Thème: Berceuse

Personnage: Harry Potter


Quelle était encore cette chanson ? Celle que la tante Petunia chantait à Dudley pour s'endormir... Harry ne parvenait plus à s'en souvenir. La chanson ne lui avait jamais été destinée mais à travers les planches de l'escalier qui passaient au-dessus du placard à balais, il avait pu entendre la voix féminine qui fredonnait des paroles douces sur une mélodie lente et envoutante d'une berceuse pour enfants. Il fermait alors les yeux pour mieux écouter et oublier l'obscurité de la petite pièce où il n'y avait ni chaleur, ni réconfort. Ça fonctionnait parfois mais souvent, les mots et la petite musique disparaissaient dans le son des pas lourds de l'oncle Vernon. S'il parvenait à se souvenir de cette chanson, il pourrait la chanter à James qui ne dormait pas. Il ne pleurait pas non plus d'ailleurs. Du fond de son berceau, ses deux yeux grands ouverts regardaient Harry ou plutôt la petite lumière qui émanait du bout de sa baguette. S'il en avait eu la force, peut-être qu'il aurait tenté de l'attraper comme une luciole. Cependant, James n'avait que quelques jours.

Les murs en bois de l'ancienne chambre de Bill grincèrent mais le petit garçon ne fit que remuer un peu. Après son accouchement, Ginny avait beaucoup insisté pour venir quelques jours au Terrier, dès qu'elle pourrait sortir de Sainte Mangouste. Harry n'avait pas protesté même s'il aurait probablement été préférable d'emmener James directement chez eux où une jolie pièce peinte en bleu et rose l'attendait depuis longtemps plutôt que dans cette chambre pour enfant improvisée. Le berceau en osier semblait d'ailleurs avoir bien servi et Harry ne doutait qu'il ait vu passer toute la famille Weasley, même Fred et Georges vu qu'il était assez grand pour deux. James ne semblait pas s'inquiéter des grincements de la petite nacelle ovale alors que Harry frémissait rien qu'à l'idée qu'ils puissent se transformer en un craquement brusque. Néanmoins, il considérait qu'il n'avait pas le droit de s'en plaindre car il savait pourquoi Ginny voulait être ici.

Alors que James était déjà né depuis une journée, Harry n'avait pas osé le prendre dans ses bras à l'hôpital et même si sa femme lui avait souri timidement quand il s'était contenté de se pencher au-dessus du berceau de verre, il savait qu'elle avait été très déçue. Elle avait sûrement eu peur qu'il ne revienne pas le lendemain. Ainsi, Ginny avait eu besoin d'être dans un lieu apaisant et familier. Il n'avait même pas essayé de la rassurer. Qu'aurait-il pu lui dire ? De toute façon, elle avait raison. Il avait peur... Devenir père avait été une décision facile mais quand James était finalement arrivé, Harry avait réalisé que l'être serait une tâche bien plus ardue...

Harry ne savait pas comment faire. Il n'avait jamais connu ses parents. La première image qu'il avait pu obtenir d'eux avait été celle donnée par le Miroir du Rised. Il se souvenait du bonheur qui l'avait envahi en les voyant apparaître ainsi sous ses yeux, suivi du manque indescriptible quand il avait dû se séparer de ce qui n'était pourtant qu'une illusion, mais dans laquelle il aurait pu se complaire et oublier de vivre. Les autres images lui avaient été amenées par ses confrontations avec Lord Voldemort et la dernière par la Pierre de Résurrection. Mais qu'y avait-il de réel dans tout cela ? Ce n'étaient sûrement que des projections de son désir le plus profond... Celui d'être aimé, protégé et préservé par une famille. Et il devait aujourd'hui incarner pour le petit James, une personne et un amour, qu'il n'avait jamais eu.

Harry n'avait jamais connu son père. Ce dernier ne pouvait donc lui servir de modèle bien qu'il ne doutât pas un instant de l'affection qu'il aurait reçu de sa part. D'autres hommes avaient croisé la route du sorcier, le premier étant l'oncle Vernon, ce tuteur qu'on lui avait imposé. Il ne pouvait rien en retirer de lui. Vernon avait été très sévère, voire cruel et Harry n'avait surtout jamais douté du fait qu'il était un homme faible. En cédant au moindre caprice de son fils Dudley, il avait ainsi transformé ce garçon en un véritable monstre d'égoïsme sans la moindre compassion. Harry ne pouvait oublier à quel point voir son oncle se décomposer devant Hagrid l'avait réjoui. Le demi-géant avait été dès cet instant son sauveur et son premier guide dans le monde des sorciers. Harry ne pourrait jamais suffisamment le remercier pour l'avoir pris sous son aile dès le Chemin de Traverse. Néanmoins, on pouvait douter du fait qu'il aurait pu faire un père exemplaire. Hagrid était chaleureux et bienveillant mais on ne pouvait pas dire que l'élevage d'Aragog eût été un franc succès ou que la séquestration de son petit frère Graup puisse être élevé en exemple d'éducation. Harry avait ensuite vraiment été heureux de faire la connaissance de son parrain Sirius Black et c'est avec beaucoup de nostalgie qu'il imaginait la vie qu'ils auraient pu avoir s'ils avaient habité ensemble. Cependant, le sorcier restait lucide. Sirius avait beau avoir été attentionné à son égard, il était également impulsif, arrogant et irresponsable. Une enfance avec lui l'aurait transformé sans aucun doute en une version prétentieuse de Fred et Georges. Il passa directement à Remus Lupin, un homme réservé et loyal. Harry regretta profondément qu'il soit mort si vite... Il aurait sûrement été un père formidable pour Teddy et un modèle de père à suivre pour lui. Ce n'était pas tout. Il y avait eu dans la vie du sorcier bien d'autres hommes, plus ou moins positifs, comme Albus Dumbledore et Severus Rogue. Néanmoins, malgré le fait qu'ils furent présent pour l'épauler aux pires moments de sa vie, Harry devait admettre qu'il dépeignait surtout ces hommes par le mystère qui les entourait. Il avait cru les connaître mais quand il les perdit, il avait réalisé qu'il ne savait d'eux que bien peu de choses. Le sorcier écarta aussi Maugrey dont il n'avait réellement connu que l'imposteur qui l'avait remplacé durant une année et dont l'instabilité le disqualifiait d'office. Sans savoir pourquoi, Harry pensa à Lucius Malfoy. Cet homme l'avait marqué et il rejoignait avec l'oncle Vernon, la liste de ceux dont il ne pourrait définitivement jamais s'inspirer. Le sorcier avait beau l'avoir vu dans ses moments de faiblesse, Harry gardait de lui l'image d'un homme froid, autoritaire et distant. Une immense tristesse l'envahit directement après car il était à présent certain que Lucius Malfoy était le genre d'homme qui n'avait pas pris son fils dans ses bras à la naissance.

James ne dormait toujours pas. Harry savait que murmurer les paroles d'une demi-chanson ou caresser son petit ventre ne mènerait à rien. Il fallait qu'il berce l'enfant. Mais comment faire ? Fallait-il qu'il glisse ses mains sous son petit corps ? Par la gauche ? Par la droite ? Une main sous une fesse ? Une autre au niveau cou ? Et puis comment le tenir ? C'est la main qui allait sous la tête ou le coude ? On portait le bébé à la verticale ou au contraire on le gardait bien horizontal ? Alors qu'il réfléchissait, un bruit discret se fit entendre derrière Harry. C'était la porte de la chambre qui venait de s'ouvrir doucement. Quelqu'un entra et referma silencieusement. Des pas étouffés s'approchèrent du berceau et s'arrêtèrent à hauteur du sorcier. Ce dernier se serait attendu à une petite main se posant sur son épaule et la voix de Ginny qui lui aurait dit « Je vais le faire... Vas te coucher. » Mais c'est une étreinte bien masculine qui entoura ses épaules. Dans l'obscurité de la chambre, Harry devina le reflet des lunettes de Monsieur Weasley.

« Il ne dort toujours pas ? Dit l'homme tout bas.

-Non... souffla Harry.

-Ginny nous faisait des choses comme ça, à Molly et à moi. Elle ne pleurait pas beaucoup et quand elle nous fixait, ce n'était pas toujours facile de savoir ce qu'elle voulait. »

Monsieur Weasley libéra les épaules de Harry, plongea ses bras dans le berceau sous le regard hébété du sorcier et en ressortit le petit James sans difficulté. Pour lui, c'était un geste naturel, inné. Il mit l'enfant contre lui et le berça un peu. Puis il se tourna vers son beau-fils.

« Mets tes bras comme les miens, Harry, dit-il distraitement.

-Euh comme ça ? répondit Harry en essayant d'imiter au mieux les bras de Monsieur Weasley qu'il voyait à peine dans la pénombre.

-Oui, c'est ça et reste bien ferme. Il est léger mais il a son poids. Ce n'est pas du linge. »

Monsieur Weasley s'approcha de Harry et déposa James dans ses bras complètement immobile.

« C'est ça, tiens bien sa tête », dit-il en ajustant un peu le coude de son beau-fils.

Pour la première fois Harry portait James et il sentit qu'il n'y aurait peut-être jamais plus belle victoire. Ce soulagement fut cependant de courte durée car l'enfant commença à gémir.

« Je dois le remettre dans le berceau ? Demanda Harry, déstabilisé par les pleurs qui commençaient.

-Non, dit calmement Monsieur Weasley. Il a juste mouillé sa couche. Viens, nous allons le changer. »

Avec James dans ses bras, Harry suivit l'homme qui quittait la chambre et dont la modestie et la gentillesse discrète lui avait fait oublier les sept enfants qu'il avait élevé durant sa vie avec patience et dévouement. Alors qu'ils franchissaient la porte, la voix de Monsieur Weasley s'adressa encore à lui:

« Et après ça, je t'apprendrai une vraie berceuse. »