Chapitre 3
Les trois archers hobbits qui avaient abattu Gríma à Cul-de-Sac avaient jeté son corps dans le Brandevin pour s'en débarrasser au plus vite. En vérité, seul l'un d'eux avait su viser juste avec son arc, et des trois flèches qui étaient parties, seule la sienne avait atteint sa cible. Elle était venue se planter dans le dos de Langue de Serpent, le tuant sur le coup, à en juger par la façon dont il s'était effondré sans plus jamais se relever.
Portée par le courant de la rivière, la dépouille de l'ancien serviteur de Saroumane avait lentement dérivé vers l'est, traversant la Comté jusqu'au Pays de Bouc. C'était là qu'elle avait terminé sa course, s'échouant sur la berge, à l'orée de la Vieille Forêt. Vue de loin, elle ne ressemblait qu'à une masse noire indistincte, surmontée d'une flèche à plume d'oie. En s'approchant, on reconnaissait cependant les contours d'une forme humaine, recouverte d'une fourrure noire imbibée d'eau et d'une cape noire ondoyant doucement à la surface. De longs cheveux noirs flottaient autour d'un visage à moitié immergé et pâle comme la mort.
Ce fut Baie d'Or qui découvrit le corps de Gríma. Ce matin-là, elle était partie se promener le long du Brandevin à la recherche de champignons sauvages, fredonnant en chemin l'une de ses ballades favorites. Elle s'était soudain arrêtée de chanter lorsqu'elle avait aperçu sur le rivage cet étrange amas de vêtements sombres. Réalisant qu'il s'agissait d'un homme, elle s'était précipitée à son secours pour le tirer hors de l'eau et le coucher sur le flanc. La flèche qui dépassait de son dos laissait peu d'espoir de le voir donner le moindre signe de vie, et pourtant...
Gríma reprit connaissance en sentant le contact de la roche contre sa joue. Il ouvrit faiblement les yeux, et la première chose qu'il vit apparaître dans son champ de vision fut le petit pied nu de Baie d'Or. Lorsque celle-ci remarqua que l'étranger venait de retrouver ses esprits, elle se pencha aussitôt sur lui et s'exclama d'une voix cristalline :
- Quel soulagement de vous voir éveillé ! C'est une chance que je vous aie trouvé sur ma route.
Gríma remua légèrement comme pour chercher à se relever, mais la Fille de la Rivière, craignant de le voir s'affaiblir dans sa vaine tentative, le retint en posant une main protectrice sur son épaule.
- Gardez vos forces, mon ami. Je vais vous aider à vous remettre debout.
Troublé par cette voix si apaisante, Gríma tourna faiblement la tête pour essayer de distinguer les traits de sa bienfaitrice. Le visage qui se présenta devant lui était celui d'une jeune femme aux yeux clairs et souriants, dont les longs cheveux dorés ondulaient gracieusement jusqu'aux épaules. Croyant reconnaître celle qui n'avait jamais cessé d'habiter ses pensées, Gríma entrouvrit la bouche de stupeur.
- Éowyn..., murmura-t-il dans un souffle.
Ce mot seul sembla lui coûter toute son énergie, car sa tête s'affaissa sur la roche contre laquelle elle était appuyée, et il referma les paupières.
- Éowyn ? répéta Baie d'Or sans comprendre. Qui est-ce ?
Mais Gríma resta immobile et silencieux. Il venait de retomber inconscient.
Lorsqu'il revint à lui, Langue de Serpent eut toutes les peines du monde à comprendre comment il avait pu arriver jusqu'ici. La pièce dans laquelle il se trouvait était longue et basse de plafond, éclairée par deux fenêtres situées à chaque extrémité : l'une tournée vers l'est et l'autre tournée vers l'ouest. Du lierre grimpait le long des murs en pierre et donnait l'impression que la nature avait élu domicile dans cette humble chaumière. Un feu de cheminée crépitait joyeusement en répandant une douce odeur de plantes aromatiques.
Allongé sur une table en bois ciré, Gríma entendait près de lui de gais sifflements, entrecoupés parfois de paroles de chanson dont le sens lui échappait totalement :
« Holà ! Viens gai dol ! derry dol ! et gai ho,
Baie d'Or, Baie d'Or, gaie baie jaune, oh ! »
Un petit homme brun et barbu apparut bientôt devant lui. Son front sillonné de rides lui donnait l'air d'un vieillard, mais ses yeux bleus et rieurs brillaient comme ceux d'un enfant. Il portait une veste bleue et des bottes jaunes, et tenait entre ses mains un mortier et un pilon en bois avec lesquels il écrasait ce qui ressemblait à des graines. Sa chansonnette prit fin lorsqu'il s'aperçut que Gríma était sorti de sa léthargie.
- Ah, mais voilà que notre invité est de retour parmi nous ! s'écria-t-il d'une voix joviale.
Sa bonne humeur faisait presque oublier qu'il se tenait face à un moribond gisant sur la table de sa salle à manger. Pour autant, la douleur que ressentait Gríma entre ses omoplates lui rappelait cruellement que la flèche qui l'avait abattu était toujours plantée dans son dos. Qu'attendait donc cet homme pour la lui enlever ? Prenait-il un malin plaisir à le laisser souffrir ?
Gríma se demandait où était passée la femme qui l'avait trouvé sur la berge et qu'il avait prise pour Éowyn... Comment avait-elle fait pour le transporter jusqu'ici ? Était-elle déjà repartie ?
- Baie d'Or va vous apporter de quoi calmer la douleur, reprit le vieil homme, avant de se diriger vers la cheminée et de verser le contenu de son mortier dans une marmite qui bouillonnait au-dessus des flammes.
Gríma entendit un léger bruissement et vit alors réapparaître la Fille de la Rivière. Elle était vêtue d'une robe verte aux reflets d'argent, et portait à la taille une ceinture dorée, façonnée comme une chaîne d'iris des marais et de myosotis. Souriante, elle se pencha vers lui et présenta devant ses lèvres une coupe pleine d'un liquide doré.
Langue de Serpent recula instinctivement la tête. Il s'était toujours méfié des breuvages inconnus, en particulier depuis qu'il avait commencé à empoisonner Théoden.
- Soyez sans crainte, le rassura Baie d'Or. Une gorgée de cette potion et vous ne sentirez bientôt plus vos blessures.
Ces paroles bienveillantes suffirent à chasser les soupçons de Gríma, et celui-ci entrouvrit la bouche pour laisser la jeune femme y faire couler le contenu de la coupe. La boisson qu'il avala avait un goût de thym et de miel. Au bout de quelques secondes à peine, ses maux disparurent entièrement, et une douce chaleur se répandit dans son corps.
- Parfait ! se réjouit le vieillard en se frottant les mains. Maintenant, je vais pouvoir vous retirer cette vilaine flèche.
Sans plus attendre, il empoigna l'arme à sa base et l'arracha d'un grand coup sec.
- Çà par exemple, elle était bien enfoncée ! s'exclama-t-il en la brandissant devant lui.
Un flot de sang s'échappa de la plaie de Gríma et commença à imprégner la fourrure noire qu'il avait toujours sur les épaules. Le vieil homme ne se rendit cependant compte de rien, car il était bien trop occupé à examiner la pointe de la flèche qu'il venait d'extraire.
- Oh oh ! Une flèche de hobbit ! commenta-t-il. Il est rare que les hobbits en arrivent à utiliser la violence. Je me demande bien ce que vous avez fait pour les énerver à ce point...
Gríma garda le silence et repensa à la façon dont il avait tué Saroumane. Cédant à la rage que son maître avait fait naître en lui, il l'avait attaqué par surprise, se jetant sur son dos et lui tirant la tête en arrière pour lui trancher la gorge. Même s'il venait ainsi de débarrasser la Terre du Milieu de l'un des plus redoutables serviteurs de Sauron, cet acte de traîtrise n'avait pas vraiment de quoi le rendre fier...
- Tom ! Tom ! s'écria Baie d'Or d'un ton alarmé. Fais donc attention à ce que notre hôte ne se vide pas de son sang !
Sur ce, elle accourut vers le blessé avec une serviette blanche qu'elle appliqua promptement à l'endroit où s'était trouvée la flèche. Le linge ne tarda pas à se colorer de rouge.
- Mieux vaut le débarrasser de cette vieille peau de mouton, suggéra le dénommé Tom en jetant un regard perplexe sur la fourrure souillée de sang. Nous devons pouvoir accéder à la plaie si nous voulons réussir à la nettoyer et à la refermer.
Il aida sa compagne à retirer le capelet et la cape de Gríma, puis utilisa un canif pour découper le haut de la tunique et dégager la blessure. Baie d'Or apporta un linge neuf et une bassine d'eau avec lesquels elle commença à laver la plaie.
- Une chance que la flèche n'ait pas touché d'organes vitaux, fit remarquer Tom. Si cela avait été le cas, vous ne seriez déjà plus parmi nous.
- Qui... qui êtes-vous ? parvint à demander Gríma.
- Je suis Tom Bombadil, et voici Baie d'Or, répondit fièrement le vieil homme. Ne vous inquiétez pas, mon ami. Nous allons prendre soin de vous.
Trois semaines s'écoulèrent, durant lesquelles Gríma fut soigné avec la plus grande attention. Sa blessure guérit avec une rapidité étonnante et il retrouva ses forces en moins de temps qu'il ne l'aurait cru possible. Chaque jour, Tom Bombadil partait à l'aube ramasser dans la Vieille Forêt les ingrédients dont il avait besoin pour fabriquer le baume cicatrisant que Baie d'Or appliquait sur la plaie de Gríma. Si celui-ci s'était d'abord senti gêné de devoir se dévêtir devant cette nymphe au physique si parfait, il avait fini par se faire à l'idée qu'elle puisse le voir à moitié nu, car les manières si douces et si prévenantes de sa guérisseuse lui avaient fait comprendre que tout ce qui importait pour elle était de le voir se rétablir au plus vite. Il la prit au début pour la fille de Tom Bombadil, puis s'aperçut avec surprise qu'elle était en réalité sa femme. Elle paraissait pourtant bien jeune pour être son épouse... Ou plutôt était-ce lui qui paraissait beaucoup trop vieux pour elle. L'identité exacte de ses hôtes restait un mystère pour Gríma, mais il préférait ne pas les accabler de questions, appréciant en retour la discrétion dont ils faisaient preuve à son égard : jamais ils ne cherchèrent à connaître la raison précise pour laquelle les hobbits lui avaient tiré une flèche dans le dos, et jamais non plus ils ne l'interrogèrent pour savoir qui il était vraiment.
L'hospitalité de ce couple insolite ne cessait de l'étonner, et il se demandait parfois si tout ce qu'il vivait était bien réel, ou s'il n'avait finalement pas succombé à ses blessures et trouvé la mort sans le savoir. Nourri et logé, il passa les premiers jours de sa convalescence assis au coin du feu, à écouter ses hôtes lui parler de la vie de la forêt et de ses créatures. Tom Bombadil lui raconta maintes histoires passionnantes au sujet des Huorns, ces arbres redoutables qui avaient accompagné les Ents lors de la bataille de l'Isengard et qui avaient ravagé la forteresse de Saroumane, contraignant celui-ci à se réfugier dans la tour d'Orthanc, où Gríma avait fini par le rejoindre. Il en apprit davantage encore sur le Vieil Homme-Saule, le plus dangereux des Huorns, père des pères des arbres, dont la sagesse n'avait d'égal que la malveillance. Les récits de Bombadil s'étendaient aussi parfois jusqu'aux Coteaux des Tertres, ce massif de collines situé à l'est de la Vieille Forêt, parsemé de galgals où gisaient les ancêtres des Edain. Des esprits maléfiques, envoyés par le Roi-Sorcier d'Angmar, hantaient désormais ces tombeaux, s'appropriant leurs richesses et se logeant dans les corps décharnés des défunts pour leur redonner vie. Craignant la lumière du jour, ces spectres ne pouvaient être aperçus qu'à la nuit tombée, lorsqu'ils sortaient de leurs caveaux pour errer sur les Hauts des Galgals.
Quand Gríma se sentit à nouveau capable de se mettre debout et de se déplacer sans trop de peine, il se fit un devoir d'aider ses hôtes dans leurs tâches quotidiennes, et fut heureux de pouvoir enfin se rendre utile. Tous les matins, il se joignait à Baie d'Or pour aller puiser de l'eau fraîche à la rivière Tournesaules, non loin de la maison de Tom Bombadil. Ce cours d'eau prenait sa source sur les Hauts des Galgals et traversait la Vieille Forêt avant de se jeter dans le Brandevin. C'était là que Baie d'Or faisait régulièrement sa lessive et qu'elle avait lavé les vêtements noirs et souillés de sang de Gríma. Heureuse de le voir l'accompagner au grand air en sa compagnie, elle se disait que le soleil allait certainement lui faire reprendre des couleurs, sans se douter que son visage avait toujours été blême de nature. Gríma, lui, était fasciné par la grâce qui émanait de sa bienfaitrice. Elle se déplaçait avec une telle légèreté qu'elle paraissait presque flotter. Les reflets changeants de sa robe vert argent ressemblaient au miroitement de l'eau de la rivière. Le son de ses pas lui rappelait celui d'un ruisseau coulant doucement d'une colline. Elle semblait se fondre avec la nature et faire partie intégrante de la forêt.
Gríma ne pouvait s'empêcher de repenser à Éowyn en la regardant. En réalité, il ne cessait jamais vraiment de penser à elle, mais la vue de Baie d'Or lui faisait revenir en mémoire des images plus vivantes encore de la Dame du Rohan. Il revoyait alors son visage au teint si pâle – presque aussi pâle que le sien –, ses yeux gris clair et ses lèvres roses sur lesquelles il avait tant de fois rêvé de poser les siennes... Comme elle était belle dans sa robe blanche ceinte d'argent, grande et mince, avec sa longue chevelure blonde et ondulée qui descendait jusque dans le bas de son dos... Plus belle encore que Baie d'Or, mais bien plus froide aussi... Combien de fois ne s'était-il pas heurté à la dureté de son regard, lorsqu'elle le surprenait en train de la dévorer des yeux ? Pourrait-il un jour la contempler à nouveau ? Il avait appris de la bouche de Saroumane qu'elle avait triomphé du Roi-Sorcier d'Angmar et qu'elle avait survécu aux blessures que celui-ci lui avait infligées lors de la bataille des champs du Pelennor. Où se trouvait-elle, à présent ? Si cette question avait fini par devenir une obsession, au moins pouvait-il se rassurer à l'idée qu'Éowyn était toujours en vie...
Baie d'Or n'était pas la seule que Gríma aimait accompagner dans la Vieille Forêt. Chaque fois que Tom Bombadil partait à la cueillette, il se faisait un plaisir de se joindre à lui. Il l'aidait alors à ramasser les fruits, les plantes et les champignons qui servaient non seulement à la préparation des repas, mais aussi à la confection des potions. Le vieil homme lui enseignait tant de choses en matière d'herboristerie que Gríma réalisait à quel point ses connaissances à lui étaient restées limitées. Même en s'intéressant très tôt à l'alchimie, il s'était toujours borné à fabriquer des poisons. Désormais, il comprenait que l'élaboration des remèdes était une activité bien plus passionnante que ce qu'il avait pu imaginer – sans compter qu'elle était également bien plus honorable. Tom lui apprenait à reconnaître les herbes aux vertus thérapeutiques, à différencier les baies toxiques des baies comestibles, à trouver où se cachaient certaines fleurs aux propriétés médicinales insoupçonnées... La nature semblait n'avoir aucun secret pour lui et l'étendue de son savoir paraissait infinie. À la fin de la journée, lorsqu'ils rentraient tous les deux à la maison, Baie d'Or les accueillait à bras ouverts et chantait joyeusement pour les féliciter de leur bonne récolte.
Cette vie si paisible plaisait tant à Gríma qu'il aurait pu rester avec Tom et sa femme encore bien des semaines, s'il n'avait pas craint d'abuser de leur hospitalité. Lorsqu'il fut parfaitement rétabli, cependant, il décida qu'il était temps pour lui de prendre congé de ses hôtes. Il n'avait aucune idée précise de ce qu'il ferait une fois qu'il aurait franchi le seuil de la maison de Bombadil, mais les quelques mois passés en sa compagnie lui avaient fait prendre goût à la simplicité d'une vie coupée du monde, en harmonie avec la nature. Aussi songea-t-il à suivre l'exemple du vieil homme et à partir s'installer à l'écart de la civilisation, dans un endroit reculé où personne n'irait le trouver. Après tout, n'était-il pas censé être mort ? Il devait faire comme tel, s'il ne voulait pas s'attirer des ennuis. Comment réagiraient les hobbits s'ils le voyaient en liberté dans la Comté ? Il était non seulement coupable du meurtre de Saroumane, mais aussi de celui de Lothon, le Chef des semi-hommes que son maître lui avait demandé d'assassiner. Encore un crime abject qui le hanterait jusqu'à la fin de ses jours... Comment avait-il pu être assez fourbe pour poignarder ce pauvre hobbit dans son sommeil ? Il se revoyait, les mains tâchées de sang, en train de traîner ce petit corps jusqu'à la forêt de Bindbole, au beau milieu de la nuit. Il s'était arrêté à la lisière du bois, n'osant s'aventurer plus loin de peur de se faire attaquer par les loups, et il avait creusé un trou au pied d'un hêtre pour y enterrer le cadavre. Cette ignominie était impardonnable, et il était sûr qu'il n'échapperait pas à la mort une deuxième fois si sa route venait à croiser à nouveau celle des hobbits. Mieux valait donc rester caché, quitte à passer le restant de sa vie reclus comme un ermite.
Lorsqu'il fit part de son projet à Tom et Baie d'Or, ces derniers l'approuvèrent non sans une pointe de tristesse à l'idée qu'ils allaient devoir dire adieu à leur protégé.
- Pourquoi ne pas rester dans la Vieille Forêt ? proposa alors Bombadil. Vous avez appris à la connaître et vous devriez pouvoir y vivre en toute quiétude. Je connais justement un lieu de retraite qui vous conviendrait à merveille.
Intrigué, Gríma suivit une dernière fois Tom Bombadil à travers la forêt, et se laissa mener jusqu'à une petite cabane en bois perdue au milieu de nulle part. Elle se tenait à l'écart des sentiers, à moitié dissimulée par la végétation et les branchages qui recouvraient son toit, coincée entre un érable et un chêne majestueux.
- C'est ici que Tom vivait avant qu'il ne rencontre Baie d'Or, précisa le vieil homme, qui aimait souvent parler de lui à la troisième personne. Cette maison est restée inoccupée pendant de longues années. Tom serait heureux si son ami acceptait de l'habiter à nouveau.
Gríma fit le tour de la hutte pour l'examiner sous tous ses angles. Pourvue d'une fenêtre et d'une cheminée en pierre, elle était de taille modeste mais suffisante pour abriter une personne. Bien sûr, il devrait la remettre un peu en état avant de pouvoir y trouver un certain confort, mais c'était un travail qui ne le rebutait point. Au contraire, cela lui permettrait de se changer les idées et d'occuper les premiers jours de sa retraite.
- Ce serait un honneur pour moi de pouvoir séjourner ici, répondit-il à Tom en s'inclinant avec déférence.
- Alors c'est décidé ! s'écria gaiement Bombadil. Baie d'Or sera ravie d'apprendre la nouvelle ! Elle qui s'inquiétait déjà de vous voir partir pour toujours... Elle ne tardera pas à vous apporter de quoi vous installer confortablement.
Sur ce, l'Aîné fit ses adieux à Gríma et s'en retourna sur le chemin qui menait chez lui. Quelques minutes plus tard, alors que Langue de Serpent venait tout juste de dégager l'entrée de la cabane en arrachant les ronces et le lierre qui en condamnaient l'accès, Baie d'Or fit son apparition sur le sentier, chargée d'un panier en osier.
- Voilà qui devrait pouvoir vous sustenter pendant quelque temps, déclara-t-elle en lui offrant un pot de miel, une meule de fromage et une miche de pain blanc. La forêt vous fournira le reste, si vous vous souvenez des endroits où chercher. Peut-être aurai-je le plaisir de vous croiser à nouveau en allant à la cueillette aux champignons ?
- Je l'espère, répondit Gríma en esquissant un sourire un peu maladroit.
- Hâtez-vous de ramasser du bois tant que le soleil brille, si vous souhaitez pouvoir vous réchauffer ce soir devant un bon feu de cheminée. Les nuits sont froides et l'hiver approche... Voici déjà une couverture qui vous tiendra chaud pendant votre sommeil.
Touché par tant d'attentions, Gríma remercia sa bienfaitrice par un profond salut, puis la regarda s'éloigner, dansant parmi les arbres avant de disparaître dans un miroitement.
