Chapitre 8
Il semblait que la neige ne s'était pas arrêtée de tomber depuis l'arrivée de Gríma à Minas Tirith. Ce jour-là encore, les flocons virevoltaient dans les airs, tels des papillons dansant au printemps, et venaient se poser sur la cape noire qu'il serrait fermement contre lui pour se protéger du froid. Heureusement qu'Églantine avait pris l'habitude de voyager par ce temps. Elle semblait parfaitement insensible à la neige qui s'accumulait sur sa crinière et son encolure. Il avait eu de la chance de la retrouver en pleine forme, reposée et nourrie. Elle, au moins, avait récupéré ses forces, et allait pouvoir les employer à transporter son maître jusqu'aux collines d'Emyn Arnen. Il était si affaibli qu'il avait à peine réussi à marcher du Hall de la Tour jusqu'aux écuries sans s'écrouler à nouveau, et il n'était parvenu à se hisser sur le dos de sa monture qu'au prix d'un suprême effort. Maintenant qu'il était en selle, il n'avait plus qu'à se laisser porter et veiller à ne pas se laisser engourdir par le froid.
C'était Éowyn qui ouvrait la marche. Elle menait son cheval blanc au trot et se retournait de temps à autre pour vérifier si elle ne mettait pas trop de distance entre elle et Gríma. Ce dernier s'en remettait à Églantine pour garder l'allure, ce qu'elle n'avait du reste aucun mal à faire, heureuse de se dégourdir enfin les pattes. Il tâchait de garder la tête baissée pour ne pas poser trop souvent ses yeux sur Éowyn, de peur que Faramir, qui fermait la marche derrière lui, ne finisse par s'en apercevoir. Il sentait d'ailleurs son regard braqué sur son dos, surveillant le moindre de ses mouvements, suspectant sans doute quelque fourberie de sa part.
Hélas, Éowyn était si belle que Gríma ne pouvait parfois s'empêcher de l'observer à la dérobée, comme il le faisait jadis du temps où elle et lui vivaient tous les deux à Meduseld. Enveloppée dans son manteau de laine gris perle, aux manches et au col ornés de fourrure d'hermine, elle chevauchait avec tant de grâce qu'elle paraissait ne faire qu'un avec son cheval. Son capuchon, lui aussi bordé de fourrure, était rabattu dans son dos, laissant ses longs cheveux blonds flotter dans le vent et se balancer au rythme du trot de sa monture. Gríma se demandait comment elle faisait pour rester tête nue et ne pas avoir froid. Était-ce sa froideur naturelle qui la préservait de la rigueur de l'hiver ?
Tous les trois traversèrent l'Anduin et rejoignirent les coteaux d'Emyn Arnen peu avant la tombée de la nuit. Perché au sommet de la plus haute colline, le château du prince d'Ithilien dominait un petit village établi en contrebas. Ses tours crénelées et son donjon étaient recouverts de neige et se détachaient nettement sur le fond sombre du ciel encore chargé de nuages. Un chemin reliait le hameau à la forteresse en serpentant sur le versant ouest de la colline, éclairé par la lumière du jour déclinant. La montée fut rapide. Le soleil se coucha au moment où les trois cavaliers franchirent le pont-levis et arrivèrent dans la cour.
Éowyn mit pied à terre et laissa l'un des palefreniers emmener son cheval jusqu'aux écuries. Se tournant vers Langue de Serpent, elle vit avec quelle difficulté il essayait de descendre de sa monture, et vint aussitôt lui apporter son aide. Elle saisit Églantine par la bride pour s'assurer qu'elle ne bougerait pas, pendant que Gríma, penché en avant et s'agrippant au pommeau de sa selle, s'efforçait de passer sa jambe droite par-dessus la croupe de l'animal. Lorsqu'il y parvint enfin, il finit par perdre l'équilibre, et son pied droit toucha le sol plus brusquement que prévu. L'impact fut tel que son genou plia sous son poids, et il se serait probablement effondré si Éowyn n'avait pas été là pour le retenir. Elle l'aida à retirer son pied gauche de l'étrier et resta près de lui par crainte de le voir chanceler à nouveau.
Leurs visages étaient désormais si près l'un de l'autre que leurs regards ne manquèrent pas de se rencontrer. Éowyn lut dans les yeux de Gríma une lueur de reconnaissance qui la troubla étrangement... À moins que ce ne fût leur couleur d'un bleu délavé ? Elle avait presque oublié à quel point leur clarté pouvait être envoûtante... Gênée, elle finit par baisser la tête, et son regard se posa alors sur les mains de Gríma. Ses doigts étaient rougis par le froid et couverts d'engelures.
- Je connais un baume qui pourra soigner vos blessures, dit-elle d'une voix qui se voulait rassurante.
Gríma entrouvrit ses lèvres gercées pour la remercier, mais un accès de toux le saisit, et il eut tout juste le temps de détourner la tête et de couvrir sa bouche de sa main avant de céder à cette quinte. La manche de son manteau glissa légèrement et découvrit son poignet meurtri par les fers.
- Il faudra aussi veiller à panser ces plaies avant qu'elles ne s'infectent, ajouta-t-elle d'un air soucieux. Je vais vous préparer un onguent qui devrait les guérir rapidement, ainsi qu'une concoction pour calmer votre toux.
Lorsque Gríma se sentit enfin capable de lui exprimer sa gratitude de vive voix, il fut à nouveau coupé dans son élan par Faramir, qui débarqua devant eux et pria sa femme de ne pas s'attarder dehors plus longtemps si elle ne voulait pas prendre froid.
- C'est vrai, vous devez être gelé, réalisa-t-elle en continuant de s'adresser à Gríma. Rentrons tout de suite au logis. Un bon feu vous fera du bien.
Cela faisait des semaines qu'il rêvait d'entendre ces mots, mais jamais il n'aurait pensé les entendre de la bouche même d'Éowyn. Quelque chose en elle avait changé... Elle paraissait plus mûre que du temps où elle vivait aux côtés de son oncle à Meduseld. Était-ce son mariage avec Faramir qui l'avait transformée ?
Langue de Serpent suivit ses hôtes jusqu'au logis seigneurial et entra après eux dans les cuisines où crépitait un gigantesque feu de cheminée. Un chaudron de taille respectable était suspendu au-dessus des flammes et répandait dans la pièce un agréable fumet. Gríma sentit son estomac gargouiller et se rapprocha instinctivement de l'âtre pour se réchauffer. La vue du ragoût qui mijotait doucement dans la marmite lui mit l'eau à la bouche.
- Shyvel, pourriez-vous servir à manger et à boire à notre invité ? demanda Éowyn à l'une des servantes qui s'était empressée de venir accueillir ses maîtres.
- Tout de suite, Madame, répondit la jeune fille, sans pouvoir s'empêcher de regarder Gríma avec curiosité.
Elle n'était pas la seule à s'étonner de sa présence. Quatre gardes assis au bout de la longue table qui occupait le centre de la pièce l'observaient eux aussi d'un air intrigué. Mal à l'aise, Langue de Serpent feignit de les ignorer et promena furtivement son regard autour de lui. Des étagères remplies de couverts et d'ustensiles de cuisine s'alignaient contre les murs, et d'énormes morceaux de jambon fumé pendaient aux poutres du plafond. De larges tonneaux étaient empilés au fond de la salle, entre deux tas de bûches et de rondins.
Shyvel alla chercher un bol et une cuillère en bois avant de reparaître timidement devant Gríma. Celui-ci s'écarta de la cheminée pour la laisser accéder au chaudron et lui servir une généreuse portion de ragoût. Le bol fumant qu'elle lui tendit était si chaud qu'il le serra avec plaisir entre ses mains pour les réchauffer.
- Allez donc vous installer à table, vous y serez plus à votre aise, lui dit Éowyn.
Gríma ne se fit pas prier. Il s'assit à la place la plus proche du foyer, puis plongea sa cuillère dans son bol et avala une première bouchée de ce qui se révéla être un délicieux ragoût de mouton aux fèves. Cela semblait faire une éternité qu'il n'avait pas pris de repas chaud. Il était tellement affamé qu'il devait se retenir pour ne pas engloutir son plat, de peur de paraître inconvenant, en particulier devant Éowyn. La servante lui apporta bientôt une chope remplie de bière brune, ainsi qu'une miche de pain blanc qu'elle lui laissa avec un couteau afin qu'il puisse se couper autant de tranches qu'il le désirait.
Si Gríma, trop occupé à manger, n'avait pas même remarqué la présence de cet objet tranchant à portée de sa main, Faramir, lui, ne manqua pas de s'en inquiéter. Il s'approcha sans tarder de la table et en retira cette arme potentielle en moins de temps qu'il ne fallut à Gríma pour la remarquer.
- Mieux vaut ne pas laisser de couteau entre ses mains, expliqua-t-il devant le regard interrogateur de Shyvel. Qui sait ce qu'il pourrait faire avec ?
Cette mesure de précaution ne fut pas du goût d'Éowyn. Si elle avait offert à Gríma l'asile dans son château, ce n'était pas pour voir son mari le traiter comme un assassin devant ses domestiques.
- Shyvel, lorsque notre invité aura fini de manger, pourriez-vous l'amener dans mon cabinet afin que je soigne ses blessures ?
- Oui, Madame.
- Ne serait-il pas préférable de lui faire d'abord prendre un bain ? suggéra Faramir. Cela nous éviterait d'avoir à supporter plus longtemps son odeur de cheval.
- Soit, concéda Éowyn. Shyvel, allez donc lui préparer un bain et des vêtements propres.
- Oui, Madame, répéta docilement la jeune fille.
- Et demandez à Aldred de nous apporter notre repas dans la Grande Salle, ajouta Faramir. Ce voyage m'a creusé l'appétit.
- Oui, Monseigneur.
Éowyn aussi avait faim, mais certainement pas autant que Gríma, à en juger par la vitesse à laquelle il avait englouti son ragoût. Il s'attaquait désormais à la miche de pain et essayait d'en arracher un morceau à l'aide de ses doigts endoloris. Ses engelures paraissaient sévères et mettraient sans doute beaucoup de temps à guérir... Mieux valait les traiter rapidement. Par chance, il restait encore à Éowyn quelques flacons d'huiles essentielles de cèdre et de cyprès dans son cabinet. Elle se demandait en revanche si elle aurait assez de miel d'alfirin pour lui préparer une pommade cicatrisante et un sirop pour la toux... Elle savait que cette potion nécessitait en général une bonne heure de décoction. Aussi décida-t-elle de ne pas perdre davantage de temps et de se mettre au travail tout de suite. Tant pis si son estomac continuait de crier famine. Après tout, ce ne serait pas la première fois que ses devoirs de guérisseuse lui feraient manquer un repas.
Éowyn était en train de remuer doucement la mixture qui frémissait dans son chaudron lorsqu'elle entendit frapper trois coups à la porte de son cabinet de travail.
- Entrez, dit-elle en se retournant prestement.
Shyvel se présenta devant elle, suivie de près par Gríma. Celui-ci avait changé d'habits et revêtu un pourpoint et un pantalon en coton noir. Pourquoi le choix de cette couleur ne la surprenait-il pas ? Elle n'avait jamais vu cet homme porter autre chose que du noir. Ses longs cheveux étaient encore humides du bain qu'il venait de prendre, et quelques gouttes d'eau perlaient à leurs pointes. Sans doute les avait-il brossés, car ils paraissaient beaucoup moins emmêlés qu'avant. Ils paraissaient surtout beaucoup plus propres, et Éowyn pouvait finalement remercier Faramir d'avoir envoyé Gríma se laver, car il était désormais bien plus présentable qu'à son arrivée au château.
- Faut-il que j'aille préparer la chambre des invités, Madame ?
- S'il vous plaît, Shyvel, acquiesça Éowyn. Je me chargerai d'y conduire notre hôte lorsque j'aurai fini de lui administrer mes soins.
- Bien, Madame.
Sur ce, Shyvel fit une courbette pour prendre congé de sa maîtresse et sortit de la pièce en refermant la porte derrière elle.
Pour la première fois depuis des années, Éowyn se retrouva seule dans la même pièce que Gríma. Et dire que jadis elle cherchait à tout prix à éviter cette situation qu'elle venait aujourd'hui de provoquer... Pourquoi ce tête-à-tête ne la dérangeait-il plus autant qu'autrefois ? Probablement parce que la pitié que lui inspirait désormais Gríma avait pris le dessus sur la crainte qu'elle ressentait naguère en sa présence. En tant que guérisseuse, elle ne pouvait se résoudre à le laisser souffrir plus longtemps de ses blessures.
- Je vous ai préparé un élixir contre la toux. Il ne devrait pas tarder à être terminé, dit Éowyn en jetant un œil au sablier posé sur le manteau de la cheminée. En attendant, asseyez-vous. Je vais nettoyer les plaies que vous avez aux poignets.
Gríma prit place sur le tabouret qu'Éowyn lui montra d'un signe de tête et regarda autour de lui avec intérêt. Les murs de la pièce étaient recouverts d'étagères remplies de fioles, de flacons et de bocaux renfermant des ingrédients en tous genres : liquides et poudres aux couleurs variées, herbes et champignons séchés, graines et pétales de fleurs sauvages, racines et cristaux de sel... Une bibliothèque croulait sous des piles de grimoires et de rouleaux de parchemin qui devaient renfermer d'innombrables recettes. À côté se tenait une table ronde sur laquelle étaient posés un alambic en verre, un mortier et un pilon en marbre, ainsi qu'une loupe et des sabliers de tailles diverses. Quelques bougies en cire d'abeille étaient réparties aux quatre coins de la salle pour ajouter un peu de lumière à celle des flammes du foyer, au-dessus desquelles bouillonnait un chaudron.
Fasciné, Gríma réalisa que la pièce dans laquelle il se trouvait était plus qu'un simple cabinet de travail : c'était un véritable laboratoire d'alchimie. Autrement dit, l'endroit idéal pour un herboriste tel que lui. Depuis quand Éowyn partageait-elle son goût pour la préparation des potions ?
- J'ignorais que vous aviez des talents de guérisseuse, dit Langue de Serpent, tandis que la jeune femme s'asseyait devant lui sur un autre tabouret.
- Cette vocation m'est venue durant mon séjour dans les Maisons de Guérison de Minas Tirith, expliqua Éowyn en trempant un morceau de tissu dans un bol rempli d'eau tiède.
Ainsi donc, la dame du Rohan avait choisi la voie de la médecine plutôt que celle de la chevalerie... Un choix qui certes convenait plus à son sexe, mais qui n'en demeurait pas moins surprenant, venant d'une femme qui s'était toujours senti l'âme d'une guerrière. Encore un changement dans son caractère qui s'expliquait peut-être par sa rencontre avec Faramir...
- Serait-ce aussi là-bas que vous avez rencontré votre époux ?
Éowyn releva les yeux et les plongea dans ceux de Gríma. Il la dévisageait avec une curiosité jalouse qui faillit la mettre mal à l'aise. Heureusement qu'il lui restait suffisamment de sang-froid pour ne pas se laisser décontenancer.
- Vous êtes toujours aussi perspicace, répondit-elle sans ciller. Faramir et moi avons été conduits aux Maisons de Guérison après la bataille des champs du Pelennor. C'est Aragorn qui nous a sauvé la vie à tous les deux.
Gríma pensa avec amertume que le roi Elessar aurait pu se contenter de sauver la vie d'Éowyn – cela lui aurait au moins permis de conserver l'espoir de l'avoir pour lui seul...
- C'est une chance qu'il y soit parvenu, répondit-il simplement, en se gardant bien de révéler le fond de sa pensée.
- Aragorn est un grand guérisseur. J'espère un jour l'égaler dans cet art, même si pour cela il me reste encore beaucoup à apprendre.
- Je ne doute pas un instant que vous saurez soigner mes blessures, dit Gríma en retroussant les manches de son pourpoint pour présenter ses poignets.
Les marques rouges qu'avaient laissées ses menottes juraient avec la blancheur presque diaphane de sa peau. Éowyn lava les traces de sang à l'aide du bout de tissu mouillé, puis appliqua un second morceau d'étoffe qui cette fois causa une violente brûlure à Gríma. Celui-ci serra les dents pour encaisser la douleur.
- L'eau de vie de remmenthonde est très efficace pour désinfecter les plaies, précisa la jeune femme en voyant son patient froncer les sourcils – ou plutôt ce qui aurait dû être ses sourcils, mais qui n'était en réalité que ses arcades sourcilières.
Elle s'était toujours demandé par quel étrange phénomène il avait perdu la pilosité de son visage. Comment d'ailleurs avait-il pu rester aussi glabre, après des semaines de voyage en Terre du Milieu et des jours de captivité dans les cachots de Minas Tirith ? Les seuls poils qui semblaient avoir poussé durant tout ce temps étaient ses cheveux noirs, maintenant striés d'une mèche blanche au-dessus de son front. Encore une bizarrerie qu'Éowyn n'arrivait pas à expliquer...
- Où avez-vous appris tout cela ? s'enquit Gríma, pour essayer d'oublier la douleur.
- Principalement dans les livres, mais aussi dans les Maisons de Guérison de Minas Tirith, grâce aux enseignements de Ioreth, la doyenne des guérisseuses. C'est à elle aussi que je dois la vie. Sans Ioreth, Gandalf n'aurait probablement pas eu l'idée d'aller quérir Aragorn pour me soigner de l'Ombre Noire.
Tel était donc le mal dont avait souffert Éowyn après son combat contre le Roi-Sorcier d'Angmar... Les blessures de Gríma lui paraissaient bien dérisoires à côté de ce que la jeune femme avait eu à endurer... Il la regarda avec compassion tandis qu'elle retirait le couvercle d'un pot en terre cuite rempli d'une épaisse substance ambrée.
- Un peu de miel d'alfirin devrait aider à la cicatrisation, dit Éowyn en appliquant cet onguent naturel sur les plaies de Gríma, d'abord avec une petite spatule en bois, puis avec son pouce, pour pouvoir l'étaler plus facilement.
À la douleur provoquée par l'eau de vie succéda alors le plaisir de sentir les doigts d'Éowyn masser délicatement ses poignets enduits de miel. Elle s'y prenait avec une telle douceur qu'il finit par craindre de se laisser enivrer, et fronça davantage les sourcils en s'efforçant de garder le contrôle de lui-même.
- Cela vous fait mal ? s'inquiéta la jeune femme qui s'arrêta subitement.
- Non, au contraire, répondit-il en la regardant droit dans les yeux.
Troublée, Éowyn ne put s'empêcher de repenser au rêve qu'elle avait fait quelques jours plus tôt et dans lequel Gríma lui était apparu au chevet de son oncle défunt. Il l'observait alors avec la même intensité, ses yeux brillant d'une flamme vive à laquelle elle n'avait su résister... Le souvenir du baiser lui revint aussitôt en mémoire, et elle se releva brusquement de son tabouret pour s'écarter de son patient.
Ce dernier entrouvrit la bouche d'étonnement en se demandant ce qu'il avait fait de mal, puis finit par comprendre qu'il était allé un peu loin en sous-entendant à Éowyn qu'elle lui faisait du bien.
La jeune femme tâcha de retrouver son calme en allant se laver les mains dans une bassine d'eau fraîche posée sur son bureau. Elle prit de quoi panser les blessures de Gríma, puis revint s'asseoir devant lui en évitant de croiser son regard.
- Il faudra changer ces pansements tous les deux jours jusqu'à ce que vos plaies soient entièrement cicatrisées, expliqua-t-elle en enroulant une bande de gaze autour du poignet droit de Gríma.
Lorsque l'épaisseur du bandage lui parut suffisante, elle le coupa à l'aide d'une paire de ciseaux et le fixa avec une épingle.
- Combien de temps pensez-vous que cela prendra ? demanda Gríma en tendant son poignet gauche.
Il espérait presque que ses blessures tarderaient à guérir, si cela lui fournissait un prétexte pour revoir régulièrement Éowyn.
- Une dizaine de jours suffiront. D'ici-là, votre toux devrait s'être calmée.
Éowyn referma le second pansement de Gríma, puis se leva pour aller inspecter le contenu du chaudron qui continuait de cuire dans la cheminée.
- L'élixir est prêt, annonça-t-elle, avant de plonger une louche dans le récipient et de remplir la moitié d'une coupe en laiton.
Elle apporta celle-ci à Gríma en lui conseillant d'attendre un peu que la potion refroidisse s'il ne voulait pas se brûler. Le liquide encore fumant était d'une couleur verdâtre et d'un aspect peu ragoûtant. Langue de Serpent le considéra avec hésitation. Ce breuvage lui rappelait étrangement le poison qu'il versait autrefois dans le vin de Théoden pour réduire ses facultés mentales et le manipuler à sa guise. Et si Éowyn cherchait à se venger du mal qu'il avait fait à son oncle en l'empoisonnant à son tour ? Était-ce la raison pour laquelle elle avait tant tenu à le faire libérer et à le ramener jusqu'à son château d'Emyn Arnen ? Pour mener à bien une vengeance personnelle, à l'insu du roi Elessar ? Après tout, songea Gríma, cela n'aurait été que justice. Comment un homme tel que lui pouvait-il mériter les faveurs d'une femme à qui il avait jadis causé tant de peine ? L'aide qu'elle lui avait apportée à la cour, l'asile qu'elle lui avait offert en sa demeure, les soins qu'elle venait de lui prodiguer... Tout cela lui parut soudain trop beau pour être vrai.
- C'est une potion à base de plantain et de fleur de mallos, précisa Éowyn en remarquant l'air perplexe qui flottait sur le visage de Gríma. J'y ai aussi ajouté un peu de miel d'alfirin pour la rendre moins amère.
Langue de Serpent observa la jeune femme d'un regard pénétrant, essayant de déceler chez elle la moindre trace de duperie. Si elle souhaitait effectivement sa mort, alors elle cachait bien son jeu, car seule une expression de pure bienveillance se lisait au fond de ses yeux. Ils étaient d'un gris si profond que Gríma finit insensiblement par s'y perdre, oubliant toute méfiance. Pourquoi redouter la mort si celle-ci venait de la main d'Éowyn ? Elle était si belle qu'il était prêt à lui confier aveuglément sa vie.
Sans quitter la jeune femme des yeux, Gríma porta la coupe à ses lèvres et but une gorgée de l'élixir. Un petit goût de champignon se mêlait à celui du miel, sans en altérer la douceur. S'il s'agissait réellement de poison, alors son effet n'était pas immédiat, car Gríma réussit sans peine à vider la totalité de sa coupe.
- Tenez, dit Éowyn en lui remettant un flacon rempli du même liquide verdâtre qu'il venait d'avaler. Prenez-en trois fois par jour et votre toux aura disparu d'ici la fin de la semaine.
Gríma se demanda un instant si ce n'était pas lui qui allait disparaître d'ici la fin de semaine en buvant cette mixture, mais il se contenta de remercier Éowyn par quelques mots de reconnaissance, et réchauffa ses doigts en les serrant autour du flacon encore tiède.
- Je vous ai également préparé une fiole d'huiles essentielles de cèdre et de cyprès pour guérir vos engelures. Appliquez-en quelques gouttes sur vos doigts, aussi souvent que nécessaire, jusqu'à ce qu'ils retrouvent leur état normal.
- Encore merci, Madame, dit Gríma d'une voix pleine de gratitude, même s'il aurait préféré laisser le soin à Éowyn de traiter elle-même ses engelures, comme elle venait de le faire avec ses plaies.
- À présent, suivez-moi. Je vais vous montrer votre chambre.
Éowyn conduisit Gríma à travers un long corridor aux murs éclairés de flambeaux. Tous les deux semblaient être les seuls à arpenter les couloirs du château à cette heure de la nuit. Loin de s'en plaindre, Langue de Serpent se demandait malgré tout ce que pouvait penser Faramir devant l'absence prolongée de sa femme... Il devait lui faire entièrement confiance pour la laisser aussi longtemps en compagnie d'un autre homme.
La porte devant laquelle Éowyn s'arrêta était en chêne massif et munie d'un heurtoir en fer forgé. Elle s'ouvrit sur une chambre où crépitait déjà un petit feu de cheminée. En face se trouvait un lit garni d'oreillers et recouvert de peaux de moutons. Tout le confort dont Gríma avait rêvé depuis des semaines s'offrait à ses yeux ébahis.
- Vous devez tomber de fatigue, dit Éowyn. Je vous laisse pour cette nuit. Revenez me voir demain lorsque vous vous sentirez suffisamment reposé. Il y a certains points sur lesquels je souhaiterais m'entretenir avec vous.
Ce fut sur ces paroles équivoques que la jeune femme prit congé de son hôte. Seul sur le seuil de sa chambre, Gríma la regarda s'éloigner jusqu'à ce qu'elle disparaisse à l'autre bout du couloir. Il lui tardait déjà d'être au lendemain pour la revoir... Si du moins la potion qu'il venait de boire lui en laissait la chance.
