Chapitre 6
Éowyn était agenouillée au bord du lit où reposait Théoden. Son corps sans vie portait encore l'armure dans laquelle il avait combattu sur les champs du Pelennor. Les paupières closes, les bras en croix, il semblait dormir d'un profond sommeil.
- Oh... Il a dû mourir au beau milieu de la nuit..., fit une voix doucereuse qui glaça le sang d'Éowyn.
Gríma Langue de Serpent venait de pénétrer dans la chambre et s'approchait d'elle à pas lents. Comment avait-elle fait pour ne pas l'entendre arriver ? Pétrifiée, elle s'efforça de ne pas lui prêter attention, et garda les yeux baissés sur la main inerte de son oncle qu'elle tenait encore dans la sienne.
- Quelle tragédie pour le Rohan que de perdre son roi..., continua Gríma en s'asseyant aux côtés de la jeune femme sur le lit du défunt.
Il était si proche d'elle qu'Éowyn ne pouvait désormais plus faire semblant d'ignorer sa présence. Elle releva la tête et le regarda avec un mélange d'appréhension et de dégoût. Son visage blafard, ses yeux bleus globuleux entourés de cernes, ses cheveux noirs, longs et gras qui lui tombaient sur les épaules en formant des boucles sales et emmêlées... Tout chez lui ne lui inspirait que de la répulsion. En particulier cette absence de sourcils qui lui donnait des allures de reptile, et cette horrible verrue qu'il avait sur le front.
- Je comprends que son trépas soit difficile à accepter, d'autant plus maintenant que votre époux vous a abandonnée, dit Gríma en posant une main compatissante sur l'épaule d'Éowyn.
Celle-ci se leva en sursaut et recula prestement.
- Laissez-moi seule, serpent ! s'écria-t-elle d'un air offensé.
- Mais vous êtes seule, répondit Gríma avec un rictus moqueur sur les lèvres.
Il se leva à son tour et s'avança à nouveau vers Éowyn.
- Qui sait ce que vous avez dit aux ténèbres, dans les moments les plus amers de la nuit, où toute votre vie semble se rétrécir, les murs de votre boudoir se refermant sur vous, comme un clapier pour entraver un être sauvage ?
Il avait prononcé ces mots en tournant autour de la jeune femme, tel un prédateur tournant autour de sa proie. Prise au piège, Éowyn n'avait eu d'autre choix que de laisser ces paroles s'insinuer dans son esprit, comme un poison mortel se répandant dans ses veines et obscurcissant ses pensées. Comment Gríma avait-il réussi à percer à jour ses secrets les plus intimes ? Elle avait l'impression qu'il venait de la mettre à nu et qu'elle n'avait nulle part où se cacher. Pourquoi se sentait-elle si vulnérable ?
Langue de Serpent s'arrêta devant elle et la regarda fixement dans les yeux. Les siens étaient si bleus qu'ils en devenaient presque hypnotiques... Incapable de détourner son regard de celui de cet homme, Éowyn le laissa s'approcher encore un peu plus, jusqu'à ce que son visage ne soit plus qu'à quelques centimètres du sien.
- Si belle..., dit-il en posant sa main sur sa joue mouillée de larmes. Si froide... Comme un pâle matin de printemps qui frissonne encore d'un hiver tenace.
Sa paume était si chaude qu'Éowyn ne put s'empêcher de fermer les yeux pour mieux savourer cette sensation de bien-être. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas été touchée de la sorte... Cette douce caresse la grisa à tel point que son cœur et sa respiration s'emballèrent. La poitrine haletante, le souffle court, elle entrouvrit la bouche pour essayer de mieux respirer. Elle sentit la main de Gríma descendre lentement sur son cou, comme s'il cherchait à prendre son pouls...
Éowyn rouvrit les yeux. Son regard plongea à nouveau dans celui de Langue de Serpent tandis qu'il effleurait sa gorge avec son pouce. Elle avait le sentiment d'être à sa merci. Il la tenait entre ses doigts et il lui suffisait de les serrer autour de son cou pour l'étrangler. Pourtant, quelque chose dans la façon dont il la regardait lui disait qu'il n'en ferait rien. Il paraissait aussi troublé qu'elle, presque interdit, comme si l'émotion qu'il avait causée chez elle le surprenait lui-même. Ses lèvres s'étaient écartées, et il se tenait si près d'elle qu'Éowyn pouvait sentir la chaleur de son souffle sur son visage... Envahie par une langueur invincible, elle finit par baisser la garde et se laissa enivrer. Quel était ce délicieux envoûtement contre lequel elle ne parvenait à lutter et qui l'attirait irrésistiblement vers lui ? L'avait-il ensorcelée ?
- Gríma..., murmura-t-elle inconsciemment, en le voyant rapprocher sa bouche de la sienne.
Ce fut à l'instant où leurs lèvres se rencontrèrent qu'Éowyn se réveilla en sursaut.
Où était-elle ? Elle sentit une masse remuer derrière elle et se rappela alors qu'elle était couchée dans son lit aux côtés de Faramir. L'air dans la chambre s'était refroidi malgré le feu qu'elle entendait encore crépiter dans l'âtre. Même la chaleur du foyer ne parvenait à vaincre la rudesse de ces longues nuits d'hiver. Éowyn se blottit sous les couvertures et enfonça sa tête dans son oreiller pour tenter de se rendormir. Hélas, les bribes du rêve qu'elle venait de faire lui revinrent peu à peu en mémoire, et il lui fut dès lors impossible de chasser de son esprit l'image de Gríma en train de l'embrasser...
Pourquoi avait-elle fait ce rêve insensé ? Cela faisait des mois que Langue de Serpent lui était apparu dans le Palantír de Minas Tirith... Pourquoi apparaissait-il dans son sommeil maintenant ? Était-ce un signe ? Et pourquoi donc avait-elle revécu la scène qui s'était produite à la mort de Théodred, alors que Gríma était venu la consoler au chevet de son cousin et qu'elle avait brutalement repoussé ses avances ? Cette fois, son rêve s'était terminé d'une façon bien différente... Loin de rejeter cet homme dont elle s'était pourtant toujours méfiée, elle l'avait au contraire laissé venir à elle et s'était abandonnée à lui avec une confiance absolue... Que signifiait tout cela ? Avait-elle secrètement désiré l'embrasser, le jour où il avait essayé de sécher ses larmes ? Était-ce une envie refoulée qui venait de s'accomplir dans son rêve ? Éowyn devait reconnaître que ce baiser, aussi bref fut-il, lui avait paru bien agréable... Une infinie douceur parcourait son corps au souvenir des marques de tendresse de Gríma. Si seulement ce rêve avait pu durer un peu plus longtemps... Elle aurait tant souhaité pouvoir le reprendre à l'instant précis où il s'était arrêté ! Pour une fois qu'elle ne craignait pas de se rendormir...
Gríma arriva à Minas Tirith par une froide matinée de mars. La neige tombait dru sur la Cité Blanche, la couvrant d'une blancheur plus éclatante encore que celle des pierres dans laquelle elle était bâtie. Sa grande porte en acier et en mithril s'était ouverte depuis peu pour laisser entrer les premiers commerçants venus vendre leurs marchandises. Gríma descendit de cheval et se faufila parmi eux en baissant la tête dans l'espoir de passer incognito. Une précaution qui s'avéra inutile lorsqu'il s'aperçut que les deux gardes placés de chaque côté de la porte n'effectuaient pas de contrôle. Les temps avaient bien changé depuis qu'Aragorn était devenu roi du Gondor et de l'Arnor...
Même en cette heure matinale, la rue principale de la cité semblait déjà grouiller de monde. C'était en tout cas l'impression qu'elle donnait à Gríma, lui qui s'était habitué à sa vie d'ermite dans la Vieille Forêt et qui venait de passer près d'un mois à voyager seul à travers la Terre du Milieu. Ce dur retour à la civilisation le mettait particulièrement mal à l'aise... Plus il se rapprochait de la citadelle, plus il avait la sensation que les passants lui jetaient des regards torves et méfiants. Finiraient-ils par le reconnaître ? À chaque pas, il s'attendait à se faire arrêter. Aussi tâchait-il de se cacher le plus possible derrière sa jument qu'il continuait de mener par la bride.
Gríma se demandait comment Églantine pouvait encore tenir sur ses pattes après les centaines de lieues qu'il lui avait fait parcourir. Certes, il avait veillé à prendre soin d'elle et à lui épargner toute fatigue inutile, empruntant les chemins les plus praticables – quitte à rallonger le parcours d'une journée ou deux –, ne la poussant jamais au-delà de ses forces et la laissant se reposer dès que le besoin s'en faisait sentir. Pourtant, il le savait, beaucoup de chevaux auraient été incapables d'endurer un aussi long voyage, surtout en plein hiver. Églantine avait fait preuve d'une énergie surprenante pour une jument habituée à la vie sédentaire de la ferme du père Magotte. Sans doute appréciait-elle les grandes escapades que lui offrait Gríma chaque fois qu'il l'emmenait avec lui. D'abord les Collines des Tours, maintenant Minas Tirith... Elle ne s'était probablement jamais aventurée aussi loin.
Gríma ne regrettait pas de l'avoir choisie pour ce nouveau périple, même si, cette fois, la façon dont il l'avait empruntée au père Magotte n'avait rien d'honorable. Alarmé par ce qu'il avait vu sur les Hauts des Galgals, il avait quitté la Vieille Forêt dans la précipitation, sans même prévenir Bombadil de ses plans. Il ne lui avait pas fallu plus d'une heure avant d'atteindre la région du Maresque et la propriété de Magotte. Il s'était glissé dans sa ferme à la lueur du clair de lune et avait réussi à retrouver Églantine sans trop de difficultés. La jument l'avait reconnu dès l'instant où elle l'avait vu s'approcher d'elle. Dès lors, il n'avait eu aucun mal à l'équiper de son harnachement et à la faire sortir de son écurie. Elle s'était certainement demandé pourquoi il l'emmenait en balade au beau milieu de la nuit, mais elle l'avait laissé monter sur son dos sans lui opposer la moindre résistance, se réjouissant sans doute à l'idée de repartir avec lui vers de nouveaux horizons. Le père Magotte n'avait dû se rendre compte de sa disparition qu'au lever du jour...
Si Églantine avait su affronter les intempéries de l'hiver sans trop en pâtir, Gríma, lui, ne pouvait pas en dire autant. Ses doigts s'étaient couverts d'engelures à force de tenir les rênes de sa monture, ses lèvres s'étaient gercées jusqu'à se fendre sur les coins, et cela faisait plus d'une semaine qu'une vilaine toux ne le quittait pas. La neige qui tombait sans relâche s'accrochait à ses cheveux et à ses vêtements noirs et finissait par les détremper en fondant. Affamé et transi de froid, il ne rêvait que d'un repas chaud et d'un bon feu. C'était le moins qu'il puisse espérer, après tout le chemin qu'il avait fait pour arriver jusqu'ici...
Hélas, l'accueil qu'il reçut aux portes de la citadelle fut aussi glacial que l'air ambiant. Cette fois, les deux gardes postés à l'entrée l'interrogèrent sur la raison de sa venue, et il dut se racler la gorge à plusieurs reprises avant de pouvoir articuler une réponse compréhensible – cela semblait faire une éternité qu'il n'avait pas adressé la parole à un être humain.
- Je requiers une audience avec le roi, expliqua-t-il d'une voix enrouée, tandis que des nuages de vapeur sortaient de sa bouche. J'ai un message de la plus haute importance à lui transmettre.
- Vraiment ? fit l'un des gardes d'un air suspicieux.
- Vous n'avez qu'à nous le remettre et nous le lui ferons parvenir, dit l'autre en tendant une main gantée vers Gríma, comme s'il s'attendait à recevoir une lettre.
- Il ne s'agit pas d'une missive, mais d'une nouvelle que je ne peux lui communiquer que de vive voix, précisa Gríma.
- Un messager sans missive ? Voyez-vous ça ! lança le premier garde, toujours aussi sceptique.
- Et d'où nous apportez-vous cette nouvelle ? demanda son acolyte.
- Des Hauts des Galgals, au sud-ouest de Brie, dans les terres d'Eriador.
Les deux soldats ne purent s'empêcher d'entrouvrir la bouche d'étonnement. Seul le nom d'Eriador leur était connu, mais il suffisait à causer chez eux une vive impression. Cette région leur paraissait si lointaine qu'ils se demandaient ce qui avait bien pu pousser un homme comme Gríma à franchir une telle distance par un climat aussi rude. Quel que soit son message, il devait être particulièrement important.
- Très bien, vous pouvez passer. Carahir va vous conduire jusqu'aux écuries où vous pourrez laisser votre cheval, puis il vous escortera jusqu'à la salle du trône.
Le planton qui somnolait debout derrière les deux gardes se redressa subitement à l'appel de son nom. Il se présenta devant Gríma et l'invita à le suivre.
La Cour de la Fontaine était déserte et semblait recouverte d'un tapis d'une blancheur immaculée qui crissait sous leurs pas. Les branches nues de l'Arbre Blanc du Gondor ployaient sous le poids de la neige, et l'eau de la fontaine, figée par le gel, s'était transformée en de délicates stalactites de glace. Lorsqu'ils entrèrent dans les écuries, Gríma confia Églantine à l'un des palefreniers, puis emboîta le pas à Carahir qui le mena jusqu'à la porte principale de la Tour Blanche d'Ecthelion. Celle-ci était gardée par deux soldats en armure, portant chacun une lance et un bouclier sur lequel était dessiné le blason du Gondor.
- Qui dois-je annoncer au roi ? s'enquit l'un des deux après avoir entendu les explications de Carahir.
Gríma hésita un bref instant avant de se décider à révéler son véritable nom. Après tout, il était presque arrivé au but. Que lui importait s'il finissait par se faire arrêter, du moment qu'il parvenait jusqu'au roi Aragorn ? L'absence de réaction sur le visage du soldat lui prouva d'ailleurs qu'il n'avait jamais entendu parler de lui, et ce fut sans doute pour cette raison qu'il se vit autorisé à entrer.
- Suivez-moi, lui dit le garde en poussant la porte du Hall de la Tour.
Celui-ci était si vaste qu'il semblait presque vide. Seuls quelques hommes d'armes étaient postés le long des colonnes qui se dressaient de part et d'autre de la salle. Le bruit des pas de Gríma et du garde qui l'accompagnait se réverbérait en de multiples échos dans cette pièce au plafond vertigineux. Tout au fond s'élevait le trône d'albâtre du roi Elessar, perché en haut d'une estrade précédée d'une dizaine de marches. Au pied de cet escalier, le siège en pierre noire de l'Intendant paraissait minuscule. Si Gríma fut surpris de le voir inoccupé, il constata avec soulagement qu'Aragorn siégeait bel et bien sur son trône.
L'héritier d'Isildur n'avait pas beaucoup changé depuis la fois où Langue de Serpent l'avait vu se présenter à la cour du roi Théoden en compagnie de Gandalf. Sa figure semblait alors un peu plus maigre et ses cheveux un peu plus ternes... Son couronnement et son mariage avec Arwen Undómiel lui avaient sans doute bien profité.
Quelle ironie cruelle de voir que la situation était à présent inversée ! Désormais, c'était Gríma qui se présentait devant Aragorn, les traits tirés, affaibli par le froid et la faim, et qui sollicitait son attention. Le roi Elessar allait-il lui faire un aussi mauvais accueil que celui qu'il avait reçu à Meduseld ?
- Monseigneur, s'exclama le garde en s'arrêtant à une distance respectueuse d'Aragorn. Gríma Langue de Serpent ici présent dit être porteur d'une nouvelle de la plus haute importance.
- Gríma Langue de Serpent ? répéta le roi d'une voix incrédule. Je croyais qu'il avait été tué par des hobbits à Cul-de-Sac, peu après la bataille de Belleau...
Ces mots plongèrent le garde dans la plus grande confusion. Sa bouche s'entrouvrit d'effarement, mais aucun son n'en sortit. De toute évidence, il ne savait que répondre. Heureusement pour lui, ce fut Gríma qui prit la parole à sa place :
- Les rumeurs qui vous sont parvenues étaient fausses, Monseigneur. Seul Saroumane a péri à Cul-de-Sac après cette bataille...
- Oui, et par ta main, ajouta Aragorn. De même que tu as assassiné Lothon, l'ancien chef de la Comté.
- Je n'ai fait qu'agir sur ordre de mon maître, se justifia Gríma. Jamais je n'ai souhaité de mal à Lothon.
- Menteur, lança alors une voix qui sortit de l'ombre du trône d'Aragorn.
Un homme de haute stature apparut dans la lumière. Il portait une cape noire et un plastron d'acier sur lequel était dessiné l'Arbre Blanc du Gondor. Ses longs cheveux d'ébène encadraient un visage altier au nez droit et à la mâchoire carrée. Un visage que Gríma reconnut comme celui du prince Imrahil de Dol Amroth. Que faisait-il donc à la cour du roi ? Était-il devenu son conseiller, de même que Gríma avait jadis été celui de Théoden ? Peut-être remplaçait-il l'Intendant en son absence...
- Tu as toujours eu le mensonge à la bouche et la trahison dans le cœur, Gríma Langue de Serpent, reprit Imrahil. Comment oses-tu reparaître devant le roi après tout le mal que tu as fait ?
- Monseigneur, répondit Gríma en s'adressant à Aragorn, si je suis venu jusqu'à vous, c'est pour vous informer d'un grave danger qui menace la paix de votre royaume. Le Prince-Sorcier d'Angmar, fils du Capitaine Noir, est revenu à la vie afin de venger la mort de son père. Je l'ai vu sur les Coteaux des Tertres s'adonner à la magie noire pour tenter de retrouver la dame du Rohan.
- Tu veux sans doute parler d'Éowyn, dame de l'Ithilien, rectifia le roi. Cela fait maintenant presque deux ans qu'elle vit aux côtés du prince Faramir dans les collines d'Emyn Arnen.
À cette nouvelle, Gríma sentit son cœur se briser. Ainsi donc, Éowyn avait fini par se marier ? Elle était si belle et si jeune qu'en réalité cela ne paraissait guère surprenant... Pourtant, Gríma ne pouvait s'empêcher de serrer les dents à l'idée que plus jamais elle ne pourrait lui appartenir. Qui était donc ce Faramir à qui elle avait choisi de donner sa main ?
- Éowyn n'est pas la seule à avoir vaincu le Roi-Sorcier d'Angmar, fit remarquer Imrahil. C'est avec l'aide de Meriadoc Brandebouc qu'elle a réussi à le terrasser.
Si une menace pesait également sur la vie de ce hobbit, Gríma n'en avait cure. Tout ce qui lui importait, c'était de sauver Éowyn et de parvenir à la trouver avant le Prince-Sorcier. Les collines d'Emyn Arnen n'étaient qu'à quelques heures à cheval de Minas Tirith. S'il partait dès maintenant, il pourrait sans doute y arriver avant la tombée de la nuit.
- Je reste cependant convaincu que c'est de la dame Éowyn que le Prince-Sorcier souhaite se venger, et non du semi-homme, insista Gríma. Elle doit être prévenue immédiatement du danger qu'elle encourt...
- À supposer que tout ce que tu dis est vrai, le coupa Imrahil. Cette histoire de spectre vengeur me paraît peu crédible.
- Tu dis l'avoir vu sur les Coteaux des Tertres, lança Aragorn à l'adresse de Gríma. À quoi ressemblait-il ?
- À un Nazgûl, Monseigneur. Comme le Roi-Sorcier d'Angmar, il n'avait pas de visage, et portait un grand manteau noir à capuche.
- Les Nazgûls ont tous disparu après la destruction de l'Anneau Unique, rappela Imrahil. Quoi que tu aies vu sur les Coteaux des Tertres, ce ne pouvait être un Nazgûl.
- Je n'ai jamais prétendu que c'en était un, rétorqua Gríma. Simplement qu'il en avait l'apparence.
- Beaucoup d'esprits maléfiques hantent les Hauts des Galgals, commenta Aragorn. Comment peux-tu être sûr qu'il s'agit de l'héritier du Roi-Sorcier d'Angmar ?
- Son tombeau était vide, Monseigneur.
- Je parie que tu ne l'as même pas vu ! s'exclama Imrahil d'un ton moqueur. Pas plus que tu n'as vu ce soit disant Prince-Sorcier. Tout ceci n'est qu'une histoire inventée de toutes pièces !
- Pourquoi mentirais-je ? répliqua Gríma. Quel intérêt trouverais-je donc à vous apporter une fausse nouvelle ?
- Quel intérêt, en effet, si ce n'est celui de nous attirer dans un piège ! Monseigneur, prenez garde à tout ce que ce traître vous raconte. Sans doute s'agit-il encore de l'une de ses ruses...
Gríma entrouvrit la bouche pour protester, mais Aragorn ne lui en laissa pas l'occasion.
- Tu conviendras que ta réputation ne joue pas en ta faveur, Gríma Langue de Serpent. Sans aucune preuve de ce que tu avances, il m'est bien difficile de te croire...
- Si vous ne me croyez pas, Monseigneur, permettez-moi au moins de repartir sur-le-champ pour les collines d'Emyn Arnen, afin que je puisse avertir à temps la dame Éowyn. Peut-être m'accordera-t-elle plus de crédit.
- Te laisser repartir ? répéta le prince Imrahil d'un air railleur. Tu ne penses tout de même pas pouvoir échapper aussi facilement à la justice du roi !
Langue de Serpent tourna vers Aragorn un regard plein de supplication. Il ne redoutait pas tant de se faire condamner à mort que de se voir empêché de prévenir Éowyn de la menace qui planait sur elle. Le roi Elessar allait-il se montrer aussi clément que le roi Théoden lorsque celui-ci, après avoir été guéri par Gandalf, avait choisi de laisser Gríma s'enfuir plutôt que de l'exécuter ?
- Il est temps, en effet, de répondre de tes crimes, déclara Aragorn. Gardes, arrêtez cet homme et conduisez-le aux cachots !
Sans même avoir le temps de comprendre ce qui lui arrivait, Gríma vit deux soldats l'aborder et le saisir chacun par un bras. Il essaya instinctivement de se dégager de leur poigne, mais il ne lui restait que trop peu de forces pour y parvenir, et sa piètre tentative lui valut un violent coup de pied dans les jambes qui le fit tomber à genoux.
- Pitié, Monseigneur ! gémit-il, alors que ses assaillants le traînaient en arrière sur le sol. De grâce, envoyez au moins un émissaire transmettre mon message à la dame Éowyn !
- Je doute que la princesse d'Ithilien accepte de perdre son temps à écouter de telles affabulations, s'exclama Imrahil. Surtout si elle apprend qu'elles sortent de ta bouche.
- Au moins sommes-nous désormais certains que tu ne pourras plus l'importuner comme tu l'as déjà fait par le passé, ajouta Aragorn. C'est finalement une bonne chose que tu te sois présenté spontanément à ma cour. Je déciderai de ton sort quand j'en aurai terminé avec d'autres affaires plus urgentes.
- Commencez dans ce cas par alerter Éowyn ! s'obstina Gríma d'une voix désespérée, car au fond il savait que le roi n'en ferait rien.
Son voyage n'avait donc servi à rien d'autre qu'à causer sa propre perte... Comment avait-il pu être assez stupide pour se jeter droit dans la gueule du loup ? Jamais il ne parviendrait à sauver Éowyn, maintenant qu'il se retrouvait prisonnier d'Aragorn. Tout ce qu'il pouvait faire, désormais, c'était rester croupir au fond d'un cachot en attendant sa sentence... Et dire qu'il avait rêvé d'un bon feu et d'un repas chaud en arrivant ici... L'accueil du roi Elessar était une cruelle déception.
