Chapitre 5

Les mots qui accueillirent le retour d'Éowyn dans la salle de bal furent ceux de son époux Faramir :

- Ah, te voilà ! Mais où étais-tu passée ? s'exclama-t-il d'une voix où perçait l'agacement.

La princesse d'Ithilien sentait encore son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. Non pas tant à cause des centaines de marches de la Tour d'Ecthelion qu'elle venait de descendre dans la précipitation, mais à cause de ce qu'elle venait de voir dans la Pierre de Minas Tirith.

- Je... J'étais simplement partie prendre un peu l'air, répondit-elle en tâchant de retrouver son sang-froid.

Pour rien au monde elle ne souhaitait que son mari apprenne qu'elle était montée tout en haut de la Tour Blanche et avait plongé son regard dans le Palantír... Encore moins qu'il découvre ce qu'elle y avait vu.

- Tu arrives un peu tard, lui fit remarquer Faramir. Le bal vient juste de se terminer.

Mais Éowyn ne se souciait guère d'avoir raté une partie des festivités. Tout ce qui la préoccupait, c'était la révélation qu'elle venait d'avoir à travers le Palantír. Gríma Langue de Serpent était en vie. Comment avait-il pu apparaître dans la Pierre de Vision ? Une seule explication était possible : lui aussi avait mis la main sur l'une des pierres. Mais laquelle était-ce ? Et où se trouvait-elle ?


Où se trouvait-elle ? Cette question entêtante, qui revenait sans cesse dans l'esprit de Gríma, était devenue plus obsédante encore depuis qu'il avait aperçu Éowyn dans la Pierre d'Elendil. Où se trouvait-elle ? Quel était ce Palantír dont elle s'était servie et qui leur avait permis de se voir ? Cette rencontre avait été si fugace... Dès l'instant où il l'avait entendue prononcer son nom, Gríma avait vu Éowyn s'éloigner brusquement, et tout s'était éteint. Malgré ses efforts désespérés pour rallumer la pierre, celle-ci était restée obstinément sombre, et Gríma n'avait eu d'autre choix que de redescendre une à une les marches de la Tour d'Elostirion, ses mains encore tremblantes d'émotion.

Son retour jusqu'à la Vieille Forêt se passa sans qu'il ne puisse s'empêcher de penser à Éowyn. Son image était désormais si fraîche dans sa mémoire qu'il lui semblait la voir partout devant lui. Même ses cauchemars laissèrent place à des rêves où elle faisait son apparition. Gríma était-il déjà guéri ? Le simple fait de cueillir des fleurs de Myrien avait-il suffi à le soigner ?

Il s'en remit tout de même aux bons soins de Tom Bombadil lorsqu'il arriva chez lui, et lui confia les fleurs en s'étonnant de voir qu'elles n'avaient pas fané. Le bocal dans lequel il les avait conservées avait sans doute des propriétés magiques...

- Comment s'est passé votre voyage ? s'enquit le vieil homme d'un air enjoué. Pas trop fatiguant, j'espère ?

Gríma répondit simplement que son expédition s'était déroulée sans accroc, et s'abstint bien sûr d'ajouter qu'il l'avait prolongée d'une quinzaine de lieues pour aller visiter la Tour d'Elostirion et regarder dans son Palantír.

- Églantine n'a pas l'air trop éreintée, commenta Tom. Elle a même l'air heureuse d'avoir vu du pays, après toutes ces années passées dans la ferme du père Magotte. Je suis sûr qu'elle aura plein de belles choses à me raconter au sujet de son excursion.

À ces mots, Gríma sentit son cœur tressaillir. Tom était-il vraiment capable de parler aux animaux ? Églantine pouvait-elle réellement trahir son secret ?

Une chose était sûre : le breuvage que le vieil homme lui prépara à partir des fleurs de Myrien était d'une efficacité remarquable. Une seule gorgée suffit à lui assurer une nuit de sommeil continu, durant laquelle ni Saroumane ni Lothon ne revinrent le hanter. Tom prit soin de lui apprendre la recette de cette potion miracle et lui offrit un sachet de fleurs de Myrien séchées pour qu'il puisse la fabriquer lui-même. Le reste des ingrédients se trouvait facilement dans la forêt, et il ne doutait pas des compétences de Gríma pour s'en procurer.

Ainsi donc, Langue de Serpent récupéra de la fatigue qu'il avait accumulée depuis des mois grâce à de longues nuits de sommeil réparateur. Il reprit ses vieilles habitudes d'ermite et retrouva assez de forces pour explorer de nouvelles parties de la forêt. Il lui arriva plus d'une fois de s'aventurer jusqu'aux Coteaux des Tertres, mais il ne s'y attarda jamais très longtemps, se rappelant les histoires de Tom Bombadil au sujet de ces spectres qui erraient autour des galgals. Il ne comprit que plus tard à quel point il avait eu raison de se méfier.

Avec l'arrivée de l'hiver, une série de phénomènes étranges commença à semer le trouble dans la région. Un temps lugubre s'abattit sur la Vieille Forêt et la plongea dans une pénombre angoissante. L'obscurité semblait se répandre parmi les arbres tel un brouillard noir et épais, et même en pleine journée, il était parfois difficile à Gríma d'y voir clair. Rares étaient les animaux qu'il croisait sur son chemin lorsqu'il s'enfonçait dans les bois. Le chant des oiseaux s'était éteint et avait laissé place à un silence oppressant. Les pièges à lapins que Gríma posait près de leurs terriers restaient désespérément vides, et les eaux autrefois si poissonneuses du Tournesaules paraissaient s'être dépeuplées.

Le jour où il trouva sur sa route le corps sans vie d'un jeune cerf, Gríma prit conscience qu'un mal bien plus grand que ce qu'il avait imaginé planait au-dessus de la Vieille Forêt. En se penchant sur la pauvre bête pour l'examiner, il s'aperçut qu'elle avait été mordue à la gorge et saignée à mort. Nulle trace d'hémoglobine n'était cependant visible autour du cervidé, comme si son prédateur avait bu la totalité de son sang en prenant soin de ne pas en laisser la moindre goutte. Quel genre d'animal était capable d'une telle chose ? Pourquoi n'avait-il même pas dévoré sa proie ?

Bientôt, ce furent des cadavres de chevreuils, de sangliers, de renards et même de loups que Gríma découvrit au détour des sentiers. Tous paraissaient exsangues et présentaient une terrible morsure à la gorge. Rongé par l'inquiétude, Gríma ne pouvait s'empêcher de trembler à la pensée qu'un prédateur bien plus féroce qu'un loup soit à l'origine de ces attaques. Si seulement les arbres pouvaient parler et lui dire ce qu'ils avaient vu... Hélas, il n'avait pas le don de communiquer avec eux... Mais il connaissait heureusement quelqu'un qui en était capable.


Tom Bombadil accueillit Gríma avait un triste sourire. Les rides sur son front s'étaient multipliées depuis leur dernière rencontre, et il semblait avoir vieilli de trente ans. Lui aussi paraissait bouleversé par ce qui se passait dans la Vieille Forêt. Les pires craintes de Gríma se trouvèrent justifiées lorsque l'Aîné lui révéla ce qu'il savait des maux qui frappaient la région.

- Une ombre sinistre s'est abattue sur les Hauts des Galgals, déclara-t-il d'une voix sombre, en attisant les braises de sa cheminée pour raviver les flammes et tenter de chasser les ténèbres. Voilà plusieurs semaines qu'un esprit maléfique s'est réveillé d'entre les morts et sème la terreur sur les Coteaux des Tertres. Les autres spectres se sont soumis à sa volonté et les barghests chassent désormais pour son compte dans la Vieille Forêt.

- Les barghests ? répéta Gríma, à qui ce nom était inconnu.

- Des chiens monstrueux, aux crocs acérés et aux yeux rouges luisant dans la nuit, expliqua Bombadil. Ce sont eux qui égorgent les animaux de la forêt afin que leur maître puisse se nourrir de leur sang et accroître sa puissance.

- Qui est donc cet esprit maléfique ?

- Le Prince-Sorcier d'Angmar, fils du Roi-Sorcier d'Angmar et légitime héritier du trône.

Gríma sentit son cœur se glacer. La seule évocation du Capitaine Noir lui fit immédiatement repenser à Éowyn, et un mauvais pressentiment s'empara de lui.

- Êtes-vous sûr de ce que vous affirmez ? ne put-il s'empêcher de demander à Tom.

- L'inscription sur le tombeau dont ce spectre est sorti ne laisse aucun doute là-dessus. Longtemps après la mort de son fils, le Chef des Nazgûl fit transporter sa dépouille depuis le royaume d'Angmar jusqu'aux Hauts des Galgals et ordonna aux Esprits des Tertres de la garder jusqu'à son réveil. Moi qui pensais que ce jour n'arriverait jamais, hélas, je m'aperçois un peu tard que je m'étais trompé...

- Je ne comprends pas..., dit Gríma, qui refusait de croire ce que lui racontait son ami. Pourquoi aurait-il attendu tout ce temps avant de se réveiller ? Pourquoi maintenant ?

- Parce que la mort de son père et le désir de vengeance ont fini par le tirer de son sommeil.

Ces mots confirmèrent les soupçons de Gríma. Désemparé, il détourna le regard vers les flammes du foyer pour essayer de cacher son désarroi. Si tout ce qu'il venait d'entendre était vrai, alors la vie d'Éowyn était menacée. Lui seul était en mesure de l'avertir du danger qu'elle courait. Mais où pouvait-elle bien se trouver ?


Hormis la Pierre d'Elendil qu'il avait trouvée au sommet de la Tour d'Elostirion, les seules Pierres de Vision que Gríma connaissait étaient celles de Minas Tirith et d'Orthanc. La première était gardée dans un endroit secret de la capitale du Gondor. La seconde était celle qu'il avait longtemps vue entre les mains de Saroumane avant de comprendre son véritable pouvoir.

Gríma ne pouvait d'ailleurs s'empêcher de repenser à cette pierre sans éprouver un profond sentiment de malaise. Comment avait-il pu être assez stupide pour la lancer du haut de la tour d'Orthanc en essayant de viser son maître qui se tenait quelques mètres en dessous ? S'il s'était douté de sa puissance, jamais il ne s'en serait débarrassé de la sorte, et il aurait cherché un autre objet à jeter à la tête du magicien. Hélas, il avait raté celui-ci de peu et en avait chèrement payé les conséquences. La colère de Saroumane avait été terrible. Roué de coups de pieds et de bâton, Gríma avait appris à ses dépens comment il venait de perdre l'un des plus puissants Palantíri de la Terre du Milieu. Qui savait désormais où se trouvait la Pierre d'Orthanc ? Il avait vu Gandalf la récupérer et l'envelopper dans les plis de son manteau. Qu'en avait-il fait après cela ? L'avait-il gardée pour lui ou l'avait-il donnée à quelqu'un de confiance ? Avait-elle fini par tomber entre les mains d'Éowyn ?

Plus il y réfléchissait, moins cette hypothèse lui paraissait vraisemblable. Peut-être était-ce simplement parce qu'il avait du mal à imaginer Éowyn poser ses mains sur cette pierre que Saroumane avait tant de fois manipulée ? Quoi qu'il en soit, la Pierre de Minas Tirith lui semblait beaucoup plus à la portée de la jeune femme que la Pierre d'Orthanc. Éowyn n'avait-elle pas livré bataille sur les champs du Pelennor, à quelques lieues seulement de la Cité Blanche ? Sans doute avait-elle séjourné dans les Maisons de Guérison de Minas Tirith pour y être soignée des blessures qu'elle avait reçues du Roi-Sorcier d'Angmar... Et si elle avait décidé de rester vivre dans la capitale du Gondor ? À moins qu'elle ne soit retournée à Edoras auprès de son frère Éomer, qui régnait désormais sur le royaume du Rohan... Dans ce cas, l'hypothèse de la Pierre de Minas Tirith restait plausible, car la Cité Blanche n'était qu'à une semaine à cheval d'Edoras. Et puis, se disait Gríma, s'il ne trouvait pas Éowyn à Minas Tirith, au moins y trouverait-il Aragorn, roi du Gondor et de l'Arnor... Qui d'autre que lui, qui avait combattu aux côtés de la dame du Rohan, pouvait le mieux savoir ce qu'il était advenu d'elle ?

Une chose était sûre : si Gríma devait se rendre à Minas Tirith, alors il devait partir dès maintenant. La route jusqu'à la Cité Blanche était longue et périlleuse. Même à cheval, le voyage lui prendrait certainement plus de trois semaines. Avant de s'engager dans un tel périple, mieux valait donc s'assurer d'une chose : la révélation de Tom Bombadil était-elle vraie ? Le Prince-Sorcier d'Angmar était-il revenu à la vie afin de venger la mort de son père ? Pour Gríma, le seul moyen de croire à son retour était de le voir de ses propres yeux.


Gríma se souvenait encore avec effroi du jour où sa route avait croisé celle des Nazgûl. Il se rendait alors en Isengard, chevauchant à travers les champs du Rohan et pressant sa monture afin d'informer au plus vite Saroumane de l'arrivée de Gandalf à Edoras. Les cavaliers noirs qui s'étaient lancés à sa poursuite n'avaient pas eu de mal à le rattraper. Cerné, il avait fini par arrêter sa course et par se soumettre à ses assaillants. Ces derniers cherchaient à connaître les plans de Saroumane, et Gríma n'avait pas été bien long à les leur divulguer. Par miracle, ces informations avaient suffi à le tirer d'affaire. Les Esprits Servants de l'Anneau l'avaient relâché au bout de quelques minutes et étaient repartis au galop en direction de l'ouest. C'était sa seule et unique rencontre avec le Roi-Sorcier d'Angmar. Pour rien au monde il n'aurait souhaité le rencontrer à nouveau.

Que faisait-il donc cette nuit-là, à errer sur les Hauts des Galgals, éclairé seulement par les pâles rayons de la lune ? C'était sur ces macabres collines que le Prince-Sorcier d'Angmar était soit disant revenu d'entre les morts... Gríma était-il assez fou pour vouloir se confronter à lui ? En vérité, il priait pour ne pas croiser son chemin, espérant simplement l'apercevoir afin de se persuader de son existence. Les ténèbres qui s'épaississaient autour de lui à mesure qu'il avançait lui donnaient déjà une idée terrifiante de ce qui se tramait sur les Coteaux. Si la magie noire avait une odeur, Gríma aurait juré pouvoir la sentir d'ici à plein nez. C'était une pratique qu'il ne connaissait que trop bien, lui qui avait servi Saroumane pendant de si nombreuses années. Combien de fois ne l'avait-il pas entendu invoquer les forces du mal pour qu'elles viennent à son aide dans sa quête du pouvoir ?

Une ombre passa furtivement à côté de Gríma. Celui-ci se retourna en sursaut, mais la chose venait déjà de disparaître dans l'obscurité. Spectre ou barghest, il n'aurait su dire ce que c'était, ni ce qu'il redoutait le plus... Dans tous les cas, la créature ne semblait même pas avoir remarqué sa présence. Peut-être parvenait-il à se fondre dans le noir grâce à la couleur de ses habits et de ses cheveux ? Cette explication ne suffit pas à calmer les battements de son cœur. L'atmosphère était si pesante qu'il avait du mal à respirer normalement. Plus il s'enfonçait dans la nuit, plus il prenait conscience que son entreprise était risquée, son expédition hasardeuse... Et si jamais il se faisait tuer par le Prince-Sorcier d'Angmar ? Qui pourrait alors prévenir Éowyn de la menace qui pesait sur elle ?

Gríma devait se montrer prudent. Il s'efforçait de marcher le plus silencieusement possible, épiant les moindres bruits alentour. Une rumeur sourde et grossissante semblait s'élever derrière la colline qu'il gravissait. Bientôt, des hennissements plaintifs se firent entendre. Gríma pensa d'abord qu'il s'agissait d'un cavalier maltraitant sa monture, mais ce qu'il vit en arrivant en haut du monticule fut pire que ce qu'il avait pu imaginer. Devant lui, en contrebas, se dressait un tumulus entouré de pierres verticales et surmonté d'un autel sacrificiel. Sur celui-ci était couché un cheval blanc dont les pattes avaient été ligotées et le cou retenu à la dalle à l'aide de cordes. L'animal avait beau tenter de se libérer de ses liens, il était si solidement attaché que le moindre de ses mouvements ne faisait que l'écorcher davantage. Neuf silhouettes fantomatiques se tenaient immobiles autour de lui et l'observaient avec attention. Huit d'entre elles avaient l'apparence de squelettes et semblaient flotter dans les airs malgré la lourde armure dont elles étaient équipées. La neuvième était revêtue d'un grand manteau noir dont la capuche retombait sur sa tête et masquait son visage... ou plutôt ce qui aurait dû être son visage, mais qui n'était en réalité que néant.

Une peur panique s'empara de Gríma. Croyant reconnaître l'un des Nazgûls qui l'avait capturé plus de trois ans auparavant, il se coucha aussitôt à terre pour essayer de se cacher. Il n'osait plus faire le moindre geste, mais il ne pouvait s'empêcher de trembler d'effroi à l'idée d'être découvert. Son imagination lui jouait-elle des tours ? Était-ce bien l'un des serviteurs de Sauron qu'il apercevait devant lui ? Il croyait pourtant qu'ils avaient tous disparu avec la destruction de l'Anneau...

À moins que...

Le sang de Gríma se figea dans ses veines. La révélation de Bombadil s'imposa à lui comme une évidence : le Prince-Sorcier d'Angmar s'était bel et bien relevé d'entre les morts, et il se tenait là sur le tertre. Sa ressemblance avec le Capitaine Noir était si frappante que cela ne pouvait faire aucun doute.

Les huit êtres des Galgals se mirent à frapper en cadence leur épée contre leur bouclier. Le spectre sans visage sortit de sous sa cape une longue dague dont la lame effilée étincela à la lueur de la lune. Ses deux mains, serrées fermement autour du manche, étaient recouvertes de gantelets en acier identiques à ceux que portait jadis le Roi-Sorcier d'Angmar. Gríma l'entendit réciter des incantations en noir parler, tandis qu'il levait lentement son poignard au-dessus de la poitrine du cheval. Les yeux exorbités, celui-ci poussa un dernier cri de terreur, puis le couteau s'abattit sur lui comme un éclair dans la nuit et le réduisit au silence.

Le coup avait été fatal, et pourtant, le rite ne semblait pas terminé. Les Esprits des Tertres continuaient de battre la mesure avec leurs armes. Le Prince-Sorcier retira sa dague du corps de l'animal et enfonça sa main gauche dans la plaie pour commencer à fouiller l'intérieur de sa cage thoracique. Gríma vit un flot de sang écarlate se répandre aussitôt sur le pelage blanc de l'étalon et dégouliner sur la pierre de l'autel. Le craquement écœurant des côtes brisées lui donna la nausée. Il dut lutter contre une horrible envie de vomir lorsqu'il vit le spectre arracher le cœur encore fumant de la bête et le brandir comme un trophée au-dessus de sa tête. Il inclina légèrement celle-ci pour récolter dans ce qui aurait dû être sa bouche les filets de sang qui ruisselaient de l'organe.

La vue de ce morceau de viande sanguinolent dut attirer les barghests, car leurs yeux rouges ne tardèrent pas à s'illuminer dans la nuit. Gríma en vit une dizaine se rapprocher doucement de leur maître. Ce dernier ne leur accorda pas la moindre attention tant il était occupé à se gorger de sang frais. Il pressait le cœur entre ses doigts de fer pour en extraire jusqu'à la dernière goutte. Lorsqu'il fut rassasié, il commença à prononcer une nouvelle invocation dans la langue de Sauron, et le cœur qu'il tenait toujours dans sa main levée s'enflamma soudainement. Aveuglés, les barghests se mirent à glapir et à reculer craintivement. Les spectres des Galgals, eux, fixèrent de leurs orbites vides cette torche qui brillait comme un phare dans la nuit.

Tapi dans l'herbe, Gríma observait la scène avec un mélange d'épouvante et de fascination. Quelle était donc la nature de ce maléfice ? Quel était le but de ce rituel ? Plus il cherchait de réponses à ses questions, plus ses craintes pour la vie d'Éowyn augmentaient. Le choix de sacrifier un cheval blanc plutôt qu'un autre animal n'était sans doute pas le fruit du hasard. Éowyn n'était-elle pas surnommée la blanche dame du Rohan ? Le Rohan n'était-il pas le pays des dresseurs de chevaux ? Le rapprochement entre la jeune femme et l'offrande qui venait d'être faite commençait à prendre tout son sens... Et si le Prince-Sorcier d'Angmar n'avait d'autre dessein que de retrouver lui aussi Éowyn ?