Chapitre 2

Elrond retint aussitôt Eowyn dans ses bras pour l'empêcher de tomber. Il agit avec tant de prévoyance que le malaise de la princesse passa totalement inaperçu. Elle revint à elle au bout de quelques secondes et se laissa emmener par le seigneur elfe à l'écart de la foule.

- Pardonnez-moi, dit-elle faiblement en essayant de respirer de grandes bouffées d'air. Je ne sais pas ce qui m'est arrivé...

- Comment vous sentez-vous ? s'enquit Elrond, qui continuait de la tenir par les épaules pour prévenir une nouvelle chute.

Éowyn s'efforça de ne pas regarder l'Anneau de Pouvoir qui se trouvait désormais à deux doigts de son visage et répondit d'une voix mal assurée :

- Je... Je crois que ça va aller...

- Voulez-vous que je vous apporte un peu d'eau ?

- Non, je vous remercie... Je crois que j'ai juste besoin d'air...

- Allons dehors, dans ce cas, proposa Elrond. La chaleur a dû retomber et vous pourrez y respirer plus à votre aise.

Le semi-elfe accompagna la jeune femme hors des murs de la salle du trône, et tous deux se retrouvèrent bientôt devant la Place de la Fontaine. Comme l'avait supposé Elrond, la nuit avait fini par dissiper la chaleur du jour. Une légère brise soufflait du sud et faisait bruire les branches fleuries de l'Arbre Blanc du Gondor. La sensation du vent caressant son visage redonna quelques forces à Éowyn. Elle marcha jusqu'au parapet circulaire qui entourait la cour et s'y accouda pour admirer la vue. En contre-bas s'étendait la cité fortifiée de Minas Tirith. Même à cette heure tardive, elle brillait encore de mille feux, éclairée par la chaude lumière des foyers et les doux rayons de la lune. Cette atmosphère si paisible contrastait étrangement avec l'agitation qui régnait dans le Hall de la Tour. Loin du bruit des festivités, Éowyn sentait son esprit retrouver peu à peu sa lucidité. Elrond la rejoignit en silence.

La jeune femme lui adressa un sourire de reconnaissance. Elle appréciait la discrétion dont il avait fait preuve en lui portant assistance. Pour rien au monde elle n'aurait souhaité attirer l'attention sur elle dans un tel moment de faiblesse. Grâce à lui, personne n'avait remarqué sa défaillance – pas même Faramir.

Se sentant désormais coupable d'avoir fait perdre son temps au Seigneur de Fondcombe, Éowyn s'excusa à nouveau auprès de lui et l'encouragea à retourner profiter du bal.

- Je ne voudrais pas vous importuner plus longtemps, ajouta-t-elle d'un air penaud. Vos enfants risquent de s'inquiéter de ne plus vous voir...

- Êtes-vous sûre de ne plus avoir besoin de moi ?

- Je vous assure que je me sens déjà mieux, affirma Éowyn avec un sourire qui se voulait rassurant. L'air frais de la nuit me fait beaucoup de bien. Je vais rester ici encore un peu pour me ressourcer.

- Prenez soin de vous, lui souhaita Elrond avant de s'éloigner à pas lents.

Le calme de la cour n'était perturbé que par le clapotis de l'eau de la fontaine. Seule avec ses pensées, Éowyn ferma les yeux pour mieux se recueillir. Elle n'arrivait toujours pas à s'expliquer pourquoi elle s'était sentie aussi mal au contact de l'Anneau de l'Air. Comment avait-il pu lui faire un tel effet alors qu'il était censé avoir perdu tous ses pouvoirs ?

À vrai dire, il y avait bien d'autres choses qu'elle n'arrivait pas à comprendre... Comme la raison pour laquelle elle continuait à faire toujours autant de cauchemars. C'était comme si elle n'avait jamais entièrement guéri de la blessure que lui avait infligée le Roi-Sorcier d'Angmar lors de la bataille des champs du Pelennor. Certes, Aragorn lui avait sauvé la vie en la soignant grâce à la feuille d'athelas, mais il semblait qu'elle avait gardé les séquelles de la malédiction des Nazgûl. L'Ombre Noire – car c'était ainsi que ce mal se nommait – continuait de troubler son sommeil par des visions d'horreur et de désolation. Des silhouettes noires encapuchonnées hantaient ses rêves et la réveillaient en sursaut au beau milieu de la nuit. Elle en venait à craindre de se rendormir, redoutant de voir son esprit tourmenté par de nouvelles scènes de massacre et d'épouvante.

Faramir, lui aussi, avait été victime de l'Ombre Noire. Touché par une flèche lors de la retraite d'Osgiliath, il devait également son salut aux mains guérisseuses d'Aragorn. À la différence d'Éowyn, cependant, il semblait totalement rétabli. Son sommeil était si profond qu'il ne s'apercevait même pas des insomnies dont souffrait sa femme. Elle partageait pourtant son lit et il lui arrivait parfois de se mettre à pleurer lorsque ses cauchemars devenaient insoutenables. Mais il fallait croire qu'elle étouffait trop bien ses sanglots, car jamais ils ne troublaient le repos de son époux...

Jalouse de le voir passer des nuits aussi paisibles, Éowyn lui en voulait d'ignorer sa détresse. Si seulement il pouvait la réconforter et l'aider à surmonter ses angoisses... Si seulement il pouvait la prendre dans ses bras et sécher ses larmes... Hélas, elle était seule. Seule avec ses démons. Abandonnée à son sort, elle se demandait si Faramir l'aimait toujours... Il fut un temps où il paraissait bouleversé à la vue de ses pleurs. Ce temps remontait au début de leur relation, alors que la jeune femme, encore affligée par la mort de Théoden, ne pouvait empêcher ses larmes de couler à la moindre évocation de son oncle. Son chagrin semblait alors plonger Faramir dans le plus grand désarroi, et il ne savait que faire pour consoler celle qu'il aimait.

À présent, les larmes d'Éowyn le laissaient parfaitement indifférent. Sans doute s'était-il lassé de la voir pleurer pour un rien. À la moindre dispute ou contrariété, Éowyn avait bien de la peine à cacher ses émotions. Faramir, pensant qu'elle jouait la comédie, avait fini par ne plus prêter attention à ses sensibleries. Si vraiment il l'aimait encore, alors il était évident qu'il l'aimait moins qu'avant. Il avait dû se rendre compte qu'elle n'était pas l'épouse idéale qu'il avait imaginée. Pour Éowyn, ce mariage était devenu la cage dans laquelle elle avait toujours craint de se voir enfermée. Renonçant à ses rêves de gloire, elle avait dû se plier à la routine d'une vie de couple où tout ce qui lui était désormais demandé était de donner une descendance au Prince d'Ithilien.

Faramir l'avait-il jamais aimée pour ce qu'elle était vraiment ? Avait-il jamais deviné ce qui se cachait tout au fond de son cœur ? Qui donc pouvait prétendre la connaître aussi bien qu'elle-même ?

Les pensées d'Éowyn se troublèrent alors au souvenir de Gríma. N'était-ce pas cet homme qui un jour lui avait donné l'impression de lire en elle comme dans un livre ouvert ? À la mort de Théodred, lorsqu'il était venu la trouver au chevet du défunt, ne lui avait-il pas cruellement rappelé à quel point elle était seule ? Pourquoi n'avait-elle pu s'empêcher d'écouter les paroles empoisonnées de ce serpent ? Sans doute parce que ses mots pleins de venin étaient aussi pleins de vérité...

Comment avait-il réussi à découvrir ses angoisses les plus profondes ? Sa peur de voir sa vie se rétrécir ? Sa crainte de rester derrière des barreaux jusqu'à ce que l'usure et l'âge les acceptent ? Se pouvait-il qu'il l'aimât au point de connaître ses moindres secrets ? S'était-elle trompée en pensant qu'il ne faisait que la désirer ? Lui qui épiait chacun de ses gestes en la couvant du regard, lui qui hantait chacun de ses pas en la poursuivant de ses assiduités... Était-il finalement le seul à l'avoir comprise ?

Toutes ces questions demeureraient à jamais sans réponse. Cela faisait plus d'un an que Gríma était mort, abattu par des archers hobbits après avoir tué son maître Saroumane. Éowyn, qui était restée de marbre en apprenant la nouvelle, continuait de penser que Gríma avait bien mérité son sort, après tout le mal qu'il avait fait... Désormais, elle pouvait être sûre qu'il ne l'importunerait plus.

Un souffle glacial tira subitement la jeune femme de ses pensées. Rouvrant les yeux, elle s'aperçut que l'air s'était nettement refroidi. Depuis combien de temps était-elle restée plongée dans ses réflexions ?

« Il est ici » murmura quelqu'un derrière elle.

Éowyn se retourna aussitôt pour voir qui avait parlé, mais constata que la Cour de la Fontaine était vide. Seule la Tour Blanche d'Ecthelion se dressait face à elle, la dominant de toute sa hauteur.

« Il t'attend » reprit la voix dans un sifflement lugubre.

Le cœur battant, Éowyn réalisa que ces mots provenaient du sommet de l'édifice. Elle leva la tête pour essayer de l'apercevoir, mais elle fut prise d'un soudain vertige et dut se retenir à la rambarde pour garder l'équilibre.

« Viens à lui. »

Une sueur froide commença à perler sur son front. En dépit de la terreur que lui inspirait cette voix d'outre-tombe, Éowyn s'approcha instinctivement de la tour. Pourquoi se sentait-elle attirée par elle comme un aimant ?

Elle remarqua une petite porte au pied de l'édifice et se dirigea vers elle sans même s'en rendre compte. Posant une main tremblante sur le vantail, elle le poussa doucement et le vit s'ouvrir sans résistance. Tout semblait se passer comme dans un rêve... La pièce dans laquelle elle entra était plongée dans le noir, mais lorsque son regard se fut habitué à l'obscurité, elle parvint à distinguer sur sa gauche une rangée de marches qui montaient le long du mur.

« Hâte-toi » lui ordonna la voix.

Éowyn obéit sur-le-champ et gravit l'escalier. De fines ouvertures pratiquées dans le mur laissaient passer les rayons de la lune, éclairant ainsi les marches sur lesquelles la jeune femme posait précautionneusement les pieds. Elle arriva bientôt dans une salle circulaire au milieu de laquelle se tenait une large colonne en pierre blanche. Celle-ci était si haute qu'elle paraissait rejoindre le sommet de la tour en se fondant dans les ténèbres. Elle devait se trouver juste au-dessus de la salle du trône...

Poussée par la curiosité, Éowyn fit le tour du pilier et découvrit une entrée à sa base. Elle franchit le seuil et se retrouva au pied d'un escalier en colimaçon qui s'élevait à l'intérieur de la colonne. De nouveaux murmures résonnèrent au-dessus de sa tête :

« Il t'appelle. »

La jeune femme comprit qu'elle n'avait d'autre choix que de poursuivre son ascension. Elle était comme envoûtée par cette voix, et rien ne semblait pouvoir rompre ce charme. Grimpant les premières marches qu'elle parvenait à peine à discerner, elle finit par se retrouver dans l'obscurité la plus totale. Seul le mur sur sa gauche l'aidait à se repérer, lui offrant un appui sur lequel elle gardait sa main posée constamment. Elle n'aurait su dire combien de temps dura sa progression. Elle s'arrêtait régulièrement pour reprendre son souffle, ignorant à quelle hauteur elle était arrivée. Elle ne distinguait ni les marches qu'elle avait gravies, ni celles qu'il lui restait encore à monter, les unes se perdant dans des profondeurs abyssales, les autres disparaissant à des hauteurs vertigineuses.

« Viens à lui » répéta la voix sépulcrale.

L'ascension d'Éowyn lui sembla durer une éternité. À bout de forces, elle se demanda si cette tour ne s'élevait pas jusqu'à l'infini... Lorsqu'enfin une pâle lueur apparut en haut de l'escalier, la jeune femme reprit courage et acheva de monter d'une seule traite les dernières marches. Celles-ci la menèrent dans une nouvelle pièce circulaire, entourée de fenêtres par lesquelles s'engouffrait un vent glacé. Éowyn s'approcha de l'une d'elles pour observer les étoiles. Elles paraissaient si près qu'elle avait l'impression de pouvoir les toucher rien qu'en tendant le bras... Mais ce qui l'impressionna le plus, ce fut la vue grandiose qui s'offrit à ses yeux sur les environs de Minas Tirith. Ici, à trois cents pieds au-dessus de la Place de la Fontaine, son regard portait jusqu'à une demi-douzaine de lieues à la ronde. Plus loin encore que les champs du Pelennor où elle avait affronté le Roi-Sorcier d'Angmar, elle pouvait apercevoir les reflets de l'Anduin qui serpentait au milieu des plaines. Elle arrivait même à distinguer la lisière de la forêt de Drúadan au nord-ouest, et ses chères collines d'Emyn Arnen au sud-est.

« Il est ici » reprit la voix qui semblait cette fois provenir du plafond. « Rejoins-le. »

Éowyn leva les yeux et chercha à comprendre où pouvait bien se cacher cette chose qui continuait inlassablement de l'appeler. Elle pensait pourtant être arrivée au dernier niveau de la tour... Existait-il encore un autre étage au-dessus de sa tête ?

Ce fut à cet instant qu'elle entrevit une petite porte dissimulée dans la pénombre. Attirée par cette entrée qui venait d'apparaître comme par enchantement, Éowyn posa sa main sur le panneau de bois et exerça une faible pression. La porte pivota silencieusement sur ses gonds, donnant sur une nouvelle rangée de marches. Cet escalier était bel et bien le dernier, car il la conduisit enfin sous le dôme de la tour. Elle émergea dans une chambre ronde, au milieu de laquelle brillait une sphère luminescente, posée sur un piédestal. Les lumières qui dansaient au cœur de ce globe étaient si fascinantes qu'elle était incapable d'un détourner le regard. Elle entrouvrit la bouche de stupeur lorsqu'elle réalisa qu'il ne pouvait s'agir que de la Pierre de Vision de Minas Anor, celle-là même que Denethor avait osé utiliser et qui avait fini par lui faire perdre la raison. Sa folie l'avait poussé à s'immoler par le feu en gardant le Palantír serré entre ses mains, et l'on disait que seule une personne dotée d'une volonté de fer pouvait à présent voir dans cette pierre autre chose que deux mains de vieillard se consumant dans les flammes...

« Approche. »

Cette fois, l'origine de la voix ne faisait plus aucun doute : elle venait du Palantír lui-même. Éowyn avança d'un pas. Les reflets lumineux qui s'agitaient à la surface de la sphère scintillèrent avec plus d'intensité encore. Malgré son éblouissement, la jeune femme ne put résister à la tentation de s'approcher davantage. Poussée par le besoin impérieux de toucher la pierre clairvoyante, elle posa ses deux mains dessus et sentit alors une douce chaleur irriguer tout son corps. Un profond sentiment de bien-être l'envahit et elle ferma les yeux comme pour mieux savourer cette sensation enivrante.

« Éowyn. »

La Princesse d'Ithilien rouvrit aussitôt les yeux à l'appel de son nom. La voix qu'elle venait d'entendre avait changé de timbre. Ce n'étaient plus ces chuchotements à peine perceptibles qui l'avaient guidée du pied de la Tour Blanche jusqu'à son pinacle, mais une voix claire et masculine qui s'efforçait désespérément d'attirer son attention.

« Éowyn ! »

La voix sortait toujours du Palantír qu'elle tenait entre les mains. Ses éclats aveuglants avaient fini par s'estomper pour laisser place à des images mouvantes et floues, qui semblaient peu à peu se préciser. Bientôt, la forme d'un visage se dessina à l'intérieur de l'orbe. Un visage au teint livide, aux lèvres fines et violacées, encadré de longs cheveux noirs... Deux yeux d'un bleu glacial apparurent au milieu de cette figure fantomatique, et Éowyn sentit soudain son cœur se figer d'effroi.

- Gríma ? prononça-t-elle avec effarement.

Elle ne pouvait y croire, et pourtant, c'était bien le visage de cet homme qu'elle voyait à travers le Palantír... Aussi net, à présent, que s'il se tenait face à elle... Désemparée, Éowyn retira ses mains de l'orbe et s'en écarta brusquement, en proie à une terrible certitude : Gríma Langue de Serpent était vivant.