Plop bonsoiiiir !
Cette fic est un UA où Frérin est encore en vie après la bataille d'Azanulbizar (ceux qui connaissent Étoile Déchue, vous savez combien j'aime ce type d'UA) et la première partie d'un projet actuellement scindé en deux fics et potentiellement quelques OS. Si la première partie est terminée en 4 chapitres, publié tout au long du mois de décembre, je ne sais pas quand je commencerai la seconde partie ^^'
Ah. Et vous attendez pas à du tout gentill tout joyeux, c'est pas Drame pour rien... *fuit*
Disclaimer : Tout appartient à Tolkien et Peter Jackson.
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CHAPITRE 1
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Le marteau frappe le métal dans un bruit répétitif qu'aime Frérin. Depuis tout petit, il s'intéresse à l'art de la forge et il y trouve une paix que d'autres cherchent dans les livres. Un bref instant, il ferme les yeux, alors que son outil frappe une dernière fois le fer pour lui donner sa forme ovale.
Il peut enfin se reposer.
Le nain pose le fer sur l'enclume, sortant un chiffon poussiéreux de la poche de son tablier pour éponger la sueur qui a coulé sur son visage. Il rabat les quelques mèches blondes humides qui se sont échappées de sa queue-de-cheval derrière ses oreilles, rangeant ensuite le carré de tissu.
― Excusez-moi ?
Il tressaille à la petite voix féminine qui retentit dans son dos. Il se retourne aussitôt et hausse un sourcil lorsque son regard tombe sur une jeune femme aux longs cheveux noirs bouclés, plus petite que lui. Ses traits sont trop matures pour être ceux d'une enfant et pourtant, ses oreilles pointues visibles à travers ses boucles d'ébène indiquent clairement qu'elle n'est pas une naine. Sa robe est d'ailleurs d'un magnifique vert pousse, loin des couleurs à la mode de son peuple.
― Que puis-je pour vous, gente dame ?
Il retient un sourire en voyant la légère rougeur sur les joues rondes à croquer. Elle ne doit pas avoir l'habitude d'être ainsi nommée. Il l'observe de haut en bas, clignant des cils en apercevant ses pieds massifs et couverts de boucles aussi sombres que ses cheveux. Elle lui répond cependant rapidement, l'empêchant de se perdre dans sa surprise.
― On m'a dit que le forgeron acceptait d'héberger les étrangers pour la nuit.
― C'est exact, confirme Frérin. Je vais le chercher.
Lui-même est dans cette situation. Ce petit village n'a pas d'auberge, trop peu de visiteurs passant dans le coin, alors le forgeron abrite les voyageurs. Le nain a préféré l'aider dans son travail plutôt que de le payer avec le peu qu'il a sur lui. Il en garde une partie pour la donner à sa petite sœur Dís, mère de deux merveilleux et turbulents garçons.
Il sourit un peu plus en pensant à Kíli et Fíli qui doivent attendre son retour avec impatience, avant de passer dans la remise attenante à la forge. Un homme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux d'un gris brillant et à la chemise salie par son travail est affalé sur la table, entre les lames d'outils et les fers à chevaux en réserve sur le mur.
Frérin hésite un bref instant, avant de réveiller l'humain. Il esquive son mouvement large et lent du bras gauche, avant de l'avertir de la présence de la jeune femme. Le forgeron grogne, encore à moitié assommé par le sommeil, avant d'aller à la rencontre de l'étrangère. Le nain retourne à son travail sans plus se soucier d'elle jusqu'au soir, lorsqu'il découvre avec surprise qu'elle est installée dans l'étable, en sa compagnie. Assis sur le tas de foin qu'il s'est aménagé, il l'observe installer sa cape de voyage sur une botte pour tenter de réduire les picotements de la paille, avant de dérouler sa couverture de son sac.
― J'ai l'impression que vous souhaitez me poser une question depuis tout à l'heure, l'interpelle-t-elle tranquillement, tout en continuant à faire son lit. Me tromperais-je ?
Le nain esquisse une grimace. Il n'a guère été discret, mais il n'apprécie pas pour autant s'être fait prendre en plein examen. Avec un soupir, il pose finalement l'interrogation qui le hante depuis son arrivée.
― Veuillez m'excuser si je vous ai gênée par mon observation. Je me demandais simplement de quelle race vous étiez, exactement, Dame… ?
― Touque. Je m'appelle Belladone Touque. Vous n'avez jamais rencontré de Hobbits, maître Nain ?
Oh, il s'agit donc d'une Hobbite ! S'il a entendu parler de ce peuple, il n'a pas eu le plaisir d'en croiser lors de ses pérégrinations. Il l'étudie un peu plus en détail, d'un regard curieux. Elle le sent et relève ses yeux sombres sur lui, le fixant en retour en silence. À nouveau pris sur le fait, il détourne les yeux et toussote, avant de changer le plus subtilement possible de sujet.
― Pour vous répondre, non, jamais, et je m'appelle Frérin.
Il cache sa filiation sans même y réfléchir, par habitude quand il se présente. Il a beau être largement moins connu que Thorïn, les hommes se souviennent parfois de la folie de son grand-père ; il préfère ne pas en entendre parler à chaque fois qu'il arrive dans une ville des hommes.
― Vous êtes un nain ?
Il sent la curiosité poindre dans la voix de la jeune femme, alors qu'elle s'allonge sur sa propre botte de paille. Il tend le bras pour attraper la lampe à huile et souffler la mèche, avant d'acquiescer à haute voix. Alors qu'il songe que Belladone plongera vite dans le sommeil, il s'aperçoit rapidement que l'obscurité ne tarit pas pour autant ses questions. Il laisse échapper un léger rire amusé, trouvant un certain plaisir à lui répondre, sans pour autant en dévoiler trop sur son peuple. Il y a des secrets qui en sont depuis si longtemps que Frérin ne saurait même plus dire pourquoi il doit les passer sous silence.
La Hobbite ne se tait finalement que tard dans la nuit et Frérin regrette pour une fois le silence alors que ses yeux se ferment.
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Ils se retrouvent à cheminer ensemble le lendemain ; Frérin fait face à l'enthousiasme débordant de la jeune femme et sa curiosité sans pareille, que ce soit pour son espèce, son maniement des armes ou le violon dont elle a vu le manche dépasser de son sac à dos, jusqu'à ce qu'ils installent un bivouac pour le soir. Elle insiste pour qu'il joue un air et il cède en riant, amusé par la joie visible sur son visage rond.
Il accorde son instrument, prend une inspiration avant de faire danser son archet sur les cordes pour jouer un air entraînant des hommes. Il manque soudain une note lorsqu'une jolie voix s'élève pour l'accompagner ; il est brusquement subjugué par la beauté fraîche que Belladone dégage.
Ses cheveux noirs semblent vivants sous la lueur orangée des flammes crépitantes, mouvant au gré de la bise capricieuse, alors que son visage rayonne, comme s'il abritait les rayons du soleil. Frérin sourit et ses yeux pétillent, avant que la mélodie ne s'éteigne, cessant de remplir l'air autour d'eux. Un rire joyeux s'échappe des lèvres gercées par le froid et Belladone lui adresse un sourire ravi.
― Vous jouez bien, monsieur le nain ! Encore une ? S'il vous plaît !
Elle lui fait de grands yeux doux, comme lorsque ses neveux essayent de l'amadouer pour qu'il leur donne des biscuits dans le dos de leur mère. Il rit doucement, avant d'accepter d'un mouvement léger de tête. Son archet frotte encore et encore les boyaux jusqu'à ce que la fatigue ne fasse bâiller Belladone. D'un rire, il décrète que cela suffit pour ce soir et il range son instrument, avant de se glisser sous sa couverture.
Ses épées à portée de main, il dort d'un seul œil, sans que son sourire ne le quitte.
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Alors que Frérin pensait que leurs chemins se sépareraient rapidement, il apprend au fil de la conversation dans les jours suivants que Belladone rentre à Hobbitbourg. Or, le nain passe près des frontières de la Comté pour rentrer chez lui.
Spontanément, il lui propose de l'accompagner.
Elle s'arrête sur le chemin pavé à sa proposition, s'appuyant sur son bâton de marche alors qu'elle le sonde du regard. Le nain se rend soudain compte que sa proposition peut paraître étrange, alors qu'ils n'ont voyagé que trois jours ensemble. Il pourrait avoir de mauvaises intentions…
Pourtant, sa proposition est acceptée avec un sourire lumineux.
― J'aimerais beaucoup finir mon dernier voyage avec un ami !
Frérin est à la fois touché et consterné par la confiance aveugle que la Hobbite place en lui. Il soupire, tandis qu'elle reprend vaillamment la route en chantonnant, son jupon balayant les pierres jointes. Il secoue la tête, se jurant de la protéger du reste du monde, avant de lui emboîter le pas.
Les jours passent ensuite sans se ressembler, alors qu'ils traversent le pays de Dun. Le prince nain sort à plusieurs reprises ses deux épées pour que leur duo ne soit pas inquiété lors de leurs rencontres avec d'autres voyageurs. Mais Belladone le surprend, une fois, lorsqu'un humain a la mauvaise idée de s'approcher d'elle, une arme à la main.
Le bâton de marche a ôté à l'homme toute chance d'avoir une descendance un jour.
Ils s'arrêtent quelques jours au village de Galtrev pour qu'il puisse se louer comme forgeron et mettre de l'argent de côté. Elle en profite pour l'observer travailler, sa curiosité toujours aussi grande ; il ne s'en plaint pas. L'idée qu'elle disparaisse ne serait-ce que quelques minutes de sa vue le rend étrangement inconfortable. Avec sa confiance démesurée, il s'inquiète qu'elle ne se fasse attaquer par un trop grand nombre d'individus pour tous les défaire.
Elle finit par s'impatienter ; ils reprennent alors la route. Frérin s'interroge sur cet empressement et ne manque pas de lui en demander la raison ; elle lui avoue que son fiancé attend son retour. Avant leur mariage, elle a tenu à partir une dernière fois à l'aventure, le temps qu'il construise leur smial.
Frérin a un pincement au cœur à cette confession et se refuse à la questionner plus avant sur son fiancé.
Lorsqu'ils traversent le Brandevin pour arriver à la Comté, Frérin sait que le temps de leur séparation arrive à grands pas ; cela le chagrine bien plus qu'il ne l'aurait voulu. Plus de soirées à rire et chanter autour du feu, plus d'escalades dans les pommiers sauvages, les yeux émerveillés de Belladone devant un nouveau paysage… Les prochaines semaines lui sembleront bien vides, le temps qu'il s'habitue à nouveau à sa solitude et qu'il rentre aux Montagnes Bleues.
Le nain ignore comment la jeune femme a creusé un tel trou dans son cœur pour s'y installer confortablement. Mais rien que la pensée de la quitter lui donne l'impression qu'une main plonge dans sa poitrine pour enserrer ses poumons entre ses doigts glacés.
Plus ils s'approchent de Hobbitbourg, plus sa joie diminue. Belladone sourit moins aussi, comme contaminée par son humeur lugubre. Les heures de marche deviennent de plus en plus silencieuses, l'air lourdement chargé de non-dits.
Leur dernière nuit à la belle étoile, Frérin ne peut supporter l'idée de lui dire adieu ou de voir le fiancé de la jeune femme. Alors qu'elle dort paisiblement, il rassemble en silence ses affaires, l'observant à la lueur de la lune quelques longues minutes. Son cœur bat plus fort entre ses côtes, presque douloureusement, alors qu'il contemple pour la dernière fois son visage rond et ses boucles d'onyx reposant sur ses joues brunies par le soleil.
Pour la première fois, il sent un lien enserrer son cœur et l'attirer vers Belladone. Il avance d'un pas, avant de reculer d'autant, le visage blême alors qu'il réalise ce qui lui arrive. Il lève une main tremblante pour la poser sur sa poitrine et l'autre devant sa bouche pour étouffer son exclamation.
Ce n'est pas possible, pas Bella ! Elle ne peut pas être son Unique, non, il ne le supporterait pas, il ne veut pas l'aimer comme ça ! Il recule encore plus et manque de trébucher sur l'herbe, alors que la pression sur son cœur se fait de plus en plus intense. Tout son corps lui hurle désormais de rester aux côtés de Belladone, mais son esprit s'y refuse.
Il n'a pas le droit d'aimer quelqu'un d'autre qu'une naine, à qui il devra faire des enfants pour la survie de sa lignée. Les héritiers de Durin n'ont pas la liberté de leur cœur, il ne le sait que trop bien. Sa petite sœur Dís a eu la chance de pouvoir épouser celui qu'elle aime, mais Víli est un bon parti. Aurait-il été mineur de fond de basse condition que jamais elle n'aurait pu le prendre pour époux.
Il recule d'un autre pas, puis de deux, avant de se retourner et de prendre la fuite en courant, ignorant la douleur dans sa poitrine et le lien de mithril qui tire son cœur vers son Unique. Il doit faire comme s'il ne l'avait jamais rencontrée. Des larmes coulent sur ses joues alors qu'il se retient de hurler comme un animal blessé, les poumons brûlant de sa course frénétique.
La Comté n'est désormais plus une contrée accueillante pour lui, si elle l'a jamais été.
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― Frérin ? Frérin, tu m'écoutes ?
Frérin sursaute et cesse de fixer la lente danse de la flamme de sa bougie. Il se tourne à moitié sur sa chaise pour rencontrer le regard bleu cerné de noir de sa petite sœur. Il lui adresse un sourire d'excuse ; elle se contente de tirer sur sa tresse de noblesse avec exaspération.
― Ça fait deux minutes que je t'appelle. Je peux savoir à quoi tu pensais ?
Le nain blond manque de répondre qu'il pensait à son Unique, mais rattrape de justesse les mots sur le bout de sa langue. Même s'il a une confiance totale en Dís, il ne peut pas se permettre de la mettre dans la confidence. Il doit garder cette faiblesse pour lui et espérer que jamais un nain du Conseil ne l'apprenne. Les conseillers de Thorïn seraient capables de faire assassiner sa Bella pour être certains que jamais il ne souillera la lignée des Durin avec du sang de Hobbit.
Il soupire, jetant un dernier regard à la flamme vacillante qui lui a rappelé des feux bien plus flamboyants se reflétant dans des cheveux d'encre. Depuis sa fuite, des mois auparavant, son cœur se tord d'inconfort à chaque minute, accroché à un fil tiré depuis la Comté.
― À rien d'impor…
― Ne me mens pas, Frérin. Je préfère encore que tu ne dises rien.
Le regard inflexible de la mère de famille semble le sonder jusqu'aux profondeurs de son âme ; il se détourne, mal à l'aise, se penchant sur le rapport que lui a demandé de lire Thorïn. Les lettres se brouillent et s'emmêlent sous ses yeux ; comme cinq minutes auparavant, avant de se perdre dans la contemplation de la bougie, il n'y comprend absolument rien.
― Je crois que je fatigue, rien de grave, tente-t-il néanmoins de la rassurer.
Il soulève les feuilles pour les rassembler et tape un côté du paquet contre le bois verni de son bureau, songeur. Il préfère vagabonder à travers les régions de la Terre du Milieu plutôt que d'être enterré sous des kilomètres de roches et de responsabilités. Au moins, son aîné n'a jamais exigé de lui qu'il l'aide à diriger de leur peuple. Jamais Frérin ne s'y est intéressé, même à Erebor, et Thorïn accepte ses escapades sans rien dire. Il a compris depuis longtemps qu'il ne sert à rien de lui imposer un rôle dont il ne veut pas.
Si les membres du Conseil râlent tant et plus à ce sujet, Thorïn réussit pour l'instant à les apaiser, surtout grâce à l'aide de leur sœur et l'existence de deux autres héritiers. Au moins, personne ne peut l'accuser de vouloir prendre la place de son aîné.
― Thorïn te cherche, soupire finalement Dís. Il semblerait qu'il ait un service à te demander.
Elle fait mine de se retirer, avant de sortir une enveloppe froissée et pliée de sa poche, la secouant dans les airs. Le bruit attire l'attention de Frérin qui se retourne à nouveau, plissant les yeux en voyant ce qu'elle tient.
― Aussi, un Rôdeur m'a remis une lettre pour toi, venant de la Comté…
En deux enjambées, Frérin est sur sa sœur et lui arrache la lettre des doigts, à sa grande stupeur. Le blond sent son cœur bondir de joie à l'écriture élégante, indéniablement féminine, et un immense sourire éclaire son visage. Belladone. Il ne peut s'agir que de la Hobbite, il ne connaît personne d'autre de la Comté. Mais comment a-t-elle réussi à lui envoyer une lettre ? Quoique, il est le seul Frérin des Montagnes Bleues, cela n'a pas dû être compliqué pour un Rôdeur de le retrouver.
― Frérin… De qui provient cette lettre ?
La voix de Dís le ramène à la réalité et son sang se gèle dans ses veines. Belladone a pris un énorme risque en lui écrivant et si quelqu'un l'apprend… Sa main tremble légèrement, mais il inspire profondément, avant de se tourner vers sa sœur.
― Une amie que j'ai rencontrée sur les routes. Je suppose que c'est son faire-part de mariage, elle devait se marier en rentrant chez elle.
― Une amie, hein, souffle la naine.
Elle secoue la tête, posant une main sur l'épaule de son aîné. Sans doute a-t-elle senti qu'il ment, mais il ne confirmera rien. Belladone est une amie mariée ; personne ne devrait lui en tenir rigueur s'il garde contact avec elle, non ? Surtout qu'il ne s'agit pas d'une elfe.
― Dis à Thorïn qu'il me trouvera ici, j'ai pas fini de lire le rapport.
Sa sœur lui adresse un regard circonspect, avant de relâcher son épaule en soupirant. Il lui adresse un sourire contrit, avant de décacheter la lettre dès que sa cadette ferme la porte derrière elle. Il se rassoit sur sa chaise, commençant à déchiffrer les lettres aussi rondes que les joues de la Hobbite.
Mon cher ami,
Enfin, si je puis encore vous appeler ainsi.
Je… Cette lettre est délicate à écrire, car j'ignore si j'ai imaginé notre amitié ou si même ces mots vous parviendront.
J'ignore pourquoi vous êtes parti si précipitamment cette nuit-là, me laissant me réveiller seule et presque confuse. J'en suis venue à la délicate conclusion que vous ne vouliez pas affronter des adieux, ce que je peux comprendre.
Nos soirées passées ensemble à rire et chanter des chansons me manquent, même si la quiétude du foyer me sied plus que je ne l'aurais pensé. Mon mari prend soin de moi et je ne regrette pas l'aventure. Peut-être ai-je passé l'âge, qu'en dites-vous ?
En vérité, le son de votre violon me manque bien plus que votre tendance à jurer en khuzdul dès qu'un caillou élisait domicile dans vos bottes !
J'aimerais vous revoir, Frérin, bien que j'imagine que la Comté doit vous sembler bien trop tranquille. Bungon a hâte de vous rencontrer - je lui ai beaucoup parlé de vous - et je suis sûre que vous vous entendriez très bien !
Que dire de plus…
Douce Mère m'en soit témoin, si vous ne me répondez pas, je viendrai vous chercher moi-même dans les Montagnes Bleues !
Votre dévouée,
Belladone Sacquet.
Frérin étouffe un sanglot en plaquant sa main contre sa bouche. Un étau comprime son cœur et il a envie de hurler à quel point elle est chère à ses yeux, qu'elle lui manque à en mourir, qu'il veut être à ses côtés et être celui qui la fait rire quotidiennement.
Son poing frappe la table alors qu'il repense au mari de son Unique. Il a beau ne pas le connaître, il le jalouse pour être celui qui avait la chance de vivre aux côtés de Belladone. Mais au moins la rend-il heureuse et il n'aurait pu espérer mieux pour elle.
Il hésite un instant, avant d'ouvrir le tiroir de son bureau et d'en sortir une feuille vierge. Il saisit sa plume et débouche l'encrier d'une main, avant d'y tremper doucement la pointe. Il commence à écrire avec hésitation, puis les mots viennent petit à petit avec plus d'aisance, aussi trompeurs qu'empreints d'une vérité qu'il a du mal à atténuer.
Ma très chère amie,
Croyez-moi que je regrette de ne pas vous avoir dit au revoir. Je reconnais avoir eu peur de nos adieux et j'ai préféré fuir.
Vous me manquez aussi. Cela faisait bien longtemps que je ne m'étais pas senti aussi bien avec quelqu'un qui n'est pas de ma famille, et je remercie Mahal de vous avoir placé sur ma route.
Je crains néanmoins ne pas avoir l'opportunité de vous rendre visite. J'ai malheureusement des responsabilités que je ne pourrai pas esquiver à nouveau avant longtemps, même si mon frère tente d'alléger un maximum ma charge.
Sans doute ne lui ai-je jamais dit combien je l'en remercie. Je m'en occuperai tout à l'heure ; il est à ma recherche. Je ne vous cache pas combien il sera agacé de me voir vous écrire plutôt que de venir à sa rencontre, mais je suis trop heureux de votre lettre pour remettre à plus tard votre réponse.
J'espère que votre époux et vous allez bien. D'ailleurs, votre smial est-il terminé et à votre goût ? J'ignore d'ailleurs comment reconnaître un bon smial, peut-être pourriez-vous m'éclairer à ce sujet ?
Avec toute mon affection,
Frérin, fils de Thraín.
Le jeune prince d'Erebor scelle sa lettre dans la foulée, puis la range dans sa poche avant de partir à la recherche du Rôdeur avant qu'il ne quitte les montagnes.
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Une relation épistolaire débute alors. Frérin, craignant de manquer les lettres de Belladone ou de faire attendre trop longtemps sa réponse, cesse ses vagabondages. Il refuse même la proposition de Thorïn de rendre visite à leur cousin Daín comme ambassadeur, au grand étonnement de son aîné. Et si cela lui ajoute des charges supplémentaires, le Conseil cesse néanmoins de râler à son propos.
En restant dans les Montagnes Bleues, il maîtrise ainsi la tentation de rejoindre la Hobbite dans la Comté. Mais il vit avec un pincement incessant au cœur, qui se transforme certains jours en poignard acéré, au point qu'il en reste alité. L'ombre de la solitude pèse sur lui, malgré la présence constante des siens à ses côtés.
Il ne s'écoule pas non plus une seule nuit sans qu'il ne rêve d'elle, de son sourire, de sa malice, de sa voix et de ses boucles lourdes. Il se réveille alors en sueur, les bras serrés autour de son oreiller comme s'il s'agissait de son petit corps.
Il se demande pourquoi aucun poète ne parle de la douleur et du manque dans les ballades. Si l'Unique apporte une joie inégalable, il sait désormais que le lien peut aussi être infiniment destructeur. Parfois, il est à deux doigts de prier Mahal pour mettre un terme à sa souffrance, incapable de s'imaginer vivre ainsi ne serait-ce encore un siècle. Mais il refuse de faire pleurer Belladone ou sa famille en mourant par lâcheté ; il tient bon malgré tout, espérant que sa torture finisse par s'alléger.
Ses espoirs ne furent pas déçus. Au fil des mois, la douleur s'affaiblit, devenant un bourdonnement familier dans sa poitrine dont Frérin s'accommode. Malgré des jours plus difficiles que d'autres, le nain fait bonne figure auprès de son frère et de sa sœur pour que ceux-ci ne s'inquiètent pas.
Puis, une nouvelle lettre de Belladone lui parvient, au début du printemps 2891.
Cher Frérin,
J'ai la fierté et l'immense bonheur de vous apprendre que je suis désormais mère d'un petit garçon. Bilbon est né lors des premières neiges et je regrette de ne pas avoir pu vous l'annoncer plutôt, mais rares sont les Rôdeurs à passer à Hobbitbourg en cette saison.
J'espère que votre Conseil ne vous charge pas trop et que vous pourrez un jour nous rendre visite. J'ai hâte de vous présenter mon fils. Je suis certain qu'il me ressemblera plus qu'à Bungon, même si mon époux s'obstine à dire qu'il sera plus Sacquet que Touque !
L'envie de repartir à l'aventure me démange. J'ignore pourquoi, mais je sais que ma vie sur les routes est pour l'instant révolue. Bilbon est trop jeune pour que je l'emmène avec moi. Mais je jure devant la Dame que je viendrais un jour vous voir dans vos montagnes, puisqu'elles vous tiennent loin de moi !
Votre amie dévouée
Belladone Sacquet.
Sa lecture lui crève le cœur. La douleur est si intenable qu'il a seulement le temps de rejoindre son lit avant de s'effondrer sur le matelas, la poitrine compressée comme s'il était écrasé sous une tonne de pierres. À chaque fois qu'il inspire, il a l'impression d'avoir un porc-épic coincé dans sa gorge ; des larmes élisent domicile au coin de ses yeux clairs.
Son Unique a un enfant et chaque fibre de son être hurle, souffrant de ne pas être à ses côtés, que ce ne soit pas son fils, son petit garçon.
Frérin ne sait même pas comment calmer sa douleur. Les nains ne souffrent pratiquement jamais du manque de leur Unique. Il s'agit même d'un événement célébré, encore plus que les mariages. L'âme-sœur qui leur est destinée, créée par Mahal lui-même… Rares sont ceux à la trouver durant leur existence, encore plus après la destruction d'Erebor qui a prise tant de vies. Mais il sait que cela n'arrêtera pas les membres du Conseil, s'ils apprennent que ses sentiments envers Belladone sont plus qu'amicaux. Il ne supporterait pas de la perdre ; il en mourrait certainement ou serait voué à une triste existence où plus rien n'a de goût.
Soudain, la porte de sa chambre s'ouvre sur le visage de Dís, dont les yeux sont plissés d'inquiétude.
― Frérin, tu n'es pas venu manger, est-ce que tu… Mahal, mon frère !
Elle claque le battant derrière elle et se précipite vers lui, posant une main sur son front humide de sueur. Il lui adresse un sourire crispé, avant d'ouvrir la bouche pour la rassurer. Elle ne lui en laisse néanmoins pas le temps, posant deux doigts sur sa gorge pour prendre son pouls battant.
― Je vais chercher Óin.
― Non !
Il se redresse brusquement et l'attrape vivement par le poignet, l'empêchant d'aller chercher leur cousin éloigné. Le guérisseur comprendrait sans nul doute les causes de son mal et personne ne doit le savoir. Sa petite sœur pince ses lèvres d'un air sévère, comme lorsque Fíli ou Kíli sont malades et rechignent à prendre leurs remèdes.
― Pas de ça avec moi, Frérin, gronde-t-elle. Tu es trop mal pour réfléchir correctement.
Il la supplie du regard, secouant lentement la tête, avant de se plier en deux. Son cœur semble se déchirer ; il agrippe sa tunique au niveau de sa poitrine, comme pour atténuer sa douleur, tandis que sa sœur passe doucement ses doigts dans ses cheveux blonds, aux nattes à moitié défaites.
― Óin… Il ne peut rien faire pour moi, Dís, je te le jure ! Ne l'appelle pas, je t'en supplie…
Il pose sa tête contre le bras de la mère de famille, laissant ses larmes couler sur ses joues creusées alors que la douleur s'atténue, maintenant le choc passé. Il sent cependant le lien le tirer tant et plus vers la Comté. Cette fois, il n'arrivera pas à se maîtriser. Il a besoin de la voir, il a besoin de vérifier de lui-même la véracité des propos de la lettre, même si cela le condamne à souffrir encore plus.
― Frérin… Qu'est-ce qui se passe ?
La voix de sa cadette se fait plus douce, plus tendre, pour le pousser à l'aveu. Mais il ne peut pas et il lève ses yeux humides vers son visage, l'implorant du regard de ne pas poser plus de questions. La compréhension se lit soudain sur son visage horrifié et elle l'enserre dans ses bras, enfouissant sa tête dans ses cheveux blonds.
― Ton amie est bien plus que ça.
L'affirmation le fait hoqueter, mais il refuse de nier ou de confirmer la supposition de Dís. Il s'accroche à elle avec un gémissement, alors qu'elle caresse doucement sa chevelure. Elle ne dit pas un mot de plus, le silence devenant plus oppressant à chaque seconde. L'interrogera-t-elle ? Le confiera-t-elle à Thorïn, au Conseil, décidera-t-elle de le couvrir ou de se protéger ?
― Cela restera entre nous, souffle soudain la mère de famille.
Il redresse lentement la tête pour croiser son regard à la fois inquiet et déterminé. Il a un frêle sourire, connaissant l'entêtement de sa petite sœur. Elle tiendra sa parole, quoi qu'il advienne, comme une vraie Durin. Quand bien même Frérin se fracasse contre toutes les traditions naines depuis sa naissance, ni Thorïn ni elle ne l'ont abandonné, le protégeant du mieux qu'ils le peuvent.
Il la remercie d'un hochement de tête, de peur que sa voix ne lui fasse défaut, avant de prendre une inspiration douloureuse. Il efface ses traces de larmes du revers de manche, tandis que DÍs saisit la brosse sur la table de chevet. Elle s'assoit derrière lui, défaisant ce qu'il reste de ses tresses pour mieux les refaire.
La caresse régulière et apaisante des crins de sanglier dans ses cheveux blonds lui permet de retrouver un rythme calme de respiration, avant que les mains fines de la naine ne masquent toute trace de sa crise.
― Je dirais à Thorïn que tu as ressenti le besoin de repartir. Cela ne t'est pas arrivé depuis un moment, ça ne l'étonnera pas. Mais… Reviens vite. Je ne sais pas combien de temps je pourrai te couvrir.
Il se retourne à moitié pour apercevoir ses yeux bleus briller de peur et ses mains trembler. Il lui prend alors la brosse et la pose sur le couvre-lit, puis entrelace leurs doigts. Il pose son front contre le sien, fermant un bref instant ses paupières. Même s'il serait difficile de quitter son Unique, il la mettrait en danger, tout autant que Dís, s'il ne revient pas dans les plus brefs délais aux Montagnes Bleues.
― Je te le jure. Je serai de retour pour l'anniversaire de Kíli.
Cela lui donne six mois au maximum pour faire l'aller-retour en Comté. Le voyage ne met que quelques semaines sans incident sur le chemin, ce qui lui laisse largement le temps de rentrer. Donner une date permettra aussi à Thorïn de calmer les membres du Conseil.
Parfois, il maudit son grand-père et sa cupidité qui leur ont fait perdre Erebor. Si le royaume avait encore été debout, riche et puissant, le Conseil n'aurait pas eu autant la mainmise sur sa vie. Après tout, il n'est que le second héritier ; il aurait pu se retirer de la succession à la naissance de Fíli. Il aurait eu mauvaise réputation, mais il aurait été plus libre de ses faits et gestes. De ses amours, sans doute pas, mais il aurait pu mieux gérer les choses. Aujourd'hui, il ne peut que subir et espérer pouvoir vivre avec.
Sa petite sœur finit par se défaire de son étreinte, le regardant tristement, avant de sortir de la pièce. Il se lève difficilement à son tour, ignorant la douleur sourde qui dévore son cœur, pour préparer ses affaires.
Quelques heures plus tard, il est sur les routes, s'éloignant de ses responsabilités pour rejoindre son Unique, le cœur battant et le fil de mithril relâchant doucement la pression sur sa poitrine.
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