Perceval avait patienté tout le temps de la traversée. Il avait patienté jusqu'à ce qu'ils récupèrent leurs chevaux. Il avait même patienté jusqu'à ce qu'ils quittent le village mais là, il n'y tenait plus.
- Est-ce que maintenant c'est plus tard ?
- Pardon ?
- Vous m'avez dit « plus tard ». Est-ce que maintenant c'est plus tard ?
- Allez-y, posez vos questions.
- C'est-à-dire que je ne m'en souviens plus. Mais si je les retrouve je pourrai vous les poser ?
- Posez toujours, ça ne m'engage pas à y répondre. Enfin si, je vais répondre à une de vos questions : on rentre à Kaamelott, Yvain attendra. Je ne vais pas faire du porte-à-porte en attendant de le dénicher.
- S'il a un chien ça va alors : il pourra se défendre.
- De quoi ?
- Non rien.
Perceval connaissait ce « de quoi ? » par cœur : manifestement il avait encore compris de travers. S'il voulait éviter de passer pour un idiot mieux valait ne pas demander pourquoi le roi avait parlé de niche. Les deux jours écoulés en sa compagnie s'étaient trop bien déroulés pour gâcher le moment : le roi avait même été particulièrement gentil quand ils avaient parlé d'Angharad. Pourtant il n'y était pas obligé : ce n'est pas le rôle d'un roi de se soucier de la mort d'un de ses sujets ou de la peine d'un de ses chevaliers.
Il aurait bien aimé pourtant lui demander s'il avait déjà eu à vivre la même chose. Avoir des conseils pour comprendre pourquoi il ressentait comme un vide dans le ventre, ce qu'il devrait faire. Ou même de savoir ce qu'il y a après la mort : il avait bien écouté le Père Blaise et il avait dit qu'il y avait une vie après la mort, qu'on allait au Paradis ou en Enfer selon si on aimait les pêches ou pas. Sauf qu'il ne savait pas si Angharad aimait les pêches. A moins que ce soit planter des pêchers et là il était sûr que ni Angharad ni lui n'en avaient jamais planté. Si le Père Blaise avait raison et que c'était bien une histoire de pêchers, il la retrouverait au Paradis.
D'un autre côté, quand il était petit on lui avait dit que quand on mourrait ça s'arrêtait là, qu'il n'y avait rien d'autre. Qu'on n'avait plus mal ni faim, ni rien. Et qu'il ne fallait pas pleurer quand quelqu'un mourrait quand on était un homme.
Mais d'un troisième côté, le roi n'avait pas eu l'air content quand il lui avait dit qu'il n'hésiterait pas à mourir pour lui : il l'avait même enguirlandé en lui interdisant de se sacrifier. D'un quatrième côté il n'arrêtait pas aussi de dire qu'il fallait faire ce qui paraissait juste, et ce qui lui paraissait juste à lui, c'était de le défendre quoi qu'il en coûte. Et puis s'il mourait de toutes façons le roi ne pourrait plus se fâcher contre lui puisqu'il serait mort, sauf à ce qu'ils se retrouvent au Paradis.
Il commençait à avoir mal à la tête à force de penser à toutes ces choses depuis la veille : il avait eu du mal à se concentrer sur la rencontre avec Horsa. D'ailleurs…
- Sire, j'ai retrouvé une de mes questions : les saxons, ils sont de notre côté maintenant ? C'est plus des ennemis ?
- C'est plus compliqué que ça… Horsa est un chef saxon, Lancelot lui a offert une partie du territoire de Logres, il a accepté de fédérer cette partie du territoire : légalement il fait partie du Royaume auquel il s'est soumis.
- Mais les autres saxons ?
- C'est là où ça devient compliqué : Horsa n'a pas fédéré le peuple saxon mais juste ce bout de territoire. Si les saxons attaquent et qu'on riposte, il est en droit de prétendre à une rupture des accords. Thanet ne ferait plus partie du territoire, à nouveau. Or c'est un territoire sacré.
- Mais pourquoi les saxons nous attaqueraient si un de leurs chefs est de notre côté ?
- C'est sûr que ce n'est pas pour profiter du climat ou des spécialités culinaires de Bretagne qu'il a débaroulé, et que ce n'est pas pour avoir un petit pied-à-terre qu'il a récupéré cette île. Il avait anticipé l'éventualité de mon retour.
Jusqu'ici, Perceval suivait. Tant bien que mal, mais il suivait. Mais soudain il avait l'impression qu'Arthur avait parcouru trois lieues en une fraction de seconde et il était incapable de le rattraper. Quel était le rapport entre Thanet et le retour du Roi ? Il était temps de tenter une manœuvre apprise de Karadoc.
- Ah, je vois…
Arthur se retourna vers lui, le dévisagea, puis regarda à nouveau devant lui en continuant ses explications.
- Je dois avouer que j'admire Horsa : jouer sur les deux tableaux en douceur et sans que Lancelot, qui pourtant est un des meilleurs stratèges que je connaisse, ne remarque rien… Il est fort. Remarquez, s'il n'avait pas parlé du Graal, je n'aurais rien vu non plus.
Là, Perceval était distancé d'au moins cinquante lieues et n'eut aucun remord à l'avouer.
- Parce que les saxons ils cherchent le Graal, maintenant ?
- Vous n'avez pas remarqué la façon dont elle s'est crispée à ce moment de la conversation ?
- Wulfstan ? Non, elle n'a rien dit à part bonjour et au revoir : pourquoi je l'aurais regardée ?
- Parce que c'est elle, le maillon faible. Horsa est un calme. C'est un parfait exemple de maîtrise de soi : il pourrait jouer à tous les jeux de carte du Pays de Galles contre vous que vous ne seriez pas capable de deviner ce qu'il a en main. Cet homme est passionnant : si ce n'était pas une petite salope j'aimerais beaucoup discuter avec lui. Sauf qu'il a fait une erreur en laissant Wulstan assister à notre rencontre : elle est jeune et impétueuse.
Impétueuse. Bon sang il avait déjà entendu ce mot, mais où ? Impossible de se souvenir.
- C'est pas faux.
- Vous avez remarqué la façon dont elle a posé la main sur son épaule ? Ils sont ensemble. Je vous parie une année de consommations à la taverne qu'elle lui a tanné le cuir jusqu'à ce qu'il accepte sa présence en lui faisant promettre de ne pas ouvrir la bouche. Et vous avez vu comme elle a retenu sa respiration quand il a mentionné le Graal ? Dont ses doigts se sont crispés au moment où il parlait d'un endroit discret, « quelque part entre Kaamelott et Tintagel » ? Elle a failli lui broyer la clavicule.
- Pas particulièrement non, avoua Perceval en se notant de faire attention aux doigts des gens dans le futur.
- Je vous fiche mon billet que ces dernières années Horsa a couru deux lièvres à la fois.
- Franchement, s'il a fait ça c'est qu'il est con. Pour attraper un lièvre faut poser des collets, tout le monde sait ça.
- Je voulais dire que pendant qu'il cherchait les chevaliers de la Table Ronde, comme Lancelot le voulait, il en a profité pour chercher le Graal. Comment il a pu réduire à ce point le champ des recherches je n'en ai pas la moindre idée mais je le saurai.
- Vous pensez qu'il sait où il est ?
- Je pense qu'il pense savoir où il est… Quant à savoir s'il a raison, ça, c'est une autre histoire mon vieux.
Depuis les remparts du château du roi Loth d'Orcanie on pouvait voir au loin, vers le sud, un amoncellement de nuages noirs annonciateurs d'orage. Rien que de très normal en cette période de l'année et les paysans ne semblaient pas s'en préoccuper, laissant les bêtes dans les champs alentour. Seule Mevanwi de Vannes pressentait qu'il y avait quelque chose d'anormal dans l'air et ne parvenait pas à détacher ses yeux de l'horizon.
Depuis son arrivée six jours plus tôt, elle était restée sur le qui-vive malgré la protection qu'on lui avait promise, suivant avec soin les nouvelles que la rumeur colportait. Lancelot était apparemment introuvable mais toujours en vie, quelque part. Le Roi Loth était persuadé qu'il allait frapper à la porte un beau matin, la queue entre les jambes, et expliquait à quiconque voulait bien l'écouter qu'il se réjouissait par avance de pouvoir s'en servir pour entrer à nouveau dans les bonnes grâces du roi.
La première fois qu'il en avait parlé, lors du dîner qui avait suivi son retour et où tous ses fidèles était présents, Mevanwi l'avait coupé net à la surprise de l'assistance.
- Monseigneur, si vous pensez qu'Arthur va vous laisser approcher à nouveau du royaume à moins de vingt lieues vous vous fichez le doigt dans l'œil jusqu'au coude.
- Je ne me souvenais pas vous avoir donné permission de l'ouvrir, mais allez-y je suis curieux : d'après vous que pourrait-il bien se passer ?
Autour d'eux le silence était total. Dagonet les regardait tour à tour comme un labrador perdu, Galessin la fixait un sourire au coin des lèvres, Anna semblait se désintéresser de la scène mais n'en manquait pas une miette, et ceux qu'elle ne connaissait pas se délectaient du spectacle.
- Vous l'avez trahi. Vous pourriez lui apporter la tête de Lancelot sur un plateau en or qu'il vous ferait quand même exécuter.
- Dites-voir, vous n'auriez pas de la famille dans le Sud, non ? Du côté des terres de Dagonet ? Parce que je vous trouve soudain une ressemblance frappante. Vous apprendrez, jeune autruche, que je trahissais déjà alors que vos longues dents n'avaient pas encore percé votre gencive. Je ne compte même plus mes faits d'arme : j'ai voulu le faire assassiner, je me suis acoquiné avec des ennemis venant de tous les points cardinaux, j'ai même été le premier à reconnaître dans l'indépendance de Lancelot un moyen de faire chier Arthur. Bref : j'ai élevé la traîtrise au rang d'art. Et pourtant je suis toujours en vie, vous savez pourquoi ?
- Parce qu'Arthur est un faible.
- Exactement. Il est et reste un faible. Et comme dirait l'autre « a bove majore discit arare minor » : ça ne colle pas tout à fait, mais il y a discit et c'est ça qui est important. Arthur n'apprend rien. La preuve : n'importe qui à sa place aurait débarqué dans les deux jours avec une armée entière pour raser le château et mettre nos têtes au bout d'une pique. A part des marchands vous avez vu du monde vous ? Moi non. « Quod erat demonstrandum » et là, ça colle pile poil.
- Il n'est de retour que depuis quelques jo…
- Je ne sais pas si vous connaissez l'adage « A Rome, fais comme les romains » ?
- Oui ?
- Et bien je vais vous apprendre une variante qui s'applique à toutes les femmes ici sauf la mienne : « En Orcanie, fais comme les Orcaniennes », à savoir fermez votre claque-merde et allez voir ailleurs si j'y suis. Vous m'avez suffisamment rôti les roustons à Kaamelott pour ne pas recommencer ici. Et si vous aviez dans l'idée d'utiliser vos petits sorts, je vous rappelle qu'on me surnomme « le roi magicien » et que j'ai très envie de voir ce que donneraient mes décharges sur d'aussi longs cheveux que les vôtres. Ceci étant sans rancune, bien entendu.
- Bien entendu : sans rancune.
Elle s'était levée et s'était excusée, folle de rage, avant de regagner ses quartiers où elle avait brisé tout ce qui était à sa portée. Cet homme était un crétin, mais un crétin dont elle avait besoin. Pour l'instant en tous cas.
Depuis Mevanwi privilégiait la compagnie d'Anna d'Orcanie, ce qui lui permettait d'éviter autant que possible celle du Roi puisque les époux se croisaient le moins possible, et se contentait de lever les yeux au ciel à chaque fois qu'elle devait subir ses discours.
Penser à Anna la fit se tourner vers la cour centrale où la reine suivait l'entraînement de son petit dernier au maniement des armes. L'enfant avait déjà les traits de son père : il fallait être aveugle ou idiot pour ne pas le voir, ce qu'était décidemment le Roi Loth. Elle-même avait été marquée par les boucles noires et le regard de l'enfant dès le lendemain de son arrivée Anna avait vu l'attention qu'elle lui portait et avait tout expliqué, jusqu'aux détails les plus sordides. Mevanwi comprenait son but mais ne parvenait pas à se faire aux moyens employés.
Elle-même avait été capable de beaucoup, que ce soit pour sauver sa vie ou pour parvenir à ses fins, et ce depuis des dizaines d'années : décevoir ses parents et la noblesse de Vannes pour épouser un rustre, quitter époux et enfants pour rejoindre la couche du Roi, apprendre la magie et en faire usage quels que soient les dommages collatéraux ou les souffrances causées, voir ses filles se détourner d'elle… Elle avait dû faire des sacrifices, et si certains pouvaient la décrire comme sans cœur elle savait les raisons qui l'avaient poussée à le faire. Elles les avaient vues grâce à un mage ambulant venu tout droit du Pays de Galles qui lui avait montré son avenir, son maigre et pauvre avenir, si jamais elle suivait le mari que ses parents avaient prévu pour elle.
Elle ne regretterait aucun de ses choix, mais elle s'en voulait de ne pas être restée suffisamment attentive une fois le cœur d'Arthur obtenu, de ne pas avoir été rapide pour faire cet héritier qui devait lui assurer le statut de régente jusqu'à sa mort. Melwas, le mage, n'avait pas prédit le choix d'Arthur, comme il n'avait pas prédit qu'elle parviendrait à apprendre la magie : cette réussite-là était la sienne. Grâce à sa magie elle était restée reine et si Lancelot avait eu la moindre appétence pour les choses de l'amour elle serait régente. Et si Lancelot avait eu la moindre once d'intelligence il aurait fait ce qu'elle lui avait conseillé : couvrir intégralement l'épée de mortier, ériger un mur tout autour jusqu'à ce que personne ne puisse poser ne serait-ce qu'un ongle sur sa garde. Mais il s'était laissé porter par sa haine et avait fait d'Excalibur un appât gardé des par sots, lui qui criait pourtant sur tous les toits qu'Arthur n'avait jamais su s'entourer.
Lancelot, Loth et les autres n'avaient pas eu les épaules pour empêcher le retour d'Arthur et il était dorénavant intouchable car détenteur d'Excalibur. Il allait falloir tout recommencer, que ce soit en se disant victime de Lancelot qui l'aurait forcée à être à ses côtés ou en trouvant un allié susceptible de le tuer par surprise. Une chose était certaine : il allait falloir faire vite car rester en Orcanie lui serait vite insupportable.
Un souffle d'air frais la fit frissonner. En bas Anna et son fils étaient rentrés et elle se décida à en faire autant avant que la pluie n'arrive. Elle descendit l'escalier à pas rapide et s'engagea dans les couloirs la menant à sa chambre. Soudain elle vit un mouvement venir de sa droite et elle leva le bras par réflexe pour protéger son visage. Elle entendit un froissement d'aile et devina plus qu'elle ne le vit la présence d'un oiseau. Lorsqu'elle baissa le bras il n'y avait plus rien, en dehors d'un morceau de parchemin qui voletait à ses pieds et qu'elle ramassa, interdite. Une simple phrase y était écrite, suivie d'une signature qui la fit pâlir.
« Ce soir il sera l'heure de payer ses dettes. Melwas ».
- Il faut le descendre.
- Non, hors de question : je ne veux pas faire quoi que ce soit qui déplaise à Arthur.
- Croyez-moi ça ne lui déplaira pas, bien au contraire. On le descend. Et les deux, là, on les supprime tout bonnement.
- C'est un peu extrême, non ?
- Il faut savoir ce que vous voulez !
- Vous ne pensez pas qu'exposer toute cette… chair pourrait être mal perçu ?
- Vous dites ça comme si c'était rebutant. Au contraire : ça va attirer les regards. C'est même fait pour.
- Quand même, c'est osé.
- Ça va, on est en 484, plus en 470 ! Il faut vivre avec son temps ! Et vous n'allez pas à un enterrement non plus.
- Entre nous, c'est un peu l'impression que ça me donne : autant vous dire que je mise sur des têtes de six pieds de long et une ambiance glaciale.
- Vous me faites confiance ?
- J'ai le choix ?
- Nope.
- Alors allez-y. Mais faites attention quand même.
Meghan leva les bras en l'air, triomphante, pendant que Guenièvre adressait un sourire contrit aux deux couturières qui attendaient sur le côté, bras croisés, et allaient devoir revoir leur travail.
- Donc je reprends : on laisse deux bretelles un peu larges pour qu'elle puisse y accrocher la cape pour le voyage mais on coupe le tissu d'ici à là pour laisser les épaules nues. Les manches on n'y touche pas, elles sont parfaites. Tournez-vous s'il vous plaît… Et là dans le dos, vous descendez cette partie de cinq bons centimètres, d'accord ?
La reine se laissa faire en soupirant ostensiblement pour mieux cacher son amusement : la fougue de Meghan était une distraction bienvenue et ses idées lui plaisaient beaucoup : elle-même n'aurait jamais osé ces suggestions et si jamais quelqu'un trouvait qu'elle en avait fait un peu trop elle pourrait dire qu'elle n'y était pour rien.
Elle entendit les deux femmes plus âgées protester un peu mais Meghan parvenait peu à peu à les convaincre à force d'arguments ou de cajoleries. Il allait falloir qu'elles s'y fassent : même enfant elle réussissait toujours à emberlificoter les autres jusqu'à parvenir à ses fins. Débrouillarde, vive, curieuse, intelligente, courageuse, capable à la fois de réparties cinglantes et de moments de tendresse : Guenièvre admirait chaque facette de sa personnalité. Mehben partageait beaucoup de ces qualités même si elle avait toujours été plus posée et surtout un peu plus prompte à la bouderie.
Meghan se planta devant la reine, tête penchée, et la regarda de bas en haut.
- Vous allez être parfaite. Je regrette même de ne pas être du voyage et de ne pas pouvoir voir la tête de cette fameuse belle-mère.
- Meghan ! Vous parlez de la mère du roi quand même ! La sermonna Guenièvre.
- Pardon, pardon… C'est juste qu'à chaque fois que j'en entends parler on dirait une caricature de vieux gobelin rabougri. A force ça donne envie de voir si c'est une légende ou la vérité.
- Ce n'est pas une raison pour parler d'elle en ces termes.
Guenièvre lui fit signe de se rapprocher et lui glissa à l'oreille :
- En revanche, moi je peux. Imaginez Méduse : un regard qui vous fige sur place et une langue de vipère capable de décocher une critique assassine qui vous colle au mur avant que vous n'ayez eu le temps de cligner des yeux.
Guenièvre eut un frisson que les autres femmes crurent feint Meghan éclata de rire et se mit à jouer avec les longues manches. Derrière sa longue chevelure personne ne vit son sourire disparaître progressivement ni ses dents mordiller sa lèvre inférieure, mais son silence fut assez vite remarquable.
- Meghan ? Tout va bien ?
- Oui. C'est juste que tout à coup votre description m'a paru coller un peu trop bien à ma propre mère.
Guenièvre vit les deux couturières échanger un regard puis l'une d'elle fixer la jeune fille un peu trop durement. Prétextant en avoir assez de rester immobile elle alla se changer rapidement et leur laissa la robe puis entraîna Meghan par la main.
- Et si nous allions marcher un peu ?
- Il va falloir tourner en rond dans ce cas.
Guenièvre fronça les sourcils et Meghan fit un signe de tête pour l'inviter à regarder derrière elle : Iagu et Gareth étaient en train de se lever, prêts à les suivre.
- Ces deux-là ont très à cœur de faire plaisir au Roi, qui nous a bien expliqué que votre sécurité était une priorité. Je leur ai passé une soufflante pour être partis tous les deux à l'aventure en oubliant ce pourquoi ils étaient là et je crains avoir créé deux monstres : ils ont promis de garder un œil sur vous en permanence dorénavant.
- Je ne crains rien ici, et ils ont su se rendre utiles en « partant à l'aventure » comme vous dites.
- On en parle, de ce que nous a ramené Iagu ? se moqua Meghan. Et vous n'êtes en sécurité nulle part, vous le savez aussi bien que moi. Il ne vous laissera jamais tranquille. Quant à elle…
Elle s'interrompit, ne trouvant pas les mots.
- N'y pensez pas. Vous êtes trop jeunes pour avoir ces soucis.
- Bon sang de bois mais qu'est-ce que vous avez tous avec notre âge ? Je vais vous répéter exactement ce que j'ai dit au roi : nous ne sommes plus des gamins, nous sommes en guerre et nous voulons aider. Point, fin de la discussion. Ça fait dix ans que ma sœur et moi on est coincées entre la tyrannie et la révolte, presque autant qu'on a troqué les poupées contre des piolets. Autant vous dire que ça fait grandir vite alors faut arrêter deux secondes de nous tapoter le dessus du crâne et de nous dire d'aller nous amuser ailleurs.
- Calmez-vous.
- Je suis parfaitement calme ! Cria Meghan.
Guenièvre leva un sourcil et pencha la tête, patiente. La jeune fille grimaça.
- J'en ai fait un peu trop non ?
- Pensez-vous… J'ai juste eu l'impression d'assister à un repas de famille. Et le Roi a répondu quoi quand vous lui avez dit tout ça ?
- Il n'a eu droit qu'à la première partie. Il m'a dit qu'il avait fait ses armes bien plus jeune encore.
- Je pense bien... A votre âge il était déjà Roi de Bretagne ou pas loin.
- Et vous ? Vous faisiez quoi à mon âge ?
- J'attendais que Kaamelott soit construit et je m'emmerdais en essayant de trouver quelque chose à laquelle je sois douée. Ou au moins utile. J'essayais de comprendre ce qu'on attendait d'une reine en tâtonnant puisque personne ne m'avait donné de mode d'emploi. J'étais déjà mariée depuis plusieurs années à votre âge, ajouta Guenièvre en voyant l'incompréhension de Meghan.
- C'est vrai ? Je n'ai jamais vu de mariage, j'adorerais en voir un.
- M'est avis que vous n'allez pas tarder à voir celui de votre sœur. Ça fera du bien, un peu de bonheur et de légèreté.
- Je m'occuperai de sa robe de mariée. Fit Meghan en clignant de l'œil. Vous deviez être trop belle dans la vôtre. Elle était comment ? Il y avait des perles, des broderies ? Elle était de quelle couleur ?
- On se calme, jeune fille ! Une question à la fois ! Pouffa Guenièvre. Vous allez être déçue : je n'avais qu'une tunique toute simple.
- Si vous ne voulez pas en parler, ce n'est pas grave.
- Ce n'est pas que je ne veux pas en parler : c'est qu'il n'y a objectivement pas grand-chose à en dire. Les bardes qui ont chanté notre mariage à travers le pays ont un peu enjolivé les choses, je le crains. Vous l'imaginiez comment ?
- Je ne sais pas moi… Tous les chefs de clan présents, s'agenouillant devant vous, Arthur tirant Excalibur de son fourreau pour montrer sa puissance puis embrassant sa nouvelle épouse, des hourras, un banquet grandiose et une fête qui a duré des jours…
- Ah ça, tous les chefs de clan étaient là. Pour le reste… Imaginez plutôt un tout jeune Arthur qui n'avait pas prévu d'être roi et qui en quelques jours se retrouve à devoir gérer une épée magique, un royaume de Bretagne, et un mariage avec une jeune inconnue de quinze ans pour former une alliance avec les territoires du Nord. Ajoutez à cela ma mère qui avait la main sur le garde-manger et lâchait la nourriture au compte-goutte, mon père qui avait passé plus de temps à fomenter qu'à préparer quoi que ce soit, et moi qui n'était pas bien dégourdie : vous aurez la recette d'un mariage à l'opposé de ce que vous avez décrit. Il n'y a eu ni hourras, ni fête… Ni baiser d'ailleurs.
- Mais c'est le plus horrible mariage de la création ! Il ne vous a pas embrassée ?
- Il m'a portée dans ses bras !
- Pas de fête, de décorations, rien ?
- Nous avions nos couronnes de fleurs, et il y avait un buffet.
- Pas d'Excalibur brandie ou de déclaration d'amour ?
- Non. Dites, ça va hein : ce n'était peut-être pas folichon-folichon mais c'était notre mariage et c'est important pour moi. Insista Guenièvre.
- Pardon. Mais vous reconnaîtrez que par rapport à la légende c'est pas très… C'est un peu… C'était tout pourri, non ?
Guenièvre eut un petit rire puis regarda la forteresse, pensant aux mille souvenirs, bons ou mauvais, qu'il renfermait. Elle s'était surprise elle-même à vouloir défendre bec et ongles cette comédie politique qu'avait été la cérémonie et réalisait que ce n'était pas tant le jour de la cérémonie qu'elle protégeait que l'idée de leur union, et sans doute Arthur lui-même. Il avait été un piètre époux mais un excellent roi et elle l'admirait pour cela. La légende devait continuer à exister, même si pour cela il fallait taire certains aspects moins glorieux comme un mariage non consommé ou une tentative de suicide.
- C'était totalement tout pourri, mais cela doit être notre secret. Si la légende existe c'est qu'il y a une bonne raison à cela.
- Promis. J'espère que ce sera mieux pour Mehben, même si…
A nouveau Meghan sembla s'assombrir et Guenièvre se souvint qu'elle l'avait attirée à l'écart à dessein.
- Même s'il manquera quelqu'un. Votre mère par exemple. Elle vous manque ?
- Cette morue ? Ah non.
- A d'autres… Je me souviens de la petite fille que vous étiez, toujours fourrée dans ses jupes : je vous ai vue grandir au château, même si je vous ai perdus de vue longtemps vous, votre sœur et vos deux frères. Même si maintenant elle est une ennemie du royaume elle reste votre mère et elle vous manque, pas vrai ?
La jeune fille resta silencieuse puis tapa du pied par terre, furieuse de sentir des larmes lui monter aux yeux.
- Parfois, et je m'en veux pour ça. Mais ce n'est pas elle qui me manque, c'est celle qu'elle était avant. Quand on était petites. Celle qui me consolait quand j'avais peur, qui nous emmenait voir les marionnettes. C'était une bonne mère. C'était ma maman. Elle a tellement changé que parfois j'imagine qu'elle est morte et que quelqu'un d'autre a pris sa place, et pourtant je sais que ce n'est pas le cas et je suis en colère contre elle et contre moi et…
- Venez là.
Guenièvre ouvrit ses bras. Meghan résista un moment puis finit par accepter l'étreinte, cachant son visage comme une enfant. Elles restèrent ainsi quelques minutes sans rien dire faute de trouver les mots, jusqu'à ce que Guenièvre aperçoive deux personnes sortir du château.
- Tiens, ce ne sont pas votre sœur et son prétendant ?
- Si ! Répondit Meghan qui faisait déjà de grands signes à sa sœur pour la saluer. Soit ils en ont eu assez de rester collés en permanence, soit père les a forcés à ramener leurs fesses par ici. Il faut absolument que je lui raconte l'épopée de Iagu, elle va en crever de rire. Vous ne lui direz pas, hein ? A propos de ce que je vous ai dit. Personne ne doit savoir.
- Ce sera notre secret, comme celui du mariage tout pourri.
Meghan acquiesça, sécha les quelques larmes qui perlaient encore à ses cils et courut rejoindre sa sœur.
Restée seule, Guenièvre prononça à voix basse quelques insultes bien choisies à l'intention de Mevanwi. Elle haïssait encore un peu plus cette femme qui ne cessait de faire souffrir autour d'elle, même absente. Pourtant elle se prit à espérer que ses enfants retrouvent leur mère, d'une façon ou d'une autre : tout le monde avait droit à un peu de bonheur.
Melwas. Quelle était la probabilité pour qu'elle pense à cet homme quelques minutes seulement avant d'avoir un message de lui ? Etait-ce une sorte d'alerte inconsciente que sa propre magie lui aurait envoyé ou un simple hasard ? Certes elle avait souvent réfléchi aux chemins que sa vie aurait pu prendre s'il n'avait pas été là mais cela n'avait pas été le cas depuis des années.
Elle s'était cloîtrée dans sa chambre après avoir trouvé le parchemin, prétextant se sentir souffrante pour éviter de voir qui que ce soit au déjeuner : elle aurait eu du mal à cacher sa nervosité et n'avait aucune envie de subir le regard soupçonneux de Loth, toujours prompt à voir une trahison se préparer, ou inquisiteur d'Anna. Ses hôtes n'avaient fait aucun commentaire et ni proposé de lui faire apporter un repas.
Refusant de quitter la pièce malgré la faim qui la tenaillait, elle avait commencé à préparer des affaires pour s'enfuir, puis s'était trouvée stupide de céder ainsi à la peur et avait tout rangé à l'exception des deux grimoires qui l'accompagnaient partout et qu'elle parcourait à présent.
Il l'avait trouvée : la belle affaire, la moitié du royaume devait savoir où elle était. Il avait envoûté un oiseau pour lui porter cette lettre : on ne pouvait attendre moins d'un mage. Et après ? Il n'allait pas enfoncer les portes du château ni l'enlever de force sauf à avoir la surprise de sa vie.
Qu'attendait-il d'elle de toutes façons ? « Payer ses dettes », voilà un message étrange : elle n'avait aucune dette, envers personne. D'ailleurs elle n'appartenait à personne, ne dépendrait plus jamais de personne : Melwas pouvait bien aller se faire pendre ailleurs et elle allait s'en assurer.
Sélectionnant quelques sorts de protection elle se leva pour ouvrir la fenêtre et commença à les lire à voix haute, intimant l'ordre aux remparts de devenir murs invisibles aussi hauts que le ciel.
- Comme c'est poétique. « Aussi hauts que le ciel » : une formulation ridicule pour un sort inutile. Est-ce comme cela qu'on accueille un vieil ami ?
Le grimoire trembla dans sa main. Elle le ferma brusquement pour ne pas montrer sa faiblesse et se retourna vers la voix, tête haute et sourcil dédaigneux bien en place. Elle le devinait, silhouette vêtue de noir qui se fondait dans l'ombre, juste à droite de la cheminée.
- Parce que vous voyez un ami ici ? Je ne vois qu'une vague connaissance à moitié oubliée. Auriez-vous l'obligeance de me rappeler votre nom d'ailleurs ? Le provoqua Mevanwi.
- Concentrons-nous sur la moitié que vous n'avez pas oubliée. Le reste je suis là pour vous le rappeler au besoin, Mevanwi de Vannes. Vous êtes un peu trop en beauté pour notre voyage : l'auriez-vous oublié également ?
- Comme si j'allais vous suivre à l'aventure. Désolée j'ai la gorge fragile : j'évite de sortir par ce temps et je vais devoir décliner l'invitation. Juste par curiosité, je peux savoir comment vous êtes entré ? Pas par le couloir, ni par la fenêtre sinon je vous aurais vu en l'ouvrant.
- Voyons, voyons, vous mieux que nulle autre sait la vertu des secrets. Alors chhhhut, ça restera le mien.
D'un coup d'épaule il se décolla du mur et s'avança vers elle, un sourire aux lèvres.
- Alors comme ça vous avez la gorge fragile… Reste à savoir à quel point.
L'homme leva une main jusqu'au cou de Mevanwi mais cette dernière écarta son bras d'un coup de grimoire avant de reculer d'un pas.
- Bas les pattes, butor. Je vais vous apprendre le respect qui m'est dû.
Ses yeux virèrent au jaune en même temps qu'elle se concentrait, regardant fixement l'homme en attendant de voir les premiers signes d'inconfort.
- Oh, ouh là là je brûle. C'est ça que suis censé dire, charmante sorcière ? Allez-y essayez encore. Oui c'est ça. Allons, un peu d'effort encore : je peux presque ressentir quelque chose. Non non non, on garde son attention sur moi, on ne regarde pas vers la porte. Voilà. Maintenant on utilise sa colère, sa peur, toutes ces petites parcelles d'émotions stupides. Serait-ce de la fatigue que je sens déjà, charmante sorcière ? Et si je me rapproche, est-ce plus facile ?
Il était si près qu'elle pouvait compter les poils de sa barbe mal rasée, ses rides au coin des yeux : la magie ne lui faisait rien. Elle abandonna ses efforts dans un cri de rage et appuya de toutes ses forces contre son torse dans l'espoir de le faire tomber et de sortir avant qu'il ne se relève. L'homme la prit par les épaules, bloquant ses avant-bras contre lui, comme s'il avait anticipé ses gestes.
- Tout doux, tigresse. Pourquoi essayer d'échapper à un ami qui vous veut du bien ?
- Je. N'ai. Pas. D'ami. Qu'est-ce que vous me voulez, Melwas ?
- A vous, rien. De vous : tout. Vous avez su vous hisser, écueil après écueil, jusqu'à la tête de ce maudit pays. Encore une fois Arthur vous a retiré le trône. Encore une fois il vous a retiré le pouvoir. Et si je vous proposais de le reprendre ?
- Ben voyons : vous êtes ma marraine la bonne fée, vous m'apportez la gloire sur un plateau et le tout gratuitement ? A d'autres. Tout se paye ici. Quel est votre prix ?
- La destruction. L'autodestruction pour être précis. Je veux le sabordage du vaisseau des Dieux que lui, sa quête, ses proches coulent au fond d'un océan d'oubli. Et si pour cela je dois rassembler tous ceux qui pourraient y parvenir alors soit. Qu'en dites-vous ?
Mevanwi ne parvenait pas à se détacher de ce regard fou, exorbité. Elle déglutit avant de lui répondre, assurant sa voix au mieux.
- J'ai toujours adoré les réunions de famille et les petites fêtes. Laissez-moi un peu de temps pour préparer mes affaires et je suis toute à vous, mon ami.
Il n'aimait pas ça, mais alors pas du tout : Arthur était énervé, or quand il était énervé il n'écoutait plus rien ni personne et il n'avait plus la moindre patience. Ce qui voulait dire qu'il allait se faire enguirlander à la moindre occasion et il n'en avait pas la moindre envie.
Plus ils avançaient et plus ils accéléraient. Les arrêts devenaient de plus en plus brefs, les passages au pas de plus en plus rares. Si le Roi continuait à tenir ce rythme il allait tomber d'épuisement un jour ou l'autre, et peut-être même aujourd'hui.
- Sire, ça ne vous dirait pas qu'on fasse une vraie pause ? Sire ? Mon cheval en a ras les paturons et moi pas loin.
- Juste encore un peu, Perceval.
- Mais qu'est-ce que ça peut bien changer deux heures de plus ou de moins ?
- Tout. Ça peut tout changer.
- Mais tout quoi ?
- Flûte à la fin, si vous en avez marre arrêtez-vous là, moi je continue.
Depuis sa position Perceval pouvait voir la mousse couler sur le menton du cheval du Roi. En y prêtant un peu plus attention il le vit manquer une foulée et se rattraper aussitôt. Cette bête n'en pouvait plus. Serrant les dents Perceval accéléra un peu et se plaça devant jusqu'à ce que l'animal, gêné, ralentisse puis se cabre. Arthur évita la chute en s'accrochant à la crinière puis calma sa monture à la voix avant de se tourner vers Perceval qui s'était mis à la perpendiculaire.
- Mais qu'est-ce que vous foutez bon Dieu ? Vous voulez me tuer ou quoi ?
- Sire…
- Ecartez-vous.
- S'il vous plaît…
- ECARTEZ-VOUS BORDEL !
Arthur avait sorti Excalibur de son fourreau, presque par réflexe : il se rendit compte de son geste lorsque Perceval leva les mains devant son visage, l'air effrayé et perdu.
- Perceval…
- Tuez-moi si vous voulez mais faites une pause d'abord. Ou après.
- Je n'ai aucune intention de vous tuer, voyons.
Perceval ne baissa les mains qu'une fois Excalibur rengainée. Arthur, tête baissée, inspira et expira plusieurs fois longuement pour se calmer.
- Qu'est-ce qui vous a pris, seigneur Perceval ?
- Ces pauvres bestiaux vont tomber d'épuisement incessamment sous peu, croyez-en mon expérience du temps de la ferme. Ça va nous faire une belle jambe s'ils s'en cassent une alors qu'il n'y a rien alentour !
Arthur caressa l'encolure de sa monture et sentit sa sueur, entendit son souffle rapide et irrégulier.
- D'accord. Pause, mais dès qu'il se sont calmés on va à la prochaine ferme pour en avoir des frais. Et ne me refaites jamais ça. Insista Arthur en descendant de cheval.
Perceval le suivit jusqu'à l'accotement herbeux où ils laissèrent les bêtes se reposer, partageant avec eux l'eau de leurs gourdes. Arthur continua à faire les cent pas, massant sa nuque de temps à autre tout en contrôlant la récupération des montures. Le silence commençait à être trop pesant pour Perceval qui était incapable de savoir à quel point le roi était furieux contre lui et en était profondément bouleversé.
- Vous m'avez vraiment fichu la trouille, vous savez Sire.
- Sans blague.
- Quand vous la tenez comme ça, elle est super impressionnante votre épée, et vous avec. Plus qu'à l'entraînement.
- A l'entraînement je ne suis pas à deux doigts de vous décapiter avec.
- Oh. Merci de ne pas l'avoir fait alors : je préfère ma tête là où elle est.
Il avait tenté un bon mot pour faire sourire le Roi même si, au fond, il avait du mal à se remettre de ce regard noir d'habitude réservé aux ennemis. Devant son échec il eut envie de partir le plus loin possible, le temps que les choses s'apaisent.
- Je vais voir s'il n'y a pas un ruisseau quelque part.
- Restez là. Si vous commencez à vous balader à la recherche d'un hypothétique cours d'eau vous seriez capable de vous paumer.
- Hypothétique c'est un truc qu'on ne sait pas s'il existe ?
- Hypothétique c'est… commença Arthur par réflexe avant de le regarder, surpris. Punaise oui, c'est tout à fait ça, Perceval.
Le sourire fier mais toujours inquiet que lui adressa le chevalier fut un coup au ventre.
- Je suis désolé, vraiment. Je n'aurais jamais dû vous menacer comme ça, je ne sais pas ce qui m'a pris.
- C'est pas grave. C'est à cause de tout ce qui s'est passé ces derniers jours : vous n'arrêtez pas de cavaler un coup à gauche, à coup à droite. Vous avez des cernes jusqu'au milieu des joues, et j'aime pas quand vous avez cette tête-là. Ça me rappelle des mauvais souvenirs.
- Si c'est grave. Je vous promets que c'était la première et la dernière fois. Je veux juste… Non j'ai besoin de ne pas me faire griller la politesse par Horsa.
- Pourtant j'ai trouvé qu'il nous avait plutôt bien reçu, à part sa tisane bizarre ?
- Non, je veux dire qu'il est hors de question qu'il trouve le Graal avant moi. C'est à cause du Graal que je suis ici, ce truc a bousillé ma vie. Sans quête du Graal, pas d'Excalibur : j'aurais vécu ma vie tranquillement, peut-être auprès d'Anton et de son fils, peut-être ailleurs. Pas d'exil à Rome, pas de manœuvre pour me coller sur le trône, pas de mariage forcé. Disparues toutes ces années à me démener pour le royaume, à me faire pouiller la gueule par des péquenots jamais contents, à me faire mener par le bout du nez par la clique des dieux, des fées et tout le tintouin. Alors si ce truc existe, que ce soit une pierre incandescente, un plateau, une coupe ou une pique à bigorneaux il est à moi. Si ça peut me permettre de contenter les dieux et de récupérer ma vie, de leur dire merde une bonne fois, je peux vous dire que je ne vais pas m'asseoir sur l'occasion ou regarder l'autre tordu s'en emparer.
- Ouais. Mais sans le Graal on ne serait pas connus.
- Quoi ?
- Si vous n'aviez pas été choisi par les autres pour trouver le Graal, ben vous n'auriez pas cherché des chevaliers et on ne serait pas connus. Je serais toujours dans la ferme de mes grands-parents à filer à becqueter aux oies.
- Et vous ne pensez pas que vous auriez été plus heureux ?
- Ah ben c'est sûr que non. Y'aurait pas eu vous, ou Karadoc, ou Angharad, ou même tous les autres. Jamais personne n'aurait passé du temps à m'expliquer des mots compliqués, j'aurais servi à rien toute ma vie. Alors que là ben de temps en temps j'ai l'impression de servir à quelque chose.
- Vous auriez fait des rencontres quand même, vous auriez eu une vie différente d'accord, mais vous ne seriez pas resté toute votre vie le cul chez vos parents.
- Mais je n'aurais pas rencontré Karadoc. Il serait mort de faim, donc il n'aurait même pas vécu aussi longtemps. Ah ben non remarquez parce qu'il n'aurait pas essayé d'attaquer le camp romain, donc il ne serait pas fait prendre avec son pote. Donc Lancelot n'aurait pas eu à le sauver, et d'ailleurs il n'aurait pas essayé puisque lui-même c'était pour se faire remarquer. Sire on peut arrêter là, parce que j'ai mal à la tête.
- J'ai du mal à vous suivre depuis le départ donc oui, ce serait bien d'arrêter là avant que vous ne vous fassiez exploser le ciboulot.
- Ouais. Je vais juste fermer les yeux cinq minutes parce que c'était un peu trop compliqué tout ça.
Arthur le regarda faire en secouant la tête, s'asseyant à son tour pour lui donner le temps de récupérer. Il avait beau avoir énormément d'affection pour Perceval, le comprendre était trop souvent mission impossible.
Il ferma les yeux à son tour, juste un instant, se concentrant sur les bruits des chevaux pour ne pas s'endormir. Leurs sabots frappaient le sol à chaque déplacement, leurs dents arrachaient de l'herbe par paquets avant de la mâcher. Soudain les sabots firent plus de bruits : les chevaux s'agitaient. Arthur ouvrit les yeux : il faisait totalement nuit, il ne distinguait plus les chevaux ni Perceval. Il appela son ami puis tendit l'oreille. A la place de la voix de Perceval ce furent plusieurs respirations haletantes qu'il perçut, des bruits légers de pattes sur le sol, un jappement. Des loups.
Il sortit Excalibur de son fourreau, sans bruit. Les éclairs bleutés se reflétèrent dans les yeux des fauves : ils étaient au moins dix qui s'avançaient vers lui. Soudain les bêtes regardèrent un point derrière elles et s'écartèrent pour laisser passer une silhouette vêtue de noir. Arthur leva son épée pour éclairer le visage de l'inconnu mais il ne vit qu'un capuchon dont l'intérieur était vide. Il frappa le manteau de toutes ses forces : l'étoffe s'affaissa puis voleta plus loin pour dessiner à nouveau une silhouette qui le narguait. Il leva à nouveau Excalibur, visant cette fois l'intérieur du capuchon où aurait dû se trouver le visage de son ennemi. Une fumée blanche en sortit en l'entoura, une fumée inodore mais qu'il ne pouvait pas respirer. Il avait l'impression d'être sous l'eau et de se noyer.
- Sire.
Une voix, au loin, au-delà de la fumée et des loups.
- Sire, réveillez-vous, vous me foutez les jetons là.
- Perceval ?
Il faisait jour. Les chevaux étaient toujours là, un des deux le regardant bizarrement. Perceval était à sa gauche, inquiet. Une violente nausée poussa Arthur à se tourner sur le côté mais son estomac se calma tout aussi vite.
- Il n'ont pas l'air très sympatoches, vos rêves.
- C'est pas faux, Perceval. C'est pas faux.
La fumée blanche, la fumée noire, ça il commençait à en avoir l'habitude. La veille encore il avait dû les subir. Mais les loups et l'homme sans visage, là c'était une première. Il allait vraiment falloir que les enchanteurs de Kaamelott lui préparent une mixture pour dormir sans rêver et fissa.
