La matinée était déjà bien avancée lorsqu'Arthur et Perceval, aussi fourbus que leurs chevaux, arrivèrent en vue du campement qui semblait avoir gagné encore de l'ampleur et accueillir dorénavant la moitié de la population du royaume.
Après leur courte pause, ils s'étaient traînés jusqu'à une petite ferme où ils avaient pu changer de montures juste avant la tombée de la nuit, puis Arthur avait de nouveau insisté pour faire le maximum de route en profitant de la lune presque pleine qui éclairait les chemins. Occupé à planifier tout à la fois la défense du Royaume contre des ennemis d'autant plus fourbes qu'ils étaient dorénavant des pseudo-alliés, la recherche du Graal et la reconstruction économique du Royaume, il s'était fermé à toute plainte de son compagnon jusqu'à ce qu'une belle frayeur lui fasse accepter de ralentir le rythme : alors qu'il s'était retourné pour poser une question à Perceval il s'était rendu compte qu'il était seul. Il l'avait appelé à plusieurs reprises, de plus en plus fort, puis avait rebroussé chemin, paniqué, craignant une embuscade ou un accident.
Quelques minutes plus tard il avait fini par le retrouver affalé sur son cheval, les bras pendants et la tête appuyée contre l'encolure. Il avait arrêté l'animal qui avançait d'un pas tranquille, cherché une éventuelle blessure avant de placer une main tremblante sur le cou de son ami. Au contact Perceval s'était brusquement redressé.
- Non mamie, j'ai pas oublié de nourrir les bêtes ! Sire ? Mais qu'est-ce que vous faites dans ma ferme ?
- Mais quel con ! Vous m'avez foutu une trouille bleue espèce de crétin ! J'ai cru que vous étiez mort !
Perceval avait mis un peu de temps à émerger, regardant autour de lui d'un air perdu avant de comprendre ce qui s'était passé.
- J'ai dû m'endormir en sursaut, Sire. Tiens, c'est rigolo à dire : en sursaut Sire.
- Je vous en foutrai des allitérations rigolotes, moi : la prochaine fois que vous pioncez ce sera un poing en pleine poire.
- C'est sûr que là c'est moins rigolo d'un coup. Je ne le ferai plus Sire.
Arthur avait violemment soufflé par le nez afin de contrôler son énervement, conséquence de sa peur : il savait que Perceval était simplement tombé de fatigue et que lui-même était à deux doigts de flancher, ne tenant que par l'adrénaline qui courrait dans ses veines. Il avait donc renoncé et opté pour une pause, une vraie cette fois.
Rétrospectivement il ne la regrettait absolument pas : ces quelques heures d'un sommeil sans rêve lui donnaient l'impression d'être plus lucide. S'il pouvait trouver le temps de renouveler l'expérience, de préférence dans un bon bain pour évacuer la crasse accumulée pendant ces derniers jours, il se sentirait un nouvel homme.
La voix de Perceval l'interrompit dans ses pensées.
- Qu'est-ce qu'ils fichent là-bas ? Ils jouent à cache-cache ou quoi ?
Des gens entraient et sortaient des tentes, tournaient autour, semblaient appeler mais ils étaient trop loin pour entendre ce qu'ils disaient. De loin il reconnut Mehben et Mehgan, crut voir passer Karadoc et aperçut même Séli. Un mauvais pressentiment prit Arthur à la gorge et il poussa son cheval à galoper jusqu'au camp où il s'adressa à la première personne qu'il croisa.
- Qu'est-ce qui se passe ici ?
- Une femme a disparu, on la cherche.
- Qui ? Qui a disparu ?
- Viviane. C'est tout ce que je sais : on m'a dit de trouver Viviane.
Ce nom ne disait rien à Arthur et l'inquiétude diminua d'un cran. Dans la même seconde il culpabilisa de ne plus se sentir réellement concerné : celle qui avait disparu était la fille, la mère, l'épouse d'un autre et il fallait la retrouver.
- Elle ressemble à quoi ?
- Ce que j'en sais moi : j'ai pas posé la question !
- Mais vous devez bien savoir quelque chose, depuis quand elle a disparu par exemple.
- Parce que ça change quelque chose ?
Arthur renonça. Il descendit de cheval et tendit les rênes à son interlocuteur avant de filer droit vers l'endroit où il avait entrevu sa belle-mère. Ce fut elle qui le surprit finalement en sortant d'une tente alors qu'il la cherchait.
- Vous voilà de retour vous. Pour une fois vous tombez bien : une copine à vous a disparu depuis hier, et votre femme nous harcèle pour qu'on la retrouve.
- Primo : bonjour également, secundo ma femme c'est avant tout votre fille et ce n'est surtout plus ma femme, tertio : une copine à moi ?
- Oui une copine à vous, c'est ce que je viens de dire. Viviane, qu'elle s'appelle.
- Mais je n'ai pas de copine qui s'appelle Viviane ?
- Une maîtresse alors ? Une rousse, plutôt jolie fille à ce qu'il paraît.
- Ah non, moi je faisais dans les brunes et vous le savez parfaitement.
- Une nouvelle alors ?
- Une nouvelle maîtresse ? Oui bien sûr : j'ai eu vachement le temps de faire du recrutement ces derniers temps avec les heures à entraîner les burgondes ou à me tanner le cul sur une selle. C'est vraiment ma priorité en plus. Vous en avez d'autres comme ça ?
- Mais qu'est-ce que j'en sais moi, c'est tout ce que m'a dit Guenièvre : qu'il fallait chercher une dénommée Viviane, une fille rousse que personne ne connaît ici mais qui vous connaît. Et quand elle a une idée dans la tête elle ne l'a pas ailleurs.
- Je vois vaguement le topo oui… Elle vous a fait le coup du « s'il vous plaît s'il vous plaît s'il vous plaît » accrochée à la manche ? demanda Arthur en imitant grossièrement la voix de Guenièvre.
- Gagné. En réalité elle l'a fait à son père, qui a fait mine de céder. Cette enflure lui a fait croire qu'il allait chercher dans le château en nous laissant le soin de chercher dehors : je vous fiche mon billet qu'il est en train de piquer un roupillon dans une des piaules du château pendant qu'on retourne le camp.
- Et elle est où, votre fille ? demanda Arthur, soudainement inquiet, en regardant vers la forêt : il pouvait s'agir d'une manœuvre de diversion ou d'un appât pour pousser Guenièvre à aller chercher cette femme disparue dans les endroits les plus risqués.
- Puisque les trois pieds nickelés sont là-bas, elle doit être dans le château. Le seul moment où ils la lâchent c'est quand elle va pisser. Et encore.
Effectivement Petrok, Iagu et Gareth était visibles, debout devant la grande porte, regardant alternativement vers la cour puis vers l'extérieur. Arthur se dirigea vers eux et fut arrêté par Dame Séli.
- Si vous allez voir la petite, dites-lui que j'arrête : j'ai autre chose à fiche que de galoper après des invitées, par exemple finir de réparer vos conneries.
- Finir de…
- Si vous jetez un œil à la grande tour, vous verrez que le trou que vous avez fait en jouant avec vos balistes est presque réparé. Par contre l'autre, côté Est, va falloir un moment. La prochaine fois faites-moi plaisir : attirez l'ennemi à l'extérieur avant de leur balancer des pierres sur la tronche, ça nous économisera le pognon qu'on n'a pas.
- Comment avez-vous réussi à faire ça en si peu de temps ? demanda Arthur, bouche bée, en contemplant le château.
- Ah ben c'est sûr que pour une fois que vous déléguez à quelqu'un qui n'a pas les deux pieds dans le même sabot ça doit vous faire tout drôle. Au cas où vous souhaiteriez refaire vos petites réunions, là, gardez en tête que pour avoir de bonnes idées et les mener à bout, le plus important ce n'est pas un truc qui pendouille dans le pantalon mais un cerveau entre les deux oreilles. A bon entendeur… D'ailleurs j'y pense, à propos de truc qui pendouille, mon mari a des questions pour vous. Il n'a pas voulu me dire quoi alors ne me demandez pas.
Séli le laissa en plan et regagna le château tête haute.
- Dire que j'aurais pu être peinard à trimer pour Damian le Sassanide. A la place c'est bien parti pour me coltiner Horsa, ma belle-mère, mon beau-père et tous les cons du pays à la table ronde. C'est dommage qu'il n'y ait pas de scorpions dans le coin, tiens. Marmonna Arthur en la suivant de loin.
- Vous saviez que j'ai une très bonne ouïe ? cria Séli sans se retourner.
- Vu qu'à chaque fois que je vous demandais de me lâcher la grappe il fallait le répéter plusieurs fois, non j'ignorais.
- Et bien maintenant vous saurez que j'ai parfaitement entendu mais que je m'en tamponne le coquillard. Tenez, elle est là-bas, Guenièvre. Débrouillez-vous avec elle.
Elle était effectivement là, allant de Merlin à Elias et d'Elias à Merlin, et il pouvait voir de loin cette moue à la fois suppliante et bornée qui l'avait bien souvent agacé mais lui garantissait presque systématiquement d'avoir gain de cause. Il tendit l'oreille en s'approchant et faillit rebrousser chemin en entendant leur échange.
- Allez quoi, si vous avez pu retrouver l'autre, là, vous pouvez bien retrouver cette fille.
- Mais puisque je vous ai dit que j'ai déjà essayé ! Pas une bestiole ne l'a vue ! J'ai même tenté auprès des écureuils. S'agaçait Merlin
- Elias…
- Non, non et re-non. Non seulement je n'ai plus une seule patte en réserve mais en plus je ne sais même pas à qui penser : ça ne marcherait pas. En plus vous admettrez que gâcher des blattes pour ça au lieu de s'en servir pour Lancelot, ça serait totalement débile.
- Je peux savoir ce que vous avez picolé pendant mon absence ? demanda Arthur. Des écureuils et des blattes : c'est quoi, le carnaval des animaux ? Un langage codé ?
- Dieu merci vous voilà. Dites-leur qu'il faut absolument retrouver Viviane. Supplia Guenièvre.
- Et dites-lui que y'a pas moyen : ici on fait des enchantements, pas des miracles. Ronchonna Elias.
- Des enchantements qui ne servent à rien vu que c'est bibi qui a fait tout le boulot. Fit Merlin, goguenard.
- Oh vous, la ferme. Répondit Elias du tac au tac.
- En fait vous allez tous la fermer. Trancha Arthur. C'est quoi ce pastis ?
Les trois le regardèrent sans que personne n'ouvre la bouche.
- Alors, vous accouchez ? J'ai pas toute la journée.
- Faut savoir : on la ferme ou on parle ? Rétorqua Merlin, vexé.
- Il a raison : vous dites un truc, et puis après un autre, comment voulez-vous qu'on suive ? Renchérit Guenièvre. Quoi qu'on fasse vous n'êtes jamais content de toutes façons.
Arthur s'apprêtait à leur répondre lorsqu'une main sur son épaule le fit sursauter.
- Dites-donc mon gendre, la prochaine fois que vous me prenez pour votre secrétaire particulier, ça vous emmerderait de me donner toutes les informations ? Histoire de m'éviter de passer pour un glandu ?
- De quoi ?
- Votre papelard qui parle répudiation, vous ne m'avez pas dit qui répudiait qui du coup l'autre con ne savait pas quoi mettre et a laissé des blancs. Faudra pas venir vous plaindre que le boulot n'est ni fait ni à faire. Par contre l'annulation de l'échange d'épouse, c'est dans la poche. Fit Léodagan en tapotant son plastron.
- C'est qui l'autre con ? Le jurisconsulte ? Vous l'avez retrouvé ?
- Ah pardon, c'est moi qui l'ai retrouvé ! Intervint Merlin en levant le doigt.
- On le saura. Vous devriez monter sur les remparts et le gueuler à tout le monde : ce serait plus franc. Soupira Elias. Vous voulez quoi, une statue, un jour férié à votre nom ? Non je sais, une fête du louveteau où on s'habillerait tous en druide avec une fausse queue accrochée derrière.
- Un peu de respect, Môôssieur Elias. Un peu de respect et de la reconnaissance, c'est tout ce que je demande et c'est pas grand-chose vu tout ce que j'ai fait ces derniers temps.
- Ah ben c'est sûr que vous avez fait plus en dix jours que sur les cent dernières années. D'ailleurs vous devriez faire gaffe : vous risquez le claquage.
- C'est pas en plantant des carottes les fesses bien en sécurité en Carmélide plutôt que d'aider à creuser des galeries que vous risquiez le claquage, remarquez.
- Des blettes. C'étaient des blettes. Et le jurisconsulte j'étais à ça de le trouver avant vous, alors en sourdine les basses. Gronda Elias.
Guenièvre, énervée, tapa du pied.
- Mais on s'en fiche du jurisconsulte : c'est Viviane qu'il faut retrouver !
- On s'en fiche, on s'en fiche, c'est vite dit ! Je vous ferais remarquer que c'est pour vous qu'on fait tout ça. Gronda son père.
- Pour moi ou pour vous ? Osez me dire que vous n'avez pas dans l'idée de vous installer à nouveau à Kaamelott plutôt que de retourner en Carmélide.
- Votre mère et moi on y a pensé, oui, mais c'est uniquement pour aider. C'est totalement désintéressé, même si un petit geste de remerciement ne serait pas de refus le moment venu mais ça on pourra s'arranger plus tard, n'est-ce pas mon gendre ?
- Voilà, c'est bien ce que je disais : « mon gendre » par-ci, « mon gendre » par-là. Et sinon mon avis on s'en tape totalement ou j'ai la possibilité de dire quelque chose ?
- Si vous avez dans l'idée de rester Madame Karadoc la réponse est : effectivement on s'en tape totalement. Continuez à repriser des bouts de chiffon dans votre coin et laissez faire vos parents.
- Stop. STOP. STOOOP ! Hurla Arthur, à bout de nerf. Plus à mot, à partir de maintenant c'est moi qui donne la parole. Vous : le jurisconsulte a fait ce que je vous avais demandé ?
- Ouais, mais il manque des bouts je vous préviens, répondit Léodagan en sortant les documents de son pourpoint.
Arthur y jeta un rapide coup d'œil puis hocha la tête.
- Bien. Pourriez-vous envoyer quelqu'un chercher Karadoc aux souterrains ?
- Moi je veux bien mais vu qu'il n'y est plus ça ne va pas vous aider. Si vous voulez le trouver cherchez du côté de la cuisine de campagne, ou demandez à ses filles. Et sinon, vous n'oubliez pas un truc par hasard ?
- Quoi ?
- Non mais franchement : on se démène, on galope partout, on se fait renifler le derche par des loups, on joue les intermédiaires, et résultat ? Pas un mot, pas un sourire, même pas un « Merci mon chien » ? Faites plaisir à un âne, il vous chiera dans les bottes, tiens.
- Ça y est, vous avez fini ? J'allais y venir, figurez-vous, pas la peine de jouer la grande scène de la vierge outragée ! Merci beaucoup, vous avez été d'une grande aide, voilà. Content ?
- Ravi.
- Je peux continuer du coup ou vous allez me faire le coup du grand déballage ?
- Mais continuez, continuez, je vous en prie.
- Bien. A vous. Guenièvre, je peux savoir qui est cette rousse que tout le monde cherche partout ?
- Viviane ! Elle s'appelle Viviane et vous devriez vous en souvenir, c'est quand même votre amie.
- Je ne sais pas ce que vous avez fumé en mon absence, mais je n'ai ni amie, ni copine, ni maîtresse, ni quoi que ce soit qui s'appelle Viviane.
- Vous aviez l'air bien intimes pourtant lorsqu'elle vous a sauté dessus, au rocher.
- Au rocher ? Une rousse au rocher : la Dame du Lac ?
- C'est ce qu'elle a dit aussi, même si tout le monde pouvait la voir. Elle était là et pouf ! Après elle n'y était plus.
Arthur secoua la tête en soufflant.
- C'est extraordinaire : quand vous commencez à dire un truc je n'y comprends pas grand-chose, et une fois que vous m'expliquez je n'y comprends plus rien du tout. La Dame du Lac est venue ici et est repartie ?
- Oui, c'est que je viens de dire.
- Et vous avez lancé tout le monde à sa recherche.
- Bien entendu.
- Alors vous allez me faire un petit plaisir : on va arrêter le tir tout de suite. Vous allez demander à tout le monde d'arrêter de fouiller tout le camp parce que c'est une grande fille parfaitement capable de se démerder toute seule et que sincèrement on a tous autre chose à foutre que de chercher quelqu'un qui n'a peut-être même pas envie qu'on la trouve.
- Mais…
- Non ! Je ne veux plus rien entendre. De personne d'ailleurs. Tenez on va essayer un truc : que chacun se taise. Voilà. Vous entendez ce rien ? C'est exactement ce que je veux entendre pendant les prochaines heures. Chacun va vaquer à ses petites occupations pendant que je m'occupe des miennes, alors à plus tard.
Tous regardèrent le Roi s'éloigner, puis s'arrêter brusquement en plein milieu de la cour.
- Avant, juste une chose : où est-elle, cette cuisine de campagne ?
Quatre doigts se tendirent dans la même direction.
- Merci bien. On devrait faire ça plus souvent, la journée du silence. Ou la semaine, je ne sais pas encore. Faudrait que je pense à mettre ça à l'ordre du jour à la prochaine table ronde.
- Vous avez entendu ce qu'il a dit ? Demanda Guenièvre.
- Quoi, la partie où il nous a envoyé péter comme des malpropres ou la partie où il nous a fait sa crise d'autorité ?
- Mais non : la partie où il a parlé de table ronde. Vous croyez qu'il va vraiment le faire ?
- Non, pas du tout : s'il a voulu qu'on reconstruise le château c'est juste pour en faire un clapier à lapins. Non mais franchement… Vous m'aviez manqué, ma fille, mais vos réflexions à la mords-moi-le-nœud pas tant que ça. Son idée de journée du silence ce n'est pas une si mauvaise idée finalement.
Léodagan partit dans l'autre sens, laissant Guenièvre seule au milieu de Merlin et Elias.
- « A la mords-moi-le-nœud » ? Qu'est-ce que c'est que ça ?
Les deux hommes haussèrent les épaules en même temps.
Retrouver son chemin entre les tentes était devenu difficile : la population du campement avait dû être multipliée au moins par dix et le lieu était devenu un village mal organisé. Arthur fronça le nez en passant près d'une zone de toute évidence dédiée aux déchets de toute sorte. Il allait falloir faire migrer une partie la population à l'intérieur du château, où l'hygiène était beaucoup mieux assurée, et renvoyer le reste chez eux dès que possible.
Il passa la tête dans une ou deux tentes à la recherche de Karadoc, en vain, avant de crier son nom au hasard en espérant le trouver. Deux tornades vêtues de rouge s'abattirent soudain sur lui, lui prirent chacune une main et le forcèrent à avancer avant qu'il n'ait le temps de régir, tout en parlant l'une après l'autre sans lui laisser le temps de comprendre ce qui se passait.
- Vous êtes revenu, dites-moi que Guenièvre ne vous a pas encore montré les chevaux ! Commença Meghan.
- On veut absolument voir votre tête.
- Elle m'a promis qu'elle me laisserait la primeur.
- Ce qui serait encore mieux c'est que les garçons soient là.
- Surtout Iagu.
- Surtout Iagu, mais à tous les coups il se terre quelque part.
- Et il a raison.
- Venez, c'est par là.
- Mehgan, arrête de le tirer comme ça ! Tu vas lui tordre le bras.
- Il n'a qu'à suivre.
- Vous ne pourriez pas arrêter deux secondes, non ? Vous me filez le tournis. Hurla Arthur.
- Allez, soyez cool. Comme quand vous étiez Tonton Arthur !
- Oui soyez cool : elle ne parle que de ça depuis hier.
- Mais parler de quoi bon sang ?
- De ça. Conclut Meghan. Tadam !
Arthur regarda autour de lui sans comprendre. Elles l'avaient entraîné en bordure des tentes et montraient le champ où se trouvaient les chevaux et une douzaine de grosses chèvres à la robe bizarre.
- Quoi ? Vous m'avez à moitié déboité l'épaule pour me montrer des chevaux et des chèvres ?
- Ce ne sont pas des chèvres… Regardez mieux.
Arthur plissa les yeux jusqu'à voir une des chèvres galoper, portant sur son dos un gamin qui riait aux éclats. Non ce n'étaient pas des chèvres, mais des poneys nains aux pattes ridiculement courtes.
- Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
- Vous vous souvenez de la ferme de Fulbert ? Répondit Meghan.
- Celui qui élève des chevaux. Ajouta Mehben. Il se trouve qu'il est calédonien et que par nostalgie il a ramené des bêtes de chez lui pour en faire l'élevage.
- Et voilà ses chevaux ! Avant que vous demandiez, oui ils ont la taille adulte. Il appelle ça des Shetlands.
Arthur resta coi un moment, comptant le nombre de bêtes et regardant le gamin qui avait décidé de changer de monture.
- Je rêve : votre copain Iagu nous a ramené des tabourets poilus ? Qu'est-ce qu'il veut que j'en fasse à part des marchepieds ? Il a un truc qui ne tourne pas rond chez lui ou quoi ? Demanda-t-il, ahuri.
- C'est là la plus belle partie : vous lui avez demandé de ramener des chevaux, il en a ramené. Fier comme tout d'avoir accompli sa mission, même. Et en plus il en a bavé tout au long du chemin : pensez, des bestiaux contents comme tout d'aller se promener et aussi caractériels qu'un calédonien.
- Il a fallu qu'on lui explique qu'ils ne grandiraient jamais pour qu'il comprenne sa bourde. Ajouta Mehben.
- Est-ce que vous avez vu quelque chose d'aussi débile ?
Les deux sœurs avaient prononcé la dernière phrase en même temps, ravies de leur coup.
Mains sur les hanches, Arthur dodelina de la tête, faisant semblant de réfléchir avant de leur répondre.
- Au risque de vous décevoir : oui. Ce n'est même pas en haut de la liste des trucs débiles que j'ai pu voir ici. Mais on n'est pas loin, je vous l'accorde, ajouta-t-il en voyant leurs visages dépités. Comme c'est parti que pense que votre copain a une place toute trouvée à la table ronde, au milieu des autres clampins. Il va falloir penser à agrandir la pièce, utiliser tout un étage du château même si ça doit devenir l'endroit où tous les éclopés du ciboulot se retrouvent.
Arthur les regarda rire et se taper dans les mains, laissant leur bonne humeur le gagner peu à peu jusqu'à ne pas pouvoir s'empêcher de sourire à son tour.
Un autre gamin passa à côté d'eux en courant et fila droit sur les Shetlands, grimpant sur le premier qui passait à sa portée. Surpris l'animal se mit à galoper et à ruer, causant la chute de l'enfant. Par réflexe, Arthur fit deux pas pour aller le chercher mais il s'était déjà relevé et était monté sur un autre poney, plus placide. S'accrochant à la crinière il se mit à poursuivre le premier garçon, qui poussa un cri strident de peur feinte avant de détaler.
Mehben et Meghan s'assirent dans l'herbe pour les regarder. Arthur hésita mais les imita finalement en se promettant de ne pas rester plus d'une minute ou deux. Il avait besoin de cette pause, il avait besoin de voir cette insouciance renaître. Il chercha dans sa mémoire s'ils faisaient partie de ces enfants trop jeune pour porter des armes qu'il avait remarqué le premier soir, juste après la défaite de Lancelot, mais fut incapable d'en être certain. Il l'espérait en tous cas.
En comptant le nombre de jours et de nuits qui avaient passé il se rendit compte avec étonnement qu'une semaine exactement s'était écoulée, sept petits jours pendant lesquels il s'était épuisé à courir partout sans regarder vraiment autour de lui, enchaînant les tâches et anticipant les difficultés à venir au point de se sentir déjà à moitié submergé. Mais dans ce même laps de temps des enfants avaient cessé d'avoir peur et avaient réussi à retrouver ce qu'ils semblaient avoir perdu. Les regarder jouer lui apportait une paix nouvelle, étonnante.
Il n'était pas naïf au point d'imaginer qu'ils ne risquaient plus rien. Au contraire le Royaume de Logres était plus que jamais en danger puisqu'affaibli politiquement et économiquement et il était fort possible qu'un jour ces enfants doivent à nouveau troquer leurs épées en bois contre des dagues ensanglantées, mais il devait se battre contre cela. Non : il voulait le faire. Il voulait se battre pour eux, pour qu'ils jouent le plus longtemps possible sans penser au pire, et pas seulement pour le Graal ou pour respecter la volonté des dieux.
- Je veux me battre pour ces mômes. Articula Arthur à haute voix, surpris de ces propres pensées.
- Vous dites ? Demanda Meghan.
- Rien… Rien. Si vous voyez votre ami Iagu, dites-lui qu'il sera pardonné pour nous avoir ramené un troupeau de barriques sur pattes s'il parvient à dégotter les selles et les rênes qui vont avec. Regardez-les, ils vont finir par se faire mal ces deux idiots.
- Ne vous en faites pas pour eux, ce sont des vrais casse-cous. Et puis on devrait voir Bohort arriver dans pas longtemps : dès que les mouflets commencent à chahuter il débarque en courant. Une vraie mère-poule, celui-là.
- Vu les rumeurs qu'il se traînait à l'époque faites-lui le plaisir de l'appeler « papa poule », au moins. Suggéra Arthur distraitement.
- A propos de père, pourquoi vous appeliez le nôtre à vous en casser la voix tout à l'heure ? demanda Meghan.
Arthur grimaça : la réalité le rappelait un peu trop brutalement.
- Ben quoi tu ne sais pas ? Il veut récupérer sa femme. Encore. Répondit Mehben d'un air moqueur.
- Et on peut savoir comment vous savez ça, vous ? Demanda Arthur, froissé.
- Gareth l'a dit à Iagu, qui l'a dit à Petrok, qui me l'a dit à moi. Et Gareth l'a su parce qu'il a passé la nuit à houspiller votre type pour qu'il rédige ce que vous vouliez.
- Oh… C'est pour ça la robe ? Vous vouliez qu'elle porte quelque chose de spécial pour l'occasion ? Ce n'est pas tous les jours qu'on devient reine pour la troisième fois. Taquina Mehben, de plus en plus intéressée.
- Non mais y'a un truc dont vous n'êtes pas au courant dans la zone ? C'était quoi votre rôle dans le clan de votre père, espionnes ? Si c'est ça vous êtes douées.
- Non, on sait juste ouvrir nos yeux et nos oreilles… et je vous rappelle que je vous ai proposé de jouer les espionnes et que c'est vous qui n'avez pas voulu. Rétorqua Meghan.
- Oui, ça va, ça va. Et pour la robe ce n'est pas vos oignons.
- Ce n'est pas pour le retour de l'annulation, c'est pour aller rendre visite à Dame Ygerne. Souffla Meghan à sa sœur.
Arthur commença à pester mais fut coupé net par le regard perçant de Meghan, redevenue sérieuse
- Lorsque vous verrez sa robe, par pitié ne dites rien si elle ne vous plaît pas : ce sera de ma faute. Elle s'inquiète vraiment de ce que vous allez penser d'elle et elle mérite qu'on lui dise des gentilles choses.
Surpris bien qu'un peu inquiet de ce qui motivait cette demande, il acquiesça en silence.
- Et si elle me plaît ?
- Alors dites-vous que c'est un peu grâce à moi, et faites-lui des compliments. Ça aussi elle le mérite.
- On verra… Déjà il faut qu'elle redevienne ma femme. Oui, encore, je sais. Vous savez où je peux trouver votre père ?
- Vu l'heure : suivez les hommes et l'odeur de viande grillée, vous allez le trouver sans trop de mal. Soupira Mehben.
Arthur jeta un dernier regard aux deux enfants. Le sentiment d'urgence à trouver le Graal avant Horsa n'était plus aussi présent : si le saxon n'avait pas encore mis la main dessus après tout ce temps et qu'en outre il avait besoin de son aide, cette quête pourrait bien attendre. La paix et la sécurité du peuple étaient les seules urgences qu'un Roi devait avoir.
Il salua les jeunes filles qui lui répondirent d'un signe de la main avant de regagner le campement. Son ventre grogna lorsque les premières effluves de nourritures lui parvinrent et il se guida en humant l'air. Tout à sa recherche de la silhouette de Karadoc il se retrouva à faire la queue avec les autres, sans prendre garde aux regards ébahis de la foule et aux murmures que sa présence provoquait.
- Sire, vous n'allez quand même pas poireauter avec les pécores ?
Il tourna la tête et vit Karadoc, assis au bout d'une table aux côtés de Perceval, qui lui faisait signe.
- Venez, je vous invite. C'est la table des chefs de clans mais on fera une exception pour vous.
Arthur força un sourire en haussant les sourcils : connaissant ces deux-là le repas risquait d'être long, et s'il parvenait à faire signer les parchemins sans qu'ils soient maculés de graisse il aurait beaucoup, mais alors beaucoup de chance.
- Vous n'allez pas me dire qu'aucun de vous sait ce que ça veut dire « mords-moi-le-nœud » ?
- Désolé, je ne fais pas dans l'éducatif. Répondit Elias.
- D'après ce que j'ai compris vous saviez le faire quand Mevanwi vous demandait de l'aide. Rétorqua Guenièvre.
- En matière de magie, oui. Pour le reste, non. Sur ce excusez-moi mais je sens venir un terrain glissant et j'ai du boulot.
- C'est ça, allez épilez vos blattes. Interpella Merlin après avoir attendu que la porte se ferme.
- Et vous ?
- Moi ? Non je n'ai rien appris à Mevanwi. Eluda Merlin.
- Vous savez ce que je veux dire. Allez, quoi, un beau geste.
- Très sincèrement, il y a des discussions que je préfèrerais éviter et celle-là en fait partie.
Guenièvre baissa la tête puis commença à s'énerver.
- Et voilà, encore une fois je passe pour une buse et personne ne veut m'expliquer. Je suis tout juste bonne à ce qu'on me pose à un endroit ou qu'on m'échange sans me demander mon avis, c'est ça ? Marie-toi avec le futur Roi de Logres. Ah non, finalement deviens l'épouse du seigneur Karadoc. Ah non, changement de plan : retour à la case départ. Ah non, rebelote, redeviens l'épouse du seigneur Karadoc. Et finalement non, nouveau retour à la case départ, cette fois en passant par la case prison pendant des années. Bon d'accord, pour cet échange-là Arthur me l'a plus ou moins demandé, mais ils en parlent devant moi comme si ça ne me regardait pas. Vous trouvez ça normal ?
- Cette conversation là aussi je préfèrerais l'éviter, pour tout vous dire.
- Vous pensez qu'à chaque fois qu'on se retrouve seuls tous les deux je tape une crise, c'est ça ? Vous pouvez le dire.
Merlin regarda la porte fermée du laboratoire, puis l'entrée du souterrain sur laquelle deux larges planches avaient été placées pour que personne n'y tombe, et enfin le visage rouge de colère de Guenièvre. Il se sentait coincé et dû se résoudre à affronter la future reine.
- Qu'est-ce qui vous chafouine comme ça ?
- J'en sais rien. Bougonna Guenièvre.
- A ce rythme on n'est pas sortis des ronces. Soupira Merlin en regardant le ciel.
- Vous êtes marrant, vous. Vous feriez quoi si on vous traitait comme une balle qu'on s'envoie ? Un coup à gauche, un coup à droite, un coup à gauche, un coup à droite, un coup à gauche, un coup à droite, un coup à…
- Non mais je suis nul aux jeux de ballon, faudrait plutôt trouver quelqu'un qui s'y connait. Tenez, Perceval par exemple : je suis certain qu'il y a un jeu gallois avec un ballon. Allez donc lui demander, moi j'ai un truc sur le feu.
Guenièvre regarda Merlin s'échapper en direction du château, bouche bée.
- Mais il n'est pas juste là, votre laboratoire ?
- Allez bonne journée hein !
- Décidément… ça m'apprendra à poser des questions, tiens.
Guenièvre renonça et se dirigea vers le campement, non sans croiser ses trois gardes du corps qui firent semblant d'admirer les pierres du château.
- Vous savez que je vous vois et que je sais que vous me suivez, n'est-ce pas ? Demanda-t-elle.
- Pas du tout. Nous sommes là tout à fait par hasard et si jamais nous allons au même endroit que vous ce sera également un effet de la chance. Fit Petrok, menton dressé pour paraître plus grand.
- Ben voyons mon cochon. Et là vous allez où par exemple ?
- Nous allons… Commença Iagu
- Là où le vent nous portera. Termina Petrok. Il faut savoir répondre à l'appel du destin à tout instant, en tant que futurs chevaliers de la Table Ronde.
- Bien sûr. Vous savez quelle quête pourrait vous garantir une place ? Demanda Guenièvre en s'approchant d'eux, comme pour leur révéler un secret.
- Quoi donc ? Demanda Pétrok, très intéressé.
- Aller aider à touiller le repas du midi, et participer au service.
Les trois garçons se regardèrent, outrés, n'osant pas demander à une Reine si elle se moquait d'eux. Guenièvre, un sourire en coin, en profita pour s'éclipser en direction du camp. Elle n'eut pas le temps de compter jusqu'à dix qu'elle les entendit courir derrière elle.
Elle fila droit vers les cuisines, comptant bien mettre à profit ces trois paires de main supplémentaires : ils étaient de plus en plus nombreux et les femmes ne s'en sortaient plus. Elle espérait aussi y retrouver Arthur puisque c'était là-bas qu'il était parti, mais une fois sur place elle soupira : il n'était nulle part.
- Allez au travail : vous là, le prétendant, montrez vos muscles et allez aider à tourner les broches. Et vous deux, vérifiez que les écuelles sont propres : les baquets pour les nettoyer sont là-bas. Ordonna Guenièvre tout en s'approchant des marmites ou des légumes étaient en train de cuire.
- Vous nous ramenez de la main d'œuvre, ma Reine ?
La cuisinière qui s'était adressée à elle, sous le regard choqué des autres femmes, avait été aussi une des couturières chargées de préparer ses futures tenues. Guenièvre l'appréciait pour son franc parler qui lui faisait parfois penser à Angharad, même si elle avait quelques années de plus, des cheveux noirs et était bien plus corpulente.
- Chut : parlez moins fort. Je ne suis pas Reine, je vous le rappelle. Quant à ceux-là : j'essaye de les convaincre que vous prêter main forte leur garantit une place de chevalier. Chuchota Guenièvre. Avez-vous vu le Roi quelque part ?
- Pour sûr : je l'ai vu passer avec les filles de la sorcière tout à l'heure.
- Ne les appelez pas comme ça, Bertille.
- Mes excuses, ma Reine. Avec les filles du seigneur Karadoc, si vous préférez.
- Et lui, où est-il ?
- Comme toujours : à sa table depuis qu'on a commencé. Notez qu'il s'améliore : il est venu nous apprendre comment faire seulement six fois aujourd'hui.
Guenièvre se mordit les lèvres pour ne pas rire devant l'expression outragée de la cuisinière : depuis son arrivée Karadoc avait décidé qu'il devait s'assurer que les repas étaient « suffisamment chargés en gras », pour reprendre ses termes. Le premier soir, lorsqu'elle et Meghan l'avaient vu avaler sans plaisir sa soupe, il avait inspecté les stocks après avoir fini. Le lendemain matin il était arrivé avec des fromages et avait passé un bon moment à expliquer lesquels servir en premier et la dose exacte à servir, insistant sur le fait que seuls ceux qui avaient fourni un effort particulier y avaient droit, sauf les chefs de clan, dont lui, qui auraient droit à deux parts. Il était resté debout, bras croisés, pendant tout le temps de la préparation en corrigeant régulièrement la façon de couper la viande ou le temps de cuisson du pain. Il avait fallu qu'une des femmes craque et le menace avec une broche pour qu'il daigne s'écarter un peu.
Elle leva les yeux vers la table la plus proche et croisa le regard de Karadoc, qui paraissait contrarié. Elle mit cela sur le compte de la faim et continua à faire le tour, proposant son aide qui était systématiquement refusée : nul n'imaginait qu'elle puisse se salir les mains. Quelques minutes plus tard Perceval fit son apparition et la salua respectueusement avant de rejoindre son ami. Puis ce fut le tour d'Arthur d'arriver. Elle s'apprêta à aller vers lui mais fut stupéfaite de le voir prendre place dans la file qui s'était formée, au milieu des ouvriers. C'était comme si, à nouveau, il ne voulait plus être roi.
Il n'y resta pas longtemps, Karadoc l'invitant aussitôt à s'asseoir avec eux. Un vieux souvenir remonta à la surface et lui coupa la respiration en les voyant tous les trois : Karadoc en bout de table, alors régent, s'extasiant sur sa couronne qui s'était révélée être une simple jatte. Perceval à ses côtés, puis Arthur qui mangeait en répondant à peine à leurs questions. Il ne manquait plus que Mevanwi et elle et la scène serait une parfaite reconstitution. C'était le dernier repas qu'ils avaient partagé. Peu après, Arthur se tranchait les veines.
Une nausée la prit brutalement et elle s'éloigna de quelques pas, se concentrant sur les moments qu'ils avaient partagé depuis pour faire disparaître le souvenir du sang qui se répandait sur les pierres, chaque goutte martelant le sol au rythme de sa vie qui s'échappait.
Il lui fallut plusieurs respirations pour retrouver suffisamment de calme et avoir la force de regarder, cachée derrière une tente, les trois hommes qui avaient commencé à manger. Elle tenta de déchiffrer sur les traits d'Arthur un quelconque signe de lassitude : il avait l'air fatigué mais son regard n'était pas éteint comme à l'époque il avait le teint bronzé et non gris. Il était peut-être encore temps de le sauveret de le laisser redevenir un anonyme parmi les autres, comme il le souhaitait.
La conversation s'animait à table. Arthur poussa son écuelle et sortit des documents qu'elle reconnut de suite. Ceux qui le lierait à nouveau à elle, et donc à Lancelot, à son père, et à son cortège d'obligations. Sans réfléchir elle s'élança vers eux.
- Donnez-moi ça !
Arthur sursauta en entendant le cri et attrapa son couteau par réflexe. Avant de réaliser qu'il connaissait cette voix il le pointait déjà vers Guenièvre qui s'arrêta net, une main tendue vers les documents. Perceval et Karadoc, qui avaient à peine eu le temps de comprendre ce qui se passait, baissèrent tous les deux lentement la cuillère qu'ils venaient de porter à la bouche.
- Vous avez la calebasse fêlée ou quoi ? Qu'est-ce qui vous prend ? Cria Arthur en reposant le couteau.
- Il me prend que je vous interdis de signer ces documents. Vous n'avez aucune idée des conséquences pour vous.
- De mieux en mieux ! Vous tournez vraiment pas rond, hein. C'est moi qui ai demandé à ce qu'on rédige ces actes et vous le savez très bien : on en a déjà parlé. Donc allez voir par là-bas si j'y suis et si je n'y suis pas : restez-y.
Guenièvre le regarda, furieuse, et attrapa le pichet de vin.
- Donnez-les moi ou je renverse ça dessus.
- Ah non, c'est mon picrate, vous n'allez pas le gâcher ! Intervint Karadoc et récupérant le pichet.
- Bon sang de bon sang de bonsoir, venez par-là vous. Fit Arthur en prenant Guenièvre par le bras et en l'entraînant plus loin. De toutes les conneries que je vous ai vu faire, celle-là tient le haut du panier. C'est quoi le problème ? Vous ne voulez plus être reine de Bretagne ou c'est moi que vous ne pouvez plus saquer ?
- Le problème c'est que si vous signez ça tout va recommencer, et que je n'ai aucune envie de vous voir mourir, ou de devoir être à nouveau enfermée.
- Je sens que je vais le regretter, mais : expliquez votre raisonnement pour voir ?
- Premièrement vous ne voulez pas être roi, vous ne l'avez jamais voulu et on vous a encore forcé la main pour retirer l'épée. Deuxièmement une fois qu'on sera à nouveau mariés vous allez avoir mon père et ma mère sur le dos et ça aussi, vous n'en avez pas envie. Troisièmement, quand vous en aurez ras le bol vous allez encore vouloir vous changer les idées, vous allez tomber amoureux de quelqu'un d'autre, vous allez encore changer d'épouse et ce sera une question de jours avant que je ne croise le chemin de Lancelot entre ici et la Carmélide. Et après, vous serez en colère contre vous et vous allez vous suicider, sauf que cette fois vous n'allez pas vous rater. Alors vous allez me faire le plaisir d'aller replanter l'épée et d'aller vous trouver un endroit bien tranquille avant de sombrer à nouveau.
Arthur sentit toute trace de colère disparaître : elle était réellement inquiète et était absolument persuadée que tout ce qu'elle venait de dire était inéluctable.
- Alors là… Qu'est-ce qui a bien pu vous donner cette idée ?
- Je vous ai vu vous mettre dans la file avec les autres, alors n'essayez pas de me la faire à l'envers.
- Vous déduisez tout ça du simple fait que j'aie fait la queue pour bouffer ? Ah bah à ce niveau ce n'est pas une conclusion hâtive, c'est de l'art. Sauf qu'il y a un hic dans votre histoire : j'ai envie d'être roi.
- Ben voyons. Vous avez envie d'être roi après avoir passé des années à râler, à me chanter que vous en aviez plus que ras-le-bol de tous ces clampins au point de refuser de donner un coup de main lorsque vous avez replanté l'épée ?
- Ben oui. C'est comme ça.
- Et on peut savoir depuis combien de temps vous en avez envie ?
- Je ne sais pas. Quinze, vingt minutes ?
- C'est ça, continuez à me raconter des salades. S'il vous plaît, je ne veux pas revivre tout ça.
- Mais ce ne sont pas des salades, c'est vrai ! Ce ne sera pas comme avant.
- Vous allez me dire que vous allez renoncer au Graal aussi, peut-être ?
- Renoncer totalement non, d'autant que j'ai des pistes pour la première fois depuis qu'on a commencé à le chercher, mais pour l'instant ce n'est pas ma priorité absolue.
- Et mes parents ? Vous allez me dire que vous allez les accueillir avec joie ?
- Là, faut pas pousser mamie dans les ronces. J'admets une meilleure tolérance envers votre père mais au bout de dix minutes de repas j'aurai envie de leur balancer les couverts dans la tronche, comme avant. Ça, ça ne changera pas.
Guenièvre hocha la tête.
- Et moi ? Au bout de combien temps vous en aurez assez de moi ? Combien de temps avant le prochain changement d'épouse ?
- D'une, le changement d'épouse c'est une loi de Vannes. Ni vous, ni moi ne dépendons de la loi de Vannes donc il est hors de question de l'utiliser à nouveau. De deux, ça aussi on en a déjà parlé. J'ai fait une erreur la première fois et j'ose espérer que je suis capable d'apprendre de mes erreurs. Quand je vous ai dit que je voulais essayer de repartir à zéro, je le pensais. Attention : je ne vous promets toujours pas que vous allez vivre la vie dont vous rêviez.
- Mevanwi dépend de la loi de Vannes, non ?
Arthur crut un instant avoir mal compris la phrase marmonnée, mais le regard fuyant de Guenièvre lui confirmait que c'était une vraie question.
- Il faudrait que je sois franchement masochiste pour remettre le couvert avec elle. Or je ne tire aucun plaisir à une écharde plantée sous un ongle ou à coup de gourdin sur le crâne. Sans compter qu'elle non plus n'aurait aucune envie de croquer la pomme à nouveau avec moi.
- Vous avez renoncé à elle uniquement parce que les dieux étaient en colère. Vous l'aimiez et sans ça vous ne seriez jamais venu me chercher. Ça ne disparaît pas comme ça.
Il fouilla dans ses souvenirs avant de comprendre.
- Bohort. Il n'apprendra jamais à tenir sa langue, celui-là. Dommage qu'il n'ait pas été au pieu avec Karadoc et moi.
- Plaît-il ?
- Oubliez ce que je viens de dire, qui n'a d'ailleurs rien à voir avec ce que vous pensez que je viens de dire. Sachez juste que je serais venu, Mevanwi ou pas. J'avais une bonne raison de le faire.
- Laquelle ?
- Le bruit courait que vous étiez malheureuse. Que Lancelot vous retenait contre son gré. Vous pouvez penser n'importe quoi de moi ou de notre relation, je n'ai pas pour habitude de laisser quelqu'un que je sais en danger. Je serais venu, croyez-moi.
Guenièvre avala péniblement sa salive et hocha la tête pour lui faire comprendre qu'elle le croyait.
- Pendant qu'on y est, à mon tour de poser des questions. Annonça Arthur. Si je décidais de replanter Excalibur et de partir élever des poneys en Calédonie, vous feriez quoi ?
- Je ne sais pas, je ne me suis pas posé la question. Je resterais ici, je suppose, à essayer de me rendre utile. Je crois que je préfère l'isolement à subir mes parents jusqu'à la fin de leurs jours.
- Et refaire votre vie ailleurs ?
- Je suis mariée, je vous rappelle. Peut-être que vous, vous vous en fichez d'être marié à plusieurs personnes, y compris à quelqu'un de déjà marié par ailleurs, mais moi non. J'aurais l'impression de vivre une double vie.
- Lancelot vous a vraiment tout lu.
- Dans le détail et plusieurs fois.
- Et si vous n'étiez mariée à personne ? Qu'est-ce que vous feriez ?
- Je ne sais pas. Je n'y ai jamais pensé puisque j'ai toujours été mariée avec vous. Enfin avec vous ou Karadoc.
- Allez, faites un effort. C'est juste par curiosité : imaginons que je n'aie jamais retiré l'épée du rocher ou fini Roi de Bretagne, qu'est-ce que vous auriez fait de votre vie ?
- Qu'est-ce que c'est que cette question ? La même chose, voyons. J'aurais été mariée à un autre chef de clan, voilà tout. Bon, ça ou je me serais fait passer dessus avant de devenir la maîtresse de celui qui aurait tué mon père. Vous me demandez ça comme si j'avais eu un choix à faire, vous êtes un peu bizarre.
- Excusez-moi mais c'est votre réponse que je trouve bizarre… C'est quand même super glauque, non ?
- Peut-être mais c'est comme ça. En plus j'ai eu plutôt de la chance : vous n'aviez pas trois fois mon âge, vous étiez à cheval sur l'hygiène, vous ne m'avez jamais frappée... Enonça-t-elle en comptant sur ses doigts. Vous ne m'avez jamais touchée du tout d'ailleurs.
- Non, non, non. Vous essayez de m'embrouiller. Vous vous seriez barrée : vous l'avez fait quand j'ai fait la connerie de trop.
- Sauf qu'on ne m'aurait pas laissée me barrer, comme vous dites.
Arthur hocha la tête, pensif. Le système en place sur son territoire n'était pas plus glorieux que celui de Rome où les femmes étaient toujours placées sous l'autorité d'un homme de leur naissance à leur mort : père, mari, fils. En même temps imposer un changement sur ce point allait être pire que d'interdire la peine de mort. Il pouvait néanmoins ouvrir une première porte pour Guenièvre.
- Alors admettons que là, aujourd'hui, vous avez pleinement le choix. J'avais dans l'idée de réitérer le changement d'épouse, ou plutôt de l'annuler, et de permettre à Karadoc de répudier Mevanwi quand tout sera fini afin qu'il n'ait pas à se la coltiner, mais il pourrait aussi vous répudier, maintenant. Vous seriez une femme libre. Aller où vous voulez, rencontrer qui vous voulez. Qu'est-ce que vous en dites ?
Passé le premier moment de surprise, Guenièvre ressentit brièvement l'excitation et l'attrait de l'inconnu puis ce fut la peur qui prit le dessus.
- Mais pour aller où ? Et pour faire quoi ?
- Vous pouvez aller n'importe où, c'est ça l'intérêt. Et faire ce que vous voulez : quelque chose que vous aimez, que vous ne pouviez pas faire à Kaamelott.
- Mais vous avez toujours prétendu que je ne savais rien faire de mes dix doigts !
- Non, ce n'est pas vrai. Au contraire j'ai dit que vous étiez douée pour… Vous savez bien là… Oui, voilà.
- Voilà quoi ?
- Ce que j'en sais, moi… C'est à vous de me le dire, justement. C'est à vous de savoir ce que vous voulez faire.
Il lui avait proposé, une semaine plus tôt, de redevenir reine « presque comme avant » et elle avait accepté. Aujourd'hui il lui donnait une nouvelle chance de s'échapper, sans contrainte, sans raison, alors qu'elle venait de lui faire une scène. Elle le regarda en coin, soudain méfiante.
- C'est parce que vous ne voulez plus de moi, c'est ça.
- Quoi ? Mais non, pas du tout ! J'essaye juste d'être sympa et de réparer quelque chose que je trouve injuste. Si je le voulais je pourrais ne rien signer du tout, répudier Mevanwi et puis c'est marre : je serai roi, bien tranquille dans mon coin sans personne pour m'emmerder au plumard. Sauf que là je vous le propose, à vous. Alors, vous choisissez quoi ?
Elle se remémora les années à Kaamelott et tout ce qui avait pu lui procurer du plaisir, puis passa à la période où elle s'était sentie libre pour la première fois dans le camp de Lancelot, et enfin aux années enfermées dans la Tour. Ce qu'elle aimait avant tout c'étaient les rencontres, les échanges : l'isolement et la tranquillité elle en avait eu son compte. Elle s'imagina dans un endroit où elle ne connaîtrait personne dans un premier temps, jusqu'à pouvoir créer de nouveaux liens, un lieu où elle devrait apprendre toute seule à vivre. Cette liberté lui faisait peur.
- On ne pourrait pas envisager que je puisse faire quelque chose que j'aime, mais à Kaamelott ? En tant que reine je veux dire ?
- Si… Si bien sûr. Vous pensez à quoi ?
- Pour l'instant à pas grand-chose. Enfin si, ajouta Guenièvre en le voyant ouvrir la bouche avec cet air typique d'une réflexion acide en préparation, je voudrais rencontrer des gens et pouvoir leur parler. Pas seulement en faisant des sourires derrière vous ou en discutant les dames de la cour, leur parler vraiment. De leurs problèmes par exemple. J'aimerais être un peu utile.
- On pourrait vous trouver ça. Après tout il y a un précédent à ce qu'une femme s'occupe des doléances.
- Alors si ça ne vous embête pas de changer d'épouse encore une fois plutôt que d'être tranquille dans votre coin, je crois que je préfèrerais. Désolée.
Elle eut une moue d'excuse qui se transforma peu à peu en sourire timide, auquel Arthur répondit par un regard faussement sévère.
- Alors va pour un dernier changement d'épouse. Enfin dernier… Autant que je vous prévienne : il n'est pas impossible qu'on doive refaire tout le bordel, là, mais ce ne sera pas de gaieté de cœur. Vous n'avez peut-être pas été ma première femme, mais mettez-vous en tête que j'ai bien prévu que vous soyez la dernière. On peut y aller maintenant ?
Guenièvre acquiesça et ils retournèrent à table. Du coin de l'œil elle vit qu'ils avaient attiré l'attention, surtout elle, et elle se sentit rougir. Elle se força à sourire et à relever la tête : après tout il allait falloir réapprendre le rôle de reine.
- Bien, où en étions-nous ?
- Vous aviez sorti de la paperasse en disant qu'il fallait que je signe des choses.
- Oui, voilà, tout à fait. Donc je vais commencer par vous expliquer celui-là : il rappelle que vous aviez demandé annulation de l'échange puisque j'étais venu sans Guenièvre, et que j'ai accepté. C'est le même que la dernière fois, il suffira de signer là et là : une signature par page, c'est important.
- Sauf que je sais pas.
- Comment ça vous ne savez pas ? Vous aussi vous allez me dire que vous avez changé d'avis ? Vous vous êtes passé le mot tous les deux ? Demanda-t-il énervé en regardant Guenièvre.
- Ah non, j'ai pas changé d'avis : moi une femme qui supporte ni le fromage ni le saucisson et qui surtout force les autres à laver les écuelles, je peux pas. Et ne faites pas l'innocente, commença Karadoc en montrant Guenièvre du doigt : je vous ai vue tout à l'heure avec les jeunes. C'était la goutte de trop qui fait déborder la rivière.
Arthur interrogea Guenièvre du regard, mais elle fit une grimace signifiant qu'elle ne voyait pas où il voulait en venir, puis Perceval.
- Me demandez pas : moi non plus je ne comprends pas tout. Répondit ce dernier.
- Pardonnez-moi Karadoc, mais si vous n'avez pas changé d'avis quel est le problème ?
- Le problème est que je ne sais pas signer.
- Vous l'aviez forcément fait la dernière fois. Enfin vous avez dû, je suppose : j'avais laissé le Père Blaise s'occuper de ça.
- Non, il m'avait collé le pouce dans un truc tout mou et chaud. Une histoire de baquet ?
- Un sceau
- Voilà. Un seau, un baquet : c'est des contenus tout pareil.
- Vous m'avez manqué Karadoc. Vraiment, jusqu'à ce que je revienne et que je me tape des maux de tronche pas possible à force d'essayer de vous comprendre, vous m'avez manqué.
- C'est gentil Sire. Moi aussi. Répondit Karadoc avant de donner un coup de coude à Perceval. Vous avez vu : je lui ai manqué.
- C'est trop classe. Répondit Perceval, ravi pour son ami.
- Bon on trouvera un bout de cire pour que vous puissiez valider l'accord, mais avant…
- Pourquoi faire ? On a ce qu'il faut ici.
Karadoc posa son pouce dans son écuelle, prit le document des mains d'Arthur et appuya sur les parchemins aux endroits indiqués dans un mouvement rapide.
- Mais qu'est-ce que vous faites, imbécile ?
- Il vous fallait la trace de mon pouce, non ? La voilà. C'est signé. Comme je dis toujours : on ne perd pas de temps chez les semi-croustillants.
- Mais ça fait juste une grosse tâche de gras qui ressemble vaguement à un pouce !
Perceval jeta un coup d'œil et pencha la tête.
- Si on regarde comme ça, ça fait aussi penser à l'Irlande. Ou un gros cafard écrasé. Et vous ma Reine, vous y voyez quoi ?
Guenièvre n'osa pas répondre : elle sentait venir l'explosion et observait avec inquiétude les mains du roi qui se crispaient et se desserraient rythmiquement.
- Mon ami, si mes souvenirs sont bons il est aussi possible de signer d'une croix devant témoin, non ?
- Oui, un témoin qui sait signer et ça ne court pas les rues ici. Voire deux.
- Il faut spécifiquement un homme ou pas ?
- Ce serait préférable je pense. Répondit Arthur avec une grimace gênée.
- Donnez-moi une minute et je vous ramène ça.
Elle se leva mais Arthur l'arrêta d'une main ferme sur son poignet.
- Restez là. Avant je voudrais expliquer quelque chose à Karadoc et j'aimerais que vous soyez là aussi.
Il attendit qu'elle soit de nouveau assise, en profitant pour retrouver un minimum de calme avant de devoir se lancer dans un monologue devant les cerveaux les plus imprévisibles du royaume, puis se tourna vers Karadoc.
- Je voulais vous expliquer le contenu des deux documents avant que vous ne mettiez vos grosses paluches dessus, histoire de vous compreniez bien ce à quoi vous vous engagiez. Le premier c'est fait. L'autre est un acte de répudiation : vous décidez unilatéralement… tout seul de rompre… d'arrêter le mariage qui vous lie à votre épouse. Pas d'explication à donner, pas de témoin à avoir : rien. Une date, une signature ou un sceau et ça suffit.
- Vous voulez que je rédupie Guenièvre ?
- Répudie. Non. Surtout pas, en tous cas pas tout de suite parce que sinon impossible de procéder à un échange d'épouse, ce qui signifie que je me coltine légalement Mevanwi.
- Ben rédupiez Mevanwi alors.
- Ré-pu-dier. Non plus : il semblerait qu'une sorcière ne peut rien contre son époux et j'ai bien l'intention d'en tirer un avantage.
- Et pourquoi vouloir me reprendre alors ? Si vous êtes protégé autant rester ainsi jusqu'à ce qu'elle ne soit plus un danger ! S'exclama Guenièvre.
- Et si c'est dans vingt ans, je fais quoi en attendant ? J'explique qu'il y a une reine mais que c'est une salope qui s'est planquée quelque part ? Et vous, vous devenez quoi ? Sans compter que si demain je me fends le crâne sur un linteau de porte et que je claque, elle serait en droit de choisir le régent. Autant vous dire que j'aimerais assez éviter de réitérer l'expérience.
- Mais dans ce cas c'est Karadoc qui sera le seul à l'abri de ces sorts, et vous... Insista Guenièvre.
- Et moi je garde une carte en main. Deux cartes, même, parce que vous et moi allons tous les deux garder une page de l'acte d'échange : si une d'elle est détruite il n'a plus de valeur. Si jamais je me retrouve face à elle je serai amené à déchirer ma partie de l'acte pour retrouver ma qualité d'époux et pouvoir me défendre.
- Et pourquoi devrais-je conserver l'autre partie ? Demanda-t-elle à voix basse, comme si Mevanwi les observait.
- Parce que si un jour vous me pensez entre ses mains, il faudra détruire la page en votre possession : je ne serai peut-être pas en état de faire ma partie du boulot. En plus c'est tout bonus : le jour où vous en avez marre de ma pomme vous pouvez divorcer sans vous taper toute la procédure. Ajouta Arthur d'un ton léger afin d'alléger l'ambiance.
Guenièvre était comme hypnotisée par le document qui était sur la table et ne répondit rien. Arthur continua, désireux d'en finir.
- Karadoc, je vais vous demander de garder ce document de répudiation avec vous. Le jour où Mevanwi ne sera plus un danger, vous pourrez rompre votre mariage et refaire votre vie avec qui vous voudrez. Et si jamais on cumulait les emmerdes et que je devais à la fois me retrouver à nouveau marié à votre femme, enfin pas l'actuelle mais l'autre…
- Dites la grosse morue, Sire, promis ça aide. Souffla Perceval.
- … si jamais je me retrouve à nouveau uni à Mevanwi et que je passe l'arme à gauche, je vais vous demander de rendre sa liberté à Guenièvre.
Celle-ci releva la tête, bouche bée, et chercha à attirer l'attention d'Arthur, qui ne quitta pas Karadoc des yeux.
- Je veux votre parole que vous le ferez, Seigneur Karadoc. Enonça-t-il lentement.
Karadoc fronçait les sourcils, image même de la concentration. Plusieurs secondes s'écoulèrent en silence, jusqu'à ce que Perceval se penche vers son comparse.
- Dites oui, faites pas votre gros faisan.
- J'ai mal à la tête… Faut que je réfléchisse. Répondit Karadoc.
- Réfléchissez, mais vite. Guenièvre, maintenant vous pouvez aller chercher vos témoins. Et de quoi écrire, tant qu'on y est.
Elle se leva comme un automate, toujours bouche bée, mais ne bougea pas avant qu'Arthur insiste.
- Allez-y. Faites moi confiance.
Il resta à table, s'efforçant de garder une apparence calme. Intérieurement il bouillait : il tenait à ce plan qui s'était construit naturellement dès que Merlin lui avait expliqué les règles du monde des magiciens, et Karadoc allait tout faire échouer.
Perceval et lui s'étaient rapprochés, chacun un coude sur la table comme s'ils étaient en train de discuter en secret. Il pouvait cependant parfaitement voir qu'aucun des deux ne prononçait un seul mot. Il tapota sur la table, un doigt, puis deux, trois, comptant ainsi les secondes qui passaient. Il était rendu à quatre-vingt-douze lorsqu'il entendit revenir Guenièvre. Elle reprit sa place tandis que Petrok, Gareth et Iagu restèrent debout derrière elle. Petrok ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais Arthur l'arrêta d'un geste de la main, index dressé.
- J'attends, seigneur Karadoc.
- C'est d'accord.
- Bien. Pour tout ?
- A parce qu'il faut dire pour quoi on est d'accord ?
Arthur appuya son front sur la table avant de se redresser, fermement décidé à en finir au plus vite.
- Non, on s'en fout. Bien, qui a de quoi écrire ?
- Moi, Sire. Fit Petrok en sortant une plume et un encrier d'une poche intérieure de sa cape. Il se trouve que j'ai quelques talents pour la poésie et que j'aime…
- Voilà, très bien, c'est vraiment super. Bougez vos miches ou je vous fous cette plume dans l'oignon et l'encrier à l'autre bout. Qui sait écrire ?
- Petrok et moi. Iagu apprend et il saura bientôt. Précisa Gareth en bombant le torse, prêt à défendre son ami.
- Je n'en doute pas, mais pourquoi est-il là du coup ?
- C'est moi qui leur ai demandé de venir tous les trois : il sera aussi témoin, simplement il ne signera pas. Répondit Guenièvre en soutenant son regard. Il est aussi capable que les autres, il n'a juste pas eu la chance d'avoir la même éducation.
Arthur leva un sourcil, un peu étonné, mais ne posa pas d'autres questions. Il expliqua aux trois jeunes hommes ce qu'il attendait d'eux, signa le document puis tendit la plume à Karadoc.
- A vous : vous pouvez faire une croix, un K, ce que vous voulez mais je ne veux plus une tache de gras.
Le chevalier s'appliqua pour faire une croix.
- Ne faut-il pas que nous soyons sûrs que chacun sache à quoi il s'engage, en tant que témoins ? Demanda soudain Petrok, sans même s'apercevoir qu'il était fusillé du regard par tout le monde.
- Mais je le sais : je récupère mon ancienne femme sans les emmerdements, et si jamais je me retrouve avec celle-là il faut juste que je fasse une croix pour être tranquille.
- Celle-là, fit Arthur en posant la plume, s'appelle la Reine Guenièvre et vous lui devez respect en tant qu'épouse du Roi de Bretagne. Mais pour cette fois ça ira. Merci Karadoc, et n'oubliez pas ce que je vous ai demandé.
- De quoi ?
- Je m'en souviendrai, moi. Promis Perceval. Soyez tranquille : la Reine ne finira pas en Madame Gros Faisan.
Arthur poussa l'acte d'annulation vers les deux témoins, à moitié rassuré seulement par les capacités de ses chevaliers, attendit que chacun ait apposé son paraphe puis les récupéra. Il glissa l'acte de répudiation vers Karadoc en lui faisant jurer d'y veiller comme à la prunelle de ses yeux puis souffla légèrement sur l'encre des deux pages restantes pour qu'elle sèche plus vite, regrettant de ne pas avoir de papier buvard, s'impatientant davantage de seconde en seconde jusqu'à ce que, enfin, il puisse les replier sans risque.
- Vous avez intérêt à ne pas merder, Karadoc : c'est la mission la plus importante que je vous aie confiée et que je ne vous confierai jamais. Je vous fais confiance, ne me décevez pas.
Arthur se leva et invita Guenièvre à le suivre. Petrok et ses comparses se regardèrent, hésitants, puis suivirent le couple : tant que le Roi n'avait pas arrêté leur mission, ils allaient continuer à surveiller la Reine.
Karadoc se coupa un bout de pain en les regardant s'éloigner, fier d'avoir été choisi par le Roi pour un mission de confiance : c'était bien la preuve qu'il n'était pas un glandu, contrairement à ce que Léodagan avait dit la veille.
Le problème c'est qu'il n'était pas certain d'avoir tout bien saisi à cette mission. Et qu'en plus personne ne lui avait expliqué où mettre une croix, alors qu'il y avait plusieurs endroits où il y avait des trous. Il haussa les épaules en se disant qu'il aurait bien le temps de comprendre.
- Alors c'est fait ? demanda Guenièvre tout en marchant.
- Ben oui, vous m'avez bien entendu : vous êtes de nouveau la Reine.
- C'est bizarre, ça ne me fait rien… Je veux dire que je ne sens aucun changement.
- Quand vous allez commencer à vous taper les visites des chefs d'état je vous garantis que vous allez le sentir, le changement. Vous vouliez rencontrer du monde, vous allez être servie. Et plus vite que prévu d'ailleurs parce qu'il va falloir qu'on se tape l'aller-retour à Tintagel maintenant que vous avez repris votre place : on va lancer l'attaque histoire de ne pas se retrouver avec les deux corbacks femelles sur le dos.
- Vous avez le chic pour les voyages de noces, vous. En plus je ne comprends absolument pas cet empressement à aller là-bas alors que vous avez toujours refusé d'y aller.
- Ce n'est pas pour le plaisir, croyez-moi. Il se trouve qu'il y a plusieurs choses que Tintagel a et que je n'ai pas : du pognon, déjà, parce que ce qu'on a récupéré jusqu'ici ne va pas nous permettre de tenir très longtemps, et les îles de Scilly ensuite. Y'a pas plus isolé et j'imagine parfaitement les lieux en prison réservée aux traîtres. En plus ma mère a déjà tout du maton.
- Et vous croyez qu'elle va vous les céder ?
- Ah mais je n'en veux pas ! Au contraire, je veux qu'elle les garde, les îles, les mecs et les emmerdes qui vont avec : pour une fois elle gueulera pour une bonne raison. La troisième raison d'y aller c'est que j'aimerais qu'elle me file un coup de main pour faire un point sur les clans qui sont ou non de mon côté. C'est quelque chose que je n'ai jamais compris mais elle a plutôt de bonnes relations avec pas mal de mères de chefs de clans. En ayant une idée de ceux qui veulent me faire des croches-pattes je saurai où mettre les pieds.
Il s'arrêta en voyant que Guenièvre semblait penser à autre chose.
- Si je vous emmerde faut le dire, hein.
- Non, pas du tout, au contraire. Je vous écoutais et j'ai réalisé une chose.
- …TENDEZ ? ALLO ? Nom d'une chouette. EST-CE QUE V…
- Woh, moins fort. Mais qu'est-ce que… C'est vous ?
- Je n'ai pas parlé fort ! Qu'est-ce que vous avez tout à coup ?
- C'est pas à vous que je parlais : c'est à la Dame du Lac.
- Mais je…
- Ah enfin ! Qu'est-ce que vous êtes difficile à joindre.
- Vous pouvez de nouveau me parler ? Enfin je veux dire sans être physiquement là ? Demanda Arthur en faisant signe à Guenièvre de se taire.
- Oui. Mais vous ne pouvez pas me voir : ils m'ont réintégrée mais je dois faire mes preuves avant de regagner tous mes pouvoirs. Un sursis probatoire si vous voulez.
- Depuis quand ?
- Hier, ou avant-hier ? C'est difficile à dire parce que le temps ne s'écoule pas pareil qu'en bas : il n'y pas longtemps en tout cas. Je ne sais pas ce que vous avez fait mais ça a eu l'air de leur plaire : fini le statut de simple mortelle. Vous avez intérêt à faire ce qu'il faut pour que je reste ici, hein : il est hors de question que je me tape à nouveau la faim, la soif, ou les pieds gelés. C'est une torture, les pieds gelés. Donc vous continuez sur la même voie.
- Vu que je ne sais déjà pas ce que j'ai fait pour vous renvoyer dans vos pénates on n'a pas le cul sorti des ronces !
- Oh ce n'est pas bien compliqué, même vous vous devriez arriver à le comprendre : il faut reprendre la quête du Graal et voilà. Ils ont l'air de penser que vous êtes de nouveau sur la voie. Et surtout vous ne convoitez plus aucune femme de chevalier : si jamais vous en voyez une qui vous attire vous allez me faire plaisir de vous la mettre sur l'oreille.
- De quoi ?
- Pensez Graal et oubliez les galipettes pour l'instant, compris ?
- Ah ben super. Et je suppose que je n'ai toujours pas d'indications précises, ni pour savoir ce que c'est précisément ni pour le trouver, bien sûr.
- Dites, vous allez me parler sur un autre ton, parce qu'avec la façon dont vous m'avez traitée j'étais à deux doigts de refuser de reprendre ma place.
- Pourquoi vous ne l'avez pas fait ?
- … C'était ça ou rester en bas.
- Donc vous n'aviez pas tellement le choix, en réalité.
- J'ai encore le choix de vous faire chier, mon petit père. Être là jour et nuit à vous parler. Tiens je pourrais faire ça : vous chanter des berceuses toute la nuit sauf si vous allez dormir dans la bergerie puante dans laquelle vous m'aviez cachée, ou dans les geôles.
- Vous pourriez… sauf que vous ne le ferez pas.
- Et pourquoi je vous prie ?
- Parce que si je deviens dingue à force de vous entendre ou de ne pas dormir je vais avoir du mal à le retrouver, votre Graal.
- Mouais. Bon. D'accord.
- Bon dites, ça va durer encore long… Commença Guenièvre.
- Deux minutes. Donnez-moi deux minutes, je vous explique après. Du coup, vous aviez un truc à me dire ?
- Déjà, que vous avez perdu l'habitude. Je vous envoie un rêve et vous ne réagissez pas !
- Parce que c'était vous, les cauchemars toutes les nuits avec les machins noirs et blanc qui volent partout ?
- Des machins noirs et blanc ? Quels machins noirs et blancs ? Non, moi c'était un rêve à base de loups et de manteau noir. Mais racontez vos rêves pour voir ?
- Une fumée noire, un plan qui ressemble à un château, des voyages dans le ciel, et puis la fumée qui entoure… une certaine personne jusqu'à la faire disparaître, une voix qui parle de se rendre à Avalon…
- QUOI ? Faut que je parle à Morgane tout de suite.
- Avec qui ?
- Vous n'allez pas me dire que vous ne vous rappelez pas ?
- Mais me rappeler de quoi bon sang ?
- Avalon, la fée Morgane, blessure mortelle, ça ne fait pas résonner un truc dans votre cervelle de moineau ? Je vous ai dit il y a des années que le jour où vous allez mourir, une fée viendrait pour vous emmener à Avalon.
- Maintenant que vous le dites ça me rappelle vaguement un truc, mais franchement très vaguement. Ça veut dire que je vais claquer, c'est ça ?
- QUOI ? Comment ça vous allez claquer ? Ah non là je ne me tais plus, va falloir m'expliquer. Cria Guenièvre.
- Une minute. Une toute petite minute.
- Ben faut que je voie avec Morgane, c'est ce que je viens de vous dire : je n'ai peut-être pas reçu le mémo. Je vous rappelle.
- Ah non vous allez m'expliquer tout de suite. Vous êtes là ? Revenez tout de suite, et que ça saute ! Et plutôt que de m'envoyer des rêves vous ne pourriez pas me donner la version sous-titrée ? C'est quoi cette histoire de loups et de capuchon volant ? Hey ! HEY !
- Je vous rappelle je vous dis. Ah j'allais oublier : dites merci à Guenièvre de ma part. Elle au moins elle est gentille, ce n'est pas comme une certaine personne qui m'a fait dormir dans des gourbis. Vous devriez être plus gracieux avec elle.
- Mais de quoi je me mêle ? … Il y a quelqu'un ? You-hou ?
- Vous êtes sûr que ça va ? Parce qu'entendre des voix ça ne me paraît pas être tout à fait normal, surtout quand elles vous annoncent votre mort. Demanda Guenièvre.
- J'ai toujours entendu des voix. Enfin non : je voyais la Dame du Lac jusqu'à ce que tout parte en vrille, et là je l'entends à nouveau. Et ne me regardez pas comme ça : faut que je vous rappelle vos histoires de tour hantée ?
- Ce n'est pas pareil ! Vous n'allez pas mourir, dites ?
- Ah bah un jour si, forcément. Mais l'avantage c'est que moi quelqu'un est censé me prévenir. Voyez ça comme une espèce de lot de consolation : je tire Excalibur mais je deviens Roi, je suis leur bonne pomme pour trouver le Graal mais j'ai un petit décompte avant d'avaler mon ticket, histoire de pouvoir profiter des dernières minutes, vous voyez le topo.
- Non, pas tellement.
- C'est normal. Laissez tomber. Ah, la dame du Lac vous dit merci.
- Parce qu'elle me connaît ?
- Votre Viviane est ma Dame du Lac. Ma Dame du Lac est votre Viviane. Vous connaissez l'une, donc vous connaissez l'autre. Ça va aller ou il vous faut un dessin ?
- Oh bah ça va, ne me prenez pas pour une buse non plus. Et vous savez pourquoi elle me remercierait ?
- J'en sais rien, elle n'a rien dit. Et puis j'en ai marre de jouer les intermédiaires, si elle a des trucs à vous dire elle n'a qu'à trouver un moyen de faire passer ses messages toute seule. En plus elle m'a totalement embrouillé, je ne sais même plus ce qu'on était en train de faire.
- Vous m'expliquiez pour Tintagel. Pour la première fois, vous m'expliquiez vraiment tout ce que vous alliez faire et pourquoi. Et vous savez quoi ? J'ai adoré ça. Et j'adorerais vous écouter encore mais il faut que ma mère nous trouve une chambre.
- Vous voulez dire que je pourrai dormir dans un vrai lit ce soir ?
- C'est possible.
- Et prendre un bain ?
- Je vais voir ce que je peux faire. Répondit-elle, moins sûre d'elle.
- Dites à votre mère que vous venez de regagner votre place sur le trône, ça va la mettre de bonne humeur. Et tiens, dites-lui que vous m'avez entendu parler de la place des femmes à la Table Ronde : avec ça elle va vouloir faire construire le baquet dans la minute et elle serait même foutue d'apporter elle-même l'eau chaude.
- Parce que vous voulez instaurer la chevalerie pour les femmes ?
- Non. Mais ça elle n'est pas obligée de le savoir.
