Chapitre 11

Naturellement, Éowyn s'abstint de faire part à Faramir des intentions qu'elle avait au sujet de Gríma. Le déjeuner qu'elle prit avec son époux dans la Grande Salle se passa dans un silence absolu, uniquement perturbé par le bruit des couverts et du feu qui crépitait dans l'âtre. À aucun moment Faramir ne songea à lui demander ce qu'elle avait fait de sa matinée, ni pourquoi elle s'était levée aussi tôt. Il avait probablement pris l'habitude de se réveiller dans un lit vide...

À l'inverse, Gríma se montra beaucoup plus loquace lorsqu'elle le retrouva l'après-midi dans son laboratoire. Elle l'avait fait venir pour changer ses pansements, mais aussi pour lui parler des projets qu'elle avait pour lui, et la première chose dont il s'enquit en entrant fut de l'état de santé de la petite Amelia.

- Comment savez-vous que je suis allée aux Maisons de Guérison, ce matin ? demanda Éowyn.

- Je vous ai aperçue du haut de la fenêtre de ma chambre, peu après le lever du soleil, alors que vous preniez le chemin qui mène au village. J'en ai déduit que c'était là que vous vous rendiez.

- Décidément, rien ne vous échappe, commenta Éowyn, qui se demanda avec un brin d'inquiétude si Gríma n'avait pas repris ses mauvaises habitudes en recommençant à l'espionner.

Elle lui apprit sans tarder qu'Amelia était saine et sauve, et que ses parents étaient venus la récupérer la veille au soir. Elle ne lui cacha pas la surprise qu'elle avait eue en apprenant elle-même la nouvelle, ce à quoi Gríma répondit d'un air satisfait :

- Je vous avais bien dit que la potion la guérirait rapidement.

- Certes, mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle agisse aussi vite.

- Il est vrai que la dose était peut-être un peu forte pour une enfant de son âge... Enfin, tout ce qui importe, c'est qu'elle se soit rétablie.

- Et vous ? s'enquit alors Éowyn. Comment vous portez-vous ? Votre toux s'est-elle calmée ?

- Entièrement, lui répondit Gríma. Mes engelures aux doigts commencent aussi à disparaître, ajouta-t-il en lui montrant ses mains qui paraissaient en effet en bien meilleur état que le jour où il était arrivé au château.

- C'est une bonne nouvelle. Voyons maintenant si vos plaies cicatrisent correctement.

Gríma s'assit en face d'Éowyn et releva les manches de son pourpoint pour la laisser retirer ses pansements. Sous la gaze, ses cicatrices apparurent, encore fraîches mais aussi propres que si elles venaient d'être nettoyées.

- Cela se présente bien, constata la jeune femme. Votre peau est restée humide et il n'y a aucune trace d'infection. Avec un peu de chance, vous pourrez enlever vos pansements d'ici la fin de la semaine.

- D'ici la fin de la semaine ? répéta Gríma d'une voix où pointait une légère déception. Je croyais qu'une dizaine de jours seraient nécessaires...

- C'est ce que je pensais, en effet, mais votre cicatrisation semble plus rapide que prévu.

- J'imagine qu'une fois guéri, je devrai quitter le château...

- Qui vous a dit cela ?

- C'est ce qu'a laissé entendre votre époux, hier au dîner.

- Ne vous inquiétez pas. Vous pourrez rester ici le temps qu'il faudra. Je ne suis pas aussi pressée que mon mari de vous voir partir.

- Vraiment ? ne put s'empêcher de s'étonner Gríma.

- Vous m'avez été d'un grand secours aux Maisons de Guérison, confia Éowyn. J'aurais souhaité pouvoir profiter encore un peu de votre aide et en apprendre davantage sur les méthodes que vous a enseignées Bombadil. Accepteriez-vous de me rendre ce service ?

- Madame, ce serait un honneur pour moi, répondit Langue de Serpent en inclinant respectueusement la tête.

Lui qui avait déjà servi l'oncle d'Éowyn en tant que conseiller était agréablement surpris de se voir proposer par la jeune femme une place d'aide-guérisseur. D'autant plus surpris qu'il n'avait pas hésité à trahir Théoden pour le compte de Saroumane... Comment Éowyn pouvait-elle lui faire confiance après cela ?

- C'est décidé, alors, dit la princesse. Vous pourrez séjourner au château tant que vous vous acquitterez des fonctions que je vous ai confiées. J'en informerai Faramir ce soir au dîner, afin qu'il ne soit pas surpris s'il continue à vous croiser dans les couloirs.

- J'espère qu'il saura approuver votre choix sans vous chercher querelle...

- Je regrette que vous ayez assisté à celle d'hier soir..., confessa Éowyn en baissant la tête. J'étais loin de m'imaginer que les choses tourneraient ainsi...

- Ce n'est rien, la rassura Gríma. Vous paraissiez aussi loin de vous imaginer que votre époux vous annoncerait une telle nouvelle, et votre réaction était légitime.

- Si seulement Faramir se montrait un peu moins taciturne... Cela fait plus de deux ans que nous vivons ensemble, et pourtant, j'ai l'impression de ne pas le connaître aussi bien que je le devrais...

Étonné d'entendre Éowyn se confier à lui de la sorte, Gríma ne sut que lui répondre pour tenter de la réconforter. Ce genre de confidences ne lui était pas familier, et il n'avait qu'une piètre expérience en matière de problèmes conjugaux. Lui qui d'ordinaire trouvait toujours les mots justes pour prodiguer des conseils garda cette fois-ci le silence.

- En vérité, reprit Éowyn, cela fait déjà depuis un certain temps que Faramir prend ses distances avec moi...

- Pourquoi cela ?

Les joues de la jeune femme se mirent à rougir légèrement. Elle détourna son regard de Gríma d'un air gêné avant de répondre faiblement :

- Le fait que je ne lui aie toujours pas donné d'héritier a sans doute fini par le décevoir... Nous avons eu beau essayer dès le début, tous nos efforts sont restés vains, et il a dû comprendre que j'étais incapable de lui offrir ce qu'il désirait le plus...

Gríma baissa la tête à son tour comme pour rassembler ses pensées. Ce dont lui parlait Éowyn était un sujet délicat. Il s'était déjà demandé pourquoi elle n'avait pas encore eu d'enfant avec son mari, et l'avait vaguement soupçonnée d'utiliser une potion de contraception afin d'éviter toute grossesse non souhaitée, mais il réalisait à présent à quel point il s'était trompé.

- Qu'est-ce qui vous fait dire que vous en êtes incapable ? demanda-t-il finalement d'une voix prudente.

- Je... Je n'en sais rien, avoua Éowyn. Je trouve simplement moins pénible de m'imputer la faute plutôt que de la rejeter sur Faramir...

- Et pourtant, le problème pourrait tout aussi bien venir de lui, fit remarquer Gríma.

- J'imagine que je ne le saurai jamais...

- Peut-être, mais cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de solution.

À ces mots, Éowyn posa à nouveau son regard sur Gríma et l'observa d'un air intrigué.

- Savez-vous s'il existe un remède ?

- Tom Bombadil connaissait la recette d'un élixir de fertilité qu'il donnait à certains animaux pour essayer de repeupler la Vieille Forêt. Je suppose qu'il peut aussi agir sur les humains... Si je parviens à trouver les bons ingrédients, je pourrais sans doute vous en préparer.

- Que vous faut-il ?

- Quelques feuilles d'achillée, de la poudre de naugrimbas et une poignée de pétales de rose. Le tout doit rester macérer pendant deux jours dans de l'eau de source du printemps.

- Je dois avoir tout ce dont vous avez besoin dans mon laboratoire, répondit Éowyn en jetant un œil à ses étagères remplies de flacons et de bocaux.

- Dans ce cas, je peux me mettre au travail dès maintenant, et la potion sera prête juste avant le départ de votre mari pour le Val de Morgul.

- Oh, je ne suis pas à une semaine près, vous savez, lança la jeune femme avec un demi-sourire teinté d'amertume. Après tout, cela fait déjà deux années que j'attends.

Deux années, songea Gríma. Et dire qu'il avait passé tout ce temps à vivre comme un ermite dans la Vieille Forêt, pendant qu'Éowyn partageait la couche de l'Intendant du Gondor... Il se demandait ce qui le poussait à l'aider à avoir un enfant avec cet homme qu'il enviait cruellement. N'avait-il pas plutôt intérêt à la persuader que son époux était stérile afin de la détourner de lui ? Hélas, quand bien même il y parviendrait, cela ne serait pas encore assez pour réussir à l'attirer dans ses bras... Non, s'il souhaitait tant rendre service à la jeune femme, c'était pour son bonheur à elle plus que pour le sien propre. Il ignorait depuis quand il était capable de faire preuve d'autant d'abnégation, mais le simple fait de redonner espoir à Éowyn était déjà pour lui une récompense suffisante.

- J'essayerai de ne pas vous faire patienter aussi longtemps, lui dit-il en esquissant un sourire.

Celui d'Éowyn n'avait toujours pas quitté ses lèvres, et Gríma réalisa alors en la regardant que c'était la première fois que tous les deux échangeaient un sourire.


Si la décision d'Éowyn d'employer Gríma à son service déplut à Faramir, il n'en laissa en tout cas rien paraître au dîner. Son visage impassible resta de marbre tout au long du repas, et elle en arriva à se demander s'il l'avait réellement écoutée lorsqu'elle lui avait fait part de son choix. Il paraissait plongé dans d'autres pensées, sans doute préoccupé par la mission que lui avait confiée Aragorn et qu'il devait mener dans deux jours. Réagirait-il davantage si elle lui apprenait que Gríma préparait pour elle une potion de fertilité afin de l'aider à concevoir ? Y verrait-il une bonne nouvelle ou au contraire une offense personnelle ? Éowyn jugea qu'il valait mieux pour l'instant ne rien dire, plutôt que de provoquer inutilement la colère de son époux. Après tout, elle n'était même pas sûre qu'il accepterait de boire l'élixir lorsque celui-ci serait prêt, et elle se demandait si elle n'allait pas devoir le lui faire prendre à son insu...

L'indifférence de Faramir à l'égard de la tâche qu'elle avait confiée à Gríma la surprenait malgré tout, en particulier lorsqu'elle repensait aux propos qu'il avait tenus la veille, à cette même table, devant leur invité. Ne voyait-il désormais plus d'inconvénient à ce que Gríma reste au château pendant son absence, ni même après son retour ? Peut-être, au fond, s'en moquait-il royalement ? Jamais il ne s'était montré jaloux en voyant Éowyn côtoyer d'autres hommes, comme si l'idée qu'elle puisse le tromper ne lui avait jamais traversé l'esprit ou lui était même parfaitement égale. Que dirait-il si elle lui avouait que Gríma avait longtemps cherché à la séduire lorsqu'il était au service de son oncle à Meduseld ? Sans doute ne s'en soucierait-il pas plus que d'une guigne... À quoi bon lui confier ce secret si c'était pour le laisser tomber dans l'oreille d'un sourd ?

Le temps ne semblait pas avoir rompu le charme qu'elle exerçait malgré elle sur Gríma, mais elle ne voyait aucune raison de mettre en garde Faramir contre un homme auquel il n'accordait pas la moindre importance. Si par malheur Langue de Serpent tentait à nouveau de lui faire des avances, alors elle n'avait pas besoin de les faire connaître à son mari. Il lui suffisait simplement de les repousser d'une main ferme.


Les deux journées qu'Éowyn passa aux côtés de Gríma lui firent comprendre qu'elle s'était probablement trompée à son sujet. Certes, elle le surprenait parfois en train de l'observer d'un air alangui, mais il semblait toujours veiller à garder ses distances avec elle, craignant sans doute de la compromettre par des gestes ou des propos déplacés. Il était vrai qu'il devait se montrer plus prudent maintenant qu'elle était mariée. Mais peut-être que sa réserve était tout simplement le signe qu'il ne ressentait plus pour elle la même attirance qu'autrefois... Après tout, pourquoi l'aiderait-il à avoir un enfant avec Faramir s'il était toujours épris d'elle ? Plus elle y pensait, plus elle se disait que sa peur de voir Gríma continuer à la courtiser était infondée... À moins que cette peur ne trahisse un souhait refoulé, une envie secrète de se sentir désirée ? Depuis le temps que Faramir ne la touchait plus, il lui paraissait légitime d'éprouver le besoin de savoir qu'elle pouvait encore plaire à un homme... Mais était-elle certaine de vouloir plaire à un homme comme Gríma ?

La veille du départ de Faramir, une douzaine de soldats arrivèrent de Minas Tirith et se présentèrent aux portes du château d'Emyn Arnen. Ils formaient l'escouade que le roi Aragorn envoyait à son intendant pour mener l'assaut contre les orques du Val de Morgul. Ces hommes aguerris avaient déjà tous combattu aux côtés du prince d'Ithilien et lui étaient d'une loyauté sans faille. L'un d'eux le connaissait de longue date puisqu'il avait participé avec lui à la défense d'Osgiliath, et il eut l'honneur d'être invité à la table de ses hôtes pour partager leur dîner. Les récits de bataille qu'il leur fit au cours du repas rappelèrent à Éowyn à quel point les combats lui manquaient. Elle se souvenait encore de l'ivresse qu'elle avait ressentie en affrontant le Roi-Sorcier d'Angmar, de la fureur avec laquelle elle avait plongé son épée dans son visage invisible. Quelle n'avait pas été sa fierté lorsqu'elle l'avait vu s'effondrer devant elle, réalisant qu'elle venait d'accomplir la prophétie de Glorfindel et de réussir là où tout homme avait échoué ! Hélas, le temps de ses exploits semblait déjà révolu. À présent, c'était Faramir qui s'attirait toutes les louanges. Et dire qu'elle avait sacrifié ses rêves de gloire pour se contenter de vivre avec lui... Plus les jours passaient, plus elle avait le sentiment d'avoir fait le mauvais choix.

Ce soir-là, le prince d'Ithilien s'avéra beaucoup plus bavard que de coutume. Son invité avait sans doute réveillé en lui d'autres souvenirs de guerre qu'il se faisait désormais un plaisir de raconter dans les moindres détails. Surprise de l'entendre parler avec autant d'abondance, Éowyn se demandait s'il n'y avait finalement pas qu'à elle qu'il réservait son silence... La joie qui perçait dans sa voix était peut-être accentuée par l'effet du vin, mais elle révélait clairement la hâte qu'il avait de partir au combat dès le lendemain.

À cette pensée, Éowyn ne pouvait s'empêcher de se tordre les mains d'anxiété. Non pas qu'elle craignait pour la vie de son mari, mais elle savait que cette nuit serait la dernière avant une longue semaine de séparation, et qu'elle leur offrirait ainsi l'occasion idéale d'essayer à nouveau de faire un enfant. Quelques heures plus tôt, Gríma lui avait remis une fiole de l'élixir de fertilité qu'il avait préparé, en lui conseillant de l'utiliser sans tarder si elle voulait garantir son efficacité. Pour cela, elle devait également la faire boire à Faramir, car rien ne lui permettait de savoir qui d'elle ou de lui était stérile. Comment allait-elle réussir à le convaincre d'avaler cette potion concoctée par un homme dont il se méfiait comme de la peste ? Mieux valait probablement lui faire croire que c'était elle qui l'avait fabriquée... Mais ne risquait-il pas de se braquer en pensant qu'elle voulait lui donner ce remède parce qu'elle le soupçonnait d'être stérile ?

Lorsque l'heure tant redoutée du coucher arriva, Éowyn fut la première à regagner la chambre conjugale et à s'apprêter pour la nuit. Sa chambrière l'aida à retirer sa parure et à enfiler sa chemise de nuit, puis lui brossa les cheveux et les noua en une longue tresse dorée.

- Merci, Lizeth, lui dit Éowyn. Vous pouvez vous retirer, à présent.

La femme de chambre la salua une dernière fois avant de quitter la pièce. Éowyn attendit qu'elle eut bien refermé la porte derrière elle avant d'ouvrir le tiroir de sa table de toilette et d'en sortir la bouteille contenant l'élixir. Celui-ci était d'une intense couleur rose qui lui rappelait celle du sirop de violettes. Un parfum délicat se dégagea du flacon quand elle ôta son bouchon. Éowyn se regarda dans la glace comme pour questionner son reflet et lui demander s'il savait bien ce qu'il faisait. Le souvenir de son oncle empoisonné par Langue de Serpent lui revint en mémoire, mais elle finit par le chasser de son esprit en se rappelant comment Gríma avait réussi à sauver la vie d'Amelia. Sans hésiter davantage, elle porta la fiole à ses lèvres et en but une gorgée.

Ce fut à cet instant précis que Faramir poussa la porte de la chambre. Éowyn ne put s'empêcher de sursauter en voyant son reflet apparaître dans le miroir. Elle serra le flacon entre ses mains et les cacha instinctivement sous sa table de toilette, mais son mari ne manqua pas de remarquer son geste et l'interrogea du regard. Comprenant qu'il était inutile de chercher à lui mentir, elle se tourna vers lui et lui avoua sans détour :

- J'ai découvert une potion qui pourrait nous aider à avoir un enfant. J'attendais qu'elle soit prête avant de t'en parler...

Une lueur de perplexité passa sur le visage de Faramir, et il fronça légèrement les sourcils en s'approchant d'Éowyn.

- Es-tu sûre qu'elle est efficace ?

- Il n'y a qu'une façon de le savoir..., répondit la jeune femme avec un sourire engageant.

Elle se leva de sa chaise et marcha doucement jusqu'à son époux. Celui-ci la laissa venir à lui sans broncher. Craignant qu'il ne reste de marbre, Éowyn s'arrêta devant lui et commença à se dévêtir. Sa chemise de nuit glissa le long de son corps et tomba à ses pieds. Cette fois, Faramir ne put résister davantage à l'invitation de sa femme, et posa une main sur sa taille pour l'attirer contre lui. Il pencha son visage sur le sien et leurs lèvres se rencontrèrent. Cela semblait faire une éternité qu'ils ne s'étaient pas embrassés. Comme pour essayer de rattraper le temps perdu, ils firent durer leur baiser aussi longtemps que possible, et Faramir ne décolla sa bouche de celle d'Éowyn que pour lui murmurer dans l'oreille :

- Cette potion a un délicieux goût de rose...

- Ravie qu'elle te plaise..., chuchota à son tour la jeune femme avec un sourire. Voudrais-tu l'essayer ?

Faramir prit la fiole que lui présenta son épouse pour l'examiner d'un air intrigué.

- J'ai rarement vu une potion d'une couleur aussi éclatante..., commenta-t-il. Où as-tu trouvé sa recette ?

- Dans... dans un vieux grimoire, balbutia Éowyn en baissant la tête pour essayer de cacher son trouble.

- Étonnant... Je croyais que tu les avais déjà tous lus.

- Pas celui-là.

- Serait-ce un nouveau grimoire ? Un cadeau de Langue de Serpent, peut-être ? lança Faramir sur le ton de la plaisanterie.

Mais voyant que sa femme ne souriait plus, le prince d'Ithilien retrouva soudain son sérieux.

- Ne me dis pas que j'ai deviné juste, dit-il d'un air grave. C'est le cas, n'est-ce pas ? C'est lui qui t'a transmis cette recette ?

- Oui, confessa Éowyn, mais il n'avait pas besoin de me donner de grimoire pour cela. Il tenait la recette de Tom Bombadil, l'Aîné de la Vieille Forêt...

- Peu m'importe, coupa sèchement Faramir. Cette potion pourrait tout aussi bien être du poison.

- S'il s'agissait réellement de poison, je serais déjà en train de me tordre de douleur à tes pieds, tu ne crois pas ?

- Tous les poisons n'ont pas un effet immédiat. En tant que guérisseuse, tu es bien placée pour le savoir.

- Je suis aussi bien placée pour savoir reconnaître un poison d'un remède, rétorqua Éowyn.

- Vraiment ? Et qu'est-ce que ce remède est censé faire, au juste, d'après toi ?

- D'après Gríma, cette potion améliore la fertilité de celui ou celle qui la boit...

- D'après Gríma..., répéta Faramir en levant les yeux au ciel. Depuis quand t'en remets-tu à lui pour savoir ce qui est bon pour toi ou ce qui ne l'est pas ?

- Depuis qu'il a fait ses preuves aux Maisons de Guérison en sauvant une enfant de l'empoisonnement. C'est aussi la raison pour laquelle je l'ai engagé pour m'assister dans mon travail.

- Cette raison me paraît loin d'être suffisante pour que je lui accorde ma confiance, répliqua Faramir en rendant finalement la fiole à Éowyn.

Celle-ci sentit la colère monter en elle. Et dire qu'elle avait été à deux doigts de lui faire boire l'élixir... Comment avait-elle pu échouer aussi lamentablement ? Sa rancœur était si grande qu'elle ne parvint à retenir ses mots :

- Je croyais que tu souhaitais cet enfant autant que moi...

Faramir poussa un soupir d'agacement.

- Évidemment que je souhaite cet enfant autant que toi, mais pas au point de risquer ma vie en avalant n'importe quelle potion douteuse... Encore moins celle d'un homme connu pour avoir été un empoisonneur.

- Est-ce vraiment à cause de lui que tu refuses de boire cet élixir ? lança Éowyn d'un ton provocateur. Peut-être qu'au fond tu estimes qu'il n'y a que moi qui ai besoin de le prendre ? Peut-être qu'au fond tu penses que je suis la seule de nous deux à être stérile ?

- Mais qu'est-ce que tu racontes, à la fin ? s'énerva Faramir. Tu délires complètement ! Bien sûr que non, ce n'est pas ce que je pense ! Est-ce que tu t'écoutes, quand tu parles ?

La violence des propos de son mari laissa Éowyn interdite. Comprenant qu'elle l'avait poussé à bout, elle garda le silence, mais devina qu'elle venait de toucher une corde sensible. Pourquoi sinon se serait-il emporté de la sorte ? Lui qui d'ordinaire se fâchait rarement semblait cette fois au comble de l'exaspération. Comment les choses avaient-elles pu tourner aussi mal en aussi peu de temps ? Ses chances d'attirer Faramir dans son lit venaient d'être réduites à néant, et Éowyn se sentit soudain honteuse de se retrouver nue devant lui. Elle referma ses bras sur sa poitrine d'un mouvement instinctif et détourna la tête pour cacher les larmes qui commençaient à lui monter aux yeux.

- Tu ferais mieux de te rhabiller, lui lâcha Faramir. Ce n'est plus la peine d'espérer passer la nuit avec moi.

Et, comme pour appuyer ses paroles, il tourna le dos à sa femme et quitta la chambre en claquant la porte derrière lui.