouest entre Kaamelott et Tintagel. Comment avait-il pu le faire en si peu d'années ? Par un message de ces dieux plus « directs » dont il avait parlé ? Par des informations glanées dieu sait où, peut-être au cours des exactions menées sur tout le territoire ?
Il le ferait parler. Il allait retrouver le Graal et une fois qu'il l'aurait entre les mains, il le ferait parler.
Viviane entendait du vacarme dehors, des gens qui s'activaient. Elle remonta les couvertures au-dessus de sa tête et se retourna en soupirant d'aise : elle n'avait pas passé d'aussi bonne nuit depuis longtemps et n'avait aucune envie que ce moment de béatitude et de chaleur cesse, même s'il devait être près de midi.
- Viviane, vous dormez ?
Elle grogna en entendant Meghan.
- Juste encore cinq minutes s'il vous plaît !
- Cinq minutes, pas une de plus ! Vous avez déjà sauté le petit déjeuner, vous n'allez quand même pas rester au lit toute la journée !
Et pourquoi pas ? Pensa-t-elle. Elle sentit le sommeil la gagner à nouveau, ses pensées devenant de plus en plus étranges, oniriques.
Soudain elle se redressa, le cœur battant : dans son rêve une voix l'avait appelée par son nom, une voix qu'elle n'avait pas entendue depuis des années et qu'elle avait presque oubliée. La chaleur des couvertures semblait s'évanouir, leur poids devenir de plus en plus léger.
Lorsque Meghan souleva les draps, cinq minutes plus tard, il n'y avait plus personne. Pourtant aucune des femmes présentes autour de la tente n'avait vu la jolie rousse.
