Chapitre 12

Le prince d'Ithilien rassembla ses hommes d'armes au petit matin dans la cour du château. Fidèle à ses devoirs d'épouse, Éowyn sortit pour saluer son départ et lui souhaiter bon courage, mais elle ne prononça ces mots que du bout des lèvres, tant sa rancune envers lui était encore vive. Cette comédie qu'elle se sentait obligée de jouer devant ses soldats et ses domestiques lui était déjà bien trop pénible pour qu'elle y ajoute le supplice d'avoir à embrasser son époux. Aussi resta-t-elle de marbre lorsqu'elle le vit s'éloigner avec sa troupe et franchir le pont-levis au galop. Aucune larme ne vint embuer son regard de glace. Elle en avait déjà versé beaucoup trop durant la nuit.


Ce fut le son de la harpe qui attira Gríma jusqu'au salon. Il s'était attendu à trouver Éowyn dans son cabinet de travail, mais il avait eu beau frapper plusieurs fois à la porte, celle-ci était restée fermée et il avait fini par rebrousser chemin. Les notes cristallines qu'il avait alors entendues dans le corridor avaient retenu son attention, et la curiosité l'avait poussé à les suivre pour en découvrir l'origine. Ses pas l'avaient mené en haut d'un petit escalier et jusqu'à l'entrée d'une pièce dont la porte avait été laissée entrouverte. Il s'en approcha lentement et regarda à l'intérieur.

Éowyn était assise au milieu de la salle sur un tabouret en bois et pinçait de ses doigts délicats les cordes d'une harpe dorée. Une mélodie à la fois douce et triste vibrait dans l'air et résonnait entre les murs de la pièce. Charmé par cette musique pleine de langueur et de mélancolie, Gríma resta sur le seuil pour l'écouter discrètement. La porte à demi-fermée le cachait à moitié, et Éowyn ne semblait nullement se douter de sa présence. Il se demandait si le départ de son mari était la raison pour laquelle elle jouait un morceau aussi plaintif... Son inspiration venait-elle du chagrin qu'elle éprouvait à l'idée d'être séparée de lui pendant près d'une semaine ? Dans tous les cas, ses talents de musicienne étaient indéniables. Jamais Gríma ne l'avait entendue jouer de la harpe, et il était curieux de savoir depuis quand elle s'adonnait à cet instrument. Le son qu'elle en faisait sortir était si pur qu'il aurait pu l'écouter pendant des heures... Hélas, le morceau prit fin plus tôt qu'il ne l'aurait souhaité, et laissa place à un silence absolu. Gríma choisit ce moment pour faire son entrée dans le salon.

- J'ignorais que vous aviez un don pour la musique, dit-il en avançant doucement vers elle.

La princesse l'accueillit avec un faible sourire et passa une mèche de cheveux derrière son oreille. Gríma remarqua le léger gonflement de ses paupières et devina aussitôt qu'elle avait pleuré. La dernière fois qu'il avait vu des larmes couler sur ses joues remontait à la mort de Théodred. Il était alors venu la rejoindre au chevet du défunt et avait tenté de la consoler à sa façon, mais les paroles de réconfort qu'il avait choisies n'avaient malheureusement pas eu l'effet désiré. Peut-être aurait-il plus de succès s'il montrait cette fois plus de tact ?

- Le château doit vous paraître bien vide maintenant que Faramir est parti..., déclara-t-il d'un air navré. Je comprends que son départ vous attriste, mais vous devez vous rassurer à l'idée qu'il sera bientôt de retour sain et sauf. Un guerrier tel que lui n'aura aucun mal à venir à bout de quelques orques rebelles.

Le visage d'Éowyn parut s'assombrir davantage, et Gríma se demanda avec inquiétude ce qu'il avait dit de mal. Il tâcha de se rattraper en ajoutant promptement :

- Nul doute qu'il s'empressera de vous revenir, maintenant qu'il sait qu'il a de nouvelles chances d'être père. La nuit que vous avez passée ensemble a dû lui redonner de l'espoir.

À ces mots, les joues d'Éowyn rosirent subitement. Pensant qu'elle se sentait gênée d'évoquer un sujet aussi personnel que celui de ses relations intimes avec son époux, Gríma s'apprêtait à lui parler d'autre chose, lorsqu'il l'entendit finalement lui demander :

- Pensez-vous que le restant d'élixir pourra encore s'avérer efficace lorsque Faramir rentrera ? Je crois qu'il serait plus sûr d'en reprendre, dans le cas où il n'aurait pas agi la première fois...

- Vous avez raison, Madame, mais je crains que la potion n'ait perdu de son pouvoir au bout d'une semaine... Mieux vaut que je vous en prépare une autre pour être certain qu'elle aura l'effet attendu.

- Inutile de vous donner cette peine. Maintenant que je connais la recette, je pourrai la fabriquer moi-même.

- Comme il vous plaira, répondit Gríma en inclinant poliment la tête.

- Cela ne veut pas dire que je n'aurai pas besoin de votre aide pour préparer d'autres potions, précisa Éowyn, comme pour rappeler à Gríma qu'elle ne pouvait se passer entièrement de ses services. Que diriez-vous de m'accompagner cet après-midi aux Maisons de Guérison ? Beaucoup de travail m'y attend et cela me changera un peu les idées.

- Avec plaisir, Madame.


Ainsi donc, Éowyn ne se montra nullement gênée de continuer à passer du temps avec Gríma en l'absence de son mari. Peu lui importait le regard que les gens pouvaient poser sur elle et sur son étrange invité : elle savait qu'elle n'avait aucun reproche à se faire, et que son honnêteté finirait par faire taire les ragots si jamais ceux-ci commençaient à se faire entendre. Du reste, les guérisseuses des Maisons d'Emyn Arnen semblaient s'être habituées à la présence de Gríma aux côtés de leur princesse. Elles qui au début l'observaient d'un air curieux, voire méfiant, avaient fini par l'accepter parmi elles sans faire de difficultés. Mais si la compagnie de Gríma permettait à Éowyn de se sentir un peu moins délaissée, elle jugea tout de même plus sage de se séparer de lui à la fin de la journée pour aller dîner seule dans la Grande Salle.

Le silence de la pièce et le sentiment d'isolement qui s'abattit sur elle à la vue de la chaise vide de Faramir lui firent hélas regretter son choix. Elle se rappela avec un brin d'amertume le repas qu'elle et son mari avaient partagé avec leur invité, et reconnut qu'en dépit de la dispute à laquelle celui-ci avait dû assister, elle avait somme toute apprécié de l'avoir à sa table... Et si elle lui proposait finalement de la rejoindre ? Lorsque Shyvel reparut dans la salle pour lui apporter une pleine casserole de soupe au poulet, elle fut à deux doigts de lui demander d'aller chercher Gríma pour le prier de se joindre à elle. Elle se ravisa cependant, par crainte que la jeune fille n'interprète mal sa requête ou ne juge cette idée inconvenante, et se contenta de l'observer en silence tandis qu'elle lui remplissait un bol de bouillon. Ce faisant, elle se demanda si Gríma avait la chance de profiter lui aussi d'un repas chaud... Nul doute qu'un tel potage l'aiderait à se remettre entièrement de sa toux.

- Merci Shyvel, dit-elle à la domestique lorsque celle-ci eut reposé la louche dans la casserole. Pourriez-vous rapporter le restant de soupe en cuisine et en proposer à notre invité ? Un bol me suffira amplement et je ne voudrais pas gaspiller de nourriture...

- Bien sûr, Madame, acquiesça la jeune fille avant de saisir la marmite par ses anses et de l'emporter hors de la Grande Salle.

De nouveau seule, Éowyn souffla pensivement sur son bouillon pour l'attiédir. Si ce soir elle n'avait pu partager sa table avec Gríma, au moins avait-elle pu partager avec lui son repas.


Ce matin-là, Gríma ne trouva Éowyn ni dans son cabinet de travail ni dans son salon de musique, et il finit par croire qu'elle était déjà partie au village sans lui proposer cette fois de l'accompagner. Il tenta de se faire une raison en se disant qu'après tout, il ne pouvait passer ses journées entières à la suivre comme un chien, et décida de s'en retourner dans sa chambre pour prendre son mal en patience. Le hasard voulut qu'il croisât la chambrière de la princesse sur son chemin.

- Si vous cherchez Madame, elle se trouve dans la salle d'armes, juste au-dessus de la Grande Salle, l'informa Lizeth, qui semblait avoir tout de suite deviné la raison pour laquelle il errait dans les couloirs.

Gríma s'empressa de la remercier et de se diriger vers les escaliers qui menaient à l'étage supérieur. Il gravit les marches en se demandant combien de pièces au total possédait ce château, puis arriva dans un corridor qu'il n'avait encore jamais visité, et avança d'un pas incertain jusqu'à la première porte qui se présenta à lui. Celle-ci était grande ouverte et donnait sur une salle aussi vaste que la salle à manger. Ses murs étaient percés de fenêtres en ogive et décorés de tapisseries aux armoiries du Gondor. Debout au milieu de la pièce, Éowyn soulevait au-dessus de sa tête une épée dont la lame, courte et large, resplendissait à la lumière du soleil matinal. Elle la tenait d'une seule main, comme si elle ne pesait pas plus lourd qu'une plume, et la gardait en position horizontale, la pointe dirigée vers l'avant, comme pour menacer un adversaire invisible. La concentration qui se lisait sur son visage était telle que Gríma n'osa l'interrompre. Fasciné, il la regarda brandir son arme des deux mains en effectuant des moulinets à droite et à gauche, puis se retourner prestement pour recommencer son enchaînement dans l'autre sens. Elle maniait son épée avec une telle dextérité, sa lame pourfendait l'air avec une telle rapidité que Gríma comprenait aisément comment elle avait réussi à terrasser le Roi-Sorcier d'Angmar. S'entraînait-elle à présent dans le but d'affronter son fils héritier ?

Si tel était le cas, Gríma n'avait peut-être aucun souci à se faire pour Éowyn. Elle maîtrisait les parades et les ripostes à la perfection, elle enchaînait les feintes et les fentes comme des figures de danse, son corps aussi léger que le vent, son regard aussi dur que l'acier. Gríma, qui n'avait jamais appris à se servir d'une épée, ne pouvait qu'être impressionné devant une telle démonstration de puissance. La seule arme qu'il savait manipuler avec plus ou moins d'adresse était le poignard, mais les derniers usages qu'il en avait fait n'avaient franchement pas de quoi le rendre fier.

Lorsqu'Éowyn s'arrêta pour reprendre son souffle, Gríma crut bon de se racler la gorge pour attirer son attention, mais la jeune femme ne lui en laissa pas même le temps, car elle se tourna aussitôt vers lui et lui demanda de but en blanc :

- Cela fait-il longtemps que vous m'observez ?

Pris au dépourvu, Langue de Serpent réalisa qu'Éowyn avait fini par remarquer sa présence grâce à ses sens aiguisés par l'exercice – une preuve rassurante que rien ne lui échappait lorsqu'elle se tenait en alerte.

- Assez longtemps pour être convaincu que vous saurez vous défendre contre le Prince-Sorcier d'Angmar, répondit-il avant d'entrer dans la salle.

- Si ce spectre ose venir me défier, il devra faire face à l'épée même qui a tué son père, déclara la princesse en rangeant d'un coup sec son arme dans son fourreau.

La garde, façonnée à l'image de deux bustes de chevaux qui se faisaient face, rappela à Gríma celle d'Herugrim, l'épée de Théoden. Il s'en était emparé alors que le roi était trop malade pour s'apercevoir de sa disparition, et l'avait cachée au fond de son coffre afin que nul ne puisse la retrouver. Sans vraiment savoir ce qu'il en ferait, il ne pouvait s'empêcher de la contempler chaque soir lorsqu'il retournait à ses appartements. Elle lui donnait le sentiment de posséder enfin quelque chose de précieux... à défaut de pouvoir posséder Éowyn.

- Aurais-je donc réussi à vous persuader de son existence ? s'enquit Gríma, tandis que la jeune femme détachait les cheveux qu'elle avait noués derrière sa nuque et qu'elle les laissait se répandre dans son dos telle une cascade dorée.

Elle paraissait encore essoufflée, et sa poitrine se soulevait et s'abaissait au rythme rapide de sa respiration. Gríma s'efforça de ne pas y prêter attention et de maintenir son regard dans le sien.

- Si je ne croyais pas un traître mot de ce que vous m'avez raconté, je ne serais sans doute pas ici en train de m'entraîner avec une arme, fit-elle remarquer lorsqu'elle eut suffisamment repris haleine. Maintenant que Faramir est parti et que me voilà livrée à moi-même, je ne vois pas d'autre choix que de me préparer à nouveau au combat. Ce qui, je dois l'avouer, n'est pas pour me déplaire. Mon épée m'avait beaucoup manqué.

- Vous ne semblez pas avoir oublié comment vous en servir, commenta Gríma avec un demi-sourire.

Il était soulagé de voir qu'Éowyn avait pris ses paroles au sérieux. C'était du moins ce qu'elle affirmait, et il espérait qu'elle ne lui mentait pas pour lui faire plaisir... Mais depuis quand songeait-elle à lui faire plaisir ?

- J'ai perdu la souplesse que j'avais il y a quelques années, mais elle finira bien par me revenir avec un peu de pratique.

- N'y a-t-il pas de maître d'armes au château pour vous aider à vous entraîner ?

- Il est parti avec mon mari combattre les orques du Val de Morgul. Du reste, je doute qu'il aurait accepté de m'enseigner quoi que ce soit. Pour lui, une femme n'a nul besoin de s'adonner à l'art de l'épée. La musique et la fabrication des potions devraient me suffire à occuper mon temps libre.

- Peut-être, au fond, n'a-t-il rien de plus à vous apprendre que vous ne connaissiez déjà ? suggéra Gríma. Après tout, vous avez prouvé de quoi vous étiez capable sur les champs du Pelennor. Qui donc pourrait prétendre vouloir vous montrer comment manier une épée ?

- Vos paroles me flattent, mais j'ignore encore la raison pour laquelle vous êtes venu me voir..., répliqua Éowyn en interrogeant du regard son invité.

Celui-ci regretta amèrement de ne pas avoir préparé d'excuse avant de se présenter devant la princesse, car la première réponse qui lui vint à l'esprit fut l'une des plus ridicules :

- Je... tenais à vous remercier de m'avoir fait partager votre repas d'hier soir.

À ces mots, Éowyn se plaqua une main contre la bouche pour étouffer un rire.

- Vous êtes monté jusqu'ici rien que pour me dire cela ? s'exclama-t-elle sans cacher son amusement. Je croyais que vous veniez me demander de changer vos pansements !

C'était sans doute le prétexte que Gríma aurait dû lui fournir d'emblée pour justifier sa présence, mais il était désormais trop tard pour revenir sur ses paroles et empêcher la princesse de se moquer de lui. Quand bien même cela lui aurait été possible, il n'en aurait de toute façon rien fait. Après avoir vu Éowyn pleurer la veille, il lui était si bon à présent de l'entendre rire...

- Je suis ravie en tout cas que ma soupe vous ait plu, ajouta la jeune femme en essayant de retrouver son sérieux. Ce n'était pas grand-chose pour moi que de vous la faire apporter aux cuisines, et je regrette de ne pas avoir fait plus en vous invitant directement à ma table. La Grande Salle me paraît toujours bien triste quand je m'y retrouve seule... Que diriez-vous de vous joindre à moi pour le repas de ce soir ?

- Je... J'en serais honoré, Madame, balbutia Gríma, qui croyait rêver à l'idée de dîner en tête-à-tête avec Éowyn.

- Très bien. Dans ce cas, je demanderai à Shyvel de dresser la table pour deux personnes. J'espère qu'elle ne se méprendra pas en croyant à un retour inopiné de Faramir.

Un sourire sournois passa sur les lèvres décolorées de Gríma, et il baissa la tête pour tenter de le dissimuler. S'il y avait bien une chose qu'il espérait au fond de lui, c'était que Faramir ne soit pas de retour de sitôt.