Thème : normal
Personnage : Argus Rusard
Après avoir arpenté les longs couloirs du sous-sol de Poudlard, Argus Rusard finit par se faire une raison. Il ne trouverait aucun élève ici. Alors, d'un pas traînant il rejoignit le grand escalier de pierre et revint au premier étage. Il était bien décidé à parcourir long couloir de l'aile sud pour gagner la bibliothèque où il aurait plus de chance de prendre sur le fait quelques maudits garnements qui auraient eu l'audace de quitter leur lit.
Argus ne comptait plus les nuits où il avait fini par arpenter ce long corridor durant ses nombreuses années de service à Poudlard. Et pourtant, à chaque fois qu'il y pénétrait, il ne pouvait s'empêcher de ressentir un profond malaise. Il y avait évidemment cette obscurité intimidante à peine troublée par la lueur de sa lanterne mais le concierge devait bien admettre que ce n'était pas cela la cause de son trouble.
En fait, il y avait surtout ces grandes fenêtres tout le long du couloir. Lorsqu'il faisait jour, elles étaient évidemment très belles car permettaient de contempler les plaines vertes du parc de Poudlard qui, lorsqu'elles n'étaient pas envahies par ces insupportables élèves, étaient des lieux paisibles et rassurants. On pouvait s'asseoir sur les larges rebords pour rêvasser, lire, ou alors se moquer des oiseaux imbéciles qui s'approchaient des carreaux et puis battaient en retraite en découvrant soudainement un visage humain les fixant ou ce chat qu'il n'avait pas vu...
Mais après le coucher du soleil, ces fenêtres et surtout les environs qu'elles encadraient étaient bien différents. Et Argus ne pouvait s'empêcher de repenser aux fenêtres du salon de la petite maison où il habitait avec sa mère. Elles allaient du sol au plafond et durant la journée, elles offraient une jolie vue sur le jardin et surtout sur Madame Rusard qui plantait des pétunias, taillait les rosiers et arrachait les mauvaises herbes. Mais à la nuit tombée, comme pour le parc du château de Poudlard, tout était soudainement beaucoup moins familier. Néanmoins, il ne s'en inquiétait pas à l'époque et lisait tranquillement sur le canapé sans se soucier de rien.
En arpentant le couloir sud, Argus trouvait que tout aurait été pour le mieux si cette situation avait perduré. Lire sur le canapé, comme un moldu ordinaire, sans se demander si la silhouette au fond du jardin était bien celle du vieux pommier tordu ou s'il fallait d'intéresser de plus près à ces deux petites lumières jaunes et immobiles. Et ces formes étranges et difformes, s'agissait-il bien du reflet de la pendule sur la fenêtre ? Et ces frappements sur la vitre venaient-ils de la branche du lierre qui s'était décroché du mur ? Et lorsque la chatte hérissait soudainement son poil en fixant le jardin, fallait-il y voir un caprice et se demander avec anxiété ce qu'elle pouvait bien avoir vu ? De toute façon, il n'y avait presque rien à voir... L'obscurité dissimulait les pétunias, les rosiers et toutes choses qui auraient pu rôder à l'extérieur, comme ces rongeurs auxquelles le jeune Argus associait les petits cris étouffés qu'il entendait de temps à autre.
Avant de connaître sa condition de cracmol, ces petits bruits ou ces ombres ne le préoccupaient guère. Un moldu normal et raisonné ne s'attend pas à ce que le craquement d'une branche soit autre chose que le travail du bois ou le fait d'un animal nocturne. Mais dès que l'on sait que les loups-garous et les dragons existent quelque part, on est beaucoup moins tranquille après le coucher du soleil, surtout quand on n'a pas de vrais pouvoirs magiques pour se défendre. Car si la chatte qui hérisse le poil est bien effrayée par une chose difforme et tordue qui toque à la vitre et fixe l'occupant du salon de son regard jaune, que pourrait-il bien faire ? Cette chose l'aurait déjà vu et il n'aurait aucun moyen pour l'affronter, comme ces indignes petites crapules qui fréquentaient Poudlard. Alors, n'était-ce pas une situation plus enviable quand il ne pouvait pas imaginer que cette chose puisse seulement exister ?
C'est à cela que songeait Rusard en regardant amèrement les fenêtres de l'aile sud. A tout ce qu'il pouvait y avoir derrière, dans le parc de Poudlard, à toutes ces créatures terrifiantes dont il avait appris l'existence au début de son adolescence mais qu'il ne pourrait jamais combattre. A la possibilité qu'elles soient là, tapies dans la nuit. Que ce craquement de branche qu'il entendait pouvait être de leur fait. Et qu'il aurait préféré ne jamais le savoir.
