Bonjour à tous, bonjour à toutes !
Dans la catégorie des chapitres que j'attends depuis des semaines de vous offrir, celui-ci est dans le top 3. J'espère que vous aurez autant de plaisir à le lire que moi à l'écrire et le peaufiner, il m'a occupé pendant des heures !
Vous avez été nombreux et nombreuses à pas mal apprécier la discussion avec Lucius Malefoy et j'ai été super touché. J'ai pas voulu le faire repenti, il reste un immense enfoiré suprémaciste, mais il se rend compte que toute sa famille plus ou moins à une dette envers la famille Potter, et ça l'oblige. Et il déteste ça, héhéhé... J'aime bien torturer un peu les persos, même ultra-secondaires.
J'ai aussi une lectrice anglophone mais qui connait un peu de français qui m'a demandé si quelqu'un comptait traduire cette histoire en anglais... Donc si vous pensez avoir le niveau, l'envie et le temps, n'hésitez pas ! Visiblement, il existe des gens que ça intéresse (ce qui me flatte de ouf, d'ailleurs !)
Bon, vous êtes bien assis et le harnais est bien fixé ? Non parce qu'on est sur un chapitre en montagnes russes hein. Je préfère prévenir !
Un grand grand merci à toutes celles et ceux qui laissent des reviews et me disent ce qu'ils pensent de cette ptite histoire, c'est mon moteur ! C'est ce qui m'a poussé à enfin coucher sur le papier les premiers mots de ma prochaine fiction, let's goooo ! J'espère publier juste après Frères de cœur, je sais que c'est plus facile à dire qu'à faire, mais j'essaye ! Shoutout aussi à Pouik et Shik-Aya-chan pour la correction, c'est un travail de dingue !
Bonne lecture (niark niark)
Chapitre 11
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Nuit de janvier
Le soir venu, ils s'enfermèrent dans la chambre de Scorpius et y restèrent jusqu'à s'endormir. Comme la veille, ils discutèrent de longues heures de tout et de rien. L'approche de la cérémonie se faisait pesante pour le garçon, et Albus le sentait bien. Il essayait de son mieux de lui éviter de penser à tout ça, car s'il allait mieux que la veille, il lui arrivait encore souvent de se fermer, tout à coup pensif et les yeux humides.
À nouveau, cette nuit-là, Albus eut un mal de chien à s'endormir. Cependant cette fois-ci, la faute n'allait pas qu'à la vieille charpente qui craquait de partout. Non, la faute était en partie sienne, car sitôt qu'il avait entendu la respiration calme et endormie de Scorpius, il s'était décalé petit à petit vers le centre du lit, innocemment, jusqu'à ce qu'il soit assez proche pour que leurs épaules se touchent. Il n'osa pas aller plus loin, craignant que son ami ne se réveille subitement.
Là, Albus se sentait bien. Il se sentait léger et guilleret. La seule chose qu'il n'avait pas anticipé était la chaleur de son ami, qui d'aussi près était encore pire que la veille. Il resta collé à lui presque une heure avant de se résigner, comprenant qu'il ne s'endormirait pas ainsi. Vu comme il transpirait, ce n'était peut-être pas plus mal.
Mais tandis qu'il se décalait, Scorpius se retourna sur le côté, vers lui, et envoya avec négligeance son bras en travers du torse d'Albus, comme pour le serrer contre lui. À ceci près que sa main était flasque et molle, comme l'endormi niais qu'il était ! Avec un soupir, Albus se résigna. « Bon ben, ce soir, je dors pas… ».
Il se réveilla le lendemain avec des cernes plus tirés encore que la veille, si bien que Scorpius lui-même – c'était un comble ! – lui conseilla de se coucher plus tôt. Sans blague ?
L'ambiance dans la maison était morne. Scorpius, bien qu'il eût fait l'effort de s'habiller avec beaucoup de goût pour la cérémonie, n'avait pas le cœur à jouer aux échecs, se baigner ou même juste parler, et Albus ne pouvait guère le blâmer. Quel gamin de quinze ans pouvait bien être joyeux, le matin du jour où l'on enterrait sa mère ?
Alors Albus essaya simplement d'être un bon ami. D'être présent, à ses côtés, de l'écouter quand il parlait, de se taire quand il se taisait. La cérémonie fut triste à mourir.
Au salon funéraire, Albus laissa son ami dire au revoir à sa mère une dernière fois, avant que l'on ferme le cercueil. Lui n'osa pas y aller, d'abord parce qu'il n'avait jamais vraiment rencontré Astoria, mais aussi parce que l'idée de voir une défunte le mettait affreusement mal à l'aise. Peu de monde était présent : aucun membre de la famille Greengrass ne s'était déplacé, il n'y avait donc au salon que Lucius, Narcissa, Drago, Scorpius et lui, ainsi que l'un de ces messieurs en costume qui avaient toujours l'air si sérieux.
Il y eut des discours, de Drago, de Narcissa, et même quelques mots de Scorpius qu'il trouva très touchant. Sa voix tremblante lui donnait envie de voler à son secours, de lui passer la main dans le dos ou quoi, et de lui dire que tout irait bien. Il ne supportait pas de voir son ami aussi fragile, aussi vulnérable. Cela lui collait une déprime des enfers.
Mais surtout, il y eut des larmes. Tout le monde à l'exception de Lucius et lui pleurait plus ou moins. Il était horriblement gênant d'assister à l'enterrement de quelqu'un et d'être le seul ou presque à ne rien ressentir envers la défunte. Alors Albus se rassurait comme il pouvait, se disant qu'il était là pour Scorpius, et qu'il devait être fort pour lui. Ce n'était que la vérité !
Au grand soulagement d'Albus, la cérémonie fut plus courte qu'il s'y attendait. Le cercueil fut déposé dans le caveau des Malefoy, aux côtés de tous les ancêtres de la famille, et où son époux la rejoindrait un jour. D'une certaine manière, il trouvait cela poétique.
Au dîner, ce soir-là, personne ne parlait. C'était d'une tristesse sans nom. Albus ne pouvait s'empêcher de se dire que, le jour de son enterrement, si tout était aussi morose, alors quelque chose avait cloché durant sa vie. Il n'apprécierait pas que sa famille le célèbre dans une ambiance aussi déprimante. Sans compter que cela n'arrangeait en rien l'état de son ami, qui passait son temps à renifler et s'essuyer les yeux. C'était la première fois qu'Albus mangeait avec Scorpius et son père à la fois, sans compter les grands-parents, et personne ne pipait mot, tout le monde était résolument enfermé dans son petit monde de déprime et de silence.
Cela finit par lui peser, à vrai dire. Il ne voulait pas passer l'une des soirées les plus désagréables de sa vie à contempler son ami et cette horrible vulnérabilité contre laquelle il ne pouvait rien… Cela allait le rendre dingue. Il devait prendre les choses en main. Une fois le repas terminé, lorsqu'il devint acceptable de sortir de table sans paraître trop impoli, Albus remercia tout le monde et se dirigea avec Scorpius vers sa chambre.
Son ami, trop abattu, ne vit pas son petit sourire mutin ni le rapide tour de passe-passe qu'il opéra dans sa valise. En effet, en arrivant dans la chambre, Albus plongea dans ses affaires, en retira un petit sac, puis il fit promettre à Scorpius de ne pas quitter la pièce avant qu'il ne l'y autorise. Celui-ci observa, un peu ahuri, son ami s'éclipser par la porte-fenêtre qui donnait dans le jardin et disparaître sans demander son reste.
Une quinzaine de minutes plus tard, Albus revint dans la chambre par la porte d'entrée, cette fois, et annonça :
— Okay, Scorp, tu peux me suivre. Mets un sweat-shirt, d'abord.
Son ami ne dit rien de plus. Il semblait vidé de son énergie. Il se saisit d'un sweat à capuche jaune vif qu'il avait sur une chaise et l'enfila. Al l'entraîna à sa suite hors de la maison. Ils avaient mangé tôt, le crépuscule venait de s'achever, et le ciel était encore joliment orangé. Ils passèrent à côté du petit étang avec le kiosque et les ponts japonais, puis s'enfoncèrent dans le bois et ses sentiers. Ils arrivèrent bientôt à la clairière qui se trouvait au centre du jardin, là où les arbres s'écartaient et laissaient voir le ciel.
— Qu'est-ce que… Oh Merlin, Al ! murmura Scorpius, ébahi.
Au centre de la clairière, Albus avait amené la petite table et les chaises en métal du kiosque du jardin, avait déniché une petite nappe blanche pour la recouvrir, des bougeoirs et des photophores, ainsi que deux larges verres qui contenaient la bière qu'Albus avait achetée à Salisbury quelques jours plus tôt.
— Je trouvais le repas triste. Je me suis dit qu'après cette célébration, je me devais de te montrer comment on célèbre ceux qu'on aime, chez les Potter !
Scorpius était abasourdi. Toute la clairière dansait dans la lumière vacillante de la demi-douzaine de bougies qu'Albus avait dégotées, et elle resplendissait du reflet orangé du couchant au-dessus de la canopée.
— Je… Al, je… murmurait-il encore, à court de mots.
— Tu bafouilleras plus tard, moi je veux juste goûter cette bière !
Il força son ami à poser ses fesses sur l'une des deux chaises, et s'assit sur celle d'en face. Celui-ci parvint enfin à articuler une phrase, et demanda :
— Tu… tu as trouvé ça où ? dit-il en désignant les bières.
— Un magasin, à Salisbury. Le vendeur avait l'air myope comme une taupe, sans doute pour ça qu'il m'a laissé en acheter.
— Tu en as déjà bu ?
— Jamais une entière. Mais faut un début à tout, non ?
Albus se saisit de son verre, et le leva devant lui.
— Alors… À Astoria !
— À Maman ! répondit Scorpius faiblement en faisait tinter son verre contre celui d'Albus.
Ils burent ensemble. Albus trouva le liquide amer, plus amer que ce à quoi il s'était attendu. Et un peu tiède, aussi, il n'avait pas pensé à garder les bouteilles au frais.
— Attends, je connais le sort… murmura Scorpius. Gelatio !
Aussitôt, leurs deux verres se couvrirent d'une fine couche de buée sur toute leur hauteur. Albus fut surpris par la différence de goût. On aurait pu jurer que l'on avait changé le contenu, c'était bien plus agréable ainsi. Chaque gorgée, malgré sa température, réchauffait à petit feu l'entièreté du corps du garçon.
Il vit avec satisfaction Scorpius reprendre un peu des couleurs.
— C'est quand même pas mauvais, non ? commenta Albus alors qu'ils avaient bu chacun la moitié de leur pinte.
— Meilleur maintenant qu'au début, admit Scorpius.
— En tout cas tu as moins l'air blanc comme un cul !
Scorpius eut un petit rire. La bière n'y était sans doute pas pour rien.
— Qui sait ce que je peux faire quand j'ai bu la quantité faramineuse de – il regarda l'étiquette de la bouteille – sept virgule deux degrés d'alcool ! annonça-t-il avec force sarcasme dans la voix.
— Eh, c'est beaucoup pour une bière ! En plus, quand on est pas habitué il faut faire attention avec l'alcool, paraît que c'est traître, prévint Albus.
— C'est ça ! Je suis sûr que je pourrais en avaler trois, des comme ça, sans rien sentir ! se vanta Scorpius.
— Ah ben si vraiment tu le demandes, j'en ai encore deux !
— Euh… Oui, enfin, commençons par une, tu veux ?
Albus rit gaiement. Son ami s'était dégonflé bien vite !
— Et du coup, qu'est-ce que tu pourrais faire si tu buvais trop ? relança-t-il.
Il n'avait pas manqué le sous-entendu, volontaire ou non, de son ami.
— Fais le malin, provoqua Scorpius en buvant encore. Je te rappelle que je suis le fils de Voldemort, alors un peu de respect !
— Ah, mais oui, où avais-je la tête ? À ce propos, tu préfères que je t'appelle « Scorpius des ténèbres » ou tu restes simple et on part sur « Prince du dark » ?
Scorpius éclata de rire à la deuxième proposition.
— J'avais jamais cru que Voldemort était une espèce de gothique émo ! reprit-il, hilare. Tout de même, quelle connerie que les gens croient ça… Si j'étais vraiment le fils de Voldemort, je me laisserais pas marcher dessus par toute cette fichue école pour commencer…
— Ouais, là-dessus je fais volontiers ton bras droit, lança Albus. J'apprécierais que l'on cesse de me considérer comme un cracmol…
Ils finirent bientôt leurs verres. Le ciel s'assombrissait, mais les bougies les éclairaient encore bien assez. L'air en revanche devenait frais, heureusement qu'ils avaient chacun un bon pull. Sans compter l'alcool qui les rendait plus résistants au froid qu'ils ne l'étaient.
Scorpius, sans s'en rendre compte, avait rentré ses mains dans les manches de son sweat-shirt.
— Alors ? T'en dis quoi, deuxième tournée ?
— Franchement, ouais, approuva l'autre, un peu rouge.
Albus se leva pour aller chercher les deux bouteilles, mais le brusque mouvement lui fit soudain prendre conscience de son état. Toute sa tête vira vers l'arrière et il dut se rattraper à sa chaise pour ne pas s'effondrer. Son ami se mit à ricaner, goguenard.
— T'es con, j'suis pas habitué, expliqua piteusement Albus, sans que cela n'interrompe le rire de Scorpius.
Il alla chercher les deux dernières bouteilles restées dans la chambre. Sur le chemin, il ne put s'empêcher de s'amuser de comment le monde tanguait doucement, embrumé par l'alcool. Tout lui paraissait beau, tout lui paraissait amusant. Il rit aux éclats en voyant un moineau rater son atterrissage sur le toit du petit kiosque et se vautrer bec le premier…
Arrivé dans la chambre, Albus récupéra les deux bouteilles, les apporta jusqu'à la clairière, Scorpius les refroidit, puis il les versa dans leurs verres. Ils les refirent tinter et recommencèrent à boire à petites goulées.
Scorpius reprit :
— Tu sais que pas plus tard que la semaine dernière, des mecs ont balancé un corbeau crevé par-dessus le portail ?
Albus ne put s'empêcher de ricaner à son tour.
— Sérieusement ? Un corbeau crevé ? Pourquoi faire ?
— Paraît que c'est pour attirer le mauvais œil. Pas mal de sorciers un peu superstitieux y croient. Mais normalement faut les clouer sur les portes, sauf que là ben ils peuvent pas rentrer.
Albus riait de plus belle.
— Du coup le mec il a juste jeté son piaf crevé par-dessus le portail ?
— Ouais. Quand même, y a des types qui vont loin avec ces histoires de Voldemort…
Albus riait encore. Il s'amusa de constater que son ami perdait peu à peu sa belle élocution. Peut-être même allait-il commencer à jurer autant que lui ?
— Tu m'étonnes… D'un côté je les comprends, dix ans d'une première guerre, puis trois d'une autre qui se termine avec un coup d'état, des morts partout… Ça laisse des traces…
Scorpius parut curieusement attaqué par cette phrase.
— Peut-être, mais c'est pas mon foutu problème ! Moi j'étais même pas né, à l'époque. J'veux juste qu'on me laisse tranquille, un peu !
— Oh, oui, oui, évidemment Scorp… Désolé, je voulais pas te vexer…
Scorpius fixa Albus droit dans les yeux. Il semblait avoir retrouvé son calme aussi vite qu'il l'avait perdu, toutefois il y avait dans son regard quelque chose qu'Albus ne parvenait pas à déchiffrer. Comme un genre de défiance tinté de gratitude, c'était curieux.
— Tu sais, reprit Scorpius, je… Je sais pas ce que je serais devenu si tu étais pas venu.
— Oui, tu me l'as dit le premier soir.
— Non, pas ça… Enfin, si, aussi, mais là je voulais dire… Tu as été à mes côtés depuis hier, et moi je… Je sais que j'ai pas été le plus agréable, à jamais parler, être toujours déprimé, mais toi tu gardes le sourire, tu blagues, tu déconnes… Je le montre peut-être pas, mais c'est toi qui m'as donné envie de me lever le matin, ces deux jours. Si tu avais pas été là, je sais même pas si j'aurais trouvé la force d'aller à l'enterrement…
— Dis pas ça, Scorp…
— Mais je suis sérieux ! En fait, je crois que… J'admire vraiment cette force que tu as. Déjà quand on était gamins, tu te souviens, le tout début ? Le Poudlard Express, la répartition ? Tu te souviens, comment j'étais, à l'époque ?
Albus observait son ami avec attention. Celui-ci avait les yeux fixés sur la flamme d'une des bougies, son verre à la main, et l'esprit ailleurs. Il paraissait réciter ce qu'il disait, comme si un autre le lui soufflait. Un effet de l'alcool, sans doute. Mais il semblait à Albus qu'en ce moment, Scorpius était plus sincère qu'il ne l'avait jamais été, malgré les bières !
— Oui, souffla Albus, je m'en souviens comme si c'était hier. T'étais calme, toujours impassible, posé… Je trouvais ça génial de pouvoir rester aussi relaxé en toute circonstance, d'être aussi bon à écouter, alors que moi j'étais terrifié par le Choixpeau ! Je me souviens que déjà je te saoulais à te raconter les conneries que j'avais entendues de mon père, et à quel point je voulais surtout pas aller à Serpentard… Toi, tu restais simplement neutre !
— J'étais pas neutre ! rétorqua Scorpius. J'étais juste morne. Plat, crevé à l'intérieur !
— T'avais onze ans, Scorp, exagère pas !
— Tu crois que j'exagère ? J'exagère pas ! Crois-moi, c'est pas parce qu'un gamin dans ta tête c'est jovial et plein d'innocence que tous les gamins le sont. Ça peut être triste, un enfant. Ça peut être déprimé et se demander s'il va se tuer ou pas… Moi, j'étais déprimé en permanence. Je trouvais tout fade, rien ne m'amusait, rien ne me mettait en colère… C'était comme si tous les plats que je mangeais n'avaient aucun goût, aucune texture… Mais toi, toi ! Tu bondissais, tu criais, tu riais, tu râlais… J'adorais comme tu pouvais t'émerveiller et t'énerver de tout. J'me suis accroché à toi, et tu m'as tiré de là. Si j'suis comme ça, aujourd'hui, c'est uniquement grâce à toi et ta belle gueule.
— Hé ! J'ai une belle gueule, moi, maintenant ?
— Ouais. Et j'te fais des câlins. V'là ma vie de merde, conclut Scorpius avant de s'envoyer le reste de son verre d'un seul coup.
Albus dévisageait à présent Scorpius avec intensité. Comment savoir ce qu'il se passait à ce moment, sous sa caboche ? Était-il sérieux ? Tentait-il la stupide technique de la blague pour voir jusqu'où il pouvait aller ? Bon sang, l'alcool lui embrumait l'esprit... C'était comme si ses sens étaient devenus cotonneux, c'était très curieux. Il entendait clairement, mais lorsqu'il se relevait, sa tête partait un peu trop en arrière et le déséquilibrait, et quand il parlait les syllabes se mélangeaient dans sa bouche alors même que sa phrase était limpide dans sa tête…
Ce qui était le plus étrange, c'était la témérité qui l'emplissait tout à coup. À chaque instant, il lui venait une nouvelle idée folle et la conviction qu'il devait la mener au bout. Son cœur était enivré par cet autre garçon un peu rouge, qui devait se tenir à la table pour ne pas basculer de sa chaise. Scorpius se fit soudainement très présent, dans sa tête. La bête en lui s'éveilla, et l'incita à faire quelque chose, n'importe quoi qui lui permettrait de poser ses mains sur son ami. Il avait très envie de tester, lui aussi, jusqu'où il pourrait aller.
Scorpius fermait les yeux et s'était pris le visage dans ses mains, à moitié avachi sur la table. Albus décida de passer à l'action, laissant la brume dans laquelle il flottait décider pour lui de ce qu'il devait faire. Il passa derrière la chaise de son ami, et mit ses mains sur ses épaules. Distraitement, comme si tout était normal, il commença à les malaxer en un massage assez maladroit.
Son ami eut l'air d'apprécier, cependant. Il laissa échapper un petit soupir comblé, et se redressa pour mieux se laisser glisser contre le dossier de sa chaise et s'abandonner aux mains d'Albus.
— Ça te plaît ? demanda Albus à voix basse.
Scorpius hocha doucement la tête, le sourire aux lèvres. Albus s'en donnait à cœur joie. L'épais sweat-shirt de son ami, quoique très joli et fort bien choisi, l'empêchait toutefois de bien sentir les muscles sous ses doigts.
Après un petit moment ainsi, Scorpius bascula la tête en arrière, si bien qu'elle vint reposer contre le ventre d'Albus, qui continuait ses mouvements. Il le fixait. Comme ça, droit dans les yeux, tandis que ses mains s'affairaient toujours sur ses épaules, il le dévorait du regard avec une intensité qu'il ne lui avait encore jamais vue. Puis, s'abandonnant soudain à lui, il referma ses deux beaux yeux bleus et remonta encore un peu sa tête, caressant ainsi contre le ventre d'Albus. Alors, celui-ci en profita pour descendre ses mains aussi bas qu'il n'osa, elles quittèrent ses épaules pour aller sur son torse à présent.
La lumière vacillante des bougies éclairait les deux garçons d'une lueur tremblante, presque onirique. Le faible vent frais faisait bruisser les pins et l'odeur des plantes nocturnes emplissaient leurs sens désormais. Albus avait les yeux obnubilés par le visage de son ami. Les flammes dansantes jouaient avec les reliefs de son visage, elles le faisaient apparaître tantôt sombre, tantôt lumineux, mais toujours si foutrement attirant.
C'était stupide, mais là, en cet instant, Albus avait envie de faire un truc dingue. Un truc que jamais deux amis ne font. Surtout pas deux mecs. Mais il hésitait. Même les vapeurs de l'alcool, qui pourtant avaient mis à terre un par un chacun de ses garde-fous, ne suffisaient pas à lui donner assez confiance en lui pour faire cela.
Bordel, il devait se décider ! Scorpius était là, offert à lui, le cou à nu, le visage tendu dans sa direction… Les lèvres à quelques dizaines de centimètres à peine des siennes. Il avait tellement, tellement envie de l'embrasser. Juste un peu, juste comme ça ! Juste du bout des lèvres, pour goûter ! Pour savoir.
Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Tout son corps réclamait cela à grands rugissements ! Mais son esprit hésitait. Tout ce qu'il craignait redéfilait dans sa tête. Putain c'était si risqué ! Était-il vraiment prêt à tout perdre juste parce que, bourré, il avait décidé de profiter de son ami et du chaos qu'était sa vie en ce moment ?
Sans vraiment s'en rendre compte, Albus avait remonté ses mains, qui ne massaient plus du tout à présent. Elles se baladaient, tâtant tout ce qui passait, et elles étaient arrivées jusqu'à la base du cou de Scorpius. Celui-ci sursauta avec un petit rire et se redressa sur sa chaise.
— T'es con, Al, ça chatouille ! dit-il en ricanant et en se passant la main dans la nuque.
Putain. Foutu, c'était foutu. L'instant était passé, il l'avait brisé, et sa stupide hésitation de débile lui avait fait manquer l'occasion du siècle. Tout son corps protestait de frustration, son cœur s'était refait lourd et son estomac s'était rempli d'une boule de plomb. Il avait l'impression que la bête qui vivait à l'intérieur de son torse depuis quelque temps hurlait de rage contre son hôte. Quel crétin il était !
Scorpius se releva en titubant. Il avait rentré ses mains dans les poches de son sweat-shirt.
— On ferait bien de rentrer, tu crois pas ? J'ai froid.
Al acquiesça, à demi-présent. Ils rentrèrent les verres et les bouteilles qu'ils déposèrent sur le bureau de Scorpius, en se promettant de s'en occuper le lendemain.
Scorpius était déjà peu pudique habituellement, mais là, brouillé d'alcool, Albus dut assister à un véritable strip-tease involontaire.
— Je trouve pas mon pyjama, avait-il grommelé alors qu'il avait déjà fait passer son sweat-shirt et sa chemise par-dessus sa tête et retiré chaussures et chaussettes.
Il se baladait, torse-nu, regardant mollement ici, ou là. Albus le trouvait si beau, Merlin, si beau ! Il n'arrivait pas à détacher ses yeux de lui. Mais quel abruti il faisait de ne pas l'avoir embrassé !
— Sérieux, tu l'as pas vu quelque part ?
Albus ne prit même pas la peine de répondre. Comble de la torture, Scorpius défit sa ceinture et son pantalon devant lui, comme s'il n'était même pas là, et les retira alors même qu'il n'avait pas progressé d'un iota dans la recherche de son pyjama. Putain, à quoi jouait-il ?
Albus dut se retenir de sauter sur lui. Il portait un boxer bleu avec des petits motifs rayés en quinconce qui dessinaient à merveille tous les reliefs. Pire que tout, Albus voyait les lignes de son ventre et de ses abdos disparaître sous l'élastique du vêtement et devait se faire violence pour ne pas le lui arracher. C'était horrible.
— J'étais sûr de l'avoir laissé là, sur mon oreiller…
Il passa un temps bien trop long à chercher son pyjama dans tous les recoins de la chambre. Sérieusement, Scorpius devait posséder une demi-douzaine de pyjamas en soie, Al les avait vu dans son armoire ! Pourquoi ne mettait-il pas tout simplement un de ceux-là ? D'autant qu'il se promenait ainsi vêtu vraiment pour le plaisir, puisqu'il allait devoir s'enfermer tôt ou tard pour retirer son sous-vêtement et enfiler son bas de pyjama.
Non. À la place, il cherchait, presque faussement. Albus avait enfilé son propre pyjama depuis cinq bonnes minutes à présent, et il attendait que Scorpius trouve le sien. C'était une véritable torture. Sincèrement. Albus était à l'agonie, il le bouffait du regard comme un lion qui voyait son repas du midi. C'était d'autant plus difficile à supporter qu'il était déjà frustré d'avoir manqué son coup, quelques instants plus tôt.
— J'suis sûr que c'est Foxy qui me l'a piqué, grommela-t-il.
— Merlin, Scorp, on va pas y passer la nuit, si ? balança froidement Albus sans pouvoir se retenir.
C'était trop pour lui. Ses nerfs n'auraient pas pu supporter une seconde de plus ce qu'il voyait. Il avait manqué son coup, soit ! Alors pourquoi s'amusait-il à lui mettre ainsi sous le nez ce à côté de quoi il venait de passer ?
— Oh, bon. Désolé, je pensais pas que tu étais si pressé d'aller dormir, bougonna Scorpius, surpris.
— Un peu, je t'avoue. J'ai pas très bien dormi la nuit dernière.
— Ça va, ça va. Je viens.
Scorpius éteignit les lumières et vint se glisser dans la couette, sans autre forme de procès.
— Mais… Tu vas pas mettre un pyjama, du coup ? s'étrangla Albus.
— Ben j'en ai pas, tu m'as pas laissé chercher !
— Mais t'en as une chiée dans ton armoire !
— Nan ils sont trop petits, ce sont des vieux.
Il se foutait de sa gueule. Bordel, il se foutait ouvertement de sa gueule ! Depuis dix minutes qu'il observait son petit manège, Albus avait été forcé de se cacher sous la couette pour masquer l'énorme gaule qu'il se trimballait. Et voilà qu'il devait accepter de dormir à côté de ce garçon dont il n'avait qu'une envie, c'était de ne faire qu'une bouchée ? Ce garçon foutrement sexy, avec son petit boxer moulant et qu'il semblait prendre plaisir à trémousser devant lui ? Il devait dormir à dix centimètres de lui, en revanche il n'avait évidemment pas le droit de le toucher ! Sinon, c'était trop facile ! Putain, on voulait sa mort… Si seulement il l'avait embrassé, qui sait ce qu'ils seraient peut-être en train de faire, dans ce lit, tous les deux…
Oh la vache, rien que de penser à ça… Si seulement il avait été plus courageux ! Putain, il en chialerait.
D'autant qu'il se connaissait ! Il pouvait aller se branler dans les chiottes autant qu'il voulait, le simple fait d'imaginer Scorpius endormi, à côté de lui, vêtu de ce seul boxer, cela allait suffire à le faire repartir aussi sec. Et là, son dément d'esprit s'amusait même à lui faire imaginer des choses auxquelles il n'avait encore jamais pensé faire avec Scorpius. Quel enfer !
Décidément, ce n'était encore pas cette nuit qu'il allait pouvoir dormir…
— Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop, Al ?
— Non, j'te jure, j'ai vraiment pas envie de le voir.
Scorpius soupira. Albus avait enfilé un sweat-shirt, passé la capuche par-dessus sa tête pour que personne ne le reconnaisse, et poussait son chariot vers la voie neuf trois quarts en fixant résolument le sol de la gare de King's Cross.
Les deux jours qui suivirent leur petite soirée nocturne furent paradisiaques pour les deux garçons. Entre piscine, sauna, jeux et discussions, ils n'eurent pas le temps de s'ennuyer. Scorpius parvint même à convaincre son ami d'aller avec lui aux écuries pour tenter de monter à cheval. Lui était plutôt bon cavalier, bien qu'il ne se fît pas une passion de l'équitation, en revanche Albus, qui n'avait jamais monté, faisait peur à voir. Il se tenait en arrière, cramponné aux rênes, et refusait que Scorpius ne lâche la bride du cheval.
Pour une première expérience, ce n'était tout de même pas trop mal. Scorpius lui promit cependant que s'ils repassaient quelque temps ici durant d'autres vacances, il lui apprendrait à devenir un meilleur cavalier.
Au fil des jours, Scorpius retrouva un peu goût à la vie. La cérémonie avait levé un lourd poids de ses épaules, et les moments où il paraissait vulnérable ou au bord des larmes se firent plus rares. Bien sûr, la présence d'Albus y était pour beaucoup, cela l'aidait grandement. Lorsque les vacances se terminèrent, Scorpius avait presque retrouvé sa joie de vivre habituelle.
Le temps passa, et vint le jour du retour à Poudlard.
Albus avait refusé de retourner chez ses parents. Il avait tout de même écrit une lettre à sa mère, et une autre à James dans laquelle il racontait que tout se passait bien avec Scorpius et qu'ils s'étaient réconciliés, mais il n'osa toutefois pas lui raconter qu'il était désormais certain de son… attirance pour son ami. Il préférait attendre un peu et voir comment les choses allaient évoluer à Poudlard. Et puis, ce n'était que de l'attirance ! James avait été très clair sur le fait de lui dire s'il en tombait amoureux, ça d'accord, mais être attiré n'avait rien à voir avec le fait d'être amoureux.
En revanche, il n'écrivit rien à son père. S'il avait refusé de rentrer chez lui avant de venir à la gare, c'était justement parce qu'il en voulait toujours à son père, et qu'il comptait bien le lui faire savoir, même de retour à Poudlard.
Une fois qu'ils passèrent la barrière et se retrouvèrent sur le quai, Albus balaya la foule pour essayer de cerner son père avant que son père ne le cernât. Étonnamment, ce qu'il remarqua fut surtout les dizaines de paires d'yeux qui se retournaient sur le passage de Scorpius. Des regards malsains, méfiants, presque mauvais. Albus n'aimait pas cela. Scorpius n'était certes pas le garçon le plus apprécié de Poudlard, mais jamais auparavant il n'avait vu d'aussi clairs signes de rejet venant d'autres élèves et surtout de parents !
Les adultes ne fixaient pas tant Scorpius que son père, surtout. Chaque génération semblait s'être mise d'accord pour détester l'un ou l'autre des Malefoy.
— Scorp, y a plein de monde qui te regarde, lui glissa Albus tandis qu'ils fendaient la foule vers une des portes du train.
— Un lundi matin pour moi, en somme, répondit-il en haussant les épaules.
Il ne paraissait pas avoir remarqué la différence avec « d'habitude ». Albus ne savait pas si cela voulait dire qu'il se faisait du souci pour rien, ou si son ami ignorait tant les brimades quotidiennes qu'il ne remarquait même plus combien il en était la cible.
Ils finirent par pénétrer dans le train et s'enfermer dans un compartiment situé vers l'arrière du convoi. Albus retira sa capuche avec joie : mission accomplie ! Il avait su éviter son père et ne le reverrait sans doute pas avant ce soir, au château. Bon, il avait dans le même temps évité aussi James et sa mère, mais c'était plus fort que lui. Il s'excuserait dans une prochaine lettre.
En relevant les yeux, il trouva Scorpius, désabusé, en train de tenter d'effacer frénétiquement quelque chose de sa valise en la frottant avec sa manche.
— Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Des élèves qui s'amusent bêtement, grogna-t-il, agacé.
Sur sa valise, quelqu'un avait gravé à l'aide d'un sort « fils de Voldemort ».
— Putain mais ces gens sont cons, c'est fou !
— Ça ne part pas. Ça doit être enchanté.
Sa voix était neutre, mais Albus parvenait à percevoir de minuscules tremblements entre les mots. Malgré le temps, malgré sa maturité, Scorpius n'était jamais insensible à ce genre de choses, sans compter que tous les sujets familiaux allaient être difficiles pour lui pendant quelques temps.
Scorpius essaya quelques sorts pour retirer l'inscription, sans succès. Albus, peu doué en sortilèges, ne connaissait que tergeo, mais cela n'eut aucun effet. Il n'était même pas sûr d'avoir convenablement lancé le sort.
— Bordel ce sont vraiment des connards, ceux qui font ça…
— J'ai l'impression qu'on va encore passer un bon trimestre, soupira Scorpius.
On tapa à la porte de leur compartiment. Ils se tournèrent comme un seul homme pour voir trois garçons de Gryffondor les observer comme des singes en cage et éclater de rire. Albus essaya de baisser les rideaux du compartiment d'un sort, mais il ne parvint qu'à y mettre le feu, ce qui acheva de rendre les trois imbéciles hilares.
Scorpius éteignit les flammes, puis ouvrit la porte d'un coup sec.
— Vous avez un problème ? grogna-t-il, glacial.
Sur la gauche, Albus distingua un visage connu. Un quatrième garçon qu'ils n'avaient pas vu à travers la fenêtre.
— Ah ! On a dérangé les amoureux ! envoya celui-ci avec un sourire mauvais.
— McLaggen ! Tu m'avais pas manqué, grinça Albus sèchement. T'as demandé une robe de Quidditch à Noël ou tu continues à essayer de convertir Poudlard au naturisme ?
— Ta gueule, Potter.
— Hé Flinch ! Tu crois pas qu'ils allaient s'embrasser quand on est arrivés, quand même, si ?
— Fais pas trop l'fier Piers, envoya le garçon le plus à droite. Ils pourraient te choper et t'enculer hein !
Albus voulut réagir au quart de tour en sautant sur ses pieds, mais le temps qu'il le fasse, Scorpius avait déjà sorti sa baguette et menaçait McLaggen. Leur rire stupide et mesquin disparut aussitôt, laissant place à une tension palpable.
— Alors, vous faites moins les malins, hein ? Surtout toi, pas vrai ? glissa Scorpius, doucereux, à l'adresse de celui qu'il tenait en joue.
— T'as aucun humour, Malefoy, grinça-t-il entre ses dents.
— Oh, mais si, j'en ai beaucoup. Par exemple, ça te dirait que je te fasse pousser une plume dans le cul ? Ça serait le comble, non, pour un mec aussi hétéro que toi, pas vrai ? En tout cas avec mon pote Al, on rigolerait bien.
Albus avait rejoint la mêlée en sortant à son tour sa baguette. Ils étaient certes deux contre quatre, pourtant aucun des agresseurs ne semblait avoir envie de tester les menaces de Scorpius. Ils se tenaient simplement en joue, dans un genre d'équilibre de la terreur.
— Ça va, venez les mecs, on se casse, envoya McLaggen en gardant autant de contenance dans la voix qu'il put.
Ils tournèrent les talons et, avant de disparaître, McLaggen envoya à l'adresse de Scorpius :
— Profite de ton père, Malefoy ! Vu ce que dit Maury depuis que ta mère est crevée, ça m'étonnerait pas qu'il soit envoyé en taule d'ici deux jours !
— IMPEDIMENTA !
Scorpius cria l'incantation avec une rage qui fit sursauter Albus, mais sa cible disparut dans le wagon suivant avant que le sortilège ne l'atteigne. Son éclair bleu s'écrasa mollement contre le panneau de bois de la porte.
Albus observa son ami, affecté par l'insulte, revenir s'asseoir sur la banquette et se prendre la tête entre les mains. L'estomac lourd, il avait envie de prendre Scorpius dans les bras pour le rassurer.
— Sérieusement ! gémit-il, la voix tremblante. Pourquoi cette année commence-t-elle aussi mal ?
— Je n'en peux plus de ces connards… McLaggen, c'est une menace pour la Terre !
— Ma mère, déjà… Comment il est au courant ? Maury, c'est l'animateur de radio, c'est ça ?
Albus acquiesça.
— Ces enfoirés me sortent par les yeux ! gronda Scorpius avec hargne. Ça me tue que des gens croient que juste parce qu'on est proches, alors on est forcément gays !
— Ouais, ça aussi. Mais limite je m'en fous qu'ils pensent que je suis gay et qu'ils m'insultent, je me mets juste à la place d'autres qui les entendent et qui paniquent…
— Ah ouais ? Ben moi, je ne m'en fous pas, Al. Ça me fait chier qu'on me croie gay, et qu'on insulte ma mère !
Cette petite phrase désarçonna Albus. Les deux sujets n'avaient absolument aucun lien, et puis son ton était si empli de rage… Son ami n'était pas du genre à accorder de l'intérêt à l'opinion des autres sur lui, pourtant l'idée qu'on le croie gay le mettait dans tous ses états.
Albus sentit son cœur se serrer.
— Mais… Euh… Pourquoi ? bafouilla-t-il, la voix plus anxieuse qu'il n'aurait voulue. Tu t'en es toujours foutu de ce que pensent les gens de toi !
— Là, c'est différent, reprit Scorpius, soudain anxieux. Imagine que mon père entende une rumeur pareille ? Imagine seulement ! La famille, c'est le plus important pour lui, imagine s'il venait à croire d'un coup que son fils est gay ? Imagine mon grand-père ! Merlin, je ne peux même pas concevoir l'enfer que je vivrais !
— Tu es sérieux ?
Albus n'en croyait pas ses oreilles. Scorpius hocha la tête, les yeux dans le vague.
— Mais, euh… Tu comptes faire quoi ? ajouta-t-il, un peu angoissé.
Il n'aimait pas la tournure que prenait la conversation. Avant que Scorpius ne puisse répondre, quelqu'un glissa un papier plié en deux sous la porte de leur compartiment. Avec les rideaux baissés, ils ne purent identifier qui était ce mystérieux messager, et le temps qu'ils ouvrent la porte, le couloir du wagon avait été déserté.
— Lis pas ça, Scorp, prévint Albus en le voyant ramasser le papier. Ce sont sans doute encore des saloperies.
Scorpius ne l'écouta pas et déplia le message. Alors, immédiatement, son visage se décomposa. Il se tordit en un air d'effroi absolu, tandis que, d'une main tremblante, il lui tendait le feuillet plié.
Ce n'était pas un message, mais une photo. Une photo de Scorpius et lui, prise avant les vacances. Une photo qui montrait Albus, de dos, en pyjama, masser avec application le dos nu de Scorpius. Tout dans la photo était horrifique. L'expression de pur abandon de Scorpius que l'on voyait si nettement, le petit mouvement de hanche qu'avait Albus tandis qu'il massait et qu'on avait exagéré en tirant la photo, et pour finir la légende, glaçante, qui envoyait :
« Exclusif : le fils de Voldemort se fait refaire le cul par le cracmol des Potter ! »
Albus avait envie de vomir.
Scorpius se leva, les poings serrés. Il le suivit des yeux. Il fit deux pas vers la porte, puis deux pas vers la fenêtre. D'un seul coup, il abattit son pied sur la petite table de bois du compartiment en hurlant. Le coup fut d'une telle violence qu'il brisa la table en deux morceaux qui pendirent là, inutiles. Albus sursauta comme jamais.
— FAIT CHIER ! cria Scorpius.
Il était dans une colère noire, le genre de colère que seule une haine profonde pouvait déclencher.
— On dirait que c'est pris depuis la porte d'entrée, Scorp… Ou peut-être plutôt du côté de Kyle, mais je pense quand même pas que c'est lui qui…
— Putain, Al, je m'en contrefous de qui a pris cette foutue photo ! Ça pourrait être ta grand-mère que je m'en foutrais tout pareil !
Albus baissa les yeux, vexé. Ce n'était pas lui, l'ennemi ! Pourquoi Scorpius s'en prenait-il à lui ? Mais son ami était parti, lui qui se mettait si peu souvent en colère, rien ne semblait pouvoir apaiser sa rage.
— J'en ai marre, Al ! Marre de cette école, marre de ces gens, marre de ma PUTAIN DE VIE ! cria-t-il encore.
— Hey ! tenta Albus d'une voix calme. J'suis là, moi !
Il avait espéré calmer son ami, au lieu de cela, celui-ci sembla fulminer d'autant plus.
— Mais bordel, Albus, tu es aveugle ma parole ! Tu vois pas que c'est exactement ça le problème ?
— Je… Quoi ? C'est moi le problème ? s'exclama Albus, sentant la colère poindre chez lui à son tour.
— Non, pas toi ! Mais nous ! Nous, notre proximité, notre amitié, le fait qu'on est toujours tous les deux ensembles ! Comme un stupide couple !
— Comment ça ?
Scorpius prit une longue inspiration pour se calmer. Cela ne servit à rien car lorsqu'il parla, sa voix était toujours aussi pleine de colère.
— Nous on sait qu'on est que des amis, okay ? Et rien de plus ? commença Scorpius en parlant trop rapidement.
— Oui, oui…
Ce « oui, oui », si simple à dire, si évident, fut comme une balle qu'Albus se serait tirée en plein dans le torse.
— Du coup nous on s'en fout de tout ça. Mais ces connards le savent pas, et prennent chaque signe comme une occasion de balancer les pires rumeurs sur nous !
— Les pires rumeurs ? répéta-t-il à voix basse, comme pour s'assurer qu'il avait bien entendu.
La vulgarité de Scorpius, si inhabituelle chez lui, traduisait à quel point il fulminait encore et pourtant, ce n'était pas la colère de son ami mais le choix de ses mots qui serrait à chaque fois un peu plus le cœur d'Albus dans un étau.
— Ouais ! Donc, désormais, ce genre de merde, on arrête, compris ?
— Quoi, tu veux dire les massages ? Ou genre, même de se parler on arrête ?
— Sois pas con, Al, on va pas cesser d'être ami juste pour ça ! Mais les câlins, les massages, tous ces trucs louches qu'on faisait pas avant, ouais, ça on arrête.
— Mais pourquoi, Scorp ? Enfin, c'est… c'est sympa, non ? essaya Albus, hésitant.
— C'était putain de gay oui ! balança Scorpius.
Nouvelle balle. En plein dans son cœur. Et cette fois, c'était son ami, ce garçon qu'il affectionnait tant, qui tenait le pistolet.
— Je t'ai dit, reprit Scorpius vivement, que je peux pas me permettre que cette rumeur arrive aux oreilles de mon père ou même du monde extérieur ! Regarde cette merde !
Il désigna sa propre valise et l'inscription qu'on y avait faite.
— Tu crois que je veux qu'en plus de ça, on m'insulte de pédé à tous les coins de rue ?
— Je croyais… Je croyais que tu t'en fichais de ce que les autres pensaient de toi, articula Albus avec difficulté.
— Pas à ce sujet. À présent, je sais ce qu'il me reste à faire.
— Scorp, attends !
Scorpius avait filé. Albus le suivit sur ses talons, essayant de le raisonner et de calmer sa colère, mais rien n'y faisait. Il ignorait complètement où Scorpius comptait les mener. En revanche, il ne constata que bien trop comment, cette fois-ci, son ami notait et répondait parfois d'un doigt d'honneur à tous les regards moqueurs qu'on leur lançait.
— Scorp, écoute-moi ! appela Albus en attrapant l'épaule de son ami.
— Me touche pas, Al ! Je viens de dire quoi ? s'écria Scorpius d'un ton sec et menaçant.
— C'est ridicule bordel ! C'est pas parce que je te touche l'épaule que j'veux te baiser enfin !
— Mais ta gueule ! Dis pas ça ! Et puis tu me fatigues, quand tu réfléchis pas ! envoya-t-il avant de reprendre sa marche.
Albus suivit avec angoisse, attendant la suite, convaincu qu'elle n'allait pas lui plaire.
Ses craintes se révélèrent fondées. Lorsqu'enfin Scorpius poussa la porte d'un compartiment, Albus vit avec horreur que c'était celui, bondé, qu'occupaient Oriana et ses amis.
Scorpius se dirigea vers elle, résolu. Alors, comme au ralenti, il se pencha pour prendre son visage entre ses mains, et soudain, leurs lèvres se touchaient. Il l'embrassait. Langoureux, passionné, tout y était. La fille, surprise au début, s'abandonna bien vite dans le baiser, passa sa main dans la nuque de Scorpius et le serra contre elle. Toutes ses amies dans le compartiment gloussèrent, caquetèrent, applaudirent dans un brouhaha incompréhensible.
Albus n'arrivait pas à détourner les yeux. Elle le serrait contre elle, encore et encore. Scorpius avait fermé les paupières, tourné la tête sur le côté, offert sa langue… La scène se gravait au fer rouge sur sa rétine. Et ça durait, ça durait ! Scorpius paraissait se perdre dans cet interminable baiser comme une princesse d'un conte pour enfant. Jamais auparavant il n'avait vu son ami adresser une telle marque d'affection à qui que ce soit.
Le temps d'une infime seconde, il s'imagina à la place d'Oriana et l'image s'accompagna aussitôt d'un sentiment d'abandon si tranchant qu'il parut lui ouvrir le torse. Putain, qu'est-ce qu'il avait mal ! C'était comme si Scorpius venait de plonger une main dans son torse et d'en arracher son cœur en riant. Albus se sentit nauséeux.
Il avait le souffle court. Tout son corps hurlait, rugissait, se révoltait… De ses mains, Scorpius encadra le visage d'Oriana avec douceur, et aussitôt Albus ne parvint plus à inspirer. Les yeux humides, il se força à tourner les talons et à retourner vers son compartiment.
Il avait envie de se jeter par la fenêtre du train. Tout, tout plutôt que de devoir vivre à jamais avec le souvenir de ce premier baiser qu'on lui avait arraché.
Une fois seul, porte fermée et rideaux tirés, les larmes se mirent à couler sans qu'il ne puisse les retenir.
:')
Je dois être honnête avec vous, on rentre dans une partie moins lumineuse du récit. En même temps le pauvre Al va s'en prendre un peu plein la tête, là. Déjà qu'il s'en veut de ne pas avoir eu le courage d'embrasser Scorp, à présent il le voit en couple avec une autre... Alors, comment Albus va réagir ? Comment va-t-il supporter tout cela ? Trouvera-t-il de l'aide à Poudlard ? De qui ? La réponse le vendredi 16 septembre, dans le chapitre 12 : Le Journal à hypothèses.
S'il vous plaît, s'il vous plaît, s'il vous plaît, dites moi ce que vous en pensez ! Ce genre de chapitre est terrifiant à mettre en ligne car ce sont des clés de voute de l'histoire dans lesquelles j'ai beaucoup d'espoir, donc j'ai viscéralement besoin de savoir votre avis, votre ressenti ! Donnez tout, vous êtes le meilleur encouragement que je puisse recevoir ! Et mille mercis à celles et ceux qui commentent, on approche du milieu du récit, j'en profiterai à ce moment pour faire un petit shoutout général !
Merci à toutes et tous d'être là, et bonne semaine !
