Chapitre 9
Quand Gríma se réveilla, la moitié de la journée s'était déjà écoulée. Le soleil de midi éclairait sa chambre d'une douce lumière hivernale, faisant scintiller les particules de poussière qui flottaient dans l'air. Celui-ci s'était nettement refroidi depuis qu'il s'était couché, car le feu de sa cheminée avait fini par s'éteindre pendant son sommeil. Gríma ne tarda pourtant pas à quitter la chaleur de son lit lorsqu'il se rappela qu'il devait retrouver Éowyn. Comment avait-il pu douter d'elle ? Comment avait-il pu la soupçonner un seul instant de vouloir l'empoisonner, alors qu'il se sentait à présent beaucoup mieux que la veille ? La potion qu'elle lui avait administrée s'était révélée particulièrement efficace : aucun accès de toux ne l'avait réveillé durant la nuit et sa fièvre avait entièrement disparu. Encouragé par ces signes de guérison et la perspective de revoir sa bienfaitrice, Gríma but quelques gorgées du remède, s'habilla à la hâte et sortit de sa chambre.
Le couloir était désert. Il n'avait aucune idée de l'heure qu'il était, mais les gargouillis de son estomac lui firent comprendre que la journée était déjà bien avancée. Poussé par la faim, il descendit instinctivement aux cuisines. Une servante, occupée à débarrasser la table, le salua timidement, avant de lui proposer les restes d'un repas qui venait vraisemblablement de se terminer.
- Savez-vous où je pourrais trouver la princesse Éowyn ? s'enquit-il en s'asseyant à table.
- Elle vient juste de finir de déjeuner, répondit la jeune fille, qui apporta à Gríma un bol de gruau aux lardons. Elle ne devrait pas tarder à partir pour se rendre au village. Vous devriez la trouver aux écuries, en train d'apprêter son cheval...
Gríma s'empressa d'avaler son repas, puis quitta la cuisine et sortit dans la cour du château. Les traces de sabots dans la neige le conduisirent aux écuries, où une demi-douzaine de chevaux attendaient sagement dans leur box. Éowyn caressait le front d'une jument noire qui n'était autre qu'Églantine. Intrigué, Gríma s'approcha en silence. La jeune femme lui tournait le dos et ne semblait pas se douter de sa présence. Il l'observa à son insu pendant un moment, comme il avait l'habitude de le faire à Meduseld. Une mauvaise habitude, certes, mais ô combien agréable ! Qu'il était doux en effet de la voir s'occuper d'Églantine aussi tendrement que s'il s'agissait de sa propre monture... Elle avait toujours su s'y prendre avec les chevaux, bien mieux que lui en vérité, et il n'était pas étonné de voir Églantine lui témoigner une confiance absolue. Il aurait pu la regarder ainsi pendant des heures, mais il se décida finalement à signaler sa présence par un léger toussotement.
- On m'a dit que vous vous apprêtiez à descendre au village ?
Éowyn se retourna prestement. Ses yeux brillèrent un instant d'une lueur de surprise, avant de retrouver leur froideur habituelle.
- C'est exact, confirma-t-elle. Je me rends aux Maisons de Guérison d'Emyn Arnen pour y soigner quelques malades.
- J'ignorais qu'il existait des Maisons de Guérison autres que celles de Minas Tirith dans la région...
- Faramir et moi avons fondé celles du village d'Emyn Arnen il y a bientôt deux ans. Je m'y rends tous les jours pour m'occuper des patients et veiller à leur bon rétablissement. À ce propos, comment vous sentez-vous ? La potion que je vous ai donnée hier a-t-elle eu de l'effet ?
- Quelques gorgées ont suffi à calmer ma toux et à faire tomber ma fièvre en une nuit.
- Bien, commenta Éowyn avec un sourire, avant de se tourner à nouveau vers Églantine, qui semblait écouter la conversation avec intérêt. Votre jument paraît en tout cas se porter à merveille. Comment s'appelle-t-elle ?
- Églantine.
- C'est un joli nom.
Gríma s'abstint de lui dire que ce n'était pas lui qui l'avait choisi, et se contenta de baisser la tête en silence. Que penserait Éowyn si elle apprenait qu'en réalité il avait volé cette jument ?
- Mon cheval s'appelle Laconis, dit la jeune femme, avant de s'approcher de l'étalon blanc qui séjournait dans le box voisin. Il est né sur les terres du Rohan et m'a été offert par mon frère comme cadeau de mariage.
- C'est une belle bête, complimenta à son tour Gríma, en essayant de cacher la jalousie qu'il ressentait à l'évocation des noces d'Éowyn.
Il aurait souhaité changer de sujet de conversation et aborder enfin celui pour lequel il était venu voir la jeune femme, mais il se demandait si c'était vraiment le moment ou l'endroit pour lui parler du retour du Prince-Sorcier d'Angmar...
- Voulez-vous m'accompagner jusqu'aux Maisons de Guérison ? Nous pourrons poursuivre notre discussion en chemin, suggéra Éowyn, comme si elle avait lu dans ses pensées.
- Avec plaisir, accepta Gríma, heureux de se voir proposer une balade en aussi charmante compagnie.
Églantine paraissait elle aussi heureuse de pouvoir à nouveau gambader dans la neige. Revivifiée par l'air frais de la cour, elle s'ébroua d'impatience pendant que son maître se hissait sur son dos, faisant sortir de ses naseaux une épaisse vapeur d'eau. Éowyn monta lestement sur Laconis et enfila ses gants en peau de daim avant de saisir ses rênes. Elle portait ce jour-là une courte veste en fourrure de renard blanc qui s'accordait à merveille avec la couleur du pelage de son cheval. À côté de cette blancheur immaculée, la noirceur des habits de Langue de Serpent et du poil d'Églantine offrait un contraste saisissant. Certains disaient que les contraires s'attiraient, et Gríma ne pouvait nier qu'ils étaient dans le vrai : Éowyn avait toujours exercé sur lui un charme invincible.
Tous les deux quittèrent le château en faisant avancer leur monture au pas pour pouvoir discuter plus commodément. La largeur du sentier qui descendait jusqu'au village leur permettait de chevaucher côte à côte, même s'ils devaient pour cela se rapprocher à tel point que leurs bottes se touchaient presque. Au bout de quelques minutes d'un silence un peu gêné, ce fut Éowyn qui prit la parole en premier :
- Vous devez vous douter de la véritable raison pour laquelle je vous ai fait venir jusqu'ici...
Gríma l'interrogea du regard, incertain de la réponse qu'il devait apporter.
- Cette nuit-là..., reprit la jeune femme. Lorsque je vous ai vu à travers le Palantír... J'ignore comment cela a pu se produire... Peut-être pourriez-vous m'expliquer ce qui s'est passé ?
« Bien sûr » songea alors Gríma. C'était pour cela qu'Éowyn avait souhaité s'entretenir avec lui : pour qu'il lui révèle comment il était parvenu à entrer en contact avec elle à travers cette Pierre de Vision. Si seulement il en avait la moindre idée !
- J'ai bien peur d'être aussi perdu que vous à ce sujet, confessa Langue de Serpent. Jamais je ne me serais attendu à vous voir au fond de ce Palantír...
- Vous en avez donc trouvé un, vous aussi ! Lequel était-ce ? Où était-il ?
Gríma hésita un instant à répondre à la princesse d'Ithilien. Plongeant son regard dans le sien, si pur et si désintéressé, il se rappela cependant qu'il pouvait lui accorder toute sa confiance. Jamais il ne lui avait connu de mauvaises intentions, et l'idée même qu'elle puisse désirer mettre la main sur ce Palantír pour servir ses propres ambitions lui paraissait inconcevable.
- Il se trouvait au sommet de la Tour d'Elostirion, dans les collines d'Emyn Beraid.
- La Pierre d'Elendil..., dit Éowyn à mi-voix. C'est un curieux hasard que vous l'ayez découverte juste avant que les elfes ne viennent la récupérer pour la rapporter à Tol Eressëa...
- La Pierre est retournée sur l'Île Solitaire ? s'étonna Gríma.
- C'est ce que j'ai appris de la bouche du roi Elessar, confirma Éowyn. À l'automne dernier, les Gardiens des Anneaux elfiques sont partis de Fondcombe pour une dernière chevauchée jusqu'aux Havres Gris. Là-bas, ils ont embarqué pour le dernier navire faisant voile vers l'ouest, emportant avec eux le Palantír d'Elostirion afin qu'il retourne à son lieu d'origine. Cela fait donc de vous le dernier homme à avoir vu cette pierre avant qu'elle ne quitte la Terre du Milieu.
- Une chance dont j'étais loin de me douter..., commenta Gríma d'un air pensif.
- Une chance également que vous ayez réussi à voir dans cette pierre autre chose que l'océan...
C'était même un miracle que Gríma y ait vu le visage d'Éowyn, alors qu'il ne rêvait justement que de la retrouver.
- On dit que seul Elendil était capable d'utiliser ce Palantír, poursuivit la jeune femme. Comment êtes-vous parvenu à vous en servir ?
- Je n'en ai pas la moindre idée, avoua Gríma, en se demandant si Éowyn le croirait malgré tout. Je n'ai eu qu'à tendre ma main au-dessus de cette sphère pour la voir se réveiller au bout de quelques secondes.
- C'est ce qui s'est produit, pour moi aussi. Il m'a suffi de tenir la Pierre d'Anor entre mes mains pour qu'elle me montre votre image...
Ainsi donc, Gríma avait deviné juste : c'était bien à travers le Palantír de Minas Tirith qu'Éowyn était entrée en contact avec lui. D'après ce que lui avait autrefois raconté Saroumane, Denethor avait gardé cette pierre en sa possession pendant de longues années, et c'était la raison pour laquelle il avait fini par sombrer dans la folie... Se pouvait-il que son fils Faramir l'eût récupérée après sa mort ? Si tel était le cas, alors il l'avait sans doute rapportée dans son château d'Emyn Arnen, là où Éowyn s'en était servi...
- La Pierre d'Anor ? répéta Langue de Serpent d'un air faussement surpris. Je croyais que depuis la mort de Denethor elle ne montrait plus que les mains d'un vieillard se consumant dans les flammes...
- Il semblerait que vous et moi ayons réussi à raviver des Pierres de Vision dont les pouvoirs étaient censés avoir disparu depuis longtemps...
- Ce qu'il y a de plus étrange encore, c'est que nous ayons réussi à les raviver au même moment...
- Et que nous nous soyons vus l'un l'autre à travers elles, compléta Éowyn.
Les deux cavaliers échangèrent un regard intrigué. Ni l'un ni l'autre ne comprenait vraiment ce qui leur était arrivé cette nuit-là, mais une chose était sûre : c'était grâce à ces pierres qu'ils avaient fini par se retrouver.
- Je vous croyais mort..., confia Éowyn, avant de détourner la tête pour cacher toute émotion qui aurait pu se lire dans ses yeux.
« Je l'étais » assura Gríma en pensée, « jusqu'à ce que je vous revoie et que je me sente revivre... »
- Si le destin a choisi que nos chemins se croisent à nouveau, c'est qu'il doit y avoir une raison, reprit la jeune femme d'un air songeur.
- Je crois la connaître...
Éowyn posa sur Gríma un regard interrogateur. Où voulait-il en venir ? Devait-elle craindre à nouveau qu'il se mette à lui faire des avances, alors même qu'elle était mariée et définitivement hors de sa portée ?
- Madame, si j'ai parcouru tant de lieues pour vous retrouver, c'est avant tout pour vous prévenir du danger que vous encourez face au Prince-Sorcier d'Angmar. Son retour est une réalité, même si le roi Elessar ne semble pas y accorder le moindre crédit. J'espère que vous saurez de votre côté prendre au sérieux une menace qui pèse sur votre propre vie.
- Il faudra pour cela que vous m'en disiez un peu plus au sujet de ce prétendu Prince-Sorcier...
Gríma lui raconta alors ce qu'il avait vu sur les Hauts des Galgals : les spectres et les barghests rassemblés autour d'une créature qui ressemblait à s'y méprendre à un Nazgûl, le cheval attaché à l'autel et offert en sacrifice aux démons... Un cheval blanc, tout comme celui que montait Éowyn.
Il alla jusqu'à lui parler des maux qui s'étaient abattus sur la Vieille Forêt et des inquiétudes grandissantes de Tom Bombadil. À ce nom, Éowyn sembla lui prêter une oreille plus attentive, connaissant probablement les légendes qui entouraient cet homme mystérieux. Son visage s'assombrit lorsqu'il lui apprit que Bombadil s'était lui aussi aventuré sur les Coteaux des Tertres et y avait découvert le tombeau vide du Prince-Sorcier d'Angmar.
- Pourquoi aurait-il attendu tout ce temps avant de revenir d'entre les morts ? questionna Éowyn, qui ne pouvait s'empêcher de rester dubitative.
- Pourquoi, si ce n'est justement pour venger son père ?
- J'ai vaincu le Roi-Sorcier d'Angmar il y a presque trois ans. Cela me paraît un peu tard pour décider de se venger...
- Peut-être avait-il besoin de temps pour reprendre des forces ? Peut-être a-t-il quitté sa sépulture bien avant que Bombadil ne s'en aperçoive ?
- Dans ce cas, pourquoi ne m'aurait-il pas déjà retrouvée ? Vous y êtes bien parvenu, quelques mois seulement après m'avoir aperçue dans le Palantír.
- Sans doute étais-je plus pressé de vous protéger que le Prince-Sorcier ne l'était de vous tuer, répondit Gríma, bien heureux d'avoir réussi à trouver Éowyn en premier.
- Me protéger ? s'exclama la princesse avec un sourire amusé. Je pense être assez grande pour pouvoir me protéger toute seule.
- Je n'en doute pas, Madame. Je voulais simplement dire que vous pouviez compter sur mon aide si le besoin s'en faisait sentir.
- Nous en reparlerons plus tard, déclara finalement Éowyn. Nous voilà arrivés.
La porte nord du village se tenait devant eux, grande ouverte et gardée par deux soldats. Ceux-ci saluèrent respectueusement la princesse d'Ithilien, puis jetèrent un regard suspect à Gríma. Il tâcha de ne pas y prêter attention, gardant la tête baissée et suivant Éowyn en silence. La rue principale était si fréquentée en cette heure de la journée que toute trace de neige avait disparu, laissant place à une boue épaisse dans laquelle pataugeaient chevaux et passants. Les Maisons de Guérison se trouvaient à l'écart de la grand-rue, dans un quartier propre et paisible qui offrait un lieu de repos idéal. Elles se distinguaient du reste des habitations à colombages par leur façade en pierre de taille et leurs colonnes cannelées soutenant le porche d'entrée. Éowyn et Gríma confièrent leurs chevaux au maître des écuries de l'établissement, puis furent accueillis à l'intérieur par une guérisseuse aux cheveux bruns ramassés en un petit chignon.
- Madame, le père Clifford a encore refusé de prendre sa potion, ce matin. Il dit qu'elle lui cause des brûlures d'estomac qui l'empêchent de trouver le sommeil... Je lui ai rappelé qu'il devait en boire au moins une gorgée tous les jours s'il voulait guérir, mais il n'a rien voulu savoir...
- Merci, Marwen. Je vais essayer de lui faire entendre raison, répondit Éowyn. Comment se porte la petite Amelia ?
- Toujours autant de fièvre, et elle n'a rien mangé depuis hier soir... Je n'ai réussi qu'à grand-peine à lui faire avaler quelques gouttes d'eau...
- C'est inquiétant... Son état risque d'empirer si elle ne s'hydrate pas suffisamment...
- Peut-être parviendrez-vous à la faire boire plus facilement ?
- Je l'espère.
La préoccupation d'Éowyn était palpable. Gríma la suivit à travers le hall et jusqu'à l'un des dortoirs du rez-de-chaussée. La salle, baignée de lumière par ses hautes fenêtres qui donnaient sur une cour enneigée, était remplie d'une douzaine de lits dont la moitié était occupée. La plupart des patients semblaient dormir à poings fermés. Seule, au bout de la pièce, une petite fille aux cheveux blonds était recroquevillée sur sa couche et grimaçait de douleur. Éowyn s'avança vers elle et posa sa main sur son front pour prendre sa température.
- Elle est brûlante, constata-t-elle à voix haute.
- Depuis combien de temps se trouve-t-elle dans cet état ? demanda Gríma en s'approchant à son tour de l'enfant.
- Ses parents nous l'ont confiée hier après-midi. Ils disent qu'elle s'est mise à avoir des maux de ventre peu après le déjeuner... Cela ressemble fort à une intoxication alimentaire.
- Ou à un empoisonnement.
Éowyn tourna la tête vers Gríma et l'observa d'un air sombre.
- J'avais presque oublié que vous étiez un expert en la matière, commenta-t-elle avec ironie, alors que le souvenir de son oncle abêti par l'effet du poison lui revenait cruellement en mémoire.
- Ses parents vous ont-ils dit ce qu'elle avait pris au déjeuner ? questionna Gríma, feignant d'ignorer le sarcasme d'Éowyn.
- Un peu de bouillie de millet, accompagnée de poireaux et de champignons.
- Quel genre de champignons ?
- Je sais ce que vous soupçonnez. Moi aussi, j'ai pensé à des champignons vénéneux cueillis par inadvertance, d'autant plus que seule Amelia les a mangés. Son père m'a assuré qu'il s'agissait d'agarics, car il les avait ramassés lui-même à l'automne dernier avant de les faire sécher pour les conserver, mais ces champignons comestibles peuvent facilement être confondus avec les agarics jaunissants, qui eux sont toxiques.
- Comment se fait-il qu'elle soit la seule à avoir été intoxiquée ?
- Ses parents disent qu'elle avait déjà fini la moitié de son bol avant même qu'ils ne commencent le leur, et que les effets ont été instantanés : vomissement, nausée, douleur abdominale...
- Ce sont bien les symptômes d'un empoisonnement par champignons vénéneux. Lui avez-vous administré une potion ?
- J'ai réussi à lui faire boire quelques gouttes d'un mélange d'élegaran et de carandôl, mais cela ne semble pas avoir eu d'effet.
- Non..., fit Gríma d'un air pensif. Il faudrait y ajouter de l'essence d'hélianthème et de la poudre de sarriette pour éliminer le poison...
- Comment pouvez-vous en être aussi sûr ? s'étonna Éowyn.
- Tom Bombadil m'a beaucoup appris durant mon séjour dans la Vieille Forêt. Sa connaissance des plantes médicinales est immense.
- Ainsi donc, vous avez développé des talents de guérisseur, vous aussi ?
- Je comprends que vous soyez surprise. La fabrication des poisons et celle des potions requièrent pourtant les mêmes compétences. Seul leur but est différent. Vous devez me faire confiance si vous voulez sauver cette enfant.
Éowyn plongea ses yeux dans ceux de Gríma pour y chercher le moindre signe de tromperie. L'homme soutint son regard sans ciller, ce qui finit par la convaincre qu'il ne lui cachait aucune mauvaise intention. Après tout, pourquoi souhaiterait-il la mort de cette fillette qu'il ne connaissait même pas ? Quelle autre solution lui restait-il que d'accepter son aide si elle voulait donner une chance de survie à Amelia ?
- Très bien, acquiesça finalement la jeune femme. Vous devriez trouver tout ce dont vous avez besoin dans le laboratoire. Suivez-moi.
Sur ce, Éowyn conduisit Gríma dans une pièce attenant au dortoir, qui ressemblait fortement au cabinet d'alchimie dont elle disposait dans son château d'Emyn Arnen, à la différence près qu'elle paraissait deux fois plus grande.
- Voici des feuilles séchées de sarriette, dit-elle en tendant à Gríma un bocal qu'elle venait de récupérer sur l'une des étagères remplies de fioles et de bouteilles en tous genres. Vous trouverez un mortier et un pilon sur la table derrière vous. Je m'occupe de préparer l'alambic pour l'extraction de l'essence d'hélianthème.
Ravi de travailler en tandem avec Éowyn, Gríma s'appliqua à réduire en poudre les feuilles séchées qu'elle lui avait confiées, puis la rejoignit à la table voisine et la regarda allumer l'alambic. L'eau dans laquelle flottaient les pétales d'hélianthème se mit à bouillir au bout de quelques secondes. En attendant de voir tomber les premières gouttes du distillat, Éowyn questionna Gríma au sujet de sa vie passée dans la Vieille Forêt et de sa rencontre avec Tom Bombadil. Il commença par lui raconter comment Baie d'Or l'avait retrouvé échoué sur les berges du Brandevin et l'avait transporté jusqu'à la maison de son époux pour qu'il puisse le soigner. Il lui parla ensuite de sa convalescence chez ses hôtes, des soins et des enseignements qu'ils lui prodiguèrent, de la bienveillance naturelle qu'ils lui témoignèrent sans jamais chercher à savoir ce qu'il avait fait pour se retrouver avec une flèche de hobbit dans le dos. Il finit par relater ses jours passés à vivre comme un ermite au beau milieu de la forêt, se nourrissant de ce que la nature lui offrait et expérimentant de nouvelles recettes de potions.
- Qu'est-ce qui vous a poussé à vous rendre jusqu'à la Tour d'Elostirion ? demanda Éowyn. Les collines d'Emyn Beraid sont à plusieurs dizaines de lieues de la Vieille Forêt...
- Tom Bombadil avait besoin de fleurs de Myrien pour l'un de ses élixirs, répondit Gríma, en s'abstenant toutefois de préciser que cet élixir lui était destiné et qu'il servait à chasser les mauvais rêves. Ces fleurs ne poussent qu'en été sur les Coteaux du Lointain. Je me suis proposé pour aller les cueillir et éviter ainsi à Bombadil un long voyage.
- C'est très charitable de votre part, mais j'imagine que ces fleurs ne se trouvaient pas au sommet de la Tour d'Elostirion, fit remarquer Éowyn avec un petit sourire de malice.
- Non, en effet, mais je savais que la Pierre d'Elendil s'y trouvait, et l'envie m'a pris de la voir de mes propres yeux.
Pour Éowyn, les choses s'étaient passées de façon un peu différente, ce soir-là... Elle ignorait complètement que le Palantír de Minas Tirith était caché en haut de la Tour d'Ecthelion, et pourtant, une force invisible l'avait attirée jusqu'à lui, l'appelant d'une voix mystérieuse à laquelle elle n'avait pu résister.
- Vous reste-t-il encore du mélange d'élegaran et de carandôl que vous avez préparé ? s'enquit Gríma, en voyant le distillat commencer à couler lentement le long du tube incliné de l'alambic.
- Il doit m'en rester la moitié d'un flacon.
- Bien. Il pourra servir à augmenter les effets de la poudre de sarriette.
Éowyn alla chercher la potion qu'elle avait fabriquée la veille et la tendit à Gríma. Celui-ci la versa dans un bocal propre, la saupoudra des feuilles qu'il avait broyées, puis remua la mixture à l'aide d'une cuillère en étain. Lorsque la distillation fut terminée, il récupéra l'essence d'hélianthème et l'ajouta au mélange.
- L'antidote est prêt, annonça-t-il en refermant le bocal. Je vous laisse le soin de l'administrer à votre patiente. Cela risque d'être la partie la plus difficile, mais vous y arriverez certainement mieux que moi...
La petite Amelia paraissait toujours autant souffrir lorsqu'ils se présentèrent à nouveau à son chevet. Éowyn eut un peu de mal à la convaincre d'ouvrir la bouche pour lui faire avaler le remède, mais elle y parvint finalement et poussa un soupir de soulagement en voyant les traits de sa figure se détendre peu à peu.
- Elle devrait être entièrement guérie dès demain, dit Gríma, soulagé lui aussi de voir l'inquiétude s'effacer du visage d'Éowyn.
- Je vous remercie de votre aide. Sans vous, je ne sais pas si j'aurais réussi à la sauver à temps..., avoua la jeune femme. À présent qu'elle semble tirée d'affaire, je vais pouvoir m'occuper de mes autres patients.
- Si je puis me rendre utile à nouveau..., proposa poliment Gríma.
Éowyn lui adressa un regard de reconnaissance avant de lui répondre d'une voix sincère :
- Oui, j'en suis sûre.
