Chapitre 10

La princesse d'Ithilien et son hôte furent de retour au château peu de temps avant la tombée de la nuit. L'après-midi qu'ils avaient passé ensemble à soigner les malades et les blessés des Maisons de Guérison avait filé pour eux à une vitesse incroyable. Leur intérêt commun pour l'herboristerie et l'alchimie les avait rapprochés plus qu'ils ne l'auraient cru possible. Aussi, lorsqu'ils ramenèrent leurs chevaux jusqu'aux écuries, ce fut de façon naturelle qu'Éowyn proposa à Gríma de partager avec elle et Faramir leur dîner dans la Grande Salle.

- Ce serait un honneur, Madame, mais croyez-vous que votre mari y consentira ? s'inquiéta Langue de Serpent.

- Soyez sans craintes. Je saurais rappeler à Faramir qu'il est d'usage pour des hôtes d'accueillir leur invité à leur table. C'est d'ailleurs le moins que je puisse faire pour vous remercier de m'avoir apporté votre aide aux Maisons de Guérison.

- J'ai bien peur, hélas, de ne pas être assez présentable pour me joindre à vous..., fit Gríma en jetant un regard embarrassé sur les vêtements pauvres qu'il portait.

- Vos habits conviendront tout à fait, le rassura Éowyn, qui trouvait d'ailleurs que son pourpoint noir lui allait beaucoup mieux que la vieille tunique brodée qu'il portait habituellement sous sa cape. Après tout, il ne s'agit pas d'un banquet.

Ce fut pourtant des mets dignes d'un véritable festin que Gríma trouva disposés sur la table lorsqu'il fit son entrée dans la Grande Salle. Tourtes, pastés, terrines et friands s'étalaient à profusion devant ses yeux ébahis. Des coupes en argent débordaient de fruits de saison – pommes, poires, noix et noisettes – et deux carafes étaient remplies chacune de vin blanc et de vin rouge.

- Ne connaissant pas vos goûts, j'ai fait demander un peu de tout, expliqua Éowyn, qui se trouvait déjà dans la pièce, attisant le feu de la cheminée à l'aide d'un tisonnier.

Gríma remarqua qu'elle avait changé de tenue depuis qu'ils s'étaient quittés. Elle portait désormais une robe en velours vert émeraude, au col et aux manches brodés de fils d'or, ceinte à la taille par une chaîne métallique de rosaces dorées. Charmé par sa beauté et les marques d'attention qu'elle lui témoignait, Gríma en vint à se demander s'il n'était pas en train de rêver... L'arrivée de Faramir le rappela durement à la réalité.

- Crois-tu qu'il y en aura assez pour notre invité ? demanda ironiquement le prince d'Ithilien en jetant un œil aux plats qui recouvraient la table. Je me doutais que son séjour dans les cachots de Minas Tirith avait dû l'affamer, mais certainement pas à ce point...

- Tu oublies le voyage qu'il a fait depuis les terres d'Eriador pour venir jusqu'ici, rétorqua Éowyn.

- Certes, j'imagine qu'il a dû avoir du mal à trouver sur son chemin une auberge qui veuille bien l'accueillir..., lança Faramir avec un sourire moqueur. Eh bien, puisqu'il semble tellement mourir de faim, qu'attendons-nous ? Passons à table !

Sur ce, le maître du château s'assit à l'une des extrémités de la longue table rectangulaire, et commença à se servir en vin blanc. Éowyn invita Gríma à en faire de même en lui présentant la chaise à l'autre bout de la table. Elle s'installa à son tour entre son époux et son invité, puis proposa à celui-ci du vin rouge qu'il accepta volontiers. Quel plaisir ce fut pour lui de constater qu'elle choisit elle aussi de remplir sa coupe avec ce même cru, et non celui que buvait son mari. Ce dernier s'était déjà découpé une tranche de terrine qu'il étalait sur un morceau de pain blanc. Il portait à son annulaire droit une bague argentée, incrustée de diamants, qui ne manqua pas d'éveiller la jalousie de Gríma. De toute évidence, il s'agissait de son alliance.

- Je vous en prie, servez-vous, lui dit Éowyn, montrant d'un signe de tête l'ensemble des plateaux posés devant lui.

Il y en avait tellement que Gríma ne savait par lequel commencer... Il opta finalement pour la tourte qui se trouvait directement à sa portée et rapprocha le plat de son assiette. Cherchant des yeux un couteau pour se couper une part, il s'aperçut avec surprise qu'il en avait un parmi ses couverts. Il le prit d'une main hésitante, et jeta un regard anxieux en direction de Faramir, s'attendant à le voir réagir pour lui interdire d'utiliser cet objet tranchant. Le prince d'Ithilien paraissait cependant ne rien avoir remarqué, tant il était occupé à dévorer sa tartine de pâté. Quelque peu rassuré par cette indifférence manifeste, Gríma plongea son couteau au cœur de la tarte et en détacha une part généreuse. Elle était garnie de porc finement haché, de morceaux de dattes et de raisins secs. En bouche, elle avait un petit goût de miel dont la douceur était relevée d'une pointe de gingembre et de poivre. Gríma la trouva si délicieuse qu'il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour la finir entièrement.

- Eh bien, c'est ce qu'on appelle avoir bon appétit, commenta Faramir en observant son invité d'un air railleur. Il est vrai que tu as besoin de retrouver des forces pour pouvoir reprendre la route et retourner d'où tu viens.

- Ne vous sentez pas obligé de repartir tout de suite, ajouta Éowyn, soucieuse d'atténuer les propos de son époux. Le climat est encore rude et vos blessures sont loin d'être guéries. Attendez au moins d'être entièrement rétabli avant de nous quitter.

Gríma, qui ne souhaitait pour rien au monde quitter la femme qu'il avait eu tant de mal à retrouver, lui fit part de sa gratitude par une légère inclination de la tête, avant de porter à ses lèvres sa coupe de vin et d'en boire une gorgée. Il avait bien remarqué à quel point la façon dont Éowyn s'adressait à lui différait de celle de son époux : tandis que ce dernier le tutoyait rudement, elle continuait de le vouvoyer poliment, comme une marque de respect qu'il se sentait peu digne de recevoir, mais pour laquelle il lui était infiniment reconnaissant.

- Quelle idée d'avoir entrepris un aussi long voyage en plein hiver ! s'exclama Faramir, qui se préparait une deuxième tartine de pâté.

- La princesse d'Ithilien connaît déjà la raison qui m'a poussé à venir jusqu'ici, mais peut-être l'ignorez-vous encore ? répliqua Gríma, non sans une pointe de provocation.

- Cette rumeur au sujet de l'héritier du Capitaine Noir qui chercherait à se venger d'Éowyn ? Oui, le roi Aragorn m'en a informé par une lettre, peu après ton arrivée à Minas Tirith. J'avoue avoir bien du mal à croire à toute cette histoire.

- Il ne s'agit pas d'une histoire, mais de la vérité.

- Quelle preuve peux-tu nous apporter de ce que tu avances ?

- Gríma dit avoir vu le Prince-Sorcier d'Angmar de ses propres yeux sur les Hauts des Galgals, répondit alors Éowyn d'une voix convaincue qui étonna son invité.

Celui-ci se demanda pourquoi la princesse appuyait les propos alarmistes qu'il lui avait tenus quelques heures plus tôt, alors qu'elle avait semblé si sceptique en les entendant... Avait-il finalement réussi à la persuader de leur véracité ?

- Ce n'est pas une preuve suffisante, rétorqua Faramir. Comment pourrais-je accorder le moindre crédit à un homme accusé de meurtre et de trahison ? Tes paroles ne valent plus grand-chose après tous les mensonges qui sont déjà sortis de ta bouche.

Langue de Serpent sentit monter en lui une colère sombre qu'il tenta de calmer en avalant une nouvelle gorgée de vin. De quel droit le prince d'Ithilien pouvait-il lui reprocher de mentir, lui qui le connaissait à peine ? Hormis les calomnies qu'il avait dû entendre sur son compte, il ignorait presque tout de sa personne.

- Ne ferez-vous donc rien ? lança Gríma d'une voix teintée de rancœur. Attendrez-vous qu'il soit trop tard avant de croire enfin au danger qui menace la vie de votre propre femme ?

Faramir lui adressa un regard noir qui le força à baisser les yeux. Gríma comprit qu'il était allé trop loin en interpellant le prince de la sorte. Sans doute l'alcool lui était-il déjà monté à la tête... Il n'avait pourtant pas encore vidé sa première coupe, mais cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas bu de vin...

- J'affronte déjà des dangers bien plus réels qui menacent la paix du royaume, répliqua Faramir. Le roi Aragorn m'a d'ailleurs chargé de diriger un nouveau raid dans le Val de Morgul, afin d'éradiquer les derniers orques qui continuent de semer le trouble dans la région.

À ces mots, Gríma vit Éowyn entrouvrir la bouche d'étonnement. Elle semblait découvrir en même temps que lui les projets de son mari et, à en juger par son froncement de sourcils, ces projets étaient loin de lui plaire.

- Encore un raid dans la Vallée de Morgul ? s'exclama-t-elle. Je croyais que celui de novembre serait le dernier ?

- Il semblerait que des orques aient survécu à notre dernière attaque. Des éclaireurs les ont aperçus il y a quelques jours, rôdant près des ruines de Minas Morgul. Nous devons les combattre sans tarder si nous voulons éviter qu'ils se rapprochent d'Osgiliath.

- Sans tarder ? répéta Éowyn d'un air méfiant. Quand exactement est-il prévu que tu ailles les affronter ?

- Je partirai dans trois jours.

- Dans trois jours ? s'offusqua la jeune femme, dont les joues d'ordinaire si pâles se mirent à rosir de colère. Et ce n'est que maintenant que tu me l'apprends ?

- Parce que ce n'est qu'hier qu'Aragorn m'a confié cette mission, répondit calmement Faramir. Je comptais t'en parler aujourd'hui, mais tu as passé la matinée dans ton laboratoire et l'après-midi au village.

Cette scène de ménage inattendue plongea Gríma dans le plus grand embarras. Que n'aurait-il pas donné à cet instant précis pour se trouver ailleurs qu'à cette table... La confusion qui se lisait sur le visage d'Éowyn lui révélait qu'elle se sentait aussi gênée que lui. Sans doute avait-elle honte que cette querelle avec son époux se déroule devant son invité... Gríma tâcha de se faire oublier en observant le silence et en gardant les yeux rivés sur sa coupe de vin rouge. Peut-être allait-il finalement la vider plus vite que prévu, si l'atmosphère ne se détendait pas rapidement...

- L'expédition ne devrait pas durer plus de quatre jours, précisa le prince d'Ithilien, comme si cela pouvait rassurer sa femme. Si tout se passe bien, je serai de retour dans une semaine. D'ici-là, j'espère que notre invité se sera remis sur pieds et aura repris son chemin.

Le regard de Gríma croisa celui d'Éowyn. Celle-ci lui avait dit la veille que la cicatrisation de ses blessures aux poignets nécessiterait une dizaine de jours. Allait-elle vraiment continuer à le soigner durant tout ce temps, quitte à devoir rester seule avec lui en attendant le retour de son mari, ou finirait-elle par lui donner congé pour éviter de se retrouver dans cette situation incongrue ? Que penserait Faramir s'il s'apercevait en rentrant de mission que Gríma était toujours au château ? Lui ferait-il regretter d'avoir profité de son absence pour rester seul auprès de sa femme, ou adresserait-il ses reproches à celle-ci ? Peut-être n'y accorderait-il finalement aucune importance ? Après tout, le fait qu'Éowyn ait passé l'après-midi entier au village en compagnie de Gríma ne semblait pas l'avoir dérangé outre mesure...

Si cette absence de jalousie apparente avait de quoi surprendre Langue de Serpent, ce qui l'étonnait davantage, c'était le choix qu'avait fait Faramir de combattre pour son roi plutôt que de protéger son épouse. Refusant obstinément de croire au retour du Prince-Sorcier d'Angmar, il préférait abandonner Éowyn à son triste sort et se lancer corps et âme à l'assaut d'une poignée d'orques dont la menace paraissait dérisoire... N'avait-il aucun scrupule à délaisser ainsi sa femme pour une mission aussi futile ?

Certes, si Gríma avait su se montrer plus convaincant, peut-être que Faramir aurait ajouté foi à son récit et pris des mesures pour assurer la protection d'Éowyn. Hélas, le prince d'Ithilien paraissait si entêté que Langue de Serpent avait l'impression de parler à un mur... Heureusement pour lui qu'Éowyn avait semblé plus réceptive. Mais avait-elle réellement pris conscience de la gravité du danger qui planait sur elle ?


Lorsqu'elle entendit Faramir pousser la porte de leur chambre, Éowyn était déjà couchée et sur le point de s'endormir. Le vin qu'elle avait bu au dîner l'avait rendue si somnolente qu'elle n'avait même pas pris la peine de se peigner les cheveux avant de se mettre au lit. Sans doute aurait-elle dû être un peu plus raisonnable avec la boisson, car elle continuait de sentir sa tête tourner légèrement, même en la gardant enfoncée dans son oreiller. Hélas, son époux l'avait tellement contrariée durant le repas qu'elle n'avait pu s'empêcher de s'enivrer pour tenter de compenser sa frustration... Elle lui en voulait encore d'avoir autant tardé à l'informer de son départ, d'autant plus qu'il avait choisi de lui apprendre la nouvelle en présence même de leur invité, qui n'avait pas manqué de remarquer à quel point cette annonce l'avait surprise. Qu'avait dû penser Gríma en constatant qu'elle n'était pas plus au courant que lui des intentions de son propre mari ? Elle avait l'impression d'être passée pour une idiote à ses yeux... Elle se sentait si humiliée qu'elle n'adressa pas la moindre parole à Faramir quand il la rejoignit dans leur lit. Lui non plus ne semblait pas particulièrement enclin à lui parler, car il se coucha en lui tournant le dos, comme il avait pris l'habitude de le faire les soirs de dispute ou de grande fatigue. Une habitude qui était devenue de plus en plus fréquente... Cela faisait maintenant plus de deux mois qu'il ne l'avait pas touchée.

Éowyn se demandait quel intérêt il y avait encore à ce qu'elle et Faramir partagent le même lit... Certes, cela permettait de sauver les apparences et de faire croire qu'ils gardaient toujours l'espoir d'avoir un enfant, mais leur entourage était-il vraiment dupe ? Gríma se doutait-il que leur vie de couple était à ce point misérable ? Et pourquoi donc Éowyn pensait-elle à cet homme alors qu'elle était couchée aux côtés de son époux ? Agacée, la jeune femme tourna à son tour le dos à Faramir et essaya de chasser Gríma de son esprit. Par chance, l'alcool l'aida à trouver le sommeil rapidement... mais ce ne fut que pour la plonger dans un cauchemar des plus terribles.

Cette fois, ce ne fut pas le Roi-Sorcier d'Angmar qui vint hanter ses rêves, mais bel et bien son héritier, le Prince-Sorcier que Langue de Serpent avait aperçu sur les Hauts des Galgals. Tout concordait avec la description qu'il lui en avait faite : sa ressemblance avec un Nazgûl, les gantelets d'acier qui recouvraient ses mains, la dague argentée qu'il soulevait au-dessus de la victime qu'il s'apprêtait à offrir en sacrifice. À cette différence près que l'offrande n'était pas un cheval blanc comme celui qu'avait vu Gríma, mais la petite Amelia qu'elle avait soignée aux Maisons de Guérison. Éowyn la reconnut aussitôt à la blondeur de ses cheveux et à la pâleur de son visage. Allongée sur l'autel, les pieds et les poings liés, elle paraissait à peine consciente de ce qui lui arrivait. Éowyn voulut faire un pas en avant pour se porter à son secours, mais une horde de barghests surgit des ténèbres et commença à l'encercler. Impuissante, elle vit alors le Prince-Sorcier d'Angmar plonger son poignard dans le cœur de l'enfant. Une douleur atroce frappa soudain Éowyn en pleine poitrine, comme si la lame sacrificielle venait de transpercer son propre cœur. Étouffant un cri, elle porta instinctivement ses mains à son sein. Elle les retira maculées de sang et se réveilla en sursaut.

Le souffle court, Éowyn se redressa sur son lit et regarda autour d'elle d'un air hagard. Où était-elle ? Elle distingua peu à peu les contours de sa chambre et poussa un soupir de soulagement. Les ronflements de Faramir, toujours profondément endormi à côté d'elle, achevèrent de la rappeler à la réalité. Sans surprise, il ne s'était même pas rendu compte que sa femme venait d'être brusquement tirée de son sommeil. Il ne remarqua rien non plus lorsqu'elle descendit du lit, passa sa mante de velours sur ses épaules et sortit de la chambre en silence. Le cauchemar qu'elle venait de faire l'avait à ce point ébranlée qu'elle sentait le besoin impérieux d'aller prendre l'air pour retrouver ses esprits. Ses pieds nus, insensibles au froid, la menèrent jusqu'aux remparts, où elle avait coutume de venir observer chaque lever de soleil. Cette fois, elle arrivait un peu tôt, car la voûte céleste était encore d'un noir d'encre, et seule une pâle lueur à l'horizon laissait deviner l'approche de l'aube. Éowyn respira à pleins poumons l'air nocturne et se pencha au garde-corps pour contempler le village endormi en contrebas. Elle connaissait si bien les Maisons de Guérison qu'elle pouvait les distinguer d'ici à la lueur de la lune.

- Amelia..., murmura-t-elle en repensant à l'horrible scène qu'elle avait vue dans son sommeil.

Un mauvais pressentiment s'empara d'elle. Que signifiait ce cauchemar ? Était-ce le présage d'un malheur à venir ? S'agissait-il d'un rêve prémonitoire ? Après tout, se dit Éowyn, ce ne serait pas le premier...


Le soleil n'était pas levé depuis plus d'un quart d'heure lorsque la princesse d'Ithilien se présenta à cheval devant les portes du château. Les gardes, surpris de la voir sortir de si bon matin, échangèrent un regard d'étonnement. Ils lui ouvrirent toutefois sans poser de question et abaissèrent pour elle le pont-levis, puis la regardèrent s'éloigner au galop sur le chemin qui menait au village. Quelle raison pouvait bien l'amener à s'y rendre avec autant d'empressement ?

Même pour Éowyn, cette raison n'était pas des plus claires, mais elle refusait de rester plus longtemps en proie au doute qui la tourmentait depuis son réveil. Ses craintes au sujet d'Amelia n'avaient fait qu'augmenter, et il lui fallait y mettre fin au plus vite. Certes, l'enfant lui avait paru en voie de guérison lorsqu'elle l'avait quittée la veille, mais qui savait ce qui avait pu lui arriver durant la nuit ?

Le village d'Emyn Arnen s'éveillait à peine quand Éowyn franchit ses portes. Elle traversa à vive allure la rue principale, les fers des sabots de Laconis claquant à grand bruit sur les pavés encore recouverts de neige fraîche. Elle s'arrêta enfin devant les Maisons de Guérison et sauta à bas de sa monture avant de se précipiter sur les marches du perron. Un silence de mort régnait à l'intérieur de l'édifice. Éowyn ne rencontra pas âme qui vive sur son chemin jusqu'au dortoir où se trouvait Amelia. Lorsque ses yeux se posèrent sur le lit vide de l'enfant, un sentiment d'horreur l'envahit, et elle se plaqua aussitôt une main contre la bouche. Que s'était-il passé ?

Affolée, elle regarda autour d'elle pour voir si la petite fille n'avait pas été placée dans un autre lit, mais elle ne l'aperçut nulle part. Son cœur se mit à tambouriner dans sa poitrine sous l'effet de la panique. Amelia avait-elle fini par succomber au poison ? Éowyn était-elle arrivée trop tard ? Gríma lui avait pourtant affirmé que la fillette serait guérie dès aujourd'hui... L'antidote n'avait-il pas été aussi efficace que prévu ? S'agissait-il d'ailleurs vraiment d'un antidote ? Comment pouvait-elle être sûre de l'effet de cette potion dont elle ignorait jusqu'alors l'existence ?

Tous ses soupçons à l'égard de Gríma ressurgirent peu à peu, et elle se demanda comment elle avait pu être assez stupide pour lui accorder sa confiance... Elle qui le connaissait de longue date aurait pourtant dû se méfier de ce serpent... À présent, elle réalisait avec effroi qu'il avait dû profiter de sa naïveté pour verser sous ses yeux son venin dans le sang d'Amelia. Et dire qu'elle l'avait laissé faire... Pire encore : elle l'avait remercié de son aide en l'invitant à sa table pour partager son dîner ! Comment avait-elle pu se laisser abuser de la sorte ? Serrant les poings de rage, elle s'efforça de contenir les larmes qui lui montaient aux yeux. Une voix derrière elle la sortit soudain de sa torpeur.

- Princesse Éowyn ?

La nommée se retourna aussitôt et se retrouva face à l'une des guérisseuses de l'établissement.

- Vous êtes bien matinale, Madame, dit la jeune femme qui portait dans ses mains un plateau chargé de potions. Je ne m'attendais pas à vous voir ici aussi tôt.

- Je... Je suis venue prendre des nouvelles d'Amelia. Savez-vous où elle se trouve ? demanda Éowyn avec angoisse.

- Bien sûr ! Ses parents sont venus la voir hier soir, peu après votre départ, et la petite se sentait déjà tellement mieux que je l'ai laissée repartir avec eux.

- Vraiment ? s'étonna Éowyn. Êtes-vous certaine qu'elle était totalement rétablie ?

- Et comment ! Sa fièvre avait entièrement disparu et elle était si assoiffée qu'elle a réclamé un grand verre d'eau qu'elle a bu d'une seule traite. Après quoi, elle est sortie de son lit pour se dégourdir un peu les jambes, et s'est jetée dans les bras de ses parents dès qu'elle les a vus arriver.

Éowyn avait du mal à croire ce qu'elle entendait. Amelia était déjà guérie ? Elle aurait voulu la voir de ses propres yeux pour s'en convaincre, mais la joie qu'elle lisait sur le visage de la guérisseuse était tellement sincère qu'elle ne pouvait mettre en doute sa parole.

- J'ignore quel remède vous lui avez donné, Madame, mais on peut dire qu'il a fait des merveilles.

À ces mots, Éowyn réalisa alors combien elle avait pu se tromper sur le compte de Gríma. Lui qu'elle avait à nouveau suspecté de traîtrise n'avait en réalité œuvré que pour le bien d'Amelia. En sauvant la vie de cette enfant, il avait réussi là où Éowyn aurait probablement échoué, et elle ne pouvait que lui en être reconnaissante. Son don pour la fabrication des potions était indéniable. Elle imaginait déjà les miracles qu'il pourrait accomplir s'il continuait de l'aider aux Maisons de Guérison... Sans doute pourrait-il aussi lui apprendre de nouvelles recettes et compléter ainsi ses connaissances en alchimie ? Restait à savoir s'il accepterait de travailler à son service...