Il était retourné les voir sans savoir s'ils seraient encore là, après un détour par les cuisines pour chiper des carottes et du pain. Une des femmes qui s'occupaient de l'intendance avait protesté, levant haut une cuillère en bois comme s'il s'agissait d'un gourdin, mais il avait suffi d'un regard noir pour qu'elle le laisse partir les poches pleines.
Malgré le vent froid qui devait les transpercer ils jouaient toujours, à une vingtaine de mètres des Shetlands : ils avaient été rejoints par un autre enfant un peu plus âgé qu'eux et se couraient après tour à tour. Arthur approcha des poneys et coupa une carotte en deux, claquant la langue jusqu'à ce qu'une des bêtes s'approche en reniflant. L'animal était méfiant et restait à distance, tendant le cou au maximum pour réussir à attraper la friandise. A force de patience il parvint à l'approcher et à le caresser, le récompensant en lui donnant un bout de carotte. Voyant que les gamins s'étaient arrêtés de jouer pour le regarder faire, il leur fit signe d'approcher et attendit encore une fois patiemment. Le plus vieux se décida en premier, suivi aussitôt par les deux plus jeunes.
- 'jour. Salua timidement le plus petit.
- Bonjour. Je t'ai vu monter un des poneys tout à l'heure : tu as une bonne assiette pour ton âge.
Les trois jeunes le regardèrent bizarrement et il crut être face à des versions miniatures de certains de ces chevaliers.
- Une bonne assiette ça veut dire que tu tiens bien à cheval.
- Moi aussi je tiens bien dessus !
- Je n'en doute pas. Donnez-leur ça, ils l'ont bien mérité. Vous partagez, hein, pas de blague. Et gaffe aux doigts : ils sont petits mais voraces.
Arthur tendit carottes et pain aux les trois enfants, qui commencèrent à couper le pain en morceaux. Le plus petit tenta de casser une carotte mais, n'y parvenant pas, la tendit à Arthur.
- Mets-là en morceaux.
- Bert, c'est le roi, tu peux pas lui causer comme ça !
Le gamin le regarda de bas en haut avec un air d'intense concentration.
- C'est vrai ? Tu ne ressembles pas à un roi.
- Et pourtant. Je m'appelle Arthur, et je suis effectivement Roi de Bretagne. Donc toi c'est Bert ? Et les autres ?
- En vrai je m'appelle Philibert. Ça c'est Withur, et lui c'est Kirek. T'es sûr que t'es un roi ?
Arthur acquiesça, posa un doigt sur ses lèvres et regarda tout autour de lui comme s'il allait partager un secret, puis sortit lentement Excalibur de son fourreau. Il s'amusa de leurs regards fascinés, et sur une impulsion tendit l'épée à Philibert. Les éclairs bleus et le halo noir disparurent lorsqu'il lâcha le pommeau, laissant l'enfant déçu, puis réapparurent lorsqu'il la reprit.
- Comment vous faites ça ? Demanda Kirek, le plus vieux.
- C'est une épée que m'ont donnée les dieux, elle ne fonctionne qu'avec moi. Enfin presque, ajouta-t-il en se souvenant de l'expérience qu'il avait menée et que Perceval avait été le seul à réussir. C'est grâce à elle que je suis devenu le Roi de Bretagne.
- Trop classe, fit Withur. Moi je veux être chevalier à ton service, et combattre tous les ennemis du Royaume ! Et si je trouve Lancelot, je le tuerai avec ma dague !
Il mit une main dans son dos et en tira une arme effilée qui brillait dans le soleil. Arthur le fit se retourner et souleva son manteau pour regarder l'étui qui y était caché. Sous l'enfance apparente ils restaient des guerriers potentiels il était trop tard pour eux et cette évidence lui fit serrer les dents.
- Un jour, pourquoi pas. Mais faites-moi plaisir : pour l'instant laissez-moi faire. Je sais que vous m'avez beaucoup aidé pendant la résistance et c'est à mon tour d'être à votre service. En plus j'ai besoin de personnes de confiance pour s'occuper de mes nouvelles mascottes et leur donner des friandises.
- Les mascottes de Kaamelott ! S'exclama Withur, faisant rire ses amis.
- Et si vous me montriez à quel point vous montez bien à cheval ? Demanda Arthur.
Ils partirent aussitôt vers les poneys, Withur et Philibert luttant un moment pour avoir le même jusqu'à ce qu'ils renoncent tous les deux et en choisissent d'autres. Arthur s'installa dans l'herbe et les regarda faire, levant de temps un pouce en l'air pour montrer qu'il avait apprécié un galop ou un demi-tour serré. Il aurait pu rester des heures à les regarder sans penser à rien, profitant tout simplement du sentiment d'avoir trouvé sa place. Puisque le sort lui interdisait d'avoir une descendance, tous les enfants de Bretagne allaient devenir les siens. C'était aussi simple que ça.
- Ça va, ceux qui bossent ne vous dérangent pas ? Faut le dire, hein, je peux leur demander de faire moins de bruit.
Arthur se retourna vers Léodagan, un sourcil levé.
- Je m'offre deux minutes de pause, j'ai le droit non ? Alors lâchez-moi la manche et trouvez quelqu'un d'autre à emmerder.
- Sauf que là c'est vous que j'ai besoin d'emmerder.
- Avec vous on est au-delà du besoin : c'est votre passe-temps favori. Vous avez survécu comment pendant dix ans sans être sur mon dos ?
- C'est fini les amabilités, oui ? Je m'esquinte la santé à vous chercher partout et voilà les remerciements.
- Eh bien justement, vous auriez dû vous éviter l'effort. Vous n'allez quand même pas me dire qu'il s'est passé une catastrophe qui exige absolument ma présence là maintenant tout de suite, non ?
- Non.
- Ben voilà.
Arthur reprit sa position initiale, s'attendant à ce que Léodagan parte en pestant, mais finalement il prit place à ses côtés.
- Qu'est-ce que vous faites ?
- J'attends la fin de la pause. C'est les bestiaux ou les mômes que vous regardez ?
- Les mômes.
- Je me disais aussi. Faut quand même être con pour nous ramener des machins pareils : il espérait quoi, que l'ennemi meure en s'étouffant de rire en nous voyant chevaucher des bourrins tout en remontant les genoux pour pas que les pieds traînent ?
- Là, j'avoue que comme fait d'arme il a fait fort, le petit.
- Du coup, comme il est con comme un balai mais plein de bonne volonté, je suppose que vous allez l'accepter à la Table Ronde ?
- Faut voir. A propos : j'ai croisé quelqu'un qui a vu Yvain il y a peu. Il serait sur la côte, au sud-est.
- Qu'est-ce qu'il fout là-bas ? Je l'avais envoyé se planquer du côté du Reghed avec un faux nom et tout le tintouin ?
- J'en sais rien, moi, m'engueulez pas. En tous cas c'est sous son vrai nom qu'il voyage.
- C'est pas vrai, il n'en loupe pas une. Je m'en vais le ramener à coups de pompes dans le train, je peux vous dire qu'il ne va pas beaucoup toucher le sol sur le trajet.
- Faudrait déjà le retrouver, ce qui veut dire aller sur les terres du Seigneur Dagonet.
- Bon sang. Vous pouviez pas le courser ?
- J'avais un peu autre chose sur le feu, beau-père ! Ce n'était pas pour faire du tourisme que j'ai été me geler les miches jusqu'à Thanet.
- Tiens on y vient. Parce que c'est pour ça que je venais vous voir, figurez-vous. J'avais pas envie d'en parler devant les autres, mais ça a donné quoi ? Apparemment pas trop mal vu que vous êtes en vie.
- Horsa considère que Thanet est un territoire fédéré et veux rejoindre la Table Ronde pour joindre la quête du Graal.
Léodagan laissa échapper un sifflement.
- Ben ma voisine, si je m'attendais à ça…
- La suite va vous plaire : c'est pour le Graal qu'il était là. Quand je vous disais que ni le pognon ni ma pomme n'étaient une motivation suffisante…je vous fiche mon billet qu'il a de l'avance et qu'il a rétrécit le terrain de jeu. Il a même réussi à manœuvrer pour avoir un lopin sur le royaume de Logres et rester sur place.
- Vous n'allez quand même pas baisser votre froc ? C'est un saxon, donc une enflure !
- Oh, sans déconner ? Première nouvelle ! Non vraiment j'aurais pas cru.
- Foutez-vous de ma poire, tiens. Vous comptez faire quoi.
- Mais j'en sais rien ! Si je refuse je morcelle le territoire de Logres, ce qui est impossible, et si j'accepte je vais avoir toute la populace sur le dos pour avoir pactisé avec l'ennemi. J'ai le cul entre deux chaises et au milieu il y a un pal de la taille du royaume.
Léodagan resta silencieux un moment avant de reprendre.
- C'est tout simple : suffit de le retrouver avant lui. S'il est vraiment là pour ça, il n'aura plus qu'à repartir avec la queue entre les jambes.
- Et vous croyez que je n'y ai pas pensé ?
- Qu'est-ce que vous foutez vautre ici alors ? On monte une équipe, on y va, et basta.
- Dites-moi beau-père, vous pouvez me rappeler la raison d'être de Kaamelott, de la Table Ronde, et du troupeau de clampins que j'ai rassemblé il y a un quart de siècle ? A moins que vous ayez la mémoire plus trouée qu'un gruyère ou que vous ayez loupé le mémo, c'est un peu ce que j'ai essayé de faire pendant des années ?
- Vous disiez qu'il a rétréci le terrain de jeu ?
- Oui, quelque part entre ici et Tintagel. Ça nous fait quand même un beau terrain de jeu, mais si vous vous sentez d'aller retourner toutes les pierres du pays en espérant mettre la main dessus dans les jours qui viennent allez-y, je vous regarde.
- Qu'est-ce qui est plus important que d'envoyer les saxons paître ailleurs ?
- Eux. Répondit Arthur en désignant les enfants. Tous les gamins du royaume, leurs parents, leurs grands-parents, les oncles, les tantes, jusqu'au beau-frère même s'il est con comme un balai. Une fois qu'ils auront à bouffer et qu'ils pourront dormir sans craindre de se faire égorger sans raison, je remets la quête à l'ordre du jour. Et après, on verra pour la Table Ronde et le reste.
- Vous comptez le chercher en douce ?
- C'est l'idée. Tant que les saxons sont persona non grata, il n'ira pas s'aventurer à chercher. Ça me laisse un peu de marge.
Les trois gamins étaient descendus de leurs montures et se dirigeaient à présent vers le camp. Ils passèrent près d'eux en adressant un signe de la main à Arthur, qui le rendit et les regarda partir.
- C'est vicieux. J'aime ça. Répondit Léodagan en souriant.
- Vous me faites toujours flipper quand vous faites ça. Sourire. Vraiment ça ne vous va pas, beau-père.
- Et de trois. Fit Léodagan en se levant.
- Et de trois quoi ?
- Ça fait trois fois que vous m'appelez beau-père sans vous reprendre. J'en déduis qu'il y a eu du nouveau et que je peux de nouveau vous appeler mon gendre ?
- Vous pouvez en effet.
- Parfait. On va pouvoir enfin crécher officiellement dans le château. Et peut-être même manger chaud, comme avant : j'en ai ras le bol des pique-niques en plein air. Vous venez ?
- Comme avant ? Vous n'imaginez pas mon impatience. Grimaça Arthur.
- D'après vous, ma femme va aborder la question de l'héritier avant ou après les hors-d'œuvre ?
Léodagan lui adressa un sourire volontairement caricatural avant de le pousser devant lui : il se réjouissait déjà du repas à venir.
Le plan d'un château dessiné à même le sol puis un envol jusqu'à voir le pays, encore et toujours. A force de vivre le même rêve, Arthur finissait par ne plus le subir : il en était le spectateur presque conscient et s'attacha aux détails, dominant sa peur de cette fumée sombre et menaçante. La lumière la plus forte était à l'Est de la Cornouailles, peut-être même au Sud-Est de Tintagel. Parmi les dizaines de points lumineux des premières nuits il n'en restait que quelques-uns disséminés sur tout le territoire : Orcanie, Carmélide, Pays de Galles… Il chercha Thanet et vit une lueur, faible mais présente, juste avant l'habituelle chute. La gorge serrée il attendit la suite, se demandant si elle serait seule ou encore aux côtés de Lancelot, ou si elle serait entourée de loups.
Il se réveilla en sursaut avant de le savoir, la bouche pleine d'une eau savonneuse qu'il recracha aussitôt avant de se frapper les joues pour se réveiller. Comme souvent il avait cédé à la détente de l'eau chaude et au silence et s'était endormi dans le bain.
L'eau était presque glacée à présent et plusieurs bougies s'étaient consumées entièrement, laissant la pièce dans une semi-obscurité. Il se leva, grelottant, et chercha à tâtons de quoi se sécher sans prendre la peine d'appeler une servante : il avait trop froid pour attendre. Dans la pénombre il avisa une petite zone lumineuse dans la porte qui apparut puis disparut, pour réapparaître à nouveau quelques secondes plus tard. Il abandonna sa recherche d'une serviette et se saisit d'Excalibur à la place, se positionna contre le mur puis ouvrit brusquement la porte d'une main, prêt à faire face à l'ennemi.
Personne n'était devant la porte et il n'entendait aucun bruit. Il hésita à sortir nu et passa juste le torse, son épée toujours brandie : personne à gauche mais à droite il vit le bas d'une robe dépasser d'un pilier. Après avoir troqué son épée contre une serviette enroulée rapidement autour de la taille il retourna dans le couloir et appela à haute voix tout en examinant la porte.
- Sortez de là. Je vous vois, ne faites pas semblant.
Guenièvre apparut derrière le pilier, feignant l'innocence.
- Je venais voir si tout allait bien, justement. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un pour vous ?
- Je peux savoir ce que c'est que ça ? Demanda Arthur en désignant un trou dans la porte de deux centimètres de diamètre.
- Quoi donc ? Oh, on dirait un trou.
- On dirait oui. Alors soit Kaamelott a un sérieux problème de termites, mais attention hein : de la termite de gros calibre, des bestiaux d'un pied de long, soit quelqu'un a décidé de créer un œilleton dans la porte histoire de se rincer l'œil.
Guenièvre prit un air outré et regarda partout autour d'elle, se baissant brusquement pour ramasser quelque chose avant de venir vers lui, main tendue.
- Ou alors un nœud du bois s'est détaché accidentellement : regardez, le voilà.
Elle s'approcha de la porte et mis le petit rond de bois dans la porte, la rebouchant et rendant le trou totalement invisible.
- Vous voyez ?
Arthur ne répondit pas : il se contentait de la regarder, tête penchée, avec cet air qu'elle connaissait parfaitement et qui serait bientôt suivi par un « arrêtez de me prendre pour un jambon ». Elle tenta de se défendre du mieux qu'elle pouvait, s'entendant parler et s'enferrer sans pouvoir s'arrêter.
- C'est de votre faute aussi : comment voulez-vous que tout soit en parfait état après ce que vous avez fait subir au château ? Vous n'allez pas faire un foin terrible parce qu'il y a un tout petit trou de rien du tout dans cette porte. Et puis surtout ne venez pas m'accuser d'avoir fait exprès ce trou pour vous surveiller parce que ce serait totalement faux. Et quand bien même ce serait pour vous surveiller, je trouve que j'aurais tous les droits d'être inquiète à l'idée que vous soyez seul dans votre bain. Et arrêtez de me regarder comme si j'exagérais !
Guenièvre s'arrêta, ne se sentant plus capable de contrôler le tremblement de sa voix. Arthur regarda la porte, pensif.
- Donc je résume : vous avez fait sauter un bout de bois exprès pour me reluquer à chaque fois que je prendrai un bain histoire de vérifier que je ne suis pas en train de me trancher les veines.
- Pas du tout !
- Quoi, vous ne comptez pas me reluquer à chaque fois ? C'était juste pour aujourd'hui ?
- Non. Enfin je ne sais pas, mais quoi qu'il en soit il se trouve que ce n'est pas moi qui ai fait le trou.
- On avance : première phrase sans pipeau.
- Mais je ne suis pas en train de jouer du pipeau, qu'est-ce que vous me chantez ? Demanda Guenièvre.
- De la flûte, des bobards, des salades : quand vous mentez vous baissez la tête et vous regardez partout autour de vous. Sauf pour les plus gros : là c'est droit dans les yeux sans ciller une seule fois et c'est encore pire. Vous ne seriez pas capable de mentir même si votre vie en dépendait.
Guenièvre releva le menton et le regarda bien en face avant de céder.
- Oh et puis zut. Oui, je comptais vérifier de temps à autre que tout va bien quand vous êtes tout seul là-dedans. C'était ça ou un garde en permanence à l'intérieur mais vous n'auriez pas voulu. C'est pas pour regarder votre petit oiseau si vous voulez savoir.
- Je m'en doute : vous détestez les piafs.
Elle croisa les bras, vexée, jusqu'à ce qu'elle remarque ces toutes petites rides au coin des yeux qui trahissaient un trait d'humour, même lorsque le reste de son visage restait impassible.
- Vous n'êtes pas fâché ?
- Je serais assez malvenu de l'être. Attention : ça ne veut pas dire que je suis particulièrement jouasse non plus à l'idée que n'importe qui puisse se rincer l'œil alors je suis peinard dans mon bain. Le coup de l'œilleton ça va une fois, pas deux. Sans compter que le jour où ce sera votre tour d'aller faire trempette vous allez passer votre temps à vous demander si quelqu'un vous regarde, vous aussi.
- Je n'y avais pas pensé, mais maintenant que vous le dites…
- Voilà. Donc : plus d'espionnage intempestif.
Guenièvre acquiesça à contrecœur, appréhendant déjà le prochain bain et l'inquiétude de chaque minute qui l'accompagnerait jusqu'à avoir une nouvelle idée.
- Sinon je pourrais venir avec vous dans la salle de bain ? Je mettrais une chaise juste à côté du baquet et on pourrait en profiter pour discuter vous et moi, ce serait sympathique !
- Ouh là alors oui, on pourrait, mais justement on ne va pas le faire.
- Mais pourquoi ?
- Parce qu'il se trouve que je profite de mes bains pour me vider la tête et éviter toute discussion, justement.
- Pourtant vous avez souvent pris des bains avec Démétra.
- Oui, et ?
- Ben avec elle vous aimiez discuter, du coup.
Arthur se demanda si elle plaisantait : elle était certes naïve, mais quand même. Il lui fit signe de réfléchir un peu, puis un peu plus encore lorsqu'elle continua à le regarder sans comprendre, avant qu'elle ouvre des yeux ronds.
- Oh… Oh ! Dans une baignoire ? On peut faire ça là-dedans ?
- Ah ben c'est un peu sportif et on fout de la flotte partout, mais oui. On peut faire ça partout en fait. Mais qu'est-ce que je fais à parler de ça avec vous, moi ? Oubliez ça, l'important c'est : pas de surveillance en douce, ni devant la porte, ni à côté de moi, ni rien. Vous verrez, ça ira très bien
- Facile à dire pour vous. Sinon vous comptez vous habiller avant le repas ou vous allez rester comme ça ? Parce que mes parents vont finir par nous attendre.
- Faut qu'on se cogne vos parents ce soir ? Déjà ? Je ne peux pas avoir une soirée, peinard, sans gueulantes ?
- Mais non : vous verrez que ça ira très bien. Et puis dites, je vous rappelle que demain on va devoir se cogner votre mère, comme vous dites. Ce sera quand même moins tendu ici.
- Facile à dire pour vous : pour moi c'est un peu peste ou choléra.
Ils étaient déjà installés lorsqu'il entra dans la salle à manger, attendant d'être servis : Léodagan à sa gauche avec Séli à ses côtés, et Guenièvre à sa droite. Comme avant, mais avec la marque du temps qui avait laissé son empreinte sur chacun d'eux. Il eut un bref instant de nostalgie en s'asseyant qui dura jusqu'à ce que Léodagan ouvre la bouche.
- C'est marrant, vous avez la même coiffure que ma femme. Faudra faire gaffe à pas qu'on vous confonde avec une bonne femme à la prochaine table ronde, on pourrait vous virer.
Arthur regarda le chignon de Dame Séli en se passant une main dans les cheveux : il les avait attachés en boule au-dessus de sa tête pour ne pas les tremper dans le bain et avait oublié de les dénouer.
- Vous attaquez d'emblée, comme ça ? C'est l'endroit qui vous remet dans l'ambiance ? Eh bien ça va être sympa. Soit dit en passant : faudra faire gaffe à pas que je vous confonde votre manque de respect à l'égard du protocole avec un acte de rébellion, je pourrais avoir envie de vous virer.
- Quel manque de respect ? Demanda innocemment Léodagan.
- Je ne sais pas… Le fait de ne pas se lever quand j'entre, comme d'habitude vous me direz, le fait de me traiter de gonzesse. Il y en a que ça pourrait lasser.
- Ne faites pas attention mon ami : c'est la joie de vous revoir. Tenta Guenièvre.
- « La joie de vous revoir », qu'est-ce que vous racontez ? Ça fait un moment qu'il est revenu, on a eu le temps de s'y faire. Rétorqua Séli.
- Rappelez-moi pourquoi on a le plaisir de bouffer ici en si charmante compagnie plutôt qu'être avec les autres ?
- Parce que vous êtes le Roi. Un roi, ça ne s'installe pas au milieu des péquenots pour pique-niquer comme si on était à la fête du cochon. Répondit Séli.
- Ce midi aussi j'étais roi et ça ne m'a pas empêché d'y être. Vous par contre je ne vous ai pas vus : je suppose que vous profitiez déjà du confort ?
- Vous m'excuserez mais j'ai passé l'âge de bouffer tous les jours dehors alors qu'il y a un vent à décorner les cocus. En plus ce midi ma fille n'était pas encore la reine. Maintenant c'est le cas, elle invite ses parents à manger pour avoir le plaisir de fêter ça.
- Ah bon ? Demanda Guenièvre à son père.
- Vous auriez dû en tous cas. Je vous ai gentiment évité la peine de le faire. Le seul truc c'est qu'ici on bouffe à moitié froid le temps qu'ils amènent les plats depuis dehors vu qu'il n'y a plus de personnel en bas.
- Quoi ? Attendez beau-père, vous voulez dire que les servantes vont se taper tout le chemin aller-retour entre la cuisine de campagne et ici ?
- Ça y est, le progressiste montre déjà le bout de son pif. Je suppose que vous préférez vous taper les allers-retours vous-même, histoire de ne pas trop embêter les gens de maison ?
- Si je peux me permettre ils ont déjà beaucoup à faire là-bas : ce n'est peut-être pas très gentil de leur demander ça en plus ? Et puis l'ambiance est sympathique. Glissa Guenièvre, gênée.
- Plus sympathique qu'ici vous voulez dire ? Ah mais si vous préférez continuer à touiller les marmites plutôt que de remonter sur le trône fallait le dire : on aurait économisé du temps et zigouillé tout de suite le gratte-papier. Coupa Léodagan.
- Non mais là ça va pas être possible en fait. Temps mort ou je siffle les arrêts de jeu. Insista Arthur.
- Ben quoi, on est bien là, non ? Demanda Léodagan sans comprendre.
Le roi ouvrit la bouche pour répondre mais fut interrompu par quatre servantes, les bras chargés de lourds plateaux, qui déposèrent devant eux assiettes de fromage, de viande, et écuelles de bouillon aux légumes. Léodagan trempa un doigt dans son écuelle et grimaça.
- Qu'est-ce que je vous disais : c'est presque tiède.
La jeune femme qui l'avait servi et était toujours derrière lui baissa la tête et fit un pas rapide en arrière, semblant craindre une punition. Arthur et Guenièvre le remarquèrent, chacun réagissant à sa manière.
- Si vous vouliez bouffer chaud fallait pas s'attabler à 10 minutes de marche. Gronda Arthur d'une voix grave pendant que Guenièvre faisait signe à la servante de venir près d'elle.
- On ne peut plus rien dire, c'est ça ? S'offusqua Léodagan.
- Laissez. Une nuit dans un vrai pieu et finie la vie de romanichel. Dans deux jours ce sera branle-bas de combat dans les cuisines, petit déjeuner au lit et tisane au coin du feu comme avant. Ne me faites pas le coup du regard noir tous les deux : on va voir qui a raison.
- Il y un truc qui est déjà comme avant, et ça ne me manquait pas : l'ambiance. Dîner avec vous deux c'est un peu comme vos foutues tartes aux fraises : avant je suis perplexe, pendant ça me gave et après je suis malade. On n'a même pas commencé que j'ai déjà un ulcère qui se réveille.
Guenièvre, qui avait parlé à voix basse avec la servante pendant ce temps, posa une main sur son bras pour l'arrêter avant de s'adresser à ses parents.
- Je vous avoue que j'ai un peu perdu l'habitude aussi, alors est-ce qu'on pourrait juste tenter de dîner dans le calme une toute petite fois histoire d'aller se coucher sans avoir la migraine ? Au moins jusqu'au fromage si ça ne vous paraît pas trop difficile ?
- Ah ben c'est sûr que ce serait dommage d'aller au pieu avec la migraine : ça vous empêcherait de nous faire enfin un héritier. A moins que ça aussi ça soit comme avant ? Demanda Séli.
- Bon, c'était un repas extrêmement sympathique, mais il se fait tard et j'ai de la route à faire donc je vais vous laisser. Annonça Arthur en se levant.
- De la route à faire… Vous ne dormez pas au château ? S'étonna Guenièvre, sa phrase finissant sur le bruit de la porte qui se refermait derrière Arthur.
- Bien sûr que si : c'était une façon de nous envoyer paître avec élégance. Que vous êtes godiche quand vous vous y mettez… soupira Séli.
- Ah… Vous savez quoi, je crois que moi aussi j'ai de la route à faire. Bon appétit… Et bonne nuit. Désolée hein.
Guenièvre se retourna plusieurs fois en faisant des petits signes de la main avant de sortir de la pièce.
- Vous croyez vraiment qu'en les forçant à aller se pieuter dès maintenant il y a plus de chance qu'il y ait un héritier ? Demanda Léodagan.
- Voilà un type qui n'a pas trempé le biscuit depuis des années, qui se retrouve dans un pieu en bonne compagnie. Y'a pas une seule greluche dans le château : pas de maîtresses, pas de bonniches, rien. La seule que je vais faire crécher ici histoire qu'ils aient leur petit déjeuner demain matin et que la petite puisse se préparer, c'est aussi la seule qui ne soit jamais passée à la casserole. J'ai tout prévu je vous dis.
- N'empêche, faire ça le ventre vide…
- Justement : après avoir bien mangé et bien bu y'avait toutes les chances qu'il s'endorme dans la foulée. Je mets toutes les chances de notre côté.
- Vous m'ôterez pas de l'idée qu'un ventre qui grogne, c'est un truc à ruiner le moment.
- Rien ne vous empêche de manger, vous.
Léodagan se tourna vers sa femme, se demandant s'il avait bien compris, puis cacha un sourire en entendant la phrase suivante.
- Par contre faites-moi le plaisir d'avoir le coude léger sur le pinard : ça vous donne une haleine de poney.
Arthur venait d'entrer dans leur chambre lorsque Guenièvre le rattrapa. Ils observèrent tous les deux la pièce dans un silence gêné.
- Ça fait bizarre, hein ? Dit Guenièvre après un moment.
- Ouais.
- J'espère que vous ne m'en voudrez pas mais j'ai fait brûler l'ancien lit. Je n'avais pas tellement envie de dormir là où ils auraient pu être.
Arthur la regarda, surpris. Il avait envie de savoir ce qui la gênait le plus mais ne posa pas la question, partageant sa réticence à dormir dans la même couche que Lancelot et Mevanwi.
- J'ai aussi fait amener mes affaires, mais si jamais c'est un problème je peux…
- C'est aussi votre chambre et votre lit. Vous êtes ma femme, je vous le rappelle. Interrompit Arthur, détestant cette petite voix timide et ce regard fuyant qui montraient à quel point elle doutait.
Guenièvre acquiesça et sembla rassurée mais resta près de la porte.
- Vous allez poireauter là toute la nuit ? Vous ne savez plus quel est votre côté du lit ? C'est quoi le problème ?
Quelqu'un frappa à la porte et elle ouvrit prestement, comme si elle attendait quelqu'un.
- Et voilà le travail.
Bouche bée, Arthur vit une des cuisinières entrer dans la chambre en portant un plateau couvert de fruits et de pains fourrés de fromage ou de jambon, suivie par la jeune servante qui tenait deux pichets. Elles posèrent le tout sur la table de nuit de Guenièvre en faisant une révérence au Roi.
- Merci mille fois Bertille. Il ne vous a pas trop embêtée ?
- Il a essayé. J'ai dû lui donner un rab de viande et je me suis servie pendant qu'il était occupé. Et s'il avait fallu je l'aurais assommé à coup de louche : j'allais pas vous laisser comme ça, ma reine. Bon appétit. Vous voulez que je repasse pour débarrasser ?
- Non, laissez : quelqu'un s'en occupera demain. Merci encore et bonne nuit, Bertille.
Une fois la porte fermée Guenièvre se changea rapidement derrière son paravent avant de sauter dans le lit et de poser le plateau sur ses genoux.
- Ben… Vous ne venez pas ? Vous ne savez plus quel est votre côté du lit ? Le taquina-t-elle.
- Qu'est-ce que c'est que tout ça ?
- C'était bien parti pour mal finir, alors j'ai demandé à la petite de nous préparer des casse-croûtes. J'avais trop faim.
- Mais vous lui avez parlé avant que je décide de sortir de table ? Et préparer des quoi ?
Guenièvre ne répondit pas, la bouche déjà pleine. Il se prépara à son tour et se glissa sous les couvertures, grognant en sentant des aspérités sous la main.
- Vous êtes en train de mettre des miettes partout dans le lit !
Elle leva les yeux au ciel et lui tendit le plateau, attendant patiemment qu'il en mette partout à son tour pour avoir la joie de pester à son tour.
Mevanwi avait eu tout le loisir d'observer Melwas et elle aimait de moins en moins les petits détails qu'elle notait mentalement. Le fait qu'il ne paraissait pas aussi vieilli qu'elle aurait pu s'y attendre. Sa parfaite immobilité malgré les soubresauts de la diligence. Sa capacité à s'être endormi quelques secondes après le départ, coupant court à toute question. Son immunité à sa magie.
Surtout : comment avait-il pu trouver une voiture à cheval aussi vite et aussi facilement, à quelques minutes de marche du château du roi Loth ? Une voiture qui restait désespérément vide en dehors de leur duo insolite, et qui n'avait pas encore marqué un seul arrêt en dehors de celui qu'elle avait exigé, sa vessie n'y tenant plus.
L'homme lui faisait peur, sans l'avoir réellement menacée : une crainte instinctive, viscérale. Plus elle se demandait pourquoi elle avait accepté de le suivre et moins elle trouvait de raisons. C'était comme s'il avait soumis sa volonté à la sienne, lui ôtant toute capacité de réflexion : pourquoi n'avait-elle pas pensé à hurler, à appeler à l'aide ?
- Parce que je vous en aurais empêchée.
Il la regardait fixement avec un grand sourire. Seul son visage s'était animé, son corps restant immobile, dans la même position qu'il tenait depuis des heures. Mevanwi blêmit en pensant à des capacités magiques qui lui permettraient de lire dans les pensées.
- Quoi, vous me pensez capable de télépathie maintenant ? Non mon enfant, vous êtes simplement un livre ouvert. Oh pas pour les autres, je vous rassure : vous avez et aurez toujours cette infâme et fascinante capacité à masquer les pires appétences derrière un regard de biche effrayée et un sourire d'ange. Mais pour moi vous n'êtes source d'aucune surprise. Vous ressemblez à tous ces autres qui ont croisé mon chemin durant ma longue existence : seuls changent les atours. A l'extérieur vous êtes plus belle que beaucoup d'autres, mais votre âme est tout aussi pestilentielle. Elle a cette odeur de revanche, d'ambition et de jalousie qu'ont les oranges pourries.
- Je ne vous permets pas !
- Ma belle orange. Je vous mène à votre destin, ne gâchez pas vos forces à essayer de lutter contre moi : je suis de votre côté. Je l'ai toujours été, souvenez-vous. Sans moi vous ne seriez rien d'autre qu'une épouse taisante et malheureuse, un fruit desséché aux capacités réduites à néant. Soyez patiente : bientôt, très bientôt, vous pourrez déchaîner cette colère que je sens monter en vous. Haïssez-moi si vous voulez mais ne cherchez pas à lutter. Oui, haïssez-moi si cela peut vous aider. Laissez le vent monter en vous, devenir un ouragan prêt à tout détruire sur son passage.
Melwas eut un bref rire sec avant de fermer les yeux à nouveau. Mevanwi desserra ses poings crispés, regarda un instant ses mains trembler de colère et de peur avant de les glisser sous les pans de son manteau.
Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas sentie aussi impuissante et elle détestait ce sentiment.
