Chapitre 4

Les premiers jours de solitude de Gríma lui firent vite regretter de s'être séparé de ses hôtes aussi tôt. Livré à lui-même au milieu de la Vieille Forêt, sa priorité fut de réparer le toit de la cabane dans laquelle il avait élu domicile. Comme un cadeau de bienvenue, la pluie s'était mise à tomber dès la première nuit qu'il avait passée dans cette hutte, et la toiture percée à plusieurs endroits avait laissé l'eau s'infiltrer. Ni le feu qu'il était parvenu à allumer dans la cheminée, ni la couverture que lui avait donnée Baie d'Or n'avaient suffi à le réchauffer, et il avait fini par voir poindre l'aube sans même avoir réussi à s'endormir.

Gríma passa la journée entière à colmater les fuites de son toit par l'ajout de branches et de feuillages, à ramasser du jonc au bord d'un étang pour se fabriquer une paillasse, et à cueillir des champignons pour son dîner. Le soir venu, sa fatigue était telle qu'il se laissa tomber sur sa couche et ne mit pas plus de quelques secondes avant de trouver le sommeil. Hélas, celui-ci fut troublé par d'horribles cauchemars. Il rêva de Saroumane et de la façon dont il l'avait égorgé. Il revit le sang de son maître gicler sur ses mains. Un sang noir et poisseux dont il n'arrivait pas à se débarrasser, même en lavant désespérément ses mains dans le Brandevin. L'eau de la rivière, habituellement brune, prenait une teinte rouge écarlate qui ne trahissait que trop bien le crime qu'il venait de commettre. Ses doigts collants finissaient par trembler de peur à l'idée de se faire abattre par les hobbits, et il s'enfuyait en courant pour aller se cacher dans la forêt de Bindbole. Il y retrouvait alors le corps de Lothon, déterré et à moitié dévoré par les charognards. Son visage en décomposition semblait encore braquer sur lui un regard accusateur, en dépit de ses orbites vides qui n'abritaient désormais que des vers.

Gríma se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Il promena des yeux hagards autour de lui pour essayer de reconnaître l'endroit où il se trouvait. Il réalisa enfin qu'il ne dormait plus dans la chambre d'amis de la maison de Tom Bombadil, mais dans la cabane que celui-ci lui avait prêtée. Combien de temps lui faudrait-il pour s'habituer à sa tanière ?


Les semaines s'écoulèrent et Gríma se fit peu à peu à sa nouvelle vie. Une vie solitaire, dont seuls les habitants de la forêt avaient connaissance. Pour le reste de la Terre du Milieu, le serviteur de Saroumane était mort avec son maître depuis longtemps. Les hommes et les hobbits qui s'aventuraient dans la Vieille Forêt étaient si rares que Gríma pouvait être sûr que personne ne l'y trouverait. Même ses rencontres avec Tom Bombadil et Baie d'Or ne semblaient être dues qu'au hasard. Lorsqu'il eut achevé la réparation de son abri et rendu son intérieur plus habitable, il consacra ses journées à la recherche de nourriture. Piètre chasseur, il dut d'abord se contenter des produits de ses cueillettes. Puis l'envie d'ajouter de la viande à ses maigres repas se fit durement ressentir, et il finit par s'initier à l'art du piégeage. Grâce à quelques outils et accessoires rudimentaires qu'il découvrit dans un coin de sa cabane, il parvint à fabriquer plusieurs pièges à lapins qu'il répartit à différents endroits de la forêt. Il confectionna aussi des nasses à l'aide de tiges de jonc et les déposa au fond du Brandevin, chacune lestée par des pierres et reliée au rivage par une corde qu'il attachait à un tronc d'arbre. Si le gibier tarda un peu à venir, le poisson, lui, se révéla abondant. Les eaux de la rivière grouillaient encore de perches et de brochets que Gríma se faisait un plaisir de cuisiner en les assaisonnant d'herbes aromatiques récoltées dans les bois.

Les enseignements de Tom Bombadil lui furent d'une précieuse utilité. À force de les mettre en pratique, il se perfectionnait chaque jour dans l'art de l'herboristerie et inventait même de nouvelles recettes de potions. Il regrettait seulement que le vieil homme ne lui ait pas appris à fabriquer de remède capable de chasser les mauvais rêves, car pas une nuit ne passait sans qu'il ne revive en songe le meurtre de Saroumane ou celui de Lothon. Souvent, ses victimes se montraient plus coriaces que dans la réalité, et il devait les cribler de centaines de coups de couteau avant de parvenir à les tuer. Rongé par la culpabilité, il les voyait se relever au bout de quelques secondes et pointer vers lui un doigt accusateur et sanguinolent. Il se mettait alors à courir en hurlant pour essayer d'échapper à leur courroux, mais sa course semblait à chaque fois ralentie, comme si ses pieds étaient englués dans une étrange substance. Il baissait la tête pour voir ce qui le freinait et constatait avec horreur qu'il était empêtré dans une mare de sang aussi épais que de la mélasse. Désemparé, il ne trouvait d'autre moyen de se sauver que de retourner son arme contre lui et de se trancher les veines. C'était en général à cet instant qu'il se réveillait en sursaut. Le front couvert de sueur, il s'efforçait de garder les yeux ouverts pour s'empêcher de retomber dans le sommeil, trop angoissé à l'idée de voir ses cauchemars se poursuivre ou se répéter.

Ses insomnies récurrentes finirent par laisser leurs marques sur son visage. Les cernes qu'il avait déjà depuis longtemps sous les yeux se creusèrent davantage au fil des mois. Un matin de printemps, alors qu'il remontait l'un des casiers à poissons qu'il avait laissé séjourner au fond d'un étang, il prit véritablement peur en apercevant son reflet à la surface de l'eau. Il avait tellement changé qu'il eut du mal à se reconnaître. Certes, il n'avait jamais été particulièrement attirant – bien au contraire –, mais cette fois, il ressemblait littéralement à un spectre. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il vit apparaître à côté de son reflet celui d'une belle jeune femme aux cheveux blonds ondulés ! Comment avait-il fait pour ne pas entendre Baie d'Or arriver et se pencher près de lui ? Il fallait dire qu'elle se déplaçait toujours aussi légèrement, le son de ses pas n'étant pas plus fort que celui du clapotis de l'eau.

- Cela faisait bien longtemps, n'est-ce pas ? dit la nymphe en gratifiant son ami d'un sourire. Je vois que la forêt a été généreuse avec vous, ajouta-t-elle en regardant avec curiosité le brochet qui s'agitait fébrilement à l'intérieur de la nasse que Gríma venait de sortir de l'eau. Le soleil, par contre, ne semble pas vous avoir profité... Vous paraissez encore si pâle...

Réalisant que la blancheur de son visage devait contraster terriblement avec la noirceur des cernes qui entouraient ses yeux, Gríma baissa la tête d'un air gêné.

- Peut-être qu'un peu d'huile de pissenlit vous aiderait à retrouver des couleurs..., continua Baie d'Or en réfléchissant à voix haute.

- Ce qu'il me faudrait, ce serait surtout de quoi lutter contre l'insomnie, répondit Gríma d'un air las.

- Vraiment ? fit la nymphe avec un brin d'inquiétude. Qu'est-ce qui trouble donc votre sommeil ?

Langue de Serpent évoqua les cauchemars qui le tourmentaient chaque nuit, prenant soin toutefois de ne pas en préciser la teneur. Pour rien au monde il ne souhaitait que Baie d'Or découvre le mal qu'il avait fait, de peur qu'elle ne le repousse et ne se reproche de lui avoir sauvé la vie. Il l'admirait tellement qu'un rejet de sa part lui aurait fendu le cœur.

- Tom connaît une potion qui permet d'éloigner les cauchemars, mais l'un des ingrédients est une fleur rare qui ne pousse qu'en été sur les Coteaux du Lointain... Il vous faudra attendre quelque temps avant qu'il puisse vous la préparer...

- Le simple fait de savoir qu'il existe une telle potion me rassure déjà, dit Gríma avec soulagement. Comment se nomme cette fleur saisonnière ?

- On l'appelle fleur de Myrien, du nom d'une Ent-femme qui vivait jadis sur les Coteaux du Lointain. Elle y cultivait un jardin magnifique qui faisait l'admiration de tous les elfes de la région. Après sa disparition, il ne resta plus sur les collines que de petites fleurs blanches en forme d'étoiles, auxquelles fut donné le nom de celle qui les avait fait pousser. Chaque été, elles fleurissent par milliers et recouvrent les coteaux d'une blancheur aussi éclatante que celle de la neige en hiver. Elles ne vivent pas bien longtemps et se fanent presque aussi vite que la neige fond au soleil, mais elles sont pleines de vertu pour qui sait les cueillir à temps et les utiliser à bon escient.

- Je ne saurai sans doute pas les utiliser aussi bien que Tom, mais je pourrai au moins les cueillir, ce qui lui épargnera le voyage, proposa Gríma. Les Coteaux du Lointain sont-ils aussi loin que leur nom le suggère ?

- Ils se trouvent à l'ouest de la Comté, à une quarantaine de lieues d'ici. La route est longue et il vous faudra une monture si vous ne voulez pas vous fatiguer en chemin. Tom pourra vous en procurer une auprès du père Magotte.

Gríma accepta de bonne grâce, heureux à l'idée de pouvoir bientôt quitter la Vieille Forêt pour découvrir de nouveaux paysages. Certes, il avait fini par prendre goût à sa vie d'ermite sédentaire, mais il avait aussi envie de changer d'air, et la perspective d'une longue expédition ne lui faisait pas peur. D'autant moins que le but de son voyage était sa propre guérison.


Gríma se présenta devant la maison de Bombadil dès le premier jour de l'été. Le vieil homme l'accueillit à bras ouverts et s'empressa de lui montrer le cheval qu'il était allé chercher à la ferme du père Magotte. Il s'agissait d'une jument à la robe noire comme l'ébène, qu'il avait empruntée sous prétexte de labourer son jardin. Il fallait dire qu'il paraissait si petit à côté d'elle que jamais le fermier hobbit ne l'aurait cru s'il lui avait dit vouloir la monter.

- Elle s'appelle Églantine, précisa Tom. Avec elle, vous devriez atteindre les Coteaux du Lointain en quatre ou cinq jours. Pour sûr, jamais Gros Balourd ne pourrait vous y emmener aussi vite ! s'esclaffa-t-il en se tournant vers le poney qui broutait paisiblement à quelques pas de là.

Gríma remercia Bombadil pour ce nouveau service qu'il lui rendait en lui prêtant une monture. Sans lui, il lui aurait bien fallu une semaine pour se rendre à pieds jusqu'aux Coteaux. Il s'approcha doucement d'Églantine et posa une main rassurante sur son front. L'animal ne bougea pas et se contenta de l'observer de ses grands yeux noirs aux longs cils. Gríma connaissait suffisamment les chevaux pour réussir à leur inspirer un sentiment de confiance. Après tout, il était un homme du Rohan : un royaume réputé pour abriter les meilleurs équidés de la Terre du Milieu.

- Elle a l'air de vous apprécier, commenta Tom. Je suis sûr que vous vous entendrez à merveille pendant le voyage.

- Je tâcherai de la ménager. Il ne faudrait pas que le père Magotte la récupère trop fatiguée...

Gríma aida Bombadil à équiper la jument de son harnachement. Il ne la chargea que d'un sac en toile de jute dans lequel il avait glissé sa couverture et quelques provisions pour la route. Tom lui donna un bocal en verre pour y conserver les fleurs de Myrien qu'il aurait récoltées, puis lui prodigua d'ultimes conseils, comme celui de contourner la Comté s'il ne voulait pas recevoir une nouvelle flèche de hobbit dans le dos. Un conseil bien inutile pour Gríma, qui avait déjà prévu d'éviter les villages et les chemins fréquentés. Cette précaution allait certes rallonger son parcours, mais c'était le prix à payer s'il souhaitait pouvoir voyager incognito.

- Ne vous en faites pas, répondit Gríma, je n'ai pas l'intention de croiser qui que ce soit sur mon chemin.

À ces mots, il posa son pied dans l'étrier et se hissa non sans peine sur le dos d'Églantine. Cela semblait faire une éternité qu'il n'était pas monté à cheval...

- Bonne route et bonne chance ! s'exclama joyeusement Bombadil en sautillant sur place et en agitant son vieux chapeau au-dessus de sa tête en signe d'adieu.


Gríma n'aurait jamais cru pouvoir regretter la cahute qui lui servait de maison, et pourtant... La fraîcheur des nuits passées à la belle étoile lui fit prendre conscience du confort de sa modeste cabane. La chaleur d'un bon feu de cheminée et le simple fait d'avoir un toit au-dessus de sa tête lui manquaient cruellement. Soucieux de ne pas attirer l'attention sur lui, il ne faisait jamais de feu de camp, et se contentait de se rouler dans sa cape et dans sa couverture pour tenter de dormir plus chaudement. Il limitait ses repas à quelques fruits et morceaux de viande séchés, et remplissait sa gourde au bord des ruisseaux qu'il croisait sur son chemin. La compagnie d'Églantine lui était agréable et il redécouvrait avec elle les joies de la chevauchée.

Comme l'avait prédit Bombadil, il ne fallut à Gríma que quatre jours avant de parvenir au but de son voyage. Les Coteaux du Lointain se présentèrent devant ses yeux par une belle après-midi ensoleillée, déjà recouverts de milliers de fleurs blanches qui leur donnaient véritablement l'aspect de collines enneigées. La noirceur des vêtements du cavalier et du pelage de sa monture offrait un contraste saisissant au milieu de cette blancheur immaculée. Heureusement pour eux que les coteaux étaient déserts, car il leur aurait été difficile de passer inaperçus...

Gríma descendit de cheval et foula l'herbe parsemée de fleurs de Myrien. Il n'avait qu'à se pencher pour les ramasser. Il y en avait tellement qu'il lui était même impossible d'avancer sans en écraser sous ses pas... Églantine, elle, se mit à les renifler avec curiosité, comme pour savoir si elles étaient comestibles, mais elle préféra finalement ne pas y toucher et se contenta de brouter la verdure. Gríma sortit le bocal en verre que lui avait confié Tom et retira son gros bouchon de liège. Il ne lui fallut pas plus de deux minutes pour le remplir entièrement des fleurs cueillies à ses pieds. Lorsqu'il eut terminé sa récolte, Gríma promena un regard satisfait autour de lui. Ce fut à cet instant qu'il aperçut le sommet de trois tours, émergeant d'entre les coteaux.

Intrigué, il monta en haut de la butte la plus proche pour avoir une meilleure vue, et découvrit alors au loin trois tours blanches, chacune dressée sur une colline verdoyante.

- Les Tours Blanches de l'Arnor..., murmura-t-il en les reconnaissant aussitôt.

Il ne les avait encore jamais vues de ses propres yeux, mais avait souvent entendu Saroumane parler d'elles, en particulier de la Tour d'Elostirion, la plus haute des trois, qui abritait l'un des Palantíri du roi Elendil. Le magicien blanc racontait que cette Pierre de Vision ne permettait que de regarder la mer, et qu'elle n'était donc pas aussi puissante que la Pierre d'Orthanc... Gríma était curieux de savoir si son ancien maître disait vrai.

Les trois antiques tours elfes semblaient si proches... Une journée de cheval suffirait sans doute à les atteindre. Gríma n'était pas particulièrement pressé de retourner dans la Vieille Forêt. Même s'il savait que, plus tôt il rentrerait, plus tôt il serait guéri de ses cauchemars, il se disait aussi qu'il pouvait bien patienter deux jours de plus avant de pouvoir se faire soigner. L'occasion de se trouver si près de la Tour d'Elostirion était trop belle pour la laisser passer. Il brûlait d'envie de voir à quoi ressemblait la Pierre d'Elendil et se demandait s'il serait capable de regarder à l'intérieur... Après tout, il avait déjà vu Saroumane utiliser la Pierre d'Orthanc à de multiples reprises, et cet exercice ne lui avait jamais paru très compliqué... Pourquoi ne serait-il donc pas à sa portée ?


Ce fut le lendemain, peu avant le coucher du soleil, que Gríma parvint au pied de la Tour Blanche d'Elostirion. La colline en haut de laquelle il se tenait lui offrait une vue magnifique sur le golfe du Lhûn. Le soleil, déclinant vers les eaux paisibles de l'estuaire, les faisait miroiter des couleurs rouges orangées que prenait le ciel à l'approche de la nuit. Gríma respira à pleins poumons l'air marin, si pur et revigorant. Une nuée de mouettes passa au-dessus de sa tête en criant, et il leva les yeux pour les observer. Son regard se posa sur le sommet de la tour qui se dressait à côté de lui, et il comprit alors qu'une longue ascension l'attendait...

L'escalier à spirales qui conduisait au pinacle paraissait interminable. Heureusement qu'il était éclairé par une série de fenêtres à travers lesquelles Gríma pouvait juger de sa progression. Il s'arrêta à mi-chemin pour reprendre son souffle et regarda par l'une des ouvertures pour admirer la vue. Les étoiles commençaient à briller dans le ciel crépusculaire, se joignant à la lune dont les rayons se reflétaient désormais dans les vagues du bras de mer. Le vent du large s'était levé et soulevait les longs cheveux noirs de Gríma. En se penchant un peu, celui-ci parvint à distinguer Églantine qui paissait tranquillement sur la colline. Soulagé de voir qu'elle ne s'était pas trop éloignée, il inspira une grande bouffée d'air iodé et reprit son ascension.

Les dernières marches menèrent Gríma dans une salle circulaire entourée de fenêtres qui laissaient s'engouffrer les bourrasques. Au centre de la pièce se tenait un piédestal gravé de runes elfiques et supportant une sphère noire comme la nuit. Gríma sentit son sang se glacer lorsqu'il posa ses yeux sur la Pierre d'Elendil. Il ne sut trop pourquoi elle lui causait une telle impression, mais il se demanda s'il était raisonnable de chercher à utiliser ses pouvoirs... Il s'en approcha malgré tout d'un pas hésitant, et scruta l'intérieur de l'orbe comme s'il redoutait d'y voir apparaître quelque chose, mais la pierre resta d'un noir de jais. Suivant l'exemple de Saroumane, Gríma tendit sa main droite au-dessus du globe, écartant les doigts comme s'il voulait s'en saisir. Il eut beau concentrer toute son attention sur le cœur de la sphère, il n'y perçut pas la moindre lueur, et commença à être envahi par le doute... Se pouvait-il que la pierre ait perdu de sa puissance ? Était-elle devenue inutilisable ? Ou bien était-ce lui qui n'avait pas le don de s'en servir ? Ce n'était pas parce qu'il avait tué son maître qu'il avait hérité de ses pouvoirs. Au fond, il n'avait rien d'exceptionnel. Il n'était qu'un homme ordinaire, qui avait passé sa vie à obéir à des hommes bien plus importants. Comment un ancien serviteur tel que lui pouvait-il prétendre vouloir utiliser un Palantír ?

Ce fut au moment précis où Gríma s'apprêtait à retirer sa main qu'il vit une faible lueur scintiller au fond de la pierre. Stupéfait, il se pencha en avant pour mieux l'observer, et il lui fut dès lors impossible de détourner son regard de cette flamme qui ne cessait de grandir. Elle finit bientôt par embraser toute la sphère, et tournoya à l'intérieur comme une tornade de feu.

Cette tempête infernale prit fin aussi subitement qu'elle avait pris naissance, et la vision qui lui succéda fut celle de l'immensité de la mer. Ainsi donc, Saroumane ne s'était pas trompé... Le Palantír d'Elostirion, tourné vers l'ouest, ne permettait que de voir l'océan. Un pouvoir inférieur à celui des autres pierres, capables de communiquer entre elles, mais qui n'en restait pas moins fascinant... Captivé par le scintillement des vagues au clair de lune, Gríma laissa son regard se noyer dans les flots, jusqu'à oublier tout à fait où il se trouvait. Il se perdait dans l'infini de la mer, comme il se perdait jadis dans le regard d'Éowyn. Un abîme dans lequel il plongeait volontiers, savourant le plaisir de ne penser à rien d'autre qu'à elle. Il ne pouvait la quitter des yeux lorsqu'elle paraissait devant lui, si belle et pourtant si froide, si distante et si indomptable... Il revoyait les traits de son visage aussi clairement que si elle se tenait devant lui... Elle semblait si réelle qu'il aurait pu la toucher... Gríma sentit soudain son cœur se figer : était-ce son imagination ou l'image d'Éowyn venait-elle d'apparaître dans la Pierre d'Elendil ?

Il reconnut aussitôt sa peau blanche comme la lune, ses cheveux dorés comme les rayons du soleil. Elle fermait les yeux et paraissait dormir d'un profond sommeil. Gríma ne put s'empêcher de poser sa main sur la pierre comme pour caresser la joue de la jeune femme. Celle-ci resta impassible, ne se doutant aucunement de la présence de Gríma.

- Éowyn, appela-t-il pour tenter de la réveiller.

La nommée ouvrit alors les yeux et le sang de Gríma ne fit qu'un tour. Elle l'avait entendu ! Se pouvait-il qu'elle aussi eût recours aux pouvoirs d'un Palantír en ce moment même ? Se pouvait-il qu'elle le vît aussi bien qu'il la voyait à présent ?

- Éowyn ! répéta Gríma avec plus d'insistance.

La jeune femme fronça légèrement les sourcils comme si elle avait du mal à comprendre d'où provenait cette voix, puis sa bouche s'entrouvrit de stupéfaction. Le mot qui sortit alors de ses lèvres résonna comme une douce musique aux oreilles de Gríma... car ce mot, c'était son nom.